Chapitre V: Echec et mat.

"La vengeance est encore la forme la plus sûre de la justice"

Robert Garnier

Installée confortablement dans un fauteuil en cuir noir, Manon rêvassait. Elle s'était emmitouflée dans une couverture duveteuse, les jambes repliées tout contre elle, sa tête renversée sur le côté et sa main droite jouant avec ses boucles blondes. Elle repensait à la discussion qu'elle avait eue avec Lisa. Il n'aurait pas été prudent de lui en raconter d'avantage. De toutes façons, qu'aurait-elle dit de plus ? Elle-même ignorait tant de choses, Sir Owen était mystérieux.

Manon soupira, ses yeux se fermèrent et sa main retomba sur ses cuisses. Lorsqu'elle les rouvrit paresseusement, son regard se fixa sur un objet en particulier.

Depuis que Sir Owen lui avait offert le journal de sa mère, cent fois, peut-être plus, ses doigts avaient effleurés le bord de la couverture en velours rouge et le mécanisme qui refermait le volume; la seule barrière qu'il restait entre elle et la partie cachée de son passé. Mais jamais elle n'avait osé l'ouvrir. La tentation était forte, mais la peur également était présente; peut-être valait-il mieux après tout qu'elle ne sache pas ce qu'il renfermait. Certaines vérités ne valaient pas la peine d'être connues. Si Sir Owen lui avait caché certaines choses, il l'avait sans aucun doute fait pour son bien. Et pourtant, c'était bien lui qui lui avait offert ce journal ! Manon soupira.

Le carnet était posé sur ses genoux; elle l'observait comme si elle pouvait voir à travers l'épaisse couverture. Finalement, elle l'attrapa d'une main tremblante et le leva à hauteur du médaillon. Celui-ci se positionna parfaitement dans le dispositif prévu à cet effet et produisit un léger déclic lorsque Manon pressa deux doigts sur sa surface lisse. La couverture se souleva alors imperceptiblement, comme une invitation. La fillette hésita un moment avant de l'ouvrir.

Les pages étaient légèrement jaunies et le papier portait le parfum profond et troublant des souvenirs. Il bruissa légèrement lorsque les petites mains de Manon l'effleurèrent, comme une caresse. Sur le papier, une écriture fine et stylisé avaient été tracée d'une main agile.

Manon parcourait les pages fébrilement, ne sachant où commencer, lorsque son regard fut attiré par ces premiers mots:

J'ignore si un jour ma petite fille aura l'occasion de lire ces quelques lignes, mais je sais que si j'écris ceci, c'est dans l'espoir qu'elle me pardonne pour avoir commis la plus grave erreur de mon existence.

Les pensées de Manon se bousculaient dans sa tête. Rien de ce qu'avait put faire sa mère ne pouvait être assez terrible au point de ne pouvoir être pardonné. Du moins, elle l'avait toujours pensé. Peut-être parce que les seules choses qu'elle connaissait de sa mère étaient les éloges qu'en faisait Sir Owen.

Du plus loin que je me souvienne, nous avons toujours été en guerre avec les Humains. Je faisais partie des combattantes du clan des Walkyries, j'étais une des meilleures jeunes guerrières. Et j'aurais pu le rester si cette bataille n'avait pas changé ma vie. Rien n'aurait pu laisser penser qu'un jour je trahirais mon peuple et mes alliés pour satisfaire mes sentiments. Cette rencontre n'aurait peut-être jamais dû avoir lieu. C'étaient mes pires ennemis, ceux qui avaient fait couler le sang de nombreux d'entre nous. Et je les haïssais, du plus profond de mon coeur. Il est étrange de constater à quelle vitesse le coeur est capable de s'emballer, juste pour un sourire, au détriment de toute une vie.

Dans cette promesse que je lui avais faîte, j'espérais trouver un avenir qui me plongerait dans le plus grand bonheur; une vie nouvelle allait commencer pour moi. J'avais certes une condition à remplir, mais rien ne peut arrêter un coeur amoureux. Une seule condition, si dérisoire par rapport à ce qui m'attendait.

Un enfant, m'avait-il dit, un Angellen. En échange de cette offrande à ses dieux, mes crimes seraient alors pardonnés et je serais acceptée en tant qu'épouse reconnue parmi les Humains.

Je me souviens l'avoir entendue pleurer, crier, supplier. Mais aucun de ces sons déchirants ne parvint à troubler ma parfaite félicitée. Je ne sais combien de temps ils l'ont torturée, mais lorsque tout redevint calme, j'ai senti la main de l'être aimé dans la mienne qui me conduisait chez moi, dans ma nouvelle demeure.

