Titre: Poupée

Auteur: Sande

Note: Je ne sais pas pourquoi j'ai commis ça, mais je regardais la nuit tomber sur le canal et mes doigts se sont mis à taper sans me demander la permission. Advienne que pourra.

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Poupée

Le bruit de la clé dans la porte te fait sursauter. Il rentre tôt, trop tôt, tu n'es pas encore prêt.

Une lueur d'affolement passe dans tes prunelles sombres alors que tu rencontres ton reflet dans le miroir du couloir. Tes cheveux, naguère aussi noirs que des plumes de corbeaux, mais à présent colorés d'un blond éthéré, encadrent de longues mèches folles ton visage fin. Tu portes un vieux t-shirt délavé par de trop nombreux lavages sur un jean informe et troué. Tu as beau fixer le miroir de toutes tes forces, tu ne vois rien d'autre que ce que tu es, un garçon trop frêle et androgyne, mais un garçon, sans aucun doute.

Tu te retournes, il te fixe. Tu lis le mépris dans ses yeux et tu trembles inconsciemment en attendant les reproches qui ne viennent pas. Tu t'enhardis à t'approcher, le coeur battant. Tu es si près. Tu fermes les yeux et tu tends la main jusqu'à effleurer sa joue. Soudain, tu le sens empoigner ton bras avec violence et te repousser brusquement. Tu heurtes le mur et te laisses glisser au sol. Tu retiens tes larmes.

Sa voix claque durement dans le silence.

— Change-toi.

Il tourne les talons sans même t'adresser un dernier regard. Ton épaule te fait souffrir, tout ton Être te fait souffrir. Résigné, tu te relèves et tu te diriges vers la chambre pour effectuer ton rituel vespéral.

Poupée, poupée, jolie poupée.

Tes vêtements tombent au sol, pitoyable chrysalide dont il te force à te dépouiller encore et encore. Tu ouvres le tiroir de la commode et en sors de fragiles pièces de tissu. Mécaniquement, tu gaines tes longues jambes de bas noirs et tu frissonnes en sentant la soie légère de la nuisette envelopper ton torse imberbe. Tu soulignes habilement tes yeux d'un trait de khôl et ta bouche se mue en une sanglante blessure. Tu relèves tes cheveux décolorés, laissant quelques mèches s'échapper pour venir caresser ton cou.

Tanguant sur tes talons trop haut, tu quittes enfin la chambre, ne pouvant t'empêcher de croiser ton reflet dans le miroir du couloir. Tu ressens un violent dégoût face à cette illusion trop parfaite.

Poupée, poupée, triste poupée.

Tu entres dans le salon t'attendant à le trouver confortablement installé dans un fauteuil à boire sa première vodka de la soirée. Tu restes interdit. Il est assis sur le canapé, son visage est enfoui dans ses mains et son corps est secoué de sanglots.

Tu t'approches, hésitant, jusqu'à t'agenouiller à ses pieds. Tu effleures d'une main timide ses cheveux. Il se redresse et t'offre son regard bleu baigné de larmes, et pour la première fois déserté par le mépris et la rancoeur de t'aimer malgré ce que tu es, d'avoir recours à cette mascarade pour dépasser la honte de te posséder.

Poupée, poupée, rassurante poupée.

Les mots se pressent à ses lèvres. Des pardons maladroits, des promesses auxquelles tu n'oses croire. Et soudain de la manche de son t-shirt, il essuie tes lèvres avec douceur, avant de faire de même pour tes yeux.

Enfin il se lève et t'enlève dans ses bras, te ramenant à la chambre pour te déposer sur le lit. Tu t'allonges docilement, les yeux fermés, relevant la nuisette sur ton ventre, attendant qu'il se glisse entre tes cuisses, sans te toucher, sans t'embrasser, pour une étreinte qu'il juge contre nature sans pouvoir pour autant s'en passer.

Poupée, poupée, pathétique poupée.

Tu étouffes un hoquet de surprise alors qu'il te débarrasse pour la première fois de ton illusoire costume et tu trembles alors qu'il détaille enfin sans haine ce corps d'homme nu qu'il te force à déguiser depuis tant de mois. Il se penche et effleure tes lèvres avant de se blottir contre toi, le visage enfoui dans ton cou.

— Apprends-moi à être fier de t'aimer.

Sa voix te parvient en un murmure alors que tu presses ta bouche à la sienne pour la première fois.

Poupée, poupée, adieu poupée.