Les Enfants du Brouillard

Chapitre 9 : Faméliques ombres

Michael s'assit sur une des caisses en bois, près de la grande fenêtre sans carreaux. Il écarta le tissu râpé qui faisait office de rideau, et jeta un œil à l'extérieur. Il faisait nuit noire, il neigeait, et Keith n'était toujours pas rentré. Michael s'en sentait coupable, mais il avait été si choqué qu'il n'avait su agir et le retenir. Qui savait à présent ce qu'il endurait dans le brouillard de Londres, livré à toutes les infamies ? Le jeune homme se mordit la lèvre et se leva, s'apprêtant à descendre, quand une main tomba sur son épaule. Michael sursauta et se retourna, pour voir Joan, qui, d'un signe de la tête, lui demanda de venir avec lui. Michael obéit et ils se retrouvèrent en bas, autour de la grande table. Joan se gratta un instant la nuque puis ouvrit plusieurs fois la bouche, avant de murmurer pour ne pas réveiller ceux qui dormaient :

« Que s'est-il passé avec Keith ?

-Je ne sais pas, répondit Michael, honteux.

-Comment ça, tu ne sais pas ? Il n'y a que toi qui es placé pour savoir quelle mouche l'a piqué ! Il n'est toujours pas revenu. Keith connaît parfaitement les dangers à rester si tard dans les rues et il n'aurait jamais risqué sa vie s'il n'avait pas eu besoin de s'échapper d'ici, pour quelques temps. Hors, il était avec toi, avant de partir. Alors je te le redemande. Que s'est-il passé ?

-On s'est juste un peu disputé, mentit Michael.

-Pourquoi ?

-Une histoire bête. Il n'aime pas que j'aille voir le prêtre à l'église.

-Non. C'est faux. Keith ne se fâcherait pas pour si peu.

-Et pourtant, c'est bien ça. Pourquoi ne te dirais-je pas la vérité, Joan ? Je n'ai rien à cacher. »

Joan eut un soupir agacé et reprit :

« S'il arrive quelque chose à Keith, je t'en tiendrai personnellement responsable.

-Mais… ! Joan, je t'en prie, tu n'oserais pas imaginer que j'ai pu lui faire du mal volontairement.

-Et pourquoi pas ?

-Je peux aller le chercher, si tu le souhaites.

-Ne sois pas stupide, trancha Joan, sèchement. Un de perdu, c'est déjà beaucoup. Deux, ça fait trop. Le mieux que tu puisses faire, c'est l'attendre, en espérant qu'il revienne. »

Michael baissa la tête, attristé, mais remonta malgré tout jusqu'à son lit, sur lequel il s'allongea, se recroquevillant. La disparition si brutale de Keith le mettait mal à l'aise et il ne parvint pas à dormir, obsédé par l'image d'un Keith agonisant dans un des boyaux de la ville sombre.

Keith avait enfin quitté le port. Plus personne ne s'y aventurait, si ce n'était les matelots qui revenaient y chercher refuge, ou quelques ivrognes errant dangereusement aux abords de l'eau calme. Il n'avait pas envie de rentrer maintenant, il n'aurait pas la force d'affronter le regard innocent de Michael, ni les questions pressantes de Joan. Alors il continuait de marcher, les mains dans les poches, et le regard au sol. Son comportement impulsif avait refait surface, mais il se retenait depuis trop longtemps pour pouvoir se contenir cette fois-ci. La promiscuité du corps de Michael, sa bouche murmurant des mots sans sens pour Keith, l'avaient poussé dans ses derniers retranchements, et il n'avait pas su résister. Il devait assumer les conséquences et il savait bien qu'il ne pouvait pas rester dehors, sans eux, au risque de mourir de froid, de faim, ou d'un mauvais coup. Ses mais se serrèrent en un poing, et il donna un coup de pied dans un caillou, qui allait rebondir sur les pavés, avant de finir sa course dans une flaque d'eau. La neige de ces quelques jours avait enfin fondu, et il n'en restait pratiquement rien, si ce n'était une ou deux plaques de verglas. Au loin, résonnaient les cris d'une dispute et Keith décida d'accélérer le pas. Il n'était jamais bon de se faire entraîner dans une bagarre. L'issue était trop incertaine, une blessure était vite arrivée, et la police pouvait encore surgir pour emmener les trouble-fêtes. Et pourtant, les cris semblaient se rapprocher, Keith se rendit compte que ceux qui les poussaient venaient vers lui, et soudain, une silhouette lui coupa la route, sans le voir. Le fuyard chuta lourdement au sol, glissant sur du givre et Keith, sans réfléchir, s'approcha de lui. A la lueur de la nuit, il aperçut un visage blême, terrifié, et du sang, sur ses mains qui tremblaient. Il se releva avec peine, le vacarme de voix hurlantes se faisait plus affirmé, et l'inconnu attrapa le poignet de Keith, qui avait reculé.

