Not Gonna Get Us

La barbe ! Vive les cours de français. Je préfèrerais une euthanasie avec agonie plutôt que de supporter ça. Deux heures en plus, c'est pire que la torture. Et arrête de renifler, gros porc de prof, les mouchoirs, c'est pas pour les chiens. Et tu t'es vu rire, on dirait une bête de foire qui s'est échappé.

Allez, c'est bon ! Je vais écrire un poème, c'est encore ce que je sais faire de mieux. Prenons le premier mot qui nous passe par la tête et laissons aller notre imagination… Alors… Partir, évasion… On est en plein dans le sujet…

Partir.

S'éloigner

Loin, plus loin.

Avec toi.

Au bout du monde,

Là où tout est mieux,

Là où tout va mieux,

Là où nous pourrons nous aimer

Sans le regard accusateur

Des autres.

Roulons toute la nuit.

Rejoignons l'horizon

Et vivons notre amour au jour le jour...

            La cloche sonne. Faudra pas me le dire deux fois. Je remballe tout et me tire vite fait sans dire au revoir à personne.

            17h30. L'heure fatidique. L'heure à laquelle tout va basculer. Prenons le taureau par les cornes. C'est maintenant où jamais.

            Je marche en direction du pub où mon futur m'attend. J'entre, jette un coup d'œil circulaire et le voit. Je lui souris et il me rend mon sourire. Son visage s'illumine comme à chaque fois qu'il sourit. Son simple sourire semble illuminer l'endroit. Il est beau. Je l'aime.

            Je m'approche de lui et m'assoit à ses côtés. Je prends sa main dans la mienne et la serre tendrement.

« Salut mon rayon de soleil !

_ Salut mon amour de poète ! »

            Lui au moins, il me connaît. Il sait ce que j'aime faire, il comprend où je vais. Et par-dessus tout, il me prend comme je suis, avec mes kilos en trop, ma manie de me ronger les ongles quand je stresse, ma timidité maladive. Remarquez, ma timidité avec lui, elle s'envole. Pendant les quelques cours qu'on a ensemble, je lui murmure de ces trucs, si vous saviez… Il en rougit, lui qui est si « imaginatif » quand on est seul.

« Tu es prêt ? me demande-t-il, me tirant de mes contemplations.

_ Oui, dis-je en ouvrant mon sac pour lui montrer. Aujourd'hui, le premier de la classe dépendait des autres. Il n'avait ni crayons, ni papier, ni livre, ni connaissances. J'étais dans mon monde aujourd'hui. J'arrêtais pas d'y penser. Impossible de me concentrer !

_ Et moi donc. J'étais à deux doigts de venir te chercher plus tôt. Mais on avait dit qu'on voulait pas éveiller les soupçons, alors, si t'avais brusquement séché la fin des cours, ça aurait paru louche.

_ De toute façon, ça aurait changé quoi puisqu'on se tire. Y me reverront plus tous ces faux-culs.

_ Ouais, t'as raison. En parlant de ça, t'as pris tout ce que je t'avais dit ?

_ Ouaich : capotes, lubrifiant, god, fouet… J'ai oublié quelque chose ?

_ Allez, sois sérieux, Miguel. T'as pris de quoi tenir quelques temps ?

_ T'inquiète. On a de quoi se retourner. En plus, j'ai retiré tout ce que j'avais sur mon compte. Cinq cents euros, c'est pas énorme, mais ça nous permettra de tenir un peu. On se serrera un peu la ceinture. Puis on l'enlèvera ainsi que le reste de nos habits.

_ Mais tu penses qu'à ça !

_ Hé ouais… »

            Il me regarde de son regard profond et éclate de rire

_ Bon, ben, on y va si t'as fini de fantasmer sur les ceintures.

_ C'est parti ! »

            Il ne règle pas sa consommation. De toute façon, dans quelques heures, on sera loin alors, à quoi bon ? Et puis, faut bien commencer les économies !

***

            Un coup d'oeil à droite, un coup d'œil à gauche. Personne. On rentre chez lui pour s'assurer que la maison est vide.

