Tarragon

La journée avait commencé d'une manière bien étrange pour le jeune Tarragon. Déjà que sa nuit avait été plutôt discutable, il aurait préféré un tout autre réveil. Depuis qu'il avait été abandonné à son sort, à environ quatorze ans, le garçon vivait comme un hors-la-loi. Il se fichait pas mal de tout. Il se baladait sur les routes, sans but apparant. Il ne possédait pas grand chose. Il n'avait que sa propre vie, ses vêtements et une courte épée assez banale. Il vivait de ce qu'on voulait bien lui donner. Il avait beaucoup de chance de vivre dans un monde où les gens étaient aussi hospitaliers. En fait, il n'y avait pas que l'hospitalité derrière tout cela. Le jeune homme de dix-sept ans était très joli garçon. S'il avait été plus petit, mal rasé, les cheveux tellement gras qu'on ne sait plus s'ils sont simplement mouillés, personne ne l'aurait jamais fait entrer chez lui. En fait, probablement. Le jeune Tarragon avait pourtait eu la chance d'être grand et fort, d'être séduisant et de posséder cet air songeur qui faisait rêver la plupart des jeunes filles de l'époque.

Revenons en à notre histoire. Donc Tarragon avait eu un drôle de réveil. La veille au soir, il avait été surpris par une affreuse tempête. Quand je dis affreuse tempête, le mot affreux n'est pas assez fort. La pluie se déchaînait et le tonnerre ne cessait de gronder. De gigantesques éclairs déchiraient le ciel. On aurait dit qu'il se déroulait une guerre sanglante au-dessus des nuages. Tarragon avait réussi à trouver une petite maison et avait demandé à être hébergé pour une seule nuit. Les propriétaires avaient accepté, sourire aux lèvres, et le jeune homme trempé de la tête aux pieds s'était engouffré en vitesse dans la maisonnette. On lui avait donné en hâte des couvertures bien chaudes et quelques vêtements en attendant que les siens sèchent. Plus tard dans la soirée, il s'était trouvé un endroit confortable (dans la série vieux bouts de tapis empilés les uns sur les autres) et s'y était endormi.

Mais je m'égare. Le matin, il avait été réveillé par la mère de la famille. Gardant difficilement les yeux ouverts, il comprit à peine ce que la grosse femme lui disait. Elle gesticulait sans cesse et exhibait une lettre de parchemin à quelques centimètes de son visage. Le garçon s'étira en bâillant. Il demanda patiemment à la femme de tout répéter plus lentement. Elle soupira d'impatience et fit comme il lui avait demandé.

La lettre lui était destinée à lui, Tarragon. Il y avait l'adresse ( du style: la troisième maison après la grosse souche) et son nom. Pourtant, il y était arrivé tout à fait par hasard, dans cette maison miteuse. On lui demandait de se rendre de toute urgence au manoir du seigneur de la région, nommé Coriander, maître Coriander. Tarragon se demandait bien comment quelqu'un avait pu savoir où il se trouvait, quelqu'un qu'il ne connaissait absolument pas, par dessus le marché. Il se leva de son «coin confortable» et enfila sa chemise qui était toute raide.

Il ne pouvait pas refuser de se rendre là où il avait été appelé. Il n'avait rien à craindre de ce seigneur, n'ayant rien à se reprocher. Et puis il se dit que c'était une opportunité que la vie lui offrait. Il allait peut-être apprendre des choses intéressantes… Qu'avait-il à perdre?

Il quitta aussi rapidement qu'il le put la misérable maison et la famille qui l'habitait. On dut lui expliquer au moins trois fois comment se rendre jusqu'au manoir. La première fois c'était dans la maison qu'il s'efforçait de quitter. La deuxième dans une propriété «tout à fait privée» où il était arrivé par erreur. (On lui avait tout d'abord mal indiqué la voix à suivre. Le peu sympathique propriétaire du terrain où il était arrivé lui expliqua en criant le chemin à suivre, lui conseillant de ne plus jamais remettre les pieds chez lui.) La troisième fois, il était à un de ces foutus embranchements où dix-huit chemins se croisent et où les panneaux ne sont jamais bien orientés.