« Attends, gamin… »

Le ton était fébrile, il transpirait la mort. L'homme vivait ses derniers instants et il usait des maigres forces qu'il lui restait pour parler à Keith, effrayé.

« Prends ça…

-Mais je…

-Je n'ai plus le temps de t'expliquer… »

Il s'interrompit pour tousser, crachant du sang.

« Garde-le… reprit-il. Ca ne peut pas être un hasard. Maintenant… Sauve-toi… »

Keith resta planté là un moment, et quand quatre ombres apparurent au coin de la rue, il ne tergiversa plus. Il prit ses jambes à son cou, se retournant une fois pour voir les hommes battre à mort celui qui lui avait donné ce qu'il avait à présent dans sa poche. Un rugissement fauve lui vrilla les oreilles et Keith se mit à courir plus vite. Stupidement, il revint sur le port, et comme perdu, ne sachant plus où se tourner, il prit la première rue sur sa gauche. La malchance était avec lui, cette nuit, car il venait d'être jeté à terre par une chute brutale, provoqué par le type à la face patibulaire, qui le toisait, un sourcil relevé.

« Tu cours bien vite, dis-moi. »

Keith bondit sur ses jambes, malgré la souffrance, et déglutit sa salive quand la lame d'un couteau brilla dans les doigts de l'autre. Face à un arme, il fallait soit courir, soit tenter sa chance, soit se laisser aller à son triste sort. Coincé, Keith n'avait de choix qu'entre les deux dernières propositions, et il essaya de lui arracher le couteau des mains, s'élançant vers lui. Tout ce qu'il obtint fut une douleur fulgurante au niveau du flanc, et en passant sa main sur son ventre, il sentit le sang s'étaler sur ses vêtements. Ses yeux commençaient à se voiler, de pleurs et de peine. Il fit deux pas en arrière, se cogna contre le mur, contre lequel il glissa lentement. Il eut à peine le temps de voir le type lever son bras. Il avait choisi de fermer les paupières. Pourtant, il les rouvrit quelques secondes plus tard, presque surpris d'être toujours en vie. Mais la fatigue et le chagrin se firent les plus forts, et il sombra avant même de comprendre ce qui avait pu se passer.

Keith gémit inconsciemment en se sentant soulevé du sol, tel une poupée de chiffon. Ballotté, toujours sans connaissance, il se retrouvait à la merci de celui ou celle qui l'avait emprisonné contre sa poitrine.

Keith ouvrit enfin les yeux, et ravala ses larmes. Instinctivement, sa main partit vers sa blessure et avec surprise, il trouva sous ses doigts la sensation d'un tissu serré autour de son ventre. Il grogna de douleur et se tourna sur le côté, surpris encore de se trouver dans un lit. Certes, le matelas était percé, affaissé, et une tache grisâtre s'épandait sur le drap, mais il était mieux que dans la rue, à agoniser dans un coin. S'habituant à la pénombre de l'endroit, il distingua les contours d'une commode, où étaient posés un pichet d'eau et une bassine en porcelaine, une armoire bancale, ainsi qu'une porte à moitié entrouverte. Celle-ci se poussa lentement et Keith retint son souffle. Une ombre alla tirer les rideaux et pousser les volets, exposant la pièce à la lumière du jour. Keith cligna des yeux, soudain agressé, et fixa l'homme, dont la silhouette s'affirma peu à peu. Une tignasse fauve, des prunelles vertes flamboyantes, de fines taches de rousseur qui s'éparpillaient autour d'un nez droit et fin… Et un sourire amusé qui découvrait des dents étonnamment blanches. Rowan O'Conell attrapa une chaise, devant un bureau, et l'approcha du lit avant de s'asseoir dessus, face au dossier, les bras pliés dessus.

« Alors, le toutou de Mc Dowan, on se promène sans son maître ? »

Keith grommela, souffrant encore, et préféra ignorer l'insolent Irlandais qui lui souriait toujours.

« Pas très causant, hein. Alors que je t'ai sauvé…

-Je n'ai rien demandé.

