News 01/12/2014

D'abord un grand merci à tous ceux qui lisent et review, c'est ce qui m'a permis d'améliorer cette fic au long de toutes ces années !

Voici le premier chapitre de la version réécrite finale, j'espère que ce coup-ci, c'est bon, pour ce qui est du plot tout du moins (parce que l'orthographe et la grammaire brrr lol )

Les fruits défendus est désormais terminé, mais comme la fin ne coïncidait plus du tout avec le début, je suis obligé de tout réécrire (encore ç_ç). Merci de votre patience. Je pense vu l'état actuel des corrections pouvoir terminer de poster la version définitive fin avril.

Merci encore pour vos encouragements et n'hésitez pas à me donner vos avis même négatifs, car c'est ce qui permet à l'auteur de toujours se remettre en question et donc d'avancer ! 3


Les fruits défendus


Chapitre 1


Avant de me coller dans l'avion, Akagi m'a dit que le premier jour d'une année c'est comme le premier jour d'une vie. Une chance de tout recommencer.

Moi je pense que tout ça, c'est que des conneries.

Soyons sérieux, quand on a dix-sept ans tous les jours se ressemblent et toutes les rentrées des classes aussi.

Même solitude, même pression, même galère.

Les nouveaux départs, ça n'existe pas. Parce qu'on trainera toujours son minable petit soi partout où l'on ira. Même dans un autre pays.

Un exemple ?

Fraichement transféré en cours d'année :

Premier jour.

Retard parce que décalage horaire de la mort, X heures de vol Tokyo/Paris en jet privé plus cinq heures de voiture. Et la rentrée direct parce que dormir, c'est pour les mauviettes. Yeah.

Pour ne rien arranger, la CPE n'est pas là parce que, la grippe.

Si ça c'est pas une galère semblable à des millions d'autres…

Et c'est pas une nouvelle école qui me guérira de ma malchance naturelle ou une nuit complète de sommeil qui changera mon incapacité à me lever avant dix heures du matin.

Pour continuer sur la ligne, la poisse est ma seule amie, une abrutie de prof refuse de me laisser entrer sans un billet de retard. « "Allez en demander un à la CPE " me crache sa petite voix nasillarde.

Euh, elle a pas capté qu'elle était malade la CPE ou c'est juste pour me faire chier ?

Elle sourit vicieusement.

Ok, c'est bien pour me faire chier la pouffiasse...

Surtout que là maintenant, la dernière chose qui m'intéresse c'est d'aller en cours. Je veux voir Xian. Je veux la toucher, entendre sa voix en vrai, pas via un ordinateur.

Elle m'a manqué comme un bras, ma jumelle.

Trois ans.

Trois ans de séparation et je devrais encore attendre ?! Le truc qui me fout la rage quoi.

Xian me ressemble énormément physiquement : petite, élancée, cheveux et yeux noirs le tout sur peau blanche. En plus mignonne bien sûr, parce que la génétique m'a baisé.

D'ailleurs, on se ressemble tellement que deux jolies filles m'ont appelé par son prénom en me saluant quand j'ai traversé la cour… Ou comment on dégomma le peu d'amour propre qui me restait en me confondant avec une fille, fût-elle ma jumelle.

Elle est en L, parce que c'est un cursus qu'elle peut réussir sans effort, ce qui lui laisse plus de temps pour faire des trucs qui l'intéressent vraiment. Je suis en S pour les mêmes raisons.

Je chasse son visage de mon esprit parce que si je commence à penser à elle, mon année de la dernière chance va commencer par moi, séchant les cours.

Je prends une profonde respiration.

Ça sert moyen, vu que je suis genre désespérément perdu. Ce lycée de riche est un putain de labyrinthe quoi ! Là encore un parfait exemple d'une merde que chaque personne normalement constituée peut rencontrer à chaque rentrée, quel que soit l'école ou le pays. J'ai aucun sens de l'orientation, mais une excellente mémoire visuelle, donc logiquement, je devrais pouvoir retrouver le chemin du bureau de la CPE, vu que j'en viens. Mais bon, il semble que ma mémoire se soit barrée en même temps que ma dignité, parce que j'arrive déjà pas à trouver la sortie de ce putain de bâtiment!