« Maman ? Papa ? »

            Pas de réponse. Il ferme la porte et part ouvrir le garage. La voiture.

« Tu commences à conduire ?

_ Si t'as pas peur pour ta vie.

_ Tu conduis pas si mal que ça, quand même ? »

            Je le regarde d'un regard qui en dit long.

« Si, tu roules si mal que ça ?

_ T'as déjà vu un fossé de près ? T'as déjà traîné une grand-mère sur deux kilomètres ? »

            J'exagère un peu, je me suis jamais retourné dans un fossé mais bon, j'ai un peu de mal, surtout, avec les manœuvres, en particulier les marches arrière.

« Bon, c'est vrai que le grossis un peu l'affaire. Disons que tu la sors sur la rue et je prends le volant.

_ Ouais, mais j'irai me cacher dans le coffre. »

            Je lui mets une petite tape sur la tête en lui montrant le garage du doigt d'un air faussement fâché. Il prend un air de chien battu et part sortir la voiture. Mon dieu, c'qu'il est craquant quand il fait la moue !

            La porte du garage s'ouvre. Il entre dans la voiture, démarre, part en marche arrière, l'emmène jusqu'à la rue. Il ressort. C'est là que tout va commencer. Il vient vers moi.

« Tu as peur ? me demande-t-il.

_ Non. Ils ne nous auront pas. »

' Not gonna get us
They're not gonna get us
Not gonna get us
Not gonna get us '

            Je l'amène contre moi et le serre contre mon corps.

« Non, j'ai pas peur, tant que je suis avec toi. On va partir, rien ne peut plus nous arrêter.

' Starting from here, let's make a promise
You and me, let's just be honest
We're gonna run, nothing can stop us
Even the night that falls all around us '

            Je relève sa tête. Nos regards se croisent. La détermination et l'amour s'y lisent aisément.

« Je t'aime, Anthony ! »

            Et je l'embrasse, d'un baiser chaste, plein de respect. Un baiser plein d'amour. L'intensité de notre amour est comme une flamme que même une tornade ne pourrait éteindre. Je défierai la Mort elle-même pour lui. Et je lis en lui qu'il en est de même.

            Au point où nous en sommes, avec ce que nous nous apprêtons à faire, je n'ai plus de craintes quant au regard des autres. Qu'ils aillent tous en Enfer, là où est leur place. Nous, on s'en va, plus loin que l'horizon, là où je pourrais passer ma vie avec celui que j'aime, là où je pourrais sceller notre union éternelle par ce bonheur qu'on nous refuse.

Notre baiser s'arrête un peu brusquement.

« Il faut qu'on y aille, me dit-il. »

            Je réponds d'un signe de tête affirmatif et déterminé. Je monte dans la voiture, met le contact.

            A présent, je remets notre vie entre les mains de Destin.

***

« Tourne à droite !

_Ok, chef. »

            Une heure qu'on roule. Je ne me suis jamais senti aussi bien. Plus de peur, plus de stress. Là, il n'y a plus de premier de la classe, de petit garçon bien sage. Je suis moi, celui que j'ai toujours voulu être sans jamais oser. Je ne suis plus celui qu'on veut que je sois. Il n'est plus temps de revenir en arrière. L'engrenage est en marche et pour rien au monde je n'essaierais de l'arrêter. Je suis heureux, apaisé, serein.

            Je lui jette un regard. Il me sourit. J'en fais autant. Je sais ce qu'il pense. Son regard parle autant que sa bouche.

J'entends un bruit. Sont-ce les battements de nos cœurs ?

« Miguel ! Tu racles les barrières de sécurité ! »

            Merde ! Je faisais pas attention et j'étais sur la bande d'arrêt d'urgence. Je reviens sur la bonne voie sous les coups de klaxons. Anthony leur fait un joli bras d'honneur.

« Vive la courtoisie au volant ! m'écries-je, ironique.

_ Et vive les bons conducteurs ! répond-il.