Tarragon avait longtemps attendu que quelqu'un passe. Il s'était assis, adossé contre le poteau aux quatorze milles toponymes. Un fermier et son âne passèrent enfin et réveillèrent le jeune homme. L'homme lui dit, avec un sourire aux lèvres, qu'il n'avait qu'à emprunter la voix de droite, entre celle du champignon et celle de la grosse roche, et de continuer tout droit sur une distance d'un kilomètre à peine. Tarragon le remercia et s'engagea sur le chemin. Comme l'homme le lui avait dit, il arriva bientôt en vue du manoir. Il espérait ne pas avoir trop tardé. Il n'aurait qu'à expliquer qu'il avait été mal renseigné sur la route à suivre. Tout le monde pouvait se tromper!

Dès qu'il entra sur le domaine, deux hommes à l'air peu amène vinrent le rejoindre. Il craignit que le seigneur ait quelque chose à lui reprocher, et que c'était pour cette raison qu'il avait dû se rendre de toute urgence à son manoir.

Non! Il devait arrêter de toujours douter de lui-même. Pourquoi cet homme lui voudrait-il du mal s'il était arrivé la veille dans la région? Du calme. Il fallait qu'il se calme. Inspirer, expirer, inspirer, expirer. Voilà, il allait mieux.

Tarragon venait d'arriver devant deux grosses portes de bois sombre où étaient gravés de longues spirales. On lui fit signe d'entrer. Avec appréhension, il entrebâilla la porte pour voir un peu mieux où il allait entrer. Il faisait tellement sombre dans cette pièce qu'il ne vit absolument rien. On lui tapota l'épaule, comme pour l'encourager. Sûrement pour l'encourager. Il poussa donc la porte assez grand pour qu'il puisse passer.

Le jeune homme observait avec malaise la pièce dans laquelle il se trouvait. À voir toutes ces plantes qui poussaient librement dans la chambre, car c'était une chambre, il n'aurait jamais cru se trouver dans le manoir de cet important seigneur. La pièce avait un air désordonné. De grands rideaux de velours vert très foncé empêchaient la lumière de passer. Il n'y avait que quelques minces rayons de soleil qui démontraient que le jour s'était levé.

Un grand bureau caché sous des papiers et, Tarragon ne savait pas trop pourquoi, quelques tas d'une terre noire, faisait face à un imposant lit. Dans ce même lit un homme à la chevelure grisonnante était couché. La tête enfoncée dans des oreillers moelleux qui faisaient rougir d'envie le pauvre jeune homme, il sommeillait. On ne voyait que sa tête tant il était emmitouflé dans les couvertures.

Tarragon toussota. Il aurait donné cher pour quitter cette pièce. Il avait l'impression de se retrouver dans la serre d'un jardinier, sans la lumière et les instruments normaux qu'on retrouve dans une serre. Il n'était tout simplement pas dans un milieu qui lui plaisait. Il avait envie de quitter la pièce et de donner comme excuse que l'homme ne se sentait pas d'humeur à lui parler. Malheureusement, l'homme ouvrit finalement les yeux. Même de loin, (Tarragon n'avait fait que quelques pas pour entrer puis n'avait plus bougé) le jeune homme pouvait remarquer les yeux brillants de l'homme. Il se sentit encore plus mal à l'aise et voulut disparaître ou bien se transformer en un objet qui passerait facilement inaperçu, comme un pot à fleurs. C'était fou comme il y en avait dans cette pièce! Un de plus, un de moins, il n'y aurait pas de différence…

Il vit l'homme lui adresser un sourire en coin. Il n'était nullement méchant. C'était un sourire soulagé. Mais Tarragon n'était toujours pas à l'aise.

- Tu es Tarragon? demanda-t-il d'une voix pâteuse.

Il acquiesça. Il n'aurait pas pu faire grand chose d'autre de toute façon. (Bien sûr, il aurait pu se sauver mais à quoi ça l'aurait avancé?)

- Approche, petit.

Petit? Il l'avait appelé petit? Tarragon se sentait légèrement insulté. Il obéit néanmoins et fit quelques pas en direction de l'homme.

- Mais viens plus près voyons, s'exclama maître Coriander. Je suis peut-être malade, mais loin d'être contagieux. Je ne te mangerai pas.

Le jeune homme ne put qu'obéir une nouvelle fois. Il était intimidé par l'homme. Malgré sa maladie, il paraissait puissant. Lorsqu'il fut arrivé tout près de lui, maître Coriander lui proposa de s'asseoir sur le fauteuil situé à ses côtés. Il refusa, préférant rester debout. Il voyait cela comme une marque de respect.

