En mémoire à mon grand-père…

Chapitre I : Les fantômes qui nous hantent.

"La vie est précieuse, dit-on.

C'est une longue route, semée d'embûches

Les moments de joie, de tristesse

Tout cela fait de la vie quelque chose d'unique

De dur, mais également de merveilleux."

Ethan De Cassidy.

On lui avait souvent dit qu'il n'y avait rien de plus important que la vie. Et elle y avait cru dur comme fer. Elle pensait sincèrement que si elle s'accrochait à cette idée, de toutes ses forces, elle pourrait surmonter tous les obstacles qui se présenteraient sur sa route. Elle se trompait lourdement.

Ses orteils étaient glacés. Ils se recroquevillaient sur eux-même pour éviter le moins possible le contact avec le sol. Elle serrait ses mains autour de ses bras, froissant le tissu de sa robe de nuit. Ses cheveux volaient, emportés par le vent qui giflait son visage. Elle claquait des dents et son corps tout entier tremblait de froid, mais aussi de peur. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration accélérée. Du haut du toit d'un immeuble de six étages, elle contemplait la vue qui s'étalait devant elle.  Elle n'avait pas le vertige, heureusement. Elle aimait regarder les branches des arbres s'agiter furieusement et les étoiles briller dans le ciel. Le tout réussissait à la faire plonger dans une sérénité absolue. Malgré le froid, elle s'assit à même le sol, ses genoux tout contre elle et ses bras les entourant.  Là, elle pouvait réfléchir paisiblement. C'était son lieu de méditation, elle adorait cet endroit. Elle s'y réfugiait lorsqu'elle était triste ou en colère. Ce qui arrivait de plus en plus fréquemment ces derniers temps.

"Ton esprit est tellement préoccupé que tu ne m'entends même plus arriver." dit une voix douce.

Elle sourit tristement.

"Que t'arrive-t-il Lyra ?"

Sa soeur vint s'asseoir près d'elle. Elle frissonna au contact du sol, mais ne dit rien. Elle posa sa tête sur l'épaule  gauche de Lyra et celle-ci passa un bras autour de ses épaules.

-"Tu y penses encore ? lui demanda-t-elle d'une voix douce.

-Oui... Pas toi ?

-Si bien sûr... De temps en temps... Tu n'aurais rien pu faire Lyra. Ni toi, ni moi n'aurions pu l'aider.

-Je sais, répondit tristement celle-ci.

-Allez viens, je ne tiens pas à passer à la douche froide. Si jamais quelqu'un nous trouve ici..."

Elle courait aussi vite qu'elle le pouvait. Ses jambes faillirent se dérober sous elle plusieurs fois, mais elle résista. A la fatigue qui l'opprimait, à la douleur dans ses jambes, à la peur qui emplissait son coeur... Elle savait qu'ils n'étaient pas très loin derrière. Ils la poursuivaient. Ils la poursuivraient jusqu'à la fin, sa fin... Elle n'avait rien fait pour cela, elle était juste ce qu'elle était.

Sa gorge était sèche, son coeur battait à en rompre sa poitrine, elle avait chaud. Ses cheveux lui fouettaient le visage, ses jambes devenaient de plus en plus lourdes. Il fallait pourtant qu'elle y arrive, sans quoi elle serait perdue. Pourquoi personne n'était-il là pour l'aider ? Des larmes de désespoir et de rage coulèrent sur son visage marqué par la peur. Encore un peu, elle pouvait y arriver... Elle jeta un rapide coup d'oeil en arrière, pour voir de combien elle les devançait. Ils étaient proches. Mais soudain, tout son corps tomba en avant. Ses mains amortirent le choc, elles étaient à présent couvertes d'égratignures. Elle s'était pris les pieds dans une racine. Maudite soit-elle ! Elle tenta de se relever, mais ses jambes tremblaient. Elle n'arrivait plus à avancer. Ils étaient là. Encore quelques mètres...

"Monstre, hurlèrent-ils. Tu ne mérite pas de vivre !"

Et plusieurs hommes lui sautèrent dessus, l'immobilisant. L'un d'eux sortit l'objet de sa mort. Elle hurla, tenta de se débattre, mais il était déjà trop tard. Il avait commis son meurtre.

Elle se sentit transportée par des bras forts. Puis déposée sans aucune délicatesse sur le sol froid d'une pièce entièrement blanche. Le Sanctuaire. Au moins, elle était parmi les siens...

"Ici, tu n'ennuieras plus personne."

Les hommes ricanèrent. Ils sortirent de la pièce en claquant la porte, la laissant seule dans le noir.

Lyra était recroquevillée dans son lit, elle ne trouvait pas le sommeil. Elle n'arrivait pas à faire dériver ses pensées vers autre chose. Cela l'obsédait. Elle se sentait tellement coupable...