_ Hé ! C'est ta faute si j'ai dévié. T'as qu'à ne pas avoir de si beaux yeux. Je pouvais pas m'empêcher de les regarder. »

            Il ne répond pas et devient tout rouge.

« Qu'est-ce qui t'arrive ? Je t'ai énervé ?

_ Non, au contraire. On ne m'a jamais fait de compliments comme ça. Ça me touche beaucoup, tu ne peux pas savoir !

_ Alors, je t'en ferai des milliers de compliments.

_ Je t'adore, Miguel.

_ Moi aussi, Anthony. »

            Je passerais des heures dans ses bras à ne rien faire, juste à profiter du moment présent. J'ai hâte qu'on arrive que je puisse concrétiser cela.

« Bon, y'a plus d'essence, fait remarquer Anthony. Faut qu'on s'arrête à la prochaine station. Si on tombe en panne sur l'autoroute, on finira encastré dans le pare-brise.

_ Attrayante perspective !

_ Je te le fais pas dire ! »

            Nous nous arrêtons donc à la première station pour faire le plein. Anthony me répète bien de ne pas me tromper de carburant. Je pars régler puis revient. Je trouve Anthony en train de lire mon calepin.

            Quand je rentre, il a les larmes aux yeux.

« Qu'es-ce qui se passe ? Tu as trouvé les photos de mon amant ?

_ Non, idiot ! Ce sont tes poèmes… Ils sont magnifiques. Surtout celui qui parle de ce qu'on est en train de faire. Tu as du talent. J'ai beaucoup de remords à partir comme ça avec toi. On va probablement vivre misérablement et tu ne pourras jamais être reconnu pour ton talent. Si tu veux, on peut…

_ Tout arrêter ? Jamais ! Je t'aime Anthony. Et je ne supporterai pas une minute de plus de voir les autres se foutre de nous, nous mettre des bâtons dans les roues. As-tu envie de te faire encore rabaisser par tes parents et moi par les miens ?

_ Non, tu as raison. N'importe quel autre vie sera mieux que celle que nous avions. Jamais je ne séparerai de toi.

_ Moi non plus. »

' Not going back, not going back there '

            Pour sceller ce pacte, j'attrape doucement sa tête et dépose un long baiser sur sa bouche. Nos langues se cherchent, avides de faire durer ce moment. Plus q'une union, c'est une fusion entre nos âmes qui s'opère à présent et depuis que nous nous sommes révélés nos sentiments. J'aimerais prolonger éternellement ce moment mais une question turlupine Anthony qui interrompt à contrecoeur le baiser :

« C'était une plaisanterie les photos de ton amant ?

_ Mais oui, gros malin ! J'en ai pas un d'amant, mais deux. Je ne te les ai pas présenté mais il y a Rémi et Raphaël. »

            Il sourit comprenant que je fais mon autodénigrement.

***

En effet, Rémi est la première personne dont je sois tombé amoureux. Depuis la quatrième, j'avais de doux sentiments pour lui mais je n'osais pas lui dire.

En seconde, j'ai commencé à lui faire des avances, le testant sur sa sexualité. La pauvre, il ne comprenait pas ! Je me demande s'il avait déjà vu quelqu'un d'autre que lui à poil ou s'il savait même ce qu'était la sexualité. J'ai insisté encore et encore, jusqu'à la fin de l'année. En vain. Après la fin des cours, je lui ai envoyé un e-mail, lui avouant mes sentiments. Il n'as pas répondu (peut-être n'a-t-il pas compris ?). Je lui envoyé une lettre par voie postale plus tard et, ce coup-ci, il a répondu. Il a traité mon amour de mascarade, me conseillant d'aller me chercher quelqu'un sur Internet, comme si je n'avais pas le droit de trouver quelqu'un par voie normale. Rien de tel pour tuer l'amour. Comble de la muflerie, pas un mot à la rentée. Jamais il n'a abordé à nouveau le sujet. Et il a agi comme avant, comme si rien ne s'était passé.