~ · ~


J'ai réussi à retrouver le bâtiment administratif, yay moi! (après 1/4 d'heure... mais bon hein... ) et évidemment y'a toujours pas de CPE. En fait, y'a juste personne nulle part! C'est grand comme une ville ce lycée à la con alors ou est le peuple bon dieu!?

Si ça c'est pas de la pure poisse je m'y connais plus…

Je crapahute aux étages, on sait jamais que je trouve un être vivant quelque part... Je capte vite fait une plaque sur une porte qui dit - secrétariat du proviseur -...Euh... C'est peut-être pas le bon endroit pour trainer finalement. En plus, maintenant que j'y pense, si on me chope ici, on pourrait bien m'accuser de sécher les cours et franchement avec mon dossier, même le plus pauvre et abruti des avocats commis d'office plaiderait pas ma cause.

Mais p'tain pour une fois que je veux vraiment aller en cours !

Enfin, envie, hein? Là c'est plutôt une question de survie. Parce que rien que l'idée de passer plus d'une heure avec je-peux-exploser-les-vitres-avec-ma-voix-de-crécelle me donne envie de me tirer une balle. Mais comme c'est une exagération et que mon paternel lui n'exagérait pas en me disant que ce lycée c'était ma dernière chance, faut que je donne le maximum là.

Je m'apprête à redescendre l'escalier quand on m'agrippe l'épaule. Brutalement. Je sursaute et balance mon poing dans la figure de la personne sans trop réfléchir. Le coup est paré et je me retrouve immobilisé genre, comme ça, ce qui est vraiment la loose totale sachant que je pratique les arts martiaux depuis un peu toujours.

Le type qui m'a attrapé me fixe d'un air mécontent et vaguement genre... C'est quoi ce cafard qui a osé s'écraser sous ma chaussure Gaspard...

Bien bien, un adulte, sûrement un prof ou un truc du genre, bien Shu, way to go mon gars !

À ce point de l'histoire on peut sauter le passage ou je vous raconte que j'ai été viré de ma précédente école et pourquoi…

J'ouvre grand les yeux avant de me rendre compte de deux choses.

La première c'est que c'est le mec le plus canon que j'ai jamais vu (pourtant physiquement, c'est pas mon type du tout, mais beau comme ça ? On transcende la barrière des préférences là).

La deuxième c'est qu'il est vachement plus grand que moi et que ça m'énerve.

Eh ouais, premier chapitre dans le manuel du parfait petit sociopathe, immédiatement détester quelqu'un pour des raisons complètement irrationnelles !

Ouais, c'est moi, Shuan Xi, cinglé et fier de l'être.

Et le gars qu'a décidé d'arrêter de faire la gueule pour se foutre de la mienne.

J'lui en collerais bien une, mais je doute que ça arrange mes affaires.

-Shuan a de gros problèmes de violence. Il réprime ses émotions. C'est un enfant extrêmement perturbé-, ou un machin du genre, avait dit le psychiatre quand je me suis fait virer de l'école pour avoir frappé un de mes professeurs. Tout ce que j'ai à dire sur le sujet c'est quand même pas ma faute si on m'encourage à exprimer ma colère et qu'on me punit après pour ça !

Je dec' hein ? L'a totalement raison le psy, mais franchement au point où j'en suis, c'est plus d'une thérapie dont j'ai besoin. Juste que mon père meurt.

La voix froide du type ainsi que la pression de sa main sur mon poignet me ramènent à la réalité.

― Alors monsieur Xi, arriver en retard, traîner dans les couloirs et agresser son proviseur, voilà une manière très personnelle de commencer l'année.

Mon proviseur ? Mais go moi sérieux ! Pourquoi prendre la peine de venir hein ? J'aurais dû carrément mettre le feu à ce putain d'endroit pour ce résultat là hein?