-Tu aurais eu du mal, avec une telle blessure. Qu'est-ce que tu faisais à cette heure-là par ici ?

-Je… Je me promenais…

-Tiens donc… Sans ton ami écossais…

-Il est Irlandais…

-Tu parles… Tout le monde sait que sa famille a émigré d'Ecosse pour atterrir en Irlande. Ils n'ont même pas pris la peine de changer leur nom de famille… Le seul véritable Irlandais que tu connaisses, il se tient devant toi.

-Joan est né là-bas, et il aime son pays… Alors, tu peux bien dire ce que tu veux… »

Keith se tut et se mit à tousser, fatigué.

« Pourquoi tu m'as aidé ? parvint-il à articuler.

-Je ne suis pas du genre à laisser un gamin crever dans une ruelle…

-Même s'il s'agit du chienchien de Joan ? remarqua Keith, avec ironie.

-Plus particulièrement s'il s'agit de lui, répliqua Rowan, énigmatique. Tu ne veux vraiment pas me dire ce qui t'est arrivé ?

-Une mauvaise rencontre, maugréa Keith. Où je suis, au fait ?

-Au-dessus du London's Gate. Je loue une chambre à Maria. Et ça fait deux jours que tu me parasites. »

Rowan passa la main dans ses cheveux roux et ses yeux rieurs revinrent sur le jeune homme, toujours dans son lit.

« Ecoute, gamin, vas-tu de décider à parler ou est-ce que je vais devoir te forcer ? »

Mais le ton désinvolte et distrait ne portait aucune menace sérieuse et Keith se rencogna dans le drap.

« Tu crois que tu vas profiter longtemps de mon lit comme ça ?

-Je peux partir…

-Tu pourrais à peine marcher… Je vais voir avec Maria si elle a quelque chose à te donner. Et ensuite, tu me parleras, que tu le veuilles ou non. »

Rowan offrit un autre de ses sourires et abandonna Keith pour quelques instants. Le jeune homme referma les paupières, lâchant un sourire. Joan et Michael devaient s'inquiéter qu'il ait passé la nuit dehors et pour le moment, il était coincé ici sans pouvoir en bouger. S'éveillant de nouveau, son regard s'arrêta sur sa veste, posée sur le bureau. Les souvenirs de la nuit lui revinrent en mémoire, la vision de l'homme mourant apparut dans son esprit. Cet homme et ce bijou, qu'il lui avait remis… Keith n'avait même pas eu le temps de le regarder. Serrant les dents, il fit un effort et repoussa la couverture, puis s'assit au bord du lit. Il geignit, sa main se crispant sur son flanc. Après deux essais, il se leva, titubant un instant. Il se traîna jusqu'au meuble et s'empara de son vêtement. Luttant pour conserver son équilibre, il fouilla dans ses poches et en tirant un collier. Rejetant sa veste, il voulut retourner vers le lit, mais ses forces le trahirent et il s'écroula au sol, lourdement. Il se mit en tête de ramper jusqu'au lit mais O'Conell revint avant qu'il ait pu mettre son projet à exécution.

« Mais qu'est-ce que tu fais, gamin ? s'exclama Rowan. Je t'avais dit de ne pas bouger… »

Rowan posa le plateau sur son bureau et s'avança vers Keith, qu'il aida à se relever avant de le ramener sur le lit.

« Maria m'a donné ça, pour toi. Comme tu es un ami de Mc Dowan, il semblerait que tu aies droit à un traitement de faveur. »

Rowan posa le plateau devant le jeune homme et reprenant sa place sur sa chaise, il s'exclama :

« Pourquoi tu t'es levé, idiot ?

-Je voulais récupérer quelque chose.

-Ca ne pouvait pas attendre ?

-Non. »

Keith attrapa le bout de pain à moitié rassis et mordit dedans rageusement.

« Alors, j'attends. Je veux une explication.

-Juste une bagarre.

-Qu'est-ce que tu faisais dans ce coin, à cette heure-ci ?

-Je suis sorti pour affaire.

-Qu'est-ce que tu tiens dans ta main ? »

Rowan fixait le poing serré de Keith, d'où dépassait une infime partie du bijou.

« C'est un cadeau.

-Montre.