Il a gagné que je me suis éloigné de lui. J'aime pas les faux-culs hypocrites qui en plus, sont coincés comme s'ils avaient un manche à balai dans le cul. En y repensant, je me demande comment j'ai pu l'aimer autant. C'est un vrai gamin qui ne grandit pas, qui rigole quand on lui dit « pipi caca »… Bref, le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas.

            Ensuite, il y a eu Raphaël. Il est arrivé en seconde et je l'ai tout de suite remarqué. Il était très beau mais je n'en savais pas plus sur lui car je ne le comptais parmi mes amis proches. Et il y avait Rémi à l'époque alors, j'essayais de calmer mes ardeurs. Dès que j'ai ouvert les yeux sur l'absence de réciprocité de l'amour que je portais à Rémi, j'ai tout fait pour me rapprocher de Raphaël. C'était au début de l'année de première. A chaque fois que l'on faisait un travail en commun, je priais pour être avec lui. Mon souhait se réalisait souvent, signe qu'il y a un Dieu sur cette terre. Puis, petit à petit, on a discuté un peu plus. Lui et ses amis m'ont invité à leur table. Je l'ai ainsi découvert un peu plus mais j'étais quand même un peu étranger à leur petit monde puisqu'ils habitaient tous pas très loin les uns des autres. Souvent, à leur table au self, j'écoutais plus que je ne participais. Ensuite, nous allions sur la cour, profiter des premiers rayons de soleil car mine de rien, nous étions en mars elle soleil revenait. Là, nous discutions et encore une fois, je me voilais la face. Je ne voyais pas sa complicité avec Catherine, ni celle qu'il partageait avec d'Andréa, qui semblait être plus que de l'amitié.

            Et puis j'essayais d'oublier quelque chose qui s'était passé durant les vacances de février. Il m'avait appelé, avait bafouillé deux ou trois banalités pour entamer la conservation puis avait bafouillé des « c'est dure à dire au téléphone » et « ça me gène ». Mon cœur s'était mis à battre (il s'emballait pour moins que ça, croyez-moi). Je croyais à une déclaration. Mais la chose qui le gênait était juste qu'il voulait que je lui grave l'album de Nolwenn. Si à ce moment-là, j'avais été seul, j'aurais hurlée. Si j'avais été seul avec Nolwenn, je l'aurais éviscéré.

            Toutes ces petites choses ont fait que j'ai perdu tout espoir de construire autre chose que de l'amitié avec lui. Après tout, j'avais gagné un ami, c'était déjà une grande chose.

            Et il y avait eu Anthony. Je ne l'avais pas remarqué en seconde. Je devais être aveugle ou mentalement déficient parce qu'il était d'une beauté à couper le souffle. J'ai pris vraiment conscience de ce que je ressentais pour lui après avoir renoncé à Raphaël. Et la force de mes sentiments a engendré une grosse déprime du fait que je ne parvenais pas à lui dire. Durant deux jours entier, j'ai eu envie de tout lâcher et de partir le plus loin possible. J'ai même songé à me jeter sous un bus pour arrêter de me morfondre. A chaque fois que je le voyais, c'était atroce. J'avais envie de lui hurler ce que je ressentais, de le serrer dans mes bras et de l'embrasser. Il fallait que je fasse quelque chose.

            Et c'est ce que j'ai fais. J'ai écrit plusieurs poèmes sur ce que je ressentais pour lui dont un qui était une déclaration. J'ai ensuite rassemblé les poèmes rédigés au propre et je les ai mis sur sa table devant ses yeux et je suis parti. C'était un lundi à midi. En rentrant à 13h30, j'étais mort de trouille en attendant sa réaction. Il est venu vers moi, tranquillement et m'a dit :

« Je les ai tous lu. J'aimerais qu'on discute après les cours. Ça te va si on se retrouve au Cézanne ?

