CHAPITRE 4 : LA COURSE DU RANCH

Lorsque Loïc arriva à Playbill City, il dût mettre Tonnerre au pas car les rues étaient noires de monde. Les gens étaient venus des quatre coins de l'Arizona pour assister à cette course de renom. La chaleur était telle en ce mois de juin que cela en était presque insupportable. Loïc passa devant les boxes des chevaux aménagés exprès pour l'occasion et détaillait du regard les montures des autres concurrents. Il ne put s'empêcher d'échapper un sifflement admiratif devant un magnifique cheval de course blanc, vigoureux et bien équipé. Mais il fut encore plus surpris par son propriétaire : une jolie jeune fille d'environ dix-huit ou dix-neuf ans venait d'entrer dans le box. Ses longs cheveux blonds étaient tressés et noués grâce à un foulard ; elle portait un jean ajusté ainsi que de belles bottes noires luisantes. Elle tenait son cheval par la bride et entreprenait de le brosser.

- Chut... doucement Bianca, susurrait-elle à l'oreille de son cheval. Je sais que tu es impatiente de courir mais il faut que tu ménages tes forces pour tout à l'heure ! Tu vas voir, on va gagner ma belle, ajouta-t-elle en l'embrassant au-dessus des naseaux.

- Tu me parais bien sûre de toi, lança Loïc qui se tenait toujours à l'entrée du box.

La jeune fille se retourna. Elle toisa le nouveau venu de la tête aux pieds, et le moment de surprise passé, elle répliqua avec un petit sourire narquois :

- Je ne savais pas que tu étais là. Tu écoutes souvent aux portes comme ça ?

Loïc haussa les épaules.

- Cela ne fait jamais de mal de connaître ses adversaires lors d'une compétition, répondit-il avec un demi-sourire.

Les lèvres de la jeune fille s'étirèrent en une expression indéfinissable.

- Tu participes à la course ? demanda-t-elle à Loïc. Tu m'as l'air bien jeune.

- Ah ? fit Loïc en croisant ses bras sur sa poitrine. Tu me donnes quel âge ?

- Tu as quoi... dix-huit ans ? C'est jeune pour une course de ce genre.

Même si Loïc allait seulement sur ses seize ans, il était plutôt grand et élancé pour son âge et il pouvait facilement paraître plus vieux. Il ne la corrigea pas mais enchaîna :

- Ce n'est pas une question d'âge. J'ai bien l'intention de voir mon nom gravé sur la coupe.

- Si jeune et déjà si prétentieux... quel gâchis, soupira-t-elle d'un air faussement désolé.

Loïc eut un sourire moqueur.

- Je m'en voudrais de t'interrompre mais, peux-tu me rappeler ce que tu disais à ton cheval tout à l'heure ?

La jeune fille rougit un peu.

- D'accord, ça va... et tu écoutes souvent les conversations des gens comme ça ?

- Non, j'étais en train d'admirer ton cheval quand tu es arrivée.

- Merci, dit-elle avec un sourire. Mais je plaisantais !

- Moi aussi. Tiens, je vois que nous avons un point commun, remarqua Loïc en pointant les cheveux de la jeune fille.

Celle-ci suivit du regard la main de Loïc et vit qu'il pointait le foulard jaune avec lequel elle avait noué ses cheveux. Elle remarqua à son tour le foulard jaune de Loïc et esquissa un sourire.

- C'est vrai qu'on dirait le même. Mais le mien est unique, il vient d'une célèbre fabrique de tissu dans le Wyoming. On n'en trouve pas ici. C'est mon petit-ami qui me l'a offert.

Elle le détacha de ses cheveux tandis que Loïc défit le nœud qui le maintenait autour de son cou. Ils les déplièrent et les comparèrent.

- Moi aussi il vient du Wyoming, fit Loïc. C'est un tissu peu répandu. C'est la première fois que je vois quelqu'un d'autre que moi porter un de ces foulards. Et de la même couleur.

- C'est vrai, moi aussi. Ce sont des modèles uniques pour chaque personne. Ils ne peuvent pas être identiques.

- Pourtant on dirait les mêmes, nota Loïc. Moi j'en ai quatre identiques.

- Parce qu'ils viennent tous du même bout de tissu. Moi aussi j'en ai plusieurs identiques. Mais deux personnes différentes ne peuvent pas avoir les mêmes, c'est une des spécialités du fabriquant. Tiens, regarde, ajouta-t-elle en les superposant. Les motifs sont différents. Et moi, j'ai un J brodé avec du fil d'or sur un des côtés qui le rend vraiment unique.

- J comme Jaune ? fit Loïc en souriant.

- J comme Jenny. répliqua-t-elle. Et toi ? A qui ai-je l'honneur ?

- Tout le monde a pris l'habitude de me surnommer « Le Rusé », répondit-il simplement.

- Le Rusé ? s'étonna Jenny. Tu as bien un prénom, non ?

- Je ne donne jamais mon vrai nom.

Jenny fit la grimace.

