Téoh et Aniad

Chapitre 1

Le soleil couchant teintait le bas du ciel et quelques nuages d'une lumière rougeâtre mêlée de doré. La lune bleutée se levait à l'opposé, entourée d'étoiles scintillantes. À cette minute où le monde basculait dans la nuit, le paysage avait quelque chose de serein. Un silence feutré s'installait, le temps semblait s'écouler différemment. C'était comme si la nature savait que cette fatidique fin aboutissait immanquablement à un nouveau début et que la nuit n'était pas nécessairement la mort de toute vie.

Téoh aimait bien observer les derniers moments du jour. Ça l'emplissait d'un certain calme. Posté devant la fenêtre de sa chambre, il regardait la sombre plaine s'étaler devant lui. Sous les vents mordants de cette région maritime, il n'y avait pas grand chose qui arrivait à pousser. Dès qu'une herbe atteignait une certaine hauteur, elle était à la portée de la fureur du vent qui l'arrachait jusqu'à la racine. La végétation était donc sèche et à ras du sol. Les plantes se disputaient les quelques morceaux de terre où elles pouvaient prendre racine, cachés dans la pierraille.

En portant le regard un peu plus loin, on pouvait voir la haute falaise qui plongeait directement dans l'océan. Les puissantes vagues se fracassaient sur les rochers tranchants. Téoh écoutait la mer qui se déchaînait déjà. Les vents ne tarderaient pas à emmener les nuages noirs qui s'amoncelleraient en une masse compacte dans l'immensité du ciel. Les soirées étaient rarement calmes dans la région de la falaise.

Il ne restait déjà plus que de faibles rayons pour témoigner de l'existence du soleil. Malgré les solides murs de sa maison, Téoh pouvait sentir le froid poignant de ces nuits d'automne. La tempête serait rude ce soir-là. La maison où il habitait avait été constuite contre d'immenses rochers appuyé en angle, protégeant ainsi le bâtiment des bourrasques trop violentes.

Un vent puissant et glacé s'infiltra dans la demeure, soufflant ainsi la bougie que Téoh avait allumée quelques minutes plus tôt en prévision de la noirceur qui régnerait. Il jugea mieux par la suite de fermer les volets à la peinture écaillée. Il n'entendit plus que la plainte sifflante du vent au-dehors.

Songeant à la longue journée du lendemain, Téoh préféra se coucher, suivant l'exemple du soleil. Il s'installa dans son hamac de toile entre le crème, le blanc et le gris et se laissa un instant bercer en ajustant son oreiller et sa couverture. Il aurait donné cher pour avoir un vrai lit avec un matelas et tout, mais sa famille nombreuse était trop pauvre pour se permettre une telle dépense. Et puis, un hamac, ce n'était pas si pire que ça, on pouvait se balancer, tiens! tentait-il de se convaincre chaque nuit.

Malgré sa renommée, sa famille n'avait pas beaucoup d'argent en sa possession. Ils avaient beau être parmi les plus habiles pêcheurs et navigateurs de la région, ce travail ne parvenait que de justesse à compler leurs besoins. La pêche ne valait plus grand chose depuis l'ouverture d'une mine de fer, financée par un certain seigneur qui devenait de plus en plus influent, même jusque dans la région reculée de la falaise. La famille était animée d'une haine sourde envers cet homme, qui détruisait en quelque sorte leur héritage de pêcheurs de générations en générations. Si la valeur marchande du poisson d'augmentait pas d'ici un ou deux ans, ils n'arriveraient plus à joindre les deux bouts et devraient s'engager comme mineurs. Or, Jery ne voulait pas que ses enfants aient à s'enfermer dans ce trou béant de noirceur. C'était selon lui la pire des choses qui pourrait leur arriver.

C'était ce genre de problèmes particulièrement ennuyants qui préoccupait le père de Téoh. Il n'en avait parlé à personne, mais le jeune homme avait bien vu ce qui le tracassait. C'est pourquoi, depuis plusieurs mois déjà, Téoh avait accompli de menus travaux chez les riches de la région pour se ramasser un peu d'argent. Avec ces économies, il espérait pouvoir quitter la falaise et tenter sa chance dans une région où le niveau de vie était plus acceptable, les contrées occidentales par exemple. Et puis ensuite il reviendrait et aiderait sa famille à se sortir de ses problèmes.