- J'ai une mission à te proposer.

Hein? Une mission? Mais pour qui se prend-il? Je suis un hors-la-loi, personne n'est au courant de mon existence et je n'ai jamais rien fait pour personne. Qu'est-ce qui lui fait croire que je vais accepter? songea le garçon en écarquillant les yeux.

- Ah bon, répondit-il plutôt, abasourdi.

Le seigneur montra d'un geste de la main une tablette désespérément vide. Tarragon pouvait voir grâce à la poussière qui aurait dû s'y trouver qu'avaient été placés là quatre pots ronds.

- Je suis mourant, continua le seigneur.

- …

- J'ai besoin de ton aide.

- …

Tarragon préféra garder le silence. C'était ça ou répondre des «ah bon» à chaque phrase. Le seigneur lui expliqua que sur cette tablette avaient été entreposées les quatre herbes de l'existence. Depuis longtemps, l'homme était atteint d'une étrange maladie. En échange de la protection qu'il offrait aux plantes, celles-ci lui permettaient de combattre la maladie chaque jour. C'était une sorte d'accord que maître Coriander avait passé entre les herbes et lui. Tarragon avait eu raison. Le seigneur de la région était bel et bien un jardinier.

Or, on lui avait dérobé ces plantes qui assuraient sa survie. Maître Coriander savait qui était le voleur. Il s'agissait de Black Pepper, le seigneur de la région voisine. Cet homme était un dangereux sorcier qui convoitait depuis toujours les terres de Coriander. Par la mort de celui-ci, le méchant homme pouvait facilement s'approprier ce territoire. Le seigneur jardinier avait confié à Tarragon l'importante mission de lui ramener les herbes de l'existence.

- Et si je refuse? fit le jeune homme, mais c'était surtout pour la forme.

- Je mourrai et tu te sentiras coupable pour le restant de tes jours.

Je sens que je viens de me faire avoir, je sens que je viens de me faire avoir, pensa Tarragon.

- Je sais que tu es digne de confiance. Est-ce que tu as quelque chose à perdre en accomplissant cette mission?

Excepté ma vie, je ne vois pas vraiment.

- Vous avez raison, répondit-il malgré tout. Que dois-je faire?

Coriander hocha la tête de contentement.

- Trouver Black Pepper et reprendre ce qui m'appartient, expliqua-t-il, de plus en plus fatigué.

Rien que ça! Je ne suis qu'un poisson. Je vais mourir!

- Et où pourrais-je le trouver? Je ne connais pas du tout cette région. Je suis étranger ici.

- Tu trouveras ton chemin. Tu as bien réussi à te rendre jusqu'ici? murmura faiblement l'homme.

Oui, mais je me suis perdu trois fois pour arriver à ce foutu manoir.

- Quand dois-je partir? demanda-t-il, peu rassuré.

- Le plus tôt sera le mieux.

Bien entendu.

Il hocha la tête, pour faire signe qu'il acceptait et qu'il partirait dès qu'il le quitterait. Maître Coriander lui remit juste avant son départ un fin bracelet de cuir, lui défendant catégoriquement de le retirer. Il ne lui dit même pas pourquoi. L'homme insista pour le lui attacher lui-même. Tarragon tendit le poignet avec appréhension. Le seigneur fit le noeud le plus serré qu'il fut donné au jeune homme de voir. Mais il veut me couper ma circulation ou quoi? Il n'osa cependant pas désserrer la corde, voyant le regard sévère de l'homme.

Tarragon quitta la pièce, regrettant de s'être levé ce matin là. Lorsqu'il se retourna pour fermer la porte, il aperçut une jeune fille à la longue chevelure pâle. Elle le dévisageait d'une manière étrange. Il était étonné de ne pas l'avoir remarquée plus tôt. Ils venaient pourtant de passer un long moment dans la même pièce. Elle avait su se faire très discrète, il n'y avait pas de doute là-dessus. Il ne la regarda pas plus longtemps, ne désirant pas s'attarder dans cette pièce étouffante.

- Je crois que je viens de faire la pire gaffe de ma vie, murmura-t-il en sortant du manoir.