Elle n'avait jamais pu l'oublier. Elle était gravée dans sa mémoire, telle une blessure béante qui ne se privait pas de la faire souffrir aussi souvent que possible.

Du sang. Ce silence. La pâleur de son visage.

Elle était étendue là, sa poitrine secouée de spasme, luttant contre la douleur. Ses yeux se voilèrent.

"Reste avec moi, garde les yeux ouverts !" lui répétait-t-elle sans cesse.

Son visage se crispa pour étouffer un cri. Elle avait mal. Sa respiration était saccadée. Tout devenait flou autour d'elle. Elle sentait à peine la main de sa soeur qui serrait la sienne. Ses cheveux d'un noir de jais baignaient dans son sang. Pourquoi toute cette souffrance ?

La pièce se mit à tourner. Elle avait l'impression qu'on tentait de lui arracher ses organes à chaque respiration. Elle essaya de lever son bras, il fallait qu'elle s'accroche à quelque chose. Elle sentit alors que des bras l'entourait. Elle connaissait tellement bien l'odeur de la personne qui était au près d'elle.

Pourquoi semblait-elle soudain si loin ? Elle savait qu'elle ne pourrait pas la retenir. Elle savait que petit à petit la vie quittait le corps de sa soeur.

Elle desserra son étreinte. Il fallait qu'elle enlève ce poignard. Il était bien planté dans la chair, jusqu'au manche. Elle essuya d'un rapide revers de la main les larmes qui coulaient sur ses joues, elle ne devait pas lui montrer qu'elle avait peur.

"Ne bouge pas, je vais t'enlever ça." murmura-t-elle.

"Ne m'abandonne pas." dit sa soeur d'une toute petite voix.

"Jamais !"

Sa main se posa sur le manche et le saisit. Il était froid. Tout doucement, elle le fit glisser hors de la blessure. Des gouttes de sueur perlaient sur le front de sa soeur. Quand il fut tout à fait sorti, elle l'examina. Il brillait à la faible lueur de la lune. Ses doigts se crispèrent dessus. Pourquoi elle ? Elle n'avait rien fait, rien du tout.

La main de sa soeur agrippa son bras. Elle la regarda dans les yeux . Celle-ci aussi la fixait. Et tout doucement, elle battit des paupières. Du sang coulait de sa bouche. Ses yeux se fermèrent. Sa tête tomba sur le côté, elle poussa un dernier soupir et sa main glissa le long du bras de sa soeur laissant derrière elle une trace de sang. Elle fit un bruit mat en tombant sur le sol.

Son corps inanimé gisait à présent comme une poupée de chiffon, entouré d'une mare de sang. Sa soeur la regardait toujours fixement, comme si elle ne pouvait tout simplement pas croire qu'elle était partie. Tout cela n'avait pas de sens, elle ne devait pas mourir comme cela. Elle avait comprit que cette fois elle ne pourrait pas la suivre. C'était si dur de la voir partir sans pouvoir la retenir. Savoir qu'on l'avait enlevée à elle à tout jamais. Que plus jamais un sourire ne se dessinerait sur ses lèvres. Que son rire cristallin ne résonnerait plus partout où elle passait. Qu'elle ne la serrerait plus dans ses bras en lui disant qu'elle l'aimait. Ses doigts effleurèrent les lèvres bleuies de sa soeur, puis sa joue déjà froide.

Une vague de désespoir et de rage envahit son coeur quand elle contempla son visage blanc. Si jeune... Un cri qui devait marquer toute la haine qu'elle ressentait en ce moment résonna dans la pièce et se répercuta en écho sur les murs. Elle se releva péniblement, ses poings serrés de fureur. Une main se posa délicatement sur son épaule. La nouvelle venue ne parvint pas à retenir ses sanglots en voyant le corps sans vie. Les deux jeunes filles se serrèrent dans les bras l'une de l'autre.

"Eolyn  est morte."

Son nom résonnait dans sa tête, et dans son coeur. Quelque fois, elle pensait encore entendre sa voix, lointaine, implorant son aide. Elle essayait de l'aider, elle était là, elle lui tenait la main mais... Sa poitrine était alors secouée de sanglots qui l'étouffaient. Elle hurlait de rage et de désespoir. Elle cognait les murs avec tout ce qui se trouvait à sa portée, déversant sa colère et sa peine. Ses ongles griffaient sa peau; ses mains arrachaient ses cheveux; ses pieds frappaient les meubles; son corps entier se révoltait contre cette blessure. Et puis le Docteur Bératil intervenait. Elle la prenait par les poignets, et une fois qu'elle s'était calmée, elle la serrait contre elle, laissant ses larmes tâcher sa longue chemise blanche, lui caressant les cheveux en lui chuchotant doucement: "calme-toi, c'est finit; ça va aller..."