- Bon... et bien je m'en contenterai. Dommage que nous soyons adversaires, ajouta-t-elle en s'éloignant en tenant son cheval par la bride. Si tu avais quelques années de plus, Nous aurions certainement pu nous entendre.

- Tu pars déjà ? demanda Loïc en la voyant s'éloigner.

- J'aurai bien voulu prolonger la conversation mais la course commence dans dix minutes. Tu peux toujours rester ici, je n'y vois aucun inconvénient, ça fera toujours un concurrent en moins.

- Tu rigoles ! s'exclama Loïc.

Il grimpa d'un bond sur son cheval et emboîta le pas à Jenny. Mais tandis qu'il se faufilait parmi les concurrents, un mouvement dans la foule lui fit froncer les sourcils : Red Burton était là, à quelques mètres de lui, et s'affairait autour d'un cheval qui ne semblait pas être le sien. Loïc était trop loin pour voir ce qu'il manigançait, mais quelque chose lui disait qu'il allait encore une fois devoir se mêler de ce qui ne le regardait pas. Red se releva et remit quelque chose dans sa poche, d'un air satisfait. Puis il s'éloigna, l'air de rien. Loïc descendit de son cheval et se faufila entre les gens jusqu'au cheval que Red venait de quitter ; ce qu'il vit ne fit que renforcer sa haine pour Red Burton : ce dernier avait entaillé la sangle qui retenait la selle. La personne qui allait monter ce cheval était sur le point de jouer sa vie à la course sans le savoir. Loïc aurait bien voulu avertir le propriétaire mais personne ne semblait s'occuper de ce beau pur-sang à la robe noire luisante avec une tache blanche juste sous l'œil. Loïc regarda à nouveau le cheval et soudain, il se rappela l'avoir déjà vu à Tombstone, et particulièrement devant le saloon, le jour où lui et Tillia avait assistés à une bagarre. Aucun doute : c'est le cheval de Johnny Bodine. Loïc remonta sur Tonnerre, et scruta la foule, dans l'espoir d'apercevoir le cow-boy. Mais il dut vite renoncer car un haut-parleur venait d'annoncer le début de la course. Il se dirigea vers la piste sans pour autant abandonner sa recherche lorsque soudain, il aperçut Johnny Bodine qui se dirigeait lui aussi vers la ligne de départ. Loïc se précipita vers lui. Toujours vêtu de noir, il adressa à Loïc un de ses habituels demi sourire énigmatique. Loïc lui fit signe de s'approcher, tout en gardant un œil sur Red Burton qui venait d'apparaître à l'autre bout de la piste. Il ne semblait pas l'avoir encore vu.

- Red Burton, chuchota Loïc. Je l'ai vu sectionner la sangle de votre selle. Elle va se détacher pendant la course, vous risquez faire une mauvaise chute.

Bodine se pencha et repéra la bride coupée. Il défit la boucle de la sangle et l'attacha plus haut, là où la bride n'était pas sectionnée. Il vérifia que son montage était solide et se remit en selle.

- Je te remercie Cody. Burton aurait eu ma mort sur la conscience - si jamais en eût-il déjà eu l'usage.

- Est-ce qu'on se connaît ? demanda Loïc en fronçant les sourcils. Comment vous connaissez mon nom ? Et comment Red Burton le connaît aussi ?

Johnny Bodine eut un sourire énigmatique.

- Ce n'est pas sorcier ; rien qu'en considérant ta dextérité au tir et ta faculté à te mêler des affaires des autres, tu tiens bien de ton père.

Le cœur de Loïc manqua un battement.

- Vous l'avez connu ? demanda-t-il, de plus en plus étonné.

- Mieux que tu ne le crois. Red l'a également connu, malheureusement.

- Pourquoi est-ce qu'il a fait ça d'ailleurs ? demanda Loïc en montrant du doigt la bride coupée. C'était pour se venger d'avoir perdu au poker ?

Bodine eut un rire glacial et répondit :

- Ce qui serait une raison somme toute très naïve. Non, il perd régulièrement au poker, ce qui ne l'empêche pas de faire sa petite scène à chaque fois. La raison est beaucoup plus sombre. Mais je sais qu'il y a une grande partie de ton passé que tu ignores. A commencer par la mort de ton père.

Loïc éprouva bien malgré lui un horrible pincement au cœur d'entendre quelqu'un parler de son père, et surtout de sa mort. Il avait beau se croire solide à ce sujet et avoir fait son deuil depuis longtemps, il devait se rendre à l'évidence que ce n'était pas le cas. Il allait demander des détails à son interlocuteur mais une voix sortie de nulle part l'en dissuada.

- Les concurrents sur la ligne de départ !

Loïc se retourna et s'aperçut que Bodine avait disparu. En scrutant les alentours, il se rendit compte que Burton venait de remarquer sa présence. Loïc ne savait pas si c'était une bonne chose ou pas, et préféra ignorer la boule qui s'était formée au creux de son estomac. Il soutint le regard calculateur que lui lança Burton et se plaça à bonne distance sur la ligne de départ, à côté d'un concurrent bâti comme une armoire à glace. Il n'eut pas eu le temps de se poser plus de questions : un coup de feu venait d'être tiré, lançant le départ de la course.