* * *

Le jeune homme avait finalement réussi à trouver des renseignements sur la direction à suivre. On aurait dit qu'il effrayait les gens. Personne n'osait vraiment l'approcher. Peut-être que la nouvelle de sa mission circulait déjà et que Black Pepper était un sujet tabou. Ou bien sa réputation de perdu n'était plus à faire et plus personne ne voulait se risquer à lui donner des indications, par pitié pour lui, ce qui ne l'aidait absolument pas lorsqu'on y songeait bien.

Tarragon se retrouvait devant une sombre forêt qui ne donnait pas du tout envie de s'y engager. C'était la forêt qui séparait les domaines de Black Pepper et de maître Coriander. Aucune lumière n'arrivait à atteindre le sol. Il y avait peut-être une vingtaine de minutes qu'il se tenait debout comme ça, à se demander s'il avait vraiment bien fait de venir au monde. Dans cette forêt, deux voies s'offraient à lui. Toutes les deux aussi sombres. Le temps passait et il était toujours là, à attendre on ne sait quoi. Il choisit finalement un chemin au hasard et s'engagea dans la forêt.

- Tu te trompes déjà, Tarragon? fit une voix à quelques pas de lui.

Le jeune homme sursauta. Il se retourna et aperçut la jeune fille si discrète qu'il ne remarquait jamais. C'était la même fille aux cheveux pâles qui l'avait dévisagé dans la chambre de Coriander. Elle portait une jolie robe bleue. Elle regardait le garçon d'un air à la fois sévère et complice.

- Qui es-tu? ne put-il s'empêcher de demander.

- Lady Cardamome. Je suis la fille du seigneur que tu t'es engagé à servir.

Ça y est. Il ne me fait pas assez confiance alors il m'a envoyé sa fille pour me surveiller, songea-t-il en soupirant. Et qu'est-ce qu'elle a dit? Je me suis engagé à le servir? Jamais de la vie. Je ne fais que lui rendre un petit service. Après ça je m'en vais de cette région, soyez en tous sûrs. Elle allait le suivre, c'était certain. Ça se voyait dans son regard déterminé.

- Je n'ai pas besoin de m'encombrer d'une fille, ronchonna-t-il en lui tournant le dos.

Il n'aurait pas dû dire ça. La lady le foudroya du regard. Je suis un gaffeur né, pensa le garçon.

- Ne fais pas l'imbécile. Tu as besoin de mon aide. Tu n'as même pas commencé ta mission et déjà tu te perds, grogna-t-elle.

Elle s'efforçait tout de même de rester polie.

- C'est beau, je sais que je suis le perdu national! Je n'ai pas demandé cette mission, moi.

- Mais tu l'as acceptée.

- Je n'avais pas le choix.

- On a toujours le choix.

- Oh, tais-toi.

- Réfléchis! s'obstina la jeune fille. Un peu d'aide ne fait de tort à personne.

Tarragon y pensa quelques secondes. Elle avait raison. Il n'avait jamais mis les pieds dans cette partie du monde. La lady semblait bien connaître cette région (ce qui était normal tout compte fait puisqu'elle y habitait). Il hocha la tête avec un air faussement résigné, comme pour prouver qu'il n'avait pas besoin d'aide, mais qu'il acceptait sa présence pour lui faire plaisir, ce qui était totalement faux d'ailleurs.

La jeune fille dépassa Tarragon pour lui montrer le chemin. Elle ne vit pas l'air d'impatience qui s'était collé au visage du garçon, ce qui était sûrement mieux. Ce dernier n'était pas habitué à être accompagné. Il vivait seul depuis déjà trop longtemps pour s'habituer si vite à une autre présence. Dès qu'ils entrèrent dans l'ombre des arbres, le garçon perdit la notion du temps. Il faisait si noir que les heures ne semblaient plus s'écouler.

Lady Cardamome était très silencieuse. Elle n'ouvrait presque jamais la bouche. Ça commençait à embêter particulièrement le garçon. S'il était accompagné, il devait parler. C'était soit être seul et silencieux, ou accompagné et bruyant. Bruyant et seul, il aurait l'air ridicule de toute manière. Un silence prolongé entre deux voyageurs n'était pas vraiment mieux.

Il n'y avait plus de mérite à faire ce qu'il faisait. Il se faisait guider dans sa mission. C'était tout juste si la jeune fille ne faisait pas tout à sa place. Ce fait l'irritait. Maître Coriander lui avait dit qu'il était digne de confiance. Pourquoi est-ce que cette fille s'était-elle placée sur son chemin? Il décida d'essayer de converser avec elle.