-Ca ne te regarde pas ! »

Agacé, Rowan s'empara du poignet de Keith et le tira vers lui, avant de serrer avec fermeté, l'obligeant à ouvrir la main. Avant que Keith ne puisse faire un geste, Rowan attrapa le collier et levant son poing, il desserra légèrement la pression de ses doigts et le bijou en tomba, se balançant tranquillement. Rowan haussa les sourcils et se leva brusquement, lâchant l'objet. Il se signa, par automatisme et dardant ses yeux émeraude sur Keith, il lança, froidement :

« Où as-tu eu ça ?

-Hier… Un homme qui allait mourir… Il me l'a donné…

-Son nom ?

-Je ne le connais pas. Qu'est-ce que c'est ?

-Rien. Débarrasse-t-en, c'est tout. »

Keith se pencha pour ramasser le collier et observa attentivement l'ornementation qui pendait au bout. Un motif celte, comme il en avait déjà vu avant… Il le rapprocha encore de lui et leva un sourcil, passant le pouce sur le motif arrondi, au centre. Keith haussa les épaules, avec une moue dubitative.

« Fais ce que je te dis, gamin… D'ailleurs, c'est quoi ton nom ?

-Keith.

-Très bien, Keith. Mange, repose-toi et ensuite dégage de mon lit pour aller retrouver Mc Dowan. »

Keith haussa les épaules et fit tourner la cuiller cabossée dans son assiette de soupe, qui ressemblait plus à de l'eau chaude avec deux ou trois bouts de légumes rances. Il avait gardé le collier, caché sous le drap de peur que O'Conell ne vienne à le lui prendre. Rowan soupira et retourner s'installer devant son bureau, sortant un paquet de feuilles du tiroir. Keith, toujours dans le lit, releva les jambes, puis les entoura de ses bras. Il resta là à observer Rowan puis il demanda, curieux :

« Qu'est-ce que tu fais ? »

Rowan releva soudain la tête, surpris de cette question qu'il n'attendait certainement pas, et sans se retourner, il répondit simplement :

« J'écris.

-T'écris quoi ?

-En quoi ça te concerne ?

-Parait que t'es écrivain, c'est pour ça que je demande.

-J'essaie, oui…

-C'est bien.

-Arrête de te forcer à faire la conversation, petit.

-J'ai bientôt dix-sept ans, je ne suis plus un môme.

-Ah, oui, excuse-moi….

-Et toi, tu as quel âge ?

-Vingt-deux ans…

-Alors, n'ose plus me dire que je suis un enfant. »

Rowan eut un rire clair et reprit son travail, mais il sentait le regard perçant de Keith sur son dos, qui le mettait mal à l'aise.

« Tu as fini ?

-Oui… »

Keith s'assit au bord du lit, en frissonnant et glissa les pieds dans ses chaussures qui l'attendaient. Rowan lui dit :

« La prochaine fois que tu te mets à cavaler tard le soir, fais attention, je ne serai pas toujours là pour te récupérer.

-Merci, dit enfin Keith, pour la première fois.

-Je vais te raccompagner. Ca m'embêterait que tu n'arrives pas en entier après tout ce que j'ai fait pour toi. »

Keith cligna des yeux, et marcha en boitillant vers la porte, où l'attendait O'Conell.

« Passons d'abord voir Maria, elle a quelque chose pour toi. »

Keith suivit Rowan le long du couloir, descendant un escalier escarpé et inégal. Ils entèrent dans une pièce, semblable à une cuisine.

« Maria, je t'ai amené le petit.

-Je ne suis pas un petit, bredouilla Keith.

-Ah, Keith ! Mon dieu, mais qu'est-ce qui t'est arrivé, hein ? Ca ne me ressemble pas de dire ça, mais heureusement que O'Conell passait dans le coin, sinon, dans quel état allait-on te retrouver ?

-Je sais bien…

-Je t'ai préparé de quoi aider à la cicatrisation, quelques bandes de tissu pour ta blessure et aussi un peu de nourriture. »

Maria poussa un petit panier sur la table, vers Keith, en souriant. Rowan attendait, les bras croisés sur la poitrine, le poids de son corps supporté par sa jambe droite.

« Merci, Maria.

-Ne me remercie pas, prends soin de toi plutôt. Maintenant, tu files ! »

La femme sourit, et les regarda partir, les yeux vagues. Elle essuya ses mains sur son tablier, dont elle se débarrassa, et retourna dans le tripot, s'occuper du service.

Dehors, Keith commençait à marcher, aidé par O'Conell qui lui tenait le bras. Au bout de plusieurs minutes, le jeune homme put avancer sans assistance et même s'il était plus lent qu'à l'accoutumée, il se tenait debout.