_ Ou… Oui…

_ Alors, à tout à l'heure ! »

            Et il est parti, sans plus de commentaires. Je ne savais pas à quoi m'en tenir. Durant l'après-midi, j'ai imaginé tous les scénarios possibles, les pires comme les meilleurs. Autant dire qu'à la sortie des cours, je tremblais comme une feuille. Je me suis rendu dans le bar en question, d'un pas mal assuré. Je l'ai vu à une table. Il m'a fait signe et je l'ai rejoint. Il était détendu. J'étais crispé comme jamais auparavant.

« Tu veux boire quelque chose ?

_ N… Non merci.

_ Ok ! »

            Il s'est commandé une boisson froide et a entamé la conversation :

« Comme je t'ai dit tout à l'heure, j'ai lu tous tes poèmes. Ils sont troublants. Ils sont très beaux et plein de sensibilité.

_ Merci.

_ Merci à toi de me les avoir donné. Sans ça, jamais je n'aurais su que tu m'aimais et jamais je n'aurais pu te dire à quel point c'était réciproque. »

            J'ai cru que j'allais défaillir. Il venait de me déclarer ses sentiments. Je n'avais pas rêvé ? Il m'avait bien dit qu'il m'aimait ?

« Je… Je suis fou de joie, ai-je bafouillé. »

            Nous nous sommes regardés. Je me suis laissé allé à plonger dans ses beaux yeux et nous avons déclarés d'une même voix, sans doute un peu trop fort car tout le monde s'est retourné :

« Je t'aime ! »

            Rien de plus, rien de moins. Nous avions scellé cette déclaration par le mot, restait à signer un pacte d'éternité à l'encre de nos lèvres. Depuis ce jour, nous ne sommes plus quittés, liés par cette étrange force qu'est l'amour.

« A quoi tu penses ? me demande Anthony, me ramenant au moment présent.

_ J'étais en train repenser à mes deux amants qui n'en on jamais été. Mais j'ai surtout revécu le jour où on s'est avoué nos sentiments, il a deux mois.

_  Et trois jours. Je m'en souviens comme si c'était hier, lance-t-il, rêveur. »

            Et précis avec ça ! Qui aurait pu prévoir que ma première histoire d'amour serait avec mon âme sœur ? Pas moi, en tout cas, qui me croyait voué à la solitude. S'il n'avait pas partagé mes sentiments, je crois que j'aurais dépéri. Je n'imagine pas ma vie sans lui. Il est la moitié d'un être indissociable que nous formerons pour l'éternité, quoiqu'il advienne. Et pour se faire, nous devons aller le plus loin possible, pour pouvoir enfin être heureux. Nous n'avons que dix-sept ans mais nous sommes déterminés.

***

            Nous voilà repartis. Une heure trente s'est écoulé depuis notre départ. Il n'est pas loin de sept heures du soir. Le soleil décline légèrement. Nous avons quitté l'autoroute pour traverser les petites villes afin de trouver un lieu où nous arrêter pour manger et dormir. Nous nous arrêtons faire une pause pour des besoins urgents. Au retour, Anthony prend le volant.

            C'est reparti. Je fouille dans le sac et sort un paquet de gâteaux. Je lui en prose un qui l'accepte. Je sors ensuite mon calepin. Je vais essayer d'exprimer ce que je ressens. Je dis essayer car je suis dans un tel état de bonheur et de plénitude qu'il me semble difficile de retranscrire cela avec des mots.

« Je sens que le poète se réveille, dit Anthony.

_ Oui, et tu es ma Muse, mon souffle d'inspiration divin.

_ Je suis honoré que tu es tellement d'estime de moi. Jamais aucun homme ne m'a manifesté cela.

_ Hé ben, les autres hommes sont des cons et des abrutis ! Tu mérites d'être aimé parce que tu es un être remarquable. Tu es sincère, aimant, doux, attentionné, tu sais m'écouter, me comprendre… Qu'est-ce qu'on peut vouloir de plus ? Je t'aime, Anthony, c'est tout. »

            Je vois les larmes couler des yeux d'Anthony. Il se gare sur le bas-côté et me serre dans ses bras.