- Comment fais-tu pour être si discrète?

- Je suis surnommée «la silencieuse», ça te va comme réponse?

- Non.

- Je suis magicienne, comme mon père, c'est beau maintenant? répondit-elle, le ton légèrement agacé.

- Et comment ton père a-t-il fait pour me trouver?

- Je viens de te le dire, il est magicien.

- Ça ne peut quand même pas tout expliquer! s'exclama-t-il, agacé lui aussi.

- Mon père sait ce qu'il fait. Le comment et le pourquoi ne sont pas très importants. Ce qui est bien, c'est que tu sois là.

Ces réponses étaient loin d'être suffisantes à Tarragon.

- Mais pourquoi êtes-vous si convaincus que je suis la bonne personne? Mon existence est insignifiante. J'ai été abandonné, personne ne veut de moi. Ce n'est pas pour ça que quelqu'un désire risquer sa vie.

- C'est pourtant ce que tu as fait. Tu as bon coeur. Bon nombre de gens auraient refusé à ta place.

Pourquoi est-ce que je ne fais pas partie de ces gens-là?

- Mais là n'est pas la question. Tu es là et tu ne peux plus reculer.

- C'est bien ce qui me fait peur, marmonna-t-il.

- Quoi?

- Oh…rien.

Plus le temps passait, plus Tarragon se sentait en danger. Flairer le danger était devenu un sixième sens pour lui avec le temps. Il vivait sous une menace constante. D'habitude, il trouvait ça presque drôle. Alors là, pourquoi s'en faisait-il autant? Le danger était devenu naturel chez lui. Cette fois-ci il avait réellement peur. Peut-être parce qu'il avait conscience qu'il n'y avait pas que sa vie qui comptait. Il y avait la survie d'un homme important, et peut-être de sa fille, à assurer. Et apparamment il était le seul à pouvoir les aider.

- Le soleil se couche, remarqua Lady Cardamome au bout d'un long moment de marche et de silence.

Mais comment fait-elle pour savoir ça? s'étonna le jeune homme.

- Est-ce qu'on doit s'arrêter? Parce que ton père avait l'air de dire qu'il valait mieux ne pas s'attarder.

La lady balaya les alentours des yeux. Comme le garçon, elle ne voyait absolument rien. Y avait-il vraiment une différence entre le jour et la nuit dans cette forêt? Elle fit signe qu'ils feraient mieux de continuer leur route.

Tarragon était vraiment embêté. Le bracelet donné par Coriander lui faisait de plus en plus mal. Il avait eu peur de l'enlever lorsqu'il s'était trouvé avec l'homme. Jusqu'à ce moment aussi il avait hésité à faire quoi que ce soit, ne se rappelant que trop bien le regard sévère du seigneur et l'ordre catégorique de toujours le porter. Dans la mesure du possible, Tarragon était un garçon plutôt obéissant. Il avait compris depuis bien longtemps que ça épargnait bien des ennuis.

Cependant là, c'en était trop. Il était capable d'en supporter beaucoup, mais la douleur devenait insoutenable. Il l'arracha de son poignet d'un geste empressé. Toutefois son moment de répis fut de bien courte durée.

Tout se passa beaucouop trop vite. Disons simplement que le bracelet possédait le très utile pouvoir de cacher la présence de son porteur. C'était pour cela que le jeune homme avait eu si peu d'ennuis depuis le début. Ne le portant plus, le charme était brisé.

Lady Cardamome dévisagea le garçon d'un air effrayé et lui demanda ce qu'il avait fait. Tarragon ne comprenait pas encore ce qui se passait. Quelques secondes plus tard il se sentit happé par une force invisible. Il sentait qu'il traversait à une vitesse horriblement rapide des dizaines de milliers de kilomètres. La peur vint lui glacer le sang.

Quelle bêtise est-ce que je viens de faire encore? se lamenta-t-il tandis qu'il s'effondrait sur un dur sol de pierre.

Lady Cardamome et lui venaient de se faire capturer par Black Pepper. À demi conscient, le jeune homme essayait de voir dans quel genre d'endroit il venait de mettre les pieds. Il comprit sans trop de mal que le sorcier les avait téléportés à l'intérieur même de son manoir.

Il finit par distinguer la silhouette d'un homme qui se tenait devant lui. Cet homme le toisait d'un air mauvais. Lorsqu'il vit qu'il était réveillé, il s'adressa à lui.