« O'Conell ?

-Ouais ?

-Pourquoi Maria semble te détester ?

-Oh, elle ne me déteste pas ! rit Rowan. Elle aime juste être désagréable avec moi et me taper sur les nerfs. Mais ça nous amuse tous les deux. Je présume que c'est en partie pourquoi elle me laisse louer une chambre chez elle. L'autre étant que je paie toujours mes loyers en temps et en heure.

-Je vois. »

Keith eut une esquisse de sourire et continua de marcher. Ils arrivèrent bientôt devant l'entrée de la maison et O'Conell se tourna vers le jeune homme :

« N'oublie pas ce que je t'ai dit. Jette ce collier, et ne t'aventure pas dans des endroits que tu ne connais pas… Et aussi… Passe le bonjour de ma part à Mc Dowan. »

Rowan partit dans un petit rire ironique puis tourna le dos à Keith, regagnant le troquet. Il se dirigea vers le comptoir et s'assit sur un des tabourets. Maria s'approcha de lui et lui servit un verre de cognac. Rowan haussa un sourcil et s'étonna :

« En quel honneur ?

-Tu as sauvé la vie du petit…

-Bah… Comme si je pouvais décemment laisser un môme mourir à mes pieds. »

Maria baissa les yeux un moment, absorbée par le nettoyage d'une chope de bière. Rowan joua avec une mèche de ses cheveux roux puis reprit :

« Quand lui diras-tu enfin ?

-Je ne veux pas parler de ça.

-Ce n'est un secret pour personne, pourtant…

-Pour lui, ça le restera.

-Que tu sois la mère de Keith ne change rien. A l'époque, tu ne pouvais pas t'en occuper. Le retrouver quelques années après est un signe qui ne trompe pas.

-Je t'ai dit que je ne voulais pas en parler. Fiche-moi la paix maintenant. »

Rowan lâcha un soupir, visa son verre d'un trait et partit rejoindre ses amis.

¤

Keith inspira profondément puis entra, presque timidement. A peine eut-il mis un pied à l'intérieur que Joan lui sauta dessus, hurlant à s'en faire éclater les cordes vocales qu'il repartit un jour sans prévenir, il ne reviendrait pas vivant ici. Keith gémit sous le traitement qui lui était infligé et Joan le traîna à l'étage, où ils retrouvèrent Michael, qui sauta de la chaise où il était assis.

« Keith ! »

Il se précipita vers le jeune homme et se serra contre lui, en murmurant qu'il était désolé. Keith serra encore les dents et repoussa gentiment Michael, posant son panier sur son lit, en même temps qu'il s'asseyait à son tour.

« Où est-ce que tu étais ? demanda Joan, implacable.

-J'ai eu des ennuis. Je voulais rentrer mais je me suis fait agresser. J'ai été blessé.

-Deux jours sans nouvelles ! J'ai cru que tu étais mort. »

Michael s'était installé près de Keith et lui tenait le bras, sans dire un mot.

« Je t'ai dit que j'ai été blessé. On m'a aidé à me remettre sur pied et me voilà de retour.

-Qui ?

-Eh bien… Tu ne me croirais pas, commença Keith, en se grattant l'arrière de la tête.

-Qui, Keith ?

-O'Conell. »

Joan ouvrit les yeux, grands comme des soucoupes et balbutia :

« Pourquoi ?

-Aucune idée… Mais il m'a porté secours et c'est grâce à lui que je suis devant toi…

-Bon dieu… Je vais devoir aller lui parler, voir ce qu'il veut pour cette bonne action, soupira Joan. Tu aurais pu réfléchir avant !

-Comme si je pensais qu'il allait venir m'aider ! Je n'ai pas choisi d'être blessé !

-Où ? »

Keith se défit de Michael, retira sa veste et souleva sa chemise, lavée mais où les ombres du sang demeuraient encore. Joan se massa la tempe et reprit :

« Autant en finir maintenant. On en reparlera quand je reviendrai. En attendant, ne fais rien de stupide… »

Keith haussa les épaules et s'allongea sur le lit, avec une grimace. Alors que Joan descendait les escaliers, Michael se pencha vers son ami et lui souffla :

« Keith, pardonne-moi, c'est de ma faute, si tu as tous ces ennuis.

-Qu'est-ce que tu racontes ? Ce n'est pas toi qui m'a poignardé, si ? Alors, ne t'en fais pas pour ça.