Ce jour là, dans une rage destructrice, les Angellen ont décimé mon peuple; il ne reste plus à présent que quelques rescapés réfugiés dans la forêt tandis que les Angellen continuent leur éternel combat contre les Humains. Et à présent, ils me cherchent. Je sais que les Humains ne pourront pas me protéger longtemps... Ma petite fille devra grandir sans sa mère à ses côtés. Peut-être est-elle également en danger. Qui sait ce qu'ils seraient capables de faire en découvrant le fruit de cette union interdite...

Un unique et fragile amour a réussi à briser l'harmonie de deux peuples alliés ainsi que la vie d'une petite fille et de ses soeurs. J'entends encore parfois le vent qui siffle son nom dans mon oreille, un nom qui restera à jamais graver dans ma mémoire, celui de ma plus grande victime: Eolyn."

Une larme roula le long de la joue rose et tomba sur le papier jauni, diluant l'encre, comme le temps dilue les souvenirs.

Dans la lumière déclinante du jour, Manon s'assoupit dans le fauteuil en cuir, ses yeux humides et sa tête pleine de doutes.

Le bureau de Sir Owen était une pièce particulière du manoir. Une lourde porte en chêne, recouverte au centre de cuir brun, et dont la poignée en cuivre était légèrement usée, y donnait accès. Tout le long des murs, reposaient des vitrines exposant des costumes de guerre ainsi que des armes et des reliques.

Assis face à son imposant bureau, les jambes croisées, sa main gauche posée dessus tandis que l'index et le pouce de son autre main caressaient pensivement son menton, Sir Owen laissait vaguer son esprit à des pensées rassurantes. A présent, plus rien ne pouvait arrêter son projet, il obtiendrait enfin ce qui l'obsédait depuis tant d'années. Le savoir, qui accorde le pouvoir.

Il ne les vit, ni ne les entendit entrer, il sentit juste la lame froide et affilée pointée sur sa nuque.

"Bien le bonjour Sir !"

Lyra fit le tour du fauteuil pour se retrouver face à face avec son ennemi, laissant glisser la pointe de son arme pour la diriger ensuite fermement sur la poitrine du vieil anglais, à l'opposé du coeur.

"Je suis ravi de vous revoir, dit calmement celui-ci bien qu'il fut stupéfait de l'apparition soudaine des jumelles.

-Et nous donc ! s'exclama Amy, jubilante.

-Nous sommes venues vous faire nos adieux, expliqua Lyra, faisant mine d'en être désolée.

-Quel dommage ! Vous partez déjà ?

-Vous avez un merveilleux sens de l'humour Sir.

-Je crains néanmoins qu'il ne vous soit pas d'une grande utilité là où nous allons vous expédier, railla Lyra.

-Mais avant, nous aimerions que vous nous racontiez vos petites cachotteries... ajouta Amy.

-La curiosité est un vilain défaut, commenta le vieil homme. Vous ne croyiez tout de même pas que j'étais prêt à tout vous dévoiler ?

-Eh bien, nous pensions, répondit Lyra en détachant chaque mot avec délectation, que vous préfèreriez que nous laissions votre chère Manon en vie.

-Jamais vous n'aurez Manon ! s'écria Sir Owen avec fougue.

-Je crains qu'il ne soit trop tard pour soutenir de tels propos, dit Amy avec un grand sourire. En ce moment même, Manon dort profondément, pieds et poings liés."

Sir Owen blêmit.

"Je ne vous crois pas, déclara-t-il.

-Vous avez tord, nous n'avons pas pour habitude de plaisanter avec ce genre de choses.

-Elle..., commença le vieil homme en avalant difficilement sa salive, elle va bien ?

-Pour le moment, votre chère petite protégée est intacte, répondit Amy avec dédain.

-Mais cela risque de ne pas durer longtemps si vous ne vous décidez pas à tout nous raconter.

-Vous la tuerez, de toutes façons, murmura Sir Owen d'une voix défaite.

-Nous n'aurons pas ce plaisir. C'est le Conseil qui décidera ce qu'il adviendra d'elle. Elle a encore une chance de survivre, sauf si vous refusez de coopérer Sir.

-Mes gardes, commença le vieil homme...

-Vos gardes sont à l'abri, au frais." le coupa Lyra.

Sir Owen sembla vouloir répliquer quelque chose, mais ne trouva pas ses mots. Après un instant de réflexion, plein de doutes, il avoua:

-Je ne sais pas par où commencer.

-Etes vous le père de Manon ? questionna abruptement Amy.

-Ne soyez pas ridicule, lança le vieil Anglais en retrouvant un peu de son aplomb. Je suis beaucoup trop vieux... Non, son père est mort en même temps que sa mère. Massacrés par les vôtres, ajouta-t-il avec rancoeur, comme beaucoup d'autres innocents.