« Merci, Miguel. Merci pour cet amour. Moi aussi, je t'aime. Tu m'as donné tout ce que j'attends de l'amour. »

            Il se serre plus fort contre moi. Je passe ma main dans ses cheveux, les laissant ensuite glisser sur son dos. Je l'embrasse tendrement, sans fermer les yeux pour que nos deux regards se mêlent. J'ai l'impression de communiquer avec lui rien qu'en le regardant, comme si nos âmes fusionnaient et que nous ne formions qu'une seule personne. Dans ces moments, pas besoin de paroles. Le langage de nos corps est bien plus explicite. Nos peaux qui se touchent, nos lèvres qui se cherchent, s'égarant volontairement sur la peau de nos visages, voilà les offrandes que nous faisons à notre amour passionnel.

' My love for you, always forever
Just you and me, all else is nothing '

            Nos mains progressent, caressant la peau nos corps en effervescence, qui bouillonne de désir. Les baisers descendent dans le cou, les mains descendent plus bas encore que le dos.

            Mais un bruit sourd nous arrête. C'est un tracteur. Et le paysan dessus nous insulte :

« Z'avez pas honte de faire ça ici, bande de sales pédés. Feriez mieux d'vous cacher pour faire vos insanités. C'est contre-nature, ces choses-là. »

            Ah, mon vieux, tu ne sais pas à qui tu parles :

« C'est ça, pépé, lance Anthony. Mais ce qui est contre-nature c'est de te laisser dire des choses comme ça. Et d'ailleurs, qu'est-ce tu vas nous faire ? Crier plus fort et nous menacer  de nous mordre avec ton dentier en plastique. Excuse-moi de pas avoir peur. Allez, salut, vieux déchet. »

            Sans plus de commentaires, il redémarre et nous repartons.

« Alors là, chapeau bas, je te félicite. Il a même pas su quoi répondre.

_ Je supporte pas les gens comme ça qui sont perdus au fond leur cambrousse et qui vivent avec des idées des années vingt.

_ C'est sûr. Mais les gens de notre âge sont pas mieux.

_ Ouais, c'est en partie eux qu'on fuit. »

***

            La vie à l'école n'était pas évidente depuis qu'Anthony et moi étions ensemble. Dans le fameux bar où nous avions scellé notre pacte d'amour d'un doux baiser, nous n'avions pas réfléchi aux conséquences éventuelles de cet acte. Mais pour rien au monde nous ne serions revenus en arrière.

            Cependant, dans ce bar, il n'y avait pas que nous et notamment Guillaume, abruti notoire réfléchissant avec sa matraque plutôt qu'avec sa tête. Il était accompagné de sa bande de lobotomisés chroniques. Et tous nous ont vu nous embrasser.

' Soon there will be laughter and voices '

            La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre dans l'école. Les commentaires allaient bon train, plus faux les uns que les autres. Nous passions pour des pervers, adeptes de jeux sexuels dépravés, fréquentant des clubs pus glauques les uns que les autres, clubs que seul les accusateurs connaissaient.

            Ces inepties se sont diffusées et les parents en ont eu vent. Les nôtres n'ont pas tardé à tout découvrir. Alors, tout s'est enchaîné très vite. Un jour, Anthony, ne supportant plus les moqueries, a cassé la figure à Guillaume.

            Le soir même, à la sortie des cours, il nous attendait avec une dizaine de ses copains. Et il ne voulait pas prendre un café.

            On a fini à l'hôpital. Anthony a passé une nuit dans le coma. Je suis resté à son chevet tout le temps. J'avais eu plus de chances dans mon malheur : deux côtes cassés, ainsi que le bras droit et toute une série de bleues. J'en aurais fait autant si j'avais eu une batte de base-ball.

            Anthony a ouvert les yeux le lendemain vers sept heures du matin. Je tenais toujours sa main mais je m'étais endormi à ses côtés. Quand il a bougé, je me suis réveillé brusquement. J'ai voulu le serrer dans mes bras mais il n'était pas en meilleur état que moi alors je me suis contenté de déposer un baiser sur ses lèvres.