Bien sûr, en quittant comme ça sans rien dire la région, il s'attirerait la déception de son père, qui ne saurait même pas pourquoi il était parti. Jery espérait faire de lui le sauveur de la pêche, et par ce fait même, le sauveur de la famille. Mais Téoh n'était même pas doué, pour ne pas dire complètement nul. À dix-neuf ans, il n'arrivait toujours pas à diriger une embarcation décemment. C'en était désespérant. Et, pour comble, il avait le mal de mer et pas du tout le pied marin. Sa mère lui avait plusieurs fois assuré que ça s'arrangerait avec le temps, mais il avait de la difficulté à la croire lorsqu'il voyait ses jeunes frères qui accomplissaient cette tâche avec une facilité déconcertante.

Téoh se retourna dans son hamac, faisant craquer les poutres de bois auxquelles sont «lit» était solidement suspendu. Il ne se sentait pas à sa place dans cette famille. D'abord, il était le seul à ressembler à sa mère. Tous étaient roux, alors que lui sa chevelure était d'un blond très pâle. De carrure plutôt petite, il ne semblait pas vraiment préparé à une vie comme la sienne. Même sa manière de parler était différente. Son accent s'apparentait à celui des contrées de l'est, pourtant très éloignées de la falaise, qui elle se situait dans le nord-est du continent. Tous mettaient cet accent sur le dos de sa mère, Kiria, qui avait grandi là-bas. Cependant Téoh avait toujours vécu dans les plateaux de la Grande Plongeante, la section de la falaise qui était la plus haute et la plus escarpée.

Non, il ne se sentait pas chez lui. Il aimait beaucoup ses parents, ses frères et sa soeur, et ceux-ci le lui rendaient bien, mais le problème ne venait pas d'eux. Il sentait que c'était lui qui n'allait pas, qui empêchait le bonheur total de la maisonnée. Kiria lui répétait sans cesse dans ces passes de déprime qu'il n'y était pour rien. C'était ce foutu seigneur se croyant tout permis qui était la réelle source de leurs ennuis, car avant sa venue, tout allait bien. Mais il ne pouvait pas faire autrement que de penser que c'était lui qui avait causé tous ces tracas. Il sentait que quelque chose ne collait pas, et ça en devenait irritant de ne pas trouver de ce dont il s'agissait.

Lorsqu'il aurait assez d'argent pour patir, il irait venger sa famille. Il le ferait pour Kiria, qui avait toujours été là pour lui. C'était un désir un peu naïf qu'il entretenait, mais il s'en fichait pas mal. Renverser le pouvoir était un promesse qu'il avait faite à sa mère à ses quinzes ans. À ça elle avait éclaté de ire, lui répondant que ses intentions étaient louables, mais que ses chances étaient maigres. Et puis ce cher seigneur ne devait sûrement pas mériter toute cette haine qu'il lui vouait. Or, Téoh n'en était pas persuadé. Depuis sa promesse, il était à l'affût de toute nouvelle des autres régions. Peu à peu ce seigneur dont nul ne connaissait le nom était devenu plus présent dans les conversations.

Au fil des mois, l'homme avait pris le contrôle des domaines environnants le sien, puis des régions. La force brute était la technique qu'il préconisait et ça lui avait plutôt bien réussi. Son pouvoir s'étendait maintenant jusqu'aux confins du continent, la mine de fer en était la preuve. Téoh savait que l'Anonyme, ou encore Sans Nom, comme il l'appelait, était craint par la plupart des gens. On le disait impitoyable, borné et déterminé. On racontait également que ses désirs de conquête grandissaient et que le fer extrait de la mine de la falaise servirait à l'armée qu'il se préparait pour explorer le reste du continent, et peut-être plus… Téoh ne savait pas trop pourquoi, mais il ressentait dans ces faits un lamentable sentiment d'échec.

En fait, ce qui l'avait incité à faire sa promesse de rébellion, c'était la peur bleue que sa famille ne puisse plus jamais pêcher. Il voyait mal cependant ce qu'un garçon faible comme lui réussirait à faire contre l'homme le plus puissant de l'époque. Mais de toute façon ça n'avait pas d'importance. Il devait sauver sa famille pour prouver que, malgré sa médiocrité absolue dans l'art de la navigation, il pouvait faire quelque chose de bien qui aiderait tous les habitants de la falaise et ce, même s'il ne s'y sentait pas du tout à sa place.