- Qui es-tu, petit insignifiant?

- …

- Réponds quand on te parle.

- …

Black Pepper dévisagea de plus belle le jeune homme, se demandant s'il se moquait de lui ou bien s'il était complètement stupide.

Tarragon ne cessait de fixer l'ennemi de Coriander, qui, à cause des événements, était devenu le sien. Il sentit la lady appuyée contre lui. Il n'osait la regarder pour savoir dans quel état elle se trouvait. Il ne voulait pas détourner les yeux de l'homme, ça aurait été s'avouer vaincu.

- Petit imbécile, je te parle! clama le sorcier.

Pas pour vrai! Je ne l'avais même pas remarqué… Continue donc si ça t'amuse. Ce n'est pas pour ça que je vais te répondre, imbécile toi-même.

- Tu ne croyais tout de même pas traverser ma forêt sans me faire une petite visite!

Et il m'invite avec ça!

- Personne n'entre librement dans cette forêt, de même que personne n'en sort sans une autorisation.

- …

- Et toi tu ne sortiras pas tant que je n'aurai pas éclairci ton cas.

- …

Le sorcier eu un soupir d'impatience.

- Tu choisis: tu me donnes les réponses par toi-même, ou je vais les chercher par une méthode qui ne te plaira sûrement pas.

Ouh là là, ce que tu me fais peur…

En vérité, le jeune homme était terrifié. Il n'était pas venu là pour y rester jusqu'à la fin de ses jours. Il devait rapporter les herbes. Il se sentait stupide d'avoir accepté cette mission et de ne pas avoir suivi le conseil de Coriander. À cause de son imprudence, Coriander, ainsi que sa fille, étaient menacés.

Je suis un être pathétique.

- J'attends.

Moi aussi.

- Approche.

Et pourquoi?

- Tu es sourd ou quoi?

Ça serait une bonne idée, je n'y avais pas songé.

Depuis que Black Pepper s'adressait à lui, Tarragon avait gardé un air arrogant. Il sentait que peu à peu il mettait son ennemi hors de lui. Il ne savait pas trop si c'était une bonne idée, mais il le faisait quand même. Souvent, lorsqu'une personne se fâche, elle commet des erreurs. Il pourrait compter là-dessus.

- Allez, viens par ici!

- …

- Obéis sinon je me fâche.

Je n'attends que ça, pauvre innocent!

Soudain, sans qu'il ne sache trop comment, le garçon sentit qu'il se levait. Il avait beau résister, rien n'y faisait. Son regard hautain se changea en un air effrayé. Le sorcier avait pris le contrôle de son corps.

- Alors, on fait moins le fier à présent?

Voici une autre preuve de ma parfaite incompétence en matière de héros exemplaire… Je suis mort.

- Tu comprends que, puisque tu es en compagnie de la fille de mon ennemi, je ne peux te laisser partir en aucun cas.

C'est donc ça qui l'embête?

- Mais que voulez-vous donc! s'exclama le garçon malgré lui.

Zut, j'ai fait une erreur dans mes volumes…

Son plan de mettre l'homme en furie tombait à l'eau. Le sorcier le toisa d'un air encore plus mauvais. Il avait un sourire terrifiant aux lèvres.

- Je veux juste savoir pourquoi tu t'es engagé sur mon territoire avec la lady. Tu viens sur les ordres de Coriander? Pourquoi?

- D'après vous, s'emporta Tarragon, étonné que le sorcier n'ait même pas un léger doute sur ses motivations.

Un voile sembla se lever dans l'esprit du sorcier. Il afficha un air stupéfait.

- Ne me dis pas qu'il a envoyé un gamin reprendre les herbes de l'existence?

- Ce n'est pas moi qui l'ai dit, répondit simplement le garçon.

- Toi, tu vas apprendre à te taire, rétorqua-t-il en se reprenant.

- Mais décidez-vous! Vous voulez que je parle ou non? répliqua le garçon, le ton agacé.

- Tu marques un point…

Je peux être plus fort que toi si je le désire.

Il l'observa d'un air de défi.

- Ce n'est certes pas un minable comme toi qui va me dérober les herbes de l'existence.

- Même si vous tuez Coriander, vous ne pourrez pas vous appropprier ses terres.

- Et je peux savoir pourquoi? répondit Black Pepper avec hargne.