« Il faut qu'on fasse quelque chose, a-t-il lâché. Ça ne peut plus durer. Peut-être que la prochaine fois, toi ou moi, on ne se réveillera pas.

_ Je ne veux pas qu'il y est de prochaine fois, ai-je continué, soudain convaincu de la meilleure alternative. On va partir.

_ Partir ?

_ Oui, on attend d'aller mieux et on se barre. On part ailleurs. Et… »

            Il m'a intimé le silence, car ses parents arrivaient. On a eu le croit à le pléthore d'insultes. Anthony a appelé l'infirmière pour demander s'il pouvait sortir. Après deux ou trois examens qui ont confirmé qu'il n'y avait pas de risques d'aggravations suite à son coma, nous avons pu sortir, moi avec mon plâtre et mes fractures, lui avec sa minerve, ses multiples bleus, son œil au beurre noir et son coup de couteau à l'épaule heureusement sans aggravations. Les parents continuaient à nous faire la morale mais nous les avons ignorés.

            Le retour à l'école n'a pas été évident. Mais nous avons répondu en toute franchise aux questions des quelques-uns qui n'étaient pas parmi nos détracteurs.

« Oui, Armelle, c'est Guillaume et ses copains qui nous ont tabassés.

_ Mais c'est horrible ! s'est indigné Catherine. Ils auraient pu vous tuer.

_ Mais ouvrez les yeux ! a hurlé Anthony. Ils ont failli nous tuer. J'ai passé une nuit dans le coma !

_ Oui mais… a tenté de continuer Raphaël.

_ Mais quoi ? ai-je hurlé, hors de moi. Tu veux qu'on aille leur tendre la joue droite, histoire qu'il nous achève ?! Mais vous voyez dans quel état on est. Ça devrait pas exister, autant d'intolérance. Merde, on a le droit de vivre ! On est différents, mais est-ce que ça leur donne le droit de nous faire ça ? »

' They don't understand, they don't understand us '

            Je n'y tenais plus, alors j'ai éclaté en sanglots et je suis parti. Anthony m'a rejoint de suite. Il m'a serré dans ses bras, autant que faire se pouvait vu nos états respectifs. Il m'a bercé doucement, calmant peu à peu mes larmes de ses mots doux dont il avait le secret. Il m'a ensuite pris les mains et m'a avoué :

« Tu as raison. On va partir. On va tout quitter. Dès qu'on ira mieux, on partira. On prendra la voiture de mes parents ou des tiens et on partira.

_ Où ?

_ N'importe où sera mieux qu'ici, non ?

_ Tu as raison. »

' We'll run away on roads that are empty
Lights from the airfield shining upon you '

***

            Et nous voilà ici. La nuit tombe doucement.

' Night will come down, our guardian angel '

Il est huit heures. Nous avons semé le tracteur, ce qui a été facile vu la vitesse à laquelle roulent ses engins.

« T'as pas faim ? me demande Anthony. »

            Je n'ai pas le temps de répondre car un long gargouillis de mon estomac s'en charge à ma place. Il éclate de rire.

            Cependant, la chance semble être de notre côté car un restaurant apparaît.

« Le Gai Voyageur, lit Anthony. Ben tiens donc, c'est pour nous, ça !

_ A qui le dis-tu !

_ Tu crois que les serveurs sont nus sous leur tablier ?

_ Peut-être qu'ils n'en portent pas ! minaude-t-il.

_ Toujours aussi imaginatif. Mais imagine qu'ils aient ans les soixante-dix ans…

_ Ouais, c'est bon, j'ai plus faim ! »

            Deuxième éclat de rire. C'est nettement plus joyeux qu'à l'école. Et ça va durer, je me battrai pour ça !

' Nothing can stop this, not now I love you
They're not gonna get us, they're not gonna get us
Nothing can stop this, not now I love you
They're not gonna get us, they're not gonna get us '

***

Merci au groupe TATU pour ses chansons, notamment Not Gonna Get Us.