-Personne n'était innocent dans cette guerre Sir, dit agressivement Lyra.

-Soit, éluda celui-ci avec un haussement de sourcil. Bien que nous n'ayons aucun lien de parenté, j'ai considéré cette enfant comme la mienne. Je lui ai donné toute ma tendresse, mon temps et mon savoir.

-Dans quel but Sir ? Quels projets aviez-vous pour Manon ?

-Le plus grand et le plus noble de tous les projets: anéantir à tout jamais votre misérable peuple !"

La main de Lyra claqua comme un fouet sur la joue maigre du vieillard, laissant derrière elle une marque rouge écarlate. La trace de sa main certes, mais également quelques gouttes de sang qui perlaient dues à la violence de la gifle.

"Vous n'êtes pas en position de force, dit-elle en lui jetant un regard glacial. Evitez de jouer au patriote."

Sir Owen frotta sa joue endolori.

"Il est étrange de constater la force d'une Angellen de douze ans, dit-il finalement en contemplant la paume de sa main couverte d'une fine pellicule de sang.

-Nous n'avons pas la chance de vivre aussi longtemps que les Humains, mais nous évoluons beaucoup plus vite que vous. Chaque seconde est importante à nos yeux.

-Manon n'est pas Humaine non plus, du moins pas entièrement. Elle vous mènera la vie dure.

-Oui, c'est fort probable, concéda Lyra. -Sa main balaya l'air d'un rapide petit mouvement, comme si ce problème ne méritait pas d'être évoqué.- Dîtes moi Sir, où avez-vous rencontré Manon pour la première fois ?

-Vous n'ignorez plus, j'imagine, que la Walkyrie qui vous a trahit était Ailyn, la mère de Manon ? J'étais soldat, continua-t-il après que les jumelles eurent hoché la tête, un espion, plus exactement, et je connaissais un peu le père de Manon. J'ai vue la fillette par hasard quand j'ai rendu visite à mon collègue. Lors de la mort de ses parents, on m'en confia la garde, j'étais le seul qui était capable d'assurer son avenir. Manon et moi avons vite découvert nos points communs, c'est une excellente collaboratrice, ajouta-t-il avec un sourire ironique.

-Alors c'est comme cela que vous avez découvert l'existence de nos dons quelque peu particuliers ? En espionnant notre peuple ?

-C'est exact.

-Que savez-vous exactement ? Que vouliez-vous obtenir de nous ?

-Je sais que vous avez le pouvoir de maîtriser tous les systèmes électroniques humains, ce qui m'aurait été très utile, il faut le reconnaître. Mais, ajouta Sir Owen après avoir marqué une pause, je soupçonne l'existence de pouvoirs bien plus grands encore, je me trompe ?"

Les jumelles ne répondirent pas. Amy se contenta de demander encore:

"Et Aylin, que vous a t-elle appris ?

-Contrairement à nos espérances, Ailyn a affirmé maintes fois qu'elle n'avait rien à dire à votre sujet. Soyez tranquilles, si vous avez des secrets autres que celui-là, elle les a emportés dans la tombe.

-Pourquoi ne pas l'avoir punie pour son silence ? s'étonna Amy.

-Elle était protégée par son mariage et elle était déjà enceinte, souligna Sir Owen.

-Je vais finir par croire qu'elle avait des remords." dit Lyra avec un certain amusement.

Le visage de Sir Owen s'assombrit, et il parut soudain tout à fait vulnérable.

"Comment l'avez-vous exécutée ? questionna-t-il d'une voix rauque.

-Elle a subit quelques tortures pour tenter de soutirer toutes les informations qu'elle avait dévoilé au camps ennemi et, ensuite nous lui avons retiré son pouvoir.

-Et cela la tuée ?

-Bien sûr, répondit Amy en fronçant les sourcils d'un air soupçonneux. En fait, ajouta-t-elle d'un ton faussement innocent en voyant la mine horrifié de son ennemi, cela lui a fait le même effet que si on lui avait arraché le coeur. Elle est morte quelques minutes après. Elle était plutôt résistante." conclut-elle pensivement.

Il y eut un silence pendant lequel Sir Owen semblait sentir sa fin venir. Ses traits étaient tirés, lasses et plus aucunes étincelles n'animaient ses iris brun foncé. Il ne ressemblait plus à cet instant qu'à un vieillard impuissant.

"Que sait Manon ? demanda Lyra.

-La vérité, dit simplement le vieil Anglais. Toute la vérité, hormis le crime de sa mère.

-Elle ne s'est jamais posé de questions ? s'étonna Amy.

-Je n'y ai jamais répondu, rétorqua Sir Owen.