- Parce qu'il reste sa fille.

- Ce n'est pas un problème. Je peux la forcer à me céder la région.

- Et comment ferez-vous ça? demanda le garçon, sincèrement intéressé.

Lorsqu'on est en position d'infériorité, mieux vaut faire parler l'autre.

- Je peux la marier, ça se fait couramment.

- Beuh…vous êtes horrible.

- Merci du compliment.

- C'est tout naturel, grogna le jeune homme en tentant de briser la force du sorcier.

- En venant ici avec elle, tu viens de me donner un grand coup de main. Coriander va mourir et j'ai son héritière entre les mains. Je vais te tuer très lentement, tu vas voir, c'est très désagréable.

Il sentait son esprit coincé dans un étau. Penser intelligemment lui faisait mal. Son état était grave. À force de résister il se tuait. Le sorcier comprenait à son regard ce qu'il essayait de faire.

- Tu l'auras voulu. Laisse-toi faire. Tu verras, on se sent beaucoup mieux comme ça. C'était stupide d'accepter d'aider Coriander.

Ça je commençais à le comprendre, merci beaucoup de la précision…

Il était en train de désespérer. Ici se termine la courte vie de Tarragon, l'illustre anonyme…pensait-il. Il avait envie de faire comme l'homme lui disait. Se laisser mourir, tout doucement. Partir loin de cette vie. Il espérait être en plein coeur d'un cauchemar. S'il mourrait dans son rêve, peut-être qu'il se réveillerait enfin. Mais si c'était la réalité, il commmettrait une terrible erreur. Il ne voulait pas mourir. Ce n'était pas dans ses plans de la journée. Mais la douleur était si grande et lui si faible!

Sa vision se brouilla et il tomba à genou. Il n'en pouvait tout simplement plus. Il se demandait si ce n'était pas une libération que Black Pepper lui offrait en lui disant de se laisser aller.

Tarragon, reprends-toi. Tu n'y vois plus clair, songeait-il pour se redonner courage. Mais ça n'avait plus de sens la survie.

Tarragon! Tarragon!, cria une voix féminine dans sa tête.

Il comprit qu'il s'agissait de la lady. Elle avait vu tout ce qui s'était passé. Il était heureux qu'elle soit là. Elle pourrait sûrement l'aider. Il ne voyait pas trop comment, mais elle l'aiderait.

Ne pars pas! Tu ne peux pas le laisser te tuer. Tu ne mérites pas ça. Tu te sens peut-être un peu perdu, et peut-être que tu ne comprends pas à quoi ton existence sers, mais tout ça c'est normal. Nous avons besoin de toi.

Ça je le sais bien, petite Lady, mais je ne sais plus quoi faire. Je n'arrive pas à bouger.

Écoute-moi bien. L'épée que tu portes n'est pas si banale que tu ne le crois.

Le visage du garçon s'éclaira. Il avait peut-être une chance après tout.

C'est la seule arme assez puissante pour le tuer. Et tu es la seule personne qui puisse t'en servir, continua la jeune fille.

Mais je te l'ai dit, je n'arrive même pas à bouger. Comment veux-tu que je m'en serve?

Black Pepper ne voit pas ce que je fais grâce à mon charme de discrétion. Je peux te donner une partie de mon énergie. Ainsi tu seras assez fort pour faire ce que tu as à accomplir.

Tarragon s'efforça de résister encore à la force de Black Pepper. Il n'y avait plus trop longtemps, du moins il l'espérait, avant de retrouver l'usage de son propre corps. Peu à peu, il sentit une douce énergie parcourir ses membres. C'était comme une légère brise qui le caressait. Il savait que dans quelques secondes sa force serait suffisante pour frapper. Il fallait le surprendre. Black Pepper continuait à se moquer de lui. Dans peu de temps, ça serait le moment parfait.

Agis avec l'épée. Ce n'est pas n'importe laquelle arme que tu possèdes. Elle te guidera.

Tarragon bougea très lentement les doigts. Il ne comprenait pas vraiment ce que la jeune fille avait voulu dire par: agis avec l'épée. Il attendait l'accord de Lady Cardamome. Elle saurait quand il serait le temps.

Vas-y, murmura-t-elle faiblement, toujours dans les pensées du jeune homme. Vas-y maintenant, sinon c'est moi qui meurs.