-Je peux faire quelque chose pour toi.

-Oui… M'aider à refaire le pansement. »

Michael hocha vigoureusement la tête et s'empara du panier que Keith lui désignait du doigt. Il en ressortit plusieurs bandes de tissus, qu'il posa près de lui. Keith s'était déshabillé, torse nu à présent. Michael souleva prudemment les bandages déjà en place et eut un petit soupir horrifié en voyant la plaie. Keith le rassura, lui demandant simplement de faire vite. Il lui dit que Maria avait aussi placé dans le panier de quoi minimiser la douleur et Michael s'empara d'une petite fiole, remplie d'une crème inodore. Il l'étala doucement sur la peau déchirée, s'inquiétant de la grimace de Keith.

« Dépêche-toi, Michael.

-Je suis désolé. »

Michael termina enfin, refaisait patiemment le bandage. Il avait eu de la chance, il n'avait pas fait saigner de nouveau la plaie.

« Tu as mal ?

-Ca va. C'est supportable.

-C'est vraiment monsieur O'Conell qui t'a aidé ?

-Ouais… Même moi je n'arrive pas à y croire… Tiens, donne-moi ma veste. »

Michael se pencha pour ramasser le veston de Keith qu'il lui tendit, regardant le jeune homme fouiller dans sa poche.

« Regarde ça, dit-il, faisant signe à Michael pour qu'il s'approche. »

Michael vint s'asseoir au bord du lit et prit doucement ce que lui tendait Keith. Il fit rouler le bijou entre ses doigts, ne sachant trop quoi répondre. Pourquoi Keith lui montrait-il donc cela ? Au bout d'une minute de silence, il murmura enfin :

« Ca vaut cher ?

-Je n'en ai aucune idée. Mais quand O'Conell l'a vu, il s'est signé. Comme s'il avait rencontré le diable. Je ne sais pas ce que ce collier entraîne, je ne connais pas sa signification, ni sa valeur, mais j'ai comme le sentiment qu'il n'est pas commun.

-J'espère qu'il nous portera chance.

-Oui… Si ça se trouve, ce n'est que de la camelote.

-Peut-être, mais en attendant, tu es revenu en vie, c'est ça le principal. Plus qu'un simple pendentif, le plus important, c'est toi. »

Michael s'allongea près de Keith et se blottit contre lui, prenant soin de ne pas effleurer ou cogner sa blessure.

« Je suis navré pour ce que j'ai pu faire ou dire. Juste désolé pour ce qui t'a fait t'enfuir. C'est finalement un peu de ma faute si tu rentres dans un tel état.

-Ne dis pas de sottises, Michael. Tu ne m'as pas jeté dehors, tu ne m'as pas poussé pour que je parte. J'avais simplement besoin… de prendre l'air, de penser à autre chose. Au moins, c'est réussi. »

Keith sourit pour de vrai cette fois-ci et ferma les yeux.

« Je reste avec toi, je veillerai à ce que tu sois sur pied le plus vite possible, lui glissa Michael, ravi de pouvoir se racheter auprès de son ami. »

Keith hocha la tête et la laissa se reposer sur l'épaule du jeune homme près de lui. Il était encore exténué.

Joan avançait sans se retourner, le pas volontaire, bousculant ceux qui lui barraient le passage. A l'approche de London's Gate, sa respiration s'accéléra. Venir ici était pour lui comme une lutte de chaque instant, où il contemplait tous les vices et les dépravations. Mais bizarrement, cet endroit sordide abritait un ange, un ange bien étrange, déchu et voûté sous ses péchés, mais qui gardait au fond de lui une pureté et une candeur, qui rappelaient celles de Michael.

Sans hésitation, Joan entra dans l'estaminet et chercha du regard cet ange de malheur. O'Conell n'avait toujours pas bougé, mais semblait pensif. Joan s'approcha alors lentement de lui, en fronçant les sourcils.

¤¤

A suivre…

Note : Action inside XD

Réponses aux reviews :

Johanna Malfoy : Ah, chouette, t'es toujours là XD Bon j'espère que ce chapitre t'a plu aussi :D Merci à toi !

Yaoi Gravi Girl : Tu vois, je t'avais promis qu'il n'arriverait rien de monstrueux à Keith et j'ai tenu ma promesse. Juste une petite blessure de rien du tout :p

Onarluca : Merci pour ton commentaire ! Je suis ravi que ce chapitre t'ait plu :p J'espère que celui-là ne t'a pas déçu XD