Je suis mort.

Viré égal mort. Mon père…

J'arrive plus à respirer et je suis à peu près certain que je vais avoir une attaque de panique dans genre, tout de suite…

Heureusement que le bonhomme me tient toujours par le bras sinon je crois que je serais déjà par terre. Il me secoue un peu, mais pas de - allons téléphoner à votre père pour mettre en route la procédure d'exclusion voulez-vous ? - en vue. J'attends quelques minutes, histoire de voir, puis je jette un coup d'œil vers lui.

Toutes traces de contrariété semblent avoir déserté son visage, un léger sourire vient même s'épanouir sur ses lèvres.

Et cette fois, il se fout pas de ma gueule... Je crois.

Je me dégage d'une secousse parce que c'est parce qu'il fait deux têtes de plus que moi qu'il peut me trimballer comme bon lui chante.

― Monsieur Xi, vous êtes le fils de Kyô Hasumi si je ne m'abuse? Les entreprises Kobolt et Rakuzan ?

― Euh… Ouais. Enfin, oui !

Il est bien renseigné le con. C'est nos deux filiales internationales. Kobolt c'est du high-tech de luxe et Rakuzan, de la sape bon marché.

Il me fixe genre le faucon de la mort. Ce regard, froid et calculateur, on dirait mon père.

Je frissonne.

Son expression s'adoucit. Il est trop beau, c'est super perturbant. Il sourit carrément cette fois. J'ai aucune idée de ce qui peut se passer dans sa tête, mais le silence est trop pesant pour mes nerfs à vif.

― Je rentre chez moi ?

Pour me pendre...

— Et pourquoi ? Vous avez cours il me semble. Vous comptez ajouter à votre premier jour exemplaire l'école buissonnière ?

Là pour le coup, je peux pas m'empêcher de le dévisager franchement en fronçant les sourcils.

— Je suis pas viré ?

— Eh bien, il me semble que Mlle Ferrera est malade et que comme je l'espère vous cherchiez sa suppléante pour vous faire un billet de retard ?

Je le regarde, il me regarde… on se regarde… Le message est clair et je saisis la perche comme un pauvre type perdu au milieu de l'océan.

— Oui.

— C'est ce que je pensais, et je doute qu'il ait été dans votre intention de me frapper, je me trompe?

Mon con, je te frapperais bien là maintenant, juste parce que ta belle gueule et tes manières sympathiques me perturbent grave.

Je le regarde encore et on reprend notre petit manège. Je dois faire une drôle de tête parce qu'il sourit encore, plus franchement cette fois.

— … Non.

Pourquoi est-ce qu'il me cherche des excuses ? Soit il a un grain, soit il est intelligent et a flairé le gros poisson. Mon père c'est une grosse huile après tout et si je survis à son règne, j'hériterais d'un empire qui domine le Japon et une partie de la Grande République de Chine à l'heure actuelle. Sans parler du fait que c'est la famille de ma fiancée qui règne sur l'autre partie.

— La plupart du personnel administratif est malade. On se croirait dans un film d'horreur à petit budget. Janvier est vraiment le plus mauvais mois de l'année… il grommelle en me faisant signe de le suivre. Je vais remplir votre autorisation d'entrée.

Je le suis sans un mot, fasciné par la démarche assurée et l'aura de puissance que ce type dégage. C'est rare les proviseurs qui ont vraiment une aura de leader, pas juste des vieux et gros pachydermes à la con. Et celui-là pour ne rien gâcher… Il a un cul particulièrement appétissant.


~·~


Visiblement, cet étage est occupé uniquement par lui et son staff. On passe devant sa superbe secrétaire (qui arrange une plante verte vilaine comme tout) avant d'entrer dans son bureau.

― Votre carte étudiant ?