Téoh se retourna une nouvelle fois dans son hamac, faisant à nouveau grincer le plafond, et cette fois il s'endormit. Il avait besoin de prendre des forces pour le lendemain. Il avait plus de la moitié des plateaux de la Grande Plongeante à parcourir pour classer des dossiers ennuyeux chez le comte du village dont la maison de Téoh faisait partie, malgré l'importante distance qui les séparait. Il était bien payé pour ce boulot, mais la paperasse était loin de l'intéresser. Mais le comte Lan, un comte aussi important que la région de la falaise, c'est à dire peu, avait besoin de quelqu'un pour remplir cette tâche, et Téoh étant un des rares jeunes hommes instruits et qui en plus ne travaillait pas à la mine, il était un des seuls qualifiés. Il remplaçait actuellement un vieil homme du nom de Imbris qui était tombé gravement malade. Ces journées étaient souvent trop longues pour la force de Téoh et sa plus grande crainte était de s'endormir en travaillant. Le comte n'était pas bien méchant, mais il valait mieux éviter de lui jouer ce genre de mauvais tour.

* * *

Le lendemain, Téoh se réveilla avec le soleil. C'était encore le meilleur moyen de se lever. Il descendit d'un pied chancelant de son hamac, renversant au passage sa couverture sur le sol. Il se frotta les yeux et replaça le tout pour que son coin ait l'air plus douillet. Il ouvrit les volets de sa fenêtre et l'air salin lui chatouilla les narines. Les nuages gris pâle s'effilochaient en longs rubans dans le ciel lavé. Une brise fraîche s'était levée. Téoh remarqua que la terre était sèche. Il n'avait donc pas plu comme il l'avait pensé. C'était mieux ainsi car il n'aurait pas à patauger dans la boue.

Le jeune homme enfila sa chemise la plus propre qu'il boutonna en bâillant. Il avait l'habitude de ces réveils matinaux, mais il avait toujours de la difficulté à être en pleine forme dès potron-minet. Après s'être habillé, il se passa un coup de peigne dans les cheveux et descendit à la cuisine.

Kiria était déjà en bas lorsque Téoh arriva. Elle était assise près de la fenêtre, le visage tourné vers l'extérieur. Un pâle soleil montait à l'horizon. Un châle de laine rouille était posé sur ses épaules et elle semblait greloter. Son visage soucieux inquiéta le jeune homme qui s'approcha d'elle.

- Kiri…

La femme se retourna vers Téoh, l'air grave.

- Quelque chose se prépare, mon fils, dit-elle seulement.

- Qu'est-ce qu'il y a?

- J'ai un mauvais pressentiment.

Téoh sentit sa gorge se nouer. Sa mère n'évoquait jamais ses pressentiments sans raison, et ce n'était pas bon signe. Elle déposa un baiser sur sa joue et le jeune homme prit sa main douce dans les siennes.

- Tu diras aux autres que je leur souhaite une bonne journée, et que je les aime.

Il se trancha un morceau de pain qu'il tartina allègrement. Il déjeunerait en chemin, sinon il n'arriverait jamais à destination à temps. Il devait marcher pour se rendre au village. Son père et lui avaient longuement discuté de l'achat d'un cheval, et ils en étaient tous deux arrivés à la conclusion qu'ils n'avaient ni le temps, ni l'argent nécessaire à l'acquisition d'une telle bête.

Téoh prit son manteau accroché à une chaise et sortit de la maison, mordant à pleines dents sa tranche de pain. Il se dirigea vers la crevasse, la route protégée par d'immenses remparts de pierre qui menait au village.

Le jeune homme marcha longtemps, ne prenant aucune pause, pensant à plusieurs choses. Il avait beaucoup développé son endurance depuis qu'il travaillait pour le comte. Quoi qu'on en dise, la marche n'était pas une activité de tout repos. Lorsqu'il arriva à destination, il n'était donc pas trop fatigué. Il pensa à Leïra, sa soeur à peine moins âgée que lui, qui s'écraserait sans doute d'épuisement à la moitié du chemin. Son monde à elle, c'était la mer, pas la crevasse.

Téoh quitta le chemin et déboucha sur le village, qui était partiellement entouré par d'immenses rochers. Ces hautes pierres grises étaient le seul moyen de survivre dans les plateaux de la Grande Plongeante si on ne voulait pas se faire emporter par les bourrasques.

Les maisons étaient silencieuses, comme toujours à cette heure. C'était surtout vers midi que les gens s'activaient. Le jeune homme s'écarta un peu des maisons pour se diriger vers un bâtiment plus imposant, commençant à peine à ressentir la fatigue de ses jambes. En raison du climat plutôt hostile, le village s'était développé directement à côté du manoir modeste du comte, ne lui laissant pas beaucoup de terrain privé. Il fut accueilli par le comte en personne. Il vint lui serrer la main avec son visage agréable, comme à son habitude. Il épousseta les vêtements salis de Téoh et considéra un instant l'apparence de son jeune employé en secouant la tête.