Dans un accès de rage, Tarragon saisit la garde de son épée et bondit vers l'homme. C'est alors que le garçon comprit ce que la jeune fille avait voulut dire. Il ne décidait pas vraiment ce qu'il faisait. Il se contentait de passer les forces qu'il lui restait dans l'objet. L'épée magique faisait le reste seule. Elle avait en quelque sorte sa conscience. Cependant, sans Tarragon, elle n'était rien. Ils agissaient ensemble. L'attaque fut si rapide et menée avec une force si surprenante que Black Pepper succomba dès les premiers coups. Il eut tout juste le temps d'assommer à moitié son adversaire par un réflexe. Tarragon s'effondra à nouveau sur le sol, complètement vidé.

* * *

Lorsqu'il se réveilla, il était de retour chez le maître Coriander. Il était étendu dans le lit d'une petite chambre bien éclairée. La lumière lui faisait du bien après ces temps si sombres. Les couvertures et les murs étaient dans une teinte de crème. Le seigneur et sa fille étaient à son chevet.

Coriander était guéri. Du moins les plantes assuraient à nouveau sa survie. Lorsque Tarragon avait perdu connaissance, la lady avait récupéré les plantes et avait appelé son père par la pensée. Les serviteurs de Black Pepper, effrayés, et pour la plupart soulagés, par la mort soudaine de leur maître, avaient offert aux deux adolescents de les ramener au manoir de Coriander.

À présent l'homme allait beaucoup mieux. Il souriait d'un air protecteur au jeune homme qui reprenait conscience. Tarragon se redressa lentement. Il frotta ses yeux endormis.

- Je te félicite, mon garçon. Tu as réussi ta mission. Je t'en serai éternellement reconnaissant.

Tarragon hocha lentement la tête. Seulement un doute l'assaillait.

- Vous ne m'avez pas envoyé uniquement pour retrouver les herbes, n'est-ce pas? Votre fille pouvait aisément le faire seule avec son don de silence.

Le visage du seigneur s'assombrit.

- Vous m'avez envoyé tuer Black Pepper, parce que j'étais le seul à pouvoir le faire.

Le père et sa fille se concertèrent du regard, ne sachant s'il était réellement prêt pour entendre la vérité. Seulement il l'avait découverte seul.

- Tu as raison. Je ne voulais pas te le dire. Tu aurais sans doute refusé.

- Je me dégoûte. J'ai tué, maugréa le garçon en se laissant tomber dans ses couvertures.

- Je suis désolé. J'aurais dû t'avertir, admit le seigneur.

- Je n'ai pas envie de vivre avec ça sur la conscience.

- Je ne te demanderai plus rien, je te le promets.

- Maître Coriander, je ne suis pas votre serviteur.

- Je sais.

Tout ce que je veux c'est qu'on me laisse tranquille.

- Cependant, tu ne peux plus partir d'ici, murmura la lady, qui était restée muette jusqu'à ce moment.

Tarragon jeta un air horrifié aux deux personnages qui le regardaient d'un air désolé.

- Celui que tu as tué avait de nombreux alliés qui convoiteront sûrement ton bien, expliqua le seigneur. Enfin c'est déjà fait. Ils sont déjà plusieurs à tes trousses.

Il désignait la courte épée qui était déposée sur une chaise. Tarragon sentit sa gorge se serrer.

- Prends du repos parmi nous. Nous te protégerons.

- Je n'ai pas le choix, hein?

- On a toujours le choix, répondit faiblement la lady. Mais il vaudrait mieux pour toi de rester.

Le jeune homme acquiesça. C'était faux ce qu'elle disait. Il n'avait jamais vraiment eu le choix. Il avait trop bon coeur pour refuser d'aider les autres. Et au manoir de Black Pepper, s'il ne tuait pas, c'était lui qui était mort. Non, il n'avait jamais eu le choix.

La jeune fille à la chevelure pâle et son père le quittèrent. Tarragon fit comme ils le lui avaient proposé. Il se reposa. Il dormit toute la journée. Il dormit pour oublier son geste.

Les deux autres tentèrent de faire oublier à leurs ennemis l'existence de Tarragon. Lorsqu'enfin ils perdirent sa trace, le jeune homme décida de rester parmi eux. Il était devenu comme un fils pour Coriander. Il commençait enfin à se sentir chez lui quelque part. Malgré un meurtre sur la conscience, il réussit à vivre en paix avec lui même. C'était mieux que rien.