-Pourquoi ?

-Je ne savais pas comment elle aurait réagi.

-Vous ne vouliez surtout pas qu'elle sache que nous avions nous aussi nos raisons de nous battre, que nous n'étions pas que d'odieux criminels, des barbares, n'est-ce pas ? Vous avez pris le risque de la mettre en danger en ne lui révélant pas toute la vérité, continua Lyra, et à présent elle est à notre merci. Manon ne savait pas qu'elle était recherchée, c'est pour ça qu'elle a été aussi imprudente. -Lyra se tut un instant, songeuse, puis elle jeta à Sir Owen un regard perçant.- Encore une chose que vous ignoriez sur nous Sir, reprit-elle, la force de volonté des Angellen est doublé par leur désir de vengeance et nous rend vraiment ... redoutables."

Sir Owen ne dit rien de plus. Son monde s'écroulait, il était condamné.

"Bien, dit finalement Lyra d'un ton désinvolte, je pense que nous avons tout ce dont nous avons besoin. Je vous remercie de votre participation Sir. Vous avez accordé à Manon quelques instants de sursis, le reste dépendra d'elle... et du Conseil bien sûr."

Le vieil homme continua de garder le silence.

"Je vais vous faire une faveur, ajouta Lyra avec un sourire. Vous serez témoin de l'un de nos plus grands secrets. Tout Humain a le pouvoir d'ôter la vie, mais qui peut se vanter de pouvoir le faire sans arme ?

-Sans arme ?" répéta Sir Owen, très intrigué.

Lyra s'approcha plus près et se baissa jusqu'à ce que son visage ne soit plus qu'à quelque centimètre de celui de l'Humain.

"Mon arme, c'est d'être vivante et de savoir que vous ne le serez bientôt plus."

Le vieil Anglais essuya ces dures paroles non sans difficultés. Il se hasarda tout de même à demander:

-Dans ce cas, pourquoi ne pas l'avoir utilisé auparavant, lorsque vous avez été capturées ?

-Nous avons été prise par surprise, expliqua Amy, quelque peu froissée. De plus, ils étaient trop nombreux. La puissance que le Conseil nous a accordée pour ce pouvoir ne convenait pas. Vous ignoriez que l'initiative de prendre deux gardes à vos côtés au lieu d'un lors de vos visites vous a sauvé la vie.

-Suffisamment parlé, nous avons encore une longue route à faire, interrompit Lyra. Adieu Sir."

Lyra mit ses mains en coupe, se pencha légèrement en avant et souffla dessus. Sir Owen fut plaqué contre son fauteuil une fraction de seconde. L'instant suivant, son corps sans vie glissa contre le dossier en chintz.

"Dépêche-toi petite peste, dit Lyra en poussant Manon devant elle.

-Sir Owen, il m'appelait sa petite libellule, déclara la petite fille. Je préfère si ça ne vous dérange pas.

-Tu devras te contenter de tes souvenirs parce que plus personne ne t'appellera comme cela désormais, répondit Amy. Moi je trouve que petite peste te convient très bien."

Manon fit une horrible grimace et se mit à bouder.

Les trois filles avançaient avec difficultés sur le terrain enneigé. L'arme, subtilisée à un garde imprudent du manoir et que Lyra avait utilisé contre Sir Owen, avait été rangée dans un fourreau que Lyra avait attaché à sa taille. Le métal gravé de la gaine claquait contre la cuisse de la jeune fille et Manon ne manquait pas d'y jeter des coups d'oeil fréquents. Elles étaient toutes trois emmitouflées dans de grosses fourrures blanches ce qui ne les empêchaient pas de claquer des dents. Manon traînait les pieds, elle était fatiguée. Elle était toute essoufflée, ses joues étaient rouges, ses grands yeux bleus se fermaient involontairement et elle dodelinait de la tête.

"C'est encore loin ? râla-t-elle. J'ai froid !

-Tais toi, il y aura déjà moins de vent." rétorqua Lyra.

Manon s'arrêta brusquement.

"J'avance plus, j'en ai assez !" annonça-t-elle.

Les jumelles lui lancèrent toutes deux un regard autoritaire qui ne permettait aucune discussion. Néanmoins, la fillette releva le menton d'un air fier et croisa les bras en signe de défi.

"Très bien." dit simplement Amy.

Elle saisit la petite fille par la taille, Manon hurla, puis elle la posa sur ses épaules.

"Maintenant tu te tiens tranquille, ou je me débarrasse de toi." menaça Amy.

La fillette n'émit plus un son. Elle ne tarda pas à s'endormir tandis que les jumelles, infatigables, continuaient leur route, petit point blanc dans un univers neigeux.