- Toujours à pied à ce que je vois?

Il hocha la tête.

- Tu n'as jamais pensé à t'acheter un cheval?

- Suis-je en retard? s'inquiéta-t-il en haussant un sourcil.

- Non, tu es en avance de quinze minutes, le rassura-t-il en lui tapotant l'épaule.

Le comte se rendit dans son bureau pour lui remettre des documents et Téoh le suivit, pas particulièrement réjoui par ce qui l'attendait, mais heureux quand même d'être en compagnie de cet homme qu'il aimait bien.

Téoh enleva son manteau avant de s'asseoir sur une chaise. Le comte Lan fouilla sur son bureau quelque peu encombré avant de mettre la main sur ce qu'il cherchait. Il lui tendit alors une pile de feuilles jetées pêle-mêle les unes sur les autres.

- Au sujet de la mine de fer, expliqua-t-il.

- Encore? s'étonna-t-il, sans vraiment cacher son exaspération.

Le comte haussa les épaules. Tous ces rapports plus qu'inintéressants aux yeux de Téoh ne cessaient de s'accumuler d'une manière désespérante dans un ordre anarchique.

Tandis que le jeune homme s'efforçait de classer tous ces documents, discutant avec le comte, quelqu'un cogna à la porte. Téoh tourna la tête pour voir de qui il s'agissait. C'était Geb, un homme dans la fin trentaine qui faisait office de facteur. Il était d'un naturel bougon et acide.

- J'ai du courrier pour Jery, annonça-t-il en s'avançant dans le bureau.

Il tendit une enveloppe brune au garçon.

- Je ne suis pas Jery, trouva-t-il seulement à répondre.

- Tu ne penses quand même pas je vais me taper l'aller-retour de la quasi-totalité des plateaux? s'offusqua-t-il en sortant de la pièce.

Téoh l'entendit grommeler même lorsqu'il était rendu à l'extérieur. Il ne s'en fit pas trop avec ça. Geb piquait souvent des colères pour un rien. Il tournait et retournait la lettre dans ses mains devenues moites. Devait-il ou non l'ouvrir? Il nota au visage du comte qu'il était tout aussi curieux que lui. Le papier d'excellente qualité et le sceau semblaient donner de l'urgence à son ouverture. Il se mit lentement à déchirer les coins de l'enveloppe.

- La lettre ne t'es pas destinée, tu ne devrais pas l'ouvrir, lui reprocha le comte.

Il ne tenta pas pour autant de l'empêcher de faire ce geste.

- De toute façon je devrai bien un jour ou l'autre savoir ce qui y est écrit. Mon père ne sait pas lire, expliqua-t-il en sortant de l'enveloppe une feuille très mince pliée en trois.

Il la déplia et parcourut rapidement des yeux le message rédigé à l'encre noire. À mesure que sa lecture avançait, son visage blêmissait. Ce qu'il redoutait tant allait se produire.

- Quel est le problème? demanda le comte, tout aussi inquiet.

Téoh replia le message qu'il remit maladroitement dans l'enveloppe.

- On va avoir de gros problèmes…

- Mais encore?

- À ce qu'il paraît, nous ne rapportons rien au royaume. On nous demande d'abandonner la pêche pour s'engager dans la mine. Si nous refusons, on se fait confisquer tous nos biens, grogna le jeune homme, sentant son visage virer au rouge.

- Mais c'est ridicule! s'indigna l'homme.

- Je le sais bien.

- Qui est l'auteur de ce message?

- Sans Nom. Il nous laisse un délais de trois jours pour régler tout ça. Il veut que nous vendions nos bateaux et notre matériel de pêche. Le délais écoulé, un de ses officiers viendra vérifier que nous avons bien obéi…Tu parles…quel con.

Il glissa la lettre dans la poche de son mateau, suspendu au dossier de sa chaise. Il n'aurait pas le choix de montrer la lettre à Jery. Lui seul avait un pouvoir de décision dans cette situation. Il aurait bien jeté le message au feu, mais ça ne l'aiderait absolument pas.

- Que penses-tu que ton père feras?

Il haussa les épaules et essaya de se remettre au travail. Cependant l'expression mine de fer lui donnait mal au coeur et des instincts meurtriers. Il devait faire quelque chose. Il n'avait pas le droit de laisser la situation comme ça.

Le comte vit bien qu'il était incapable de travailler à cause de tout ce tracas. Aussi, il lui donna congé pour le reste de la journée. Téoh promit qu'il reprendrait tout son retard et le remercia. Il quitta donc le village et emprunta le sentier de la crevasse. Il traîna un peu toute la journée dans les plateaux, quittant de temps à autre les sentiers tracés. Le vent n'était pas trop fort ce jour-là. L'escalade du mur lui donna un peu de mal, mais il s'en sortit plutôt bien.