Loïc sentit son cœur lâcher. Il tira sur la bride de son cheval qui partit au galop. Tonnerre n'avait pas besoin d'être éperonné pour galoper avec plus d'ardeur que tous les chevaux de la course réunis. Un seul signe de son maître, et il savait qu'il fallait qu'il donne le meilleur de lui-même. A cet instant précis, Tonnerre savait instinctivement que son maître voulait dépasser tous les concurrents et remporter la victoire. Loïc était en symbiose avec Tonnerre, comme s'ils ne formaient plus qu'un pour accéder à la victoire tant convoitée.

Il pensa soudain à Tillia. Cette jeune fille qu'il avait rencontrée il y a plus d'un an de cela. Ces yeux émeraude et ce sourire qui prenaient de plus en plus de place dans sa vie. Tillia qui devait être enfermée dans sa chambre à cet instant précis... Cette pensée alimenta le feu qui brûlait en lui ; il allait gagner cette course pour elle.

Son Stetson était tombé sur son dos, et le vent s'engouffrait dans ses vêtements et dans ses cheveux ; l'ivresse de la vitesse lui donnait l'impression de voler. Il galopait avec ardeur et réussit à se placer en bonne position dès le début. Il ne restait plus que l'armoire à glace et Johnny Bodine devant lui. Loïc se promit de lui demander des explications après la course. Il semblait connaître Loïc mieux que Loïc lui-même, et c'était cette attitude qui l'intriguait. Loïc tira sur les rênes de Tonnerre qui gagna de la vitesse et dépassa le gars qui semblait avoir été taillé dans un énorme tronc d'arbre ; il aperçut Jenny qui essayait de le dépasser mais il fut plus rapide. A présent, il chevauchait côte à côte avec Johnny Bodine. Ce dernier lui sourit et se pencha un peu plus sur son cheval. Loïc fit de même et pendant un moment, on eût dit que la course ne se jouait plus qu'entre ces deux là. La course gagnait en intensité chaque seconde. Tout à coup, Loïc sentit une force se décupler en lui. Comme si une énergie inépuisable parcourait tout son corps, un fluide magique qui coulait dans ses veines et régénérait ses muscles endoloris. Il leva les yeux en direction de Bodine, une lueur de triomphe dans le regard. Comme si Tonnerre avait senti cette énergie, il se mit à galoper de plus en plus vite, même au delà de ses forces. Seul ce feu magique qui brûlait en eux leur permettait de continuer. Soudain, Loïc regarda derrière lui et ce qu'il vit lui redonna la confiance qu'il avait perdue pendant son moment de faiblesse : Bodine était à quelques mètres derrière lui ! Il était en tête de la course ! Un grand sourire illumina son visage ; il se sentait libre, vainqueur. Il pensa à Tillia : il aurait tant voulu qu'elle soit là pour le voir triompher !

Loïc courait en tête, il n'entendait plus rien de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait tellement bien à cet instant précis qu'il ne vit pas Red Burton se rapprocher dangereusement de lui. Il comprit trop tard son erreur. Une douleur lancinante traversa son épaule gauche ; sa vue se brouilla et il se sentit tomber de son cheval. Il allait mourir, piétiné par des centaines de chevaux en cavale.

Dans un dernier réflexe, il s'agrippa à l'encolure de Tonnerre et échappa de peu à la chute fatale. Remonter sur la selle d'un cheval lancé au grand galop était aussi difficile que périlleux mais Loïc était agile et souple, et malgré la fatigue, il réussit tant bien que mal à remonter.

- Je m'en souviendrai de cette course, se dit-il.

Ce déséquilibre avait fait ralentir Tonnerre, et d'autres concurrents en avaient profité pour le dépasser. Red Burton caracolait en tête de la course, ce qui eu pour effet d'enrager Loïc. Il tapota la croupe de Tonnerre et lui murmura à l'oreille :

- Vas-y Tonnerre ! Je sais que tu peux y arriver... On va tous les avoir !

Tonnerre se surpassa ; on aurait dit que ses sabots ne touchaient plus terre tellement il filait. Loïc se cramponna aux rennes malgré la vive douleur qui se répandait dans tout son bras à présent. L'arrivée n'était plus qu'à quelques mètres. Red Burton se rapprochait de lui ; il arriva à sa hauteur. La ligne d'arrivée était en vue. Dans un dernier effort, Loïc franchit la ligne. Tonnerre ralentit et s'arrêta. Toute son énergie s'envola d'un coup et Loïc tomba de son cheval en voulant mettre pied à terre. Il entendit un tonnerre d'applaudissement provenant des gradins : la foule s'était levée et faisait une ovation au gagnant. Il ne comprit pas immédiatement ce qui s'est passé par la suite ; son épaule lui faisait mal, il ne sentait plus ses membres, son esprit était confus... la dernière chose qu'il vit fut un tourbillon de visages penchés sur lui et il s'évanouit.