Quelques instants plus tard, elle se retrouvait installée sur une chaise en plastique blanc qui lui donnait des frissons dans le dos, les yeux rouges, ses cheveux en bataille, la main de sa soeur dans la sienne tandis que le docteur Bératil qui était assise en face d'elle lui posait des questions auxquelles elle ne savait pas répondre. Elle restait donc muette.

Cela ne lui arrivait pas qu'à elle. Parfois, sa soeur, elle aussi, avait besoin d'exprimer sa tristesse. Quand elle la voyait, criant, se débattant contre un démon invisible, elle avait envie de la serrer très fort dans ses bras, de la consoler et en même temps, cette vue l'horrifiait. Elle se recroquevillait alors sur elle-même et contemplait la scène, terrifiée, attendant qu'elle s'arrête épuisée ou que le Docteur Bératil vienne à son secours.

Souvent, après, elle voyait les médecins chuchoter entre eux. Peut-être pensaient-ils qu'elles ne pourraient jamais sortir d'ici...

Le Docteur Bératil était assise à son bureau, ses collègues l'entourant. L'habituelle réunion du jeudi soir réunissait tous les médecins de l'établissement dans le but d'examiner les progrès ou les régressions des pensionnaires et d'échanger leur avis sur leur cas. La discussion tirait à sa fin quand le Docteur Nasita, une jeune médecin qui s'occupait avec le Docteur Bératil des soeurs jumelles, évoqua leurs noms.

"Ces deux là, on n'est pas près de les voir sortir !" lança un homme au visage sinistre, âgé d'une cinquantaine d'années.

"Cela fait longtemps qu'elles sont ici..." tenta le Docteur Nasita.

"Et alors ? Avez-vous perçu des progrès depuis leur arrivée ?" demanda d'un ton acerbe l'homme qui se nommait Cadrigue.

"Je ne suis pas ici depuis leur arrivée mais... Certains oui..." répondit Nasita avec une pointe d'indignation.

"Je vais vous dire une chose ma petite..." commença Cadrigue.

Le Docteur Nasita fit la moue à l'évocation de ce sobriquet.

"Chez la plupart de nos pensionnaires, on voit apparaître de gros progrès après quelques mois à peine de nos soins et ils sortent dans les 2 ans qui suivent, 3 ans au plus tard. Mais vos protégées sont là depuis 6 ans maintenant et il n'y a pas le moindre signe de guérison. C'est ce que l'on appelle "les cas désespérés" !"

"Je ne vous permets pas de dire une chose pareille Monsieur !" s'exclama Nasita, ses yeux lançant des éclairs et ses joues s'empourprant.

"Je dis ce qu'il me plaît Mademoiselle..."

"Ca suffit, cette polémique est inutile, intervint le Docteur Bératil. Ce n'est pas cela qui aidera nos patientes. Je suis certaine qu'il y a encore un espoir, ajouta-elle en se tournant vers le Docteur Nasita, il ne faut pas baisser les bras."

Le Docteur Cadrigue leva les bras au ciel.

"Nous ne savons même pas d'où elles viennent, dit un médecin qui jusqu'ici s'était tenu à l'écart. Nous ne savons pas qui elles sont. Elles sont simplement apparues ici un jour, et sans doute comme le prévoit le Docteur Cadrigue, qu'elles n'en sortiront jamais."

"Comment se fait-il ? Je veux dire, qu'on ne sache pas qui elles sont ?" demanda le Docteur Nasita.

"C'est la police qui les a amenées ici, se souvint le Docteur Bératil. Elles étaient seules, sans parents. Apparemment, les recherches de la police concernant leur identité n'ont pas abouti; comme si elle n'existait pas. Je me suis demandé pourquoi elles avaient atterrit ici, puis j'ai compris en surprenant un jour Lyraëlle qui faisait une crise. On les a beaucoup interrogées, leur demandant d'où elles venaient, où étaient leurs parents, etc... Elles ne répondaient pas. J'ai d'abord crû qu'elles étaient amnésiques mais je me suis trompée. Elles se souviennent de tout, mais refusent d'en parler."

"Comment pouvez-vous en être si sûre ?" interrogea Nasita.

"Lyraëlle m'a dit qu'elle en parlait avec sa soeur parfois, mais que c'était un secret, qu'elle ne pouvait rien me dire."

"Cette gamine ment, c'est évident !" s'écria Cadrigue.

Un silence s'installa, plein de doutes.

"Bon c'est pas tout ça mais moi j'ai une famille, et elle m'attend. Bonsoir tout le monde !"

Le Docteur Cadrigue prit son blouson, le jeta sur ses épaules et sortit du bureau en fermant bruyamment la porte. Sa femme l'attendait et il avait faim. Il hâta donc le pas.