Lorsqu'il arriva chez lui, sa soeur tentait de faire accoster son bateau dans la grotte. La falaise étant si escarpée, le seul moyen que la famille avait trouvé pour se rendre jusqu'à la mer avait été de se creuser un escalier directement dans le sol. Cette sorte de tunnel débouchait sur une immense grotte dans le bas de la falaise qui donnait dans l'eau. Ils n'avaient eu qu'à creuser un bord assez large pour qu'il puisse servir de quai. Tout ce projet avait demandé de longues et pénibles années de travail épuisant, mais à présent la descente était empruntable. Téoh avait décidé de se rendre à la grotte justement pour voir si quelqu'un arrivait. Les journées de pêche étaient plutôt longues, mais il avait une chance de rencontrer un membre de sa famille.

Il observait donc Leïra, la fille la plus dégourdie qu'il connaisse, finir son boulot de la journée. Elle le salua de la main, l'air réjoui. Si elle savait quelle nouvelle il apportait, elle ne sourirait sûrement pas autant.

- Où est papa? demanda-t-il, l'air soucieux.

- Dis pas bonjour surtout! Il revient dans une demi-heure environ je crois. Il était plus loin que moi dans les bancs. Qu'est-ce qu'il y a? s'inquiéta-t-elle en remarquant enfin son expression.

- Je préfère en parler à Jery avant…

- Ça a l'air grave.

- Ça l'est.

Elle prit son frère par le bras et ils gravirent les escaliers humides jusqu'à la surface.

* * *

- Non, non et non! Il n'en est tout simplement pas question! s'emporta Jery en cognant avec force un point sur la table.

Le soir était depuis longtemps tombé et Téoh venait tout juste de lire à son père le courrier spécial envoyé du seigneur sans nom. Leïra, Kiria, Jery et Téoh s'étaient assis à la table de la cuisine, s'éclairant à la lumière d'une lampe à l'huile. Le jeune homme avait préféré attendre que ses trois frères, trop jeunes pour les impliquer dans ce problème, soient couchés pour mettre ses parents au courant. La réaction de Jery ne l'étonna nullement. La pêche et sa famille étaient toute sa vie.

- Jery, tenta Kiria de sa voix tranquille, je ne pense pas qu'on ait le choix.

- Tu préfères peut-être qu'on ait tous à passer nos journées dans ce trou? s'énerva-t-il en montant encore le ton.

- Moins fort papa, les autres dorment, bafouilla Leïra, qui ne savait pas du tout quoi faire.

- Il faut qu'on mente!

- Papa, ils vont venir quand même!

- Et puis tu sais très bien que ce n'est pas le village qui contrôle la mine…même si personne ne vient, il le saura, répliqua Kiria.

- Alors vous abandonnez? Vous allez vous allier à lui dans sa terrible conquête?

- Non! s'énerva Leïra, ne supportant pas que son père la prenne pour une traîtresse. Mais je ne vois pas ce qu'on pourrait faire.

- On pourrait s'enfuir…proposa Téoh d'un ton absent.

Les trois autres tournèrent un visage étonné vers lui.

- S'enfuir? Abandonner la maison, la falaise, l'océan?

Le jeune homme hocha la tête, l'air déterminé.

- Je crois que c'est la seule solution.

Jery resta un instant silencieux, songeant à la véracité de cette proposition. Il finit par secouer la tête.

- Non, je ne veux pas.

- Mais soit raisonnable Jery! supplia Kiria, qui craignait de plus en plus pour ses enfants.

- Je dis qu'on attend, alors on attendra, ordonna l'homme d'un ton sans réplique.

Les trois autres restèrent silencieux, doutant que la décision du chef de la famille soit la bonne.

- Vous deux, allez vous coucher, dit-il d'un ton soudainement las à l'adresse de Leïra et Téoh. Vous avez du travail demain et il ne faudrait pas le retarder. Pas un mot à vos frères surtout. Il ne faut pas les inquiéter.

Les deux acquiescèrent sans discuter. Ils se dirigèrent côte à côte vers leur chambre, le coeur lourd.

- Téoh, attends.

Le jeune homme se retourna, un peu surpris.

- Qu'est-ce qu'il y a?

- J'ai besoin de ton aide, pour envoyer une réponse.

Téoh acquiesça et alla chercher du papier, une plume et son encre, l'esprit encore plus atterré qu'avant.