Je la sors de ma besace et la lui tends sans un mot. Il s'assoit à son bureau (un grand truc en chêne massif qui trône au milieu de la pièce), pose ma carte sur le lecteur scan et commence à taper des trucs sur son ordi. Contrairement à mon école privée d'Osaka qui était assez vieux jeu, ici tout est informatisé et c'est carrément cool.

Pendant qu'il bosse, je fais passer le temps en jetant un coup d'œil aux alentours.

Conclusion ? Cet endroit est juste trop propre et bien rangé pour être occupé par un humain.

Les livres sur les immenses étagères en bois massif sont classés par couleur, hauteur et ordre alphabétique, y'a pas un gramme de poussière, les tableaux sont tous à la même hauteur, au millimètre près je parie. Même la paperasse qui encombre son plan de travail est parfaitement organisée en petite pile distincte dont pas une feuille ne dépasse.

Je dis pas que c'est mal d'être organisé tout ça. Xian est super carrée aussi, mais à ce niveau-là, ça fout quand même un peu les jetons. Ça fait limite psychopathe quoi.

Il me rend finalement ma carte avec un sourire poli et je me décide à poser la question qui me brûle les lèvres depuis tout à l'heure :

― Pourquoi ?

— Hum ?

— Pourquoi vous ne me virez pas. Vous devez connaître mon dossier non ?

Il relève les yeux de son ordinateur et la seule chose à laquelle je peux penser à cet instant c'est : oh putain les yeux ! ! Gris genre acier. C'est sexy comme c'est pas permis.

Il sourit.

Mes yeux font une déviation sur la gauche parce que là, c'est juste pas possible.

— Oui, je connais vos antécédents dans un autre lycée que le mien. Mais laissez-moi être honnête avec vous Shuan. Ce qui était valable là-bas ne l'est pas ici. Dans le lycée De la Vrillière, nous sommes chargés de l'éducation de l'élite de ce monde. Et comme je pense que vous êtes assez intelligent et bien éduqué pour le savoir, les êtres d'exceptions demandent une façon de faire différente du tout à chacun. Pour aujourd'hui, je ferais donc preuve d'une certaine souplesse. Mais ne pensez pas un instant pouvoir toujours vous en sortir ainsi. Vous n'êtes plus le seul enfant dont les parents sont riches et puissants désormais. Nous avons des règles, que je vous prierais d'étudier et de suivre scrupuleusement. En cas de manquement à ces règles, vous serez puni comme vous le méritez. La balle est donc dans votre camp. À vous de ne plus faire d'erreur.

J'ouvre la bouche et je la referme.

Il aurait pu aussi utiliser ça pour tenter un coup de pression sur mon paternel (pas que ça aurait marché, mais bon ça il le sait pas). Être viré de ce lycée (probablement le plus prestigieux du monde actuel) après seulement dix minutes en son sein, ils auraient de quoi rire dans le cercle d'amis (partenaires commerciaux) de mon père.

Je suis pas assez innocent pour me dire qu'il n'y a pas pensé.

Mais il l'a pas fait.

Ça me fait… Bizarre.

Bon, ok. Peut-être que les nouveaux départs existent, mais c'est quand même rare. Super super hyper rare. Et puis, j'avais raison sur un point, c'est pas le lieu qui change la donne, c'est les gens.

Et ce type…

― Vous êtes bizarre, je lâche sans réfléchir, en repoussant une mèche folle derrière mon oreille.

Ma bouche a encore été plus vite que mon cerveau. Je me mords la lèvre de frustration.

Vas-y, antagonise le proviseur, Shuan…

Y'en a encore qui se demandait pourquoi je me suis fait précédemment virer? Et dire que je dois hériter d'un groupe qui a à ses pieds la moitié du continent asiatique… ça fait peur.

Il relève de nouveau la tête, me fixe, l'air incrédule et il éclate de rire, juste comme ça.

Je révise mon jugement, il est peut-être intelligent (30 %), très probablement manipulateur (à quel degré, ça, ça reste à approfondir), mais ce qui est certain c'est qu'il est 100 % tordu.

Ou tout simplement… Sympa ?

― Ma femme n'arrête pas de me le dire.

Marié… ?!

Il doit avoir quoi ? La vingtaine bien tassée… Devenir proviseur de ce lycée à cet âge ça dû demander pas mal de sacrifice (avec un gros coup de piston). Avec ça, j'vois pas où il a trouvé le temps de se maquer. Sauf s'il est de la haute (90 % de chance), genre mariage arrangé, ce qui est possible après tout. Xian et moi on est bien fiancés tous les deux.

J'dois faire une drôle de tête parce qu'il se met de nouveau à pouffer.

― Oui, je suis marié et j'ai dépassé la trentaine.

Sans dec' !?

Ok… Vous avez quel âge alors ?

— Une fois la vingtaine dépassée ce ne sont plus des choses que l'on demande Shuan, il répond du tac au tac, un éclat malicieux faisant briller ses yeux gris.

— Les hommes c'est plutôt la quarantaine, non ? J'enchaine de la même manière. Il attend que ça et ça se voit.

Il rit encore. C'est un son auquel je pourrais m'habituer.

Finalement, il se lève et me serre la main.

— Je suis bien content d'accueillir un élève qui a le sens de l'humour. Je ne vous dirais pas que je souhaite bientôt vous revoir, mais plutôt une bonne rentrée. Ne vous inquiétez pas, les professeurs et moi-même savons combien il est difficile de faire sa rentrée des classes en milieu d'année. N'hésitez pas à demander conseil à votre sœur. C'est une élève exemplaire.


~ · ~


En sortant je me dis que les proviseurs, sympa, drôles et canon devraient être mis dans des réserves spécialisées pour qu'ils s'y multiplient.

Enfin, l'important c'est qu'il m'ait genre pas viré du tout et que cette pouffe de prof va enfin me laisser entrer. Heureusement, retourner au bâtiment où semblent se dérouler la plupart des cours se fait sans encombre. Je l'ai bien repéré par la fenêtre du bureau.

Après ça, trouver la bonne salle de classe, ça me prend pas plus de cinq minutes. Ma mémoire visuelle est tip top et ça compense mon sens de l'orientation pourrit quoi.

Je frappe à la porte. Elle me brêle d'entrer. C'est genre argh ! Avoir une voix pareille ça devrait être interdit par la loi.

Et la gueule qui va avec… non, mais elle s'est fait combien de coloration différente en même temps exactement ? Au moins je viens enfin de découvrir quelque chose que le coiffeur à deux cents euros la demi-heure de mon père pourrait pas sauver là. J'me coucherais moins con tient.

Après, elle a beau avoir un physique dégueulasse, elle parle un anglais impeccable. J'étais obligé de prendre deux options et vu que je parle quasi mieux l'anglais que le japonais, je me suis dit que ce serait tranquille genre je pourrais y faire la sieste quoi.

Mais dormir avec la voix de cette morue en fond sonore ? Impossible ! Ah! La poisse est ma copine le retour en somme.

Elle m'indique où aller m'asseoir (genre la seule place libre dans la classe je vais pas pouvoir la trouver seul).

Mon voisin de table est un asiat' aux cheveux blonds décoloré dont les yeux bruns pourraient faire office de congélateur (mais pas mal foutu du tout). Il me jette un regard à la - pourquoi qu'on me fout un cafard dans ton genre à côté de moi ?! - et je ne perds pas de temps pour le lui rendre. S'il me cherche il va me trouver le con. C'est pas le jour pour me prendre de haut !

J'inspire profondément. Je dois être sage. Je dois me détendre.

Contrôler sa colère, contrôler…

Enfin pas de baston au lycée quoi. En dehors, c'est une autre affaire. Et l'autre con là, je sens qu'il est pas du genre à être contre un bon p'tit fist fight. Katsura Uesugi qu'elle a dit la prof. Un jap' donc.

On s'ignore.

Elle parle, elle parle, je me fais chier…

Elle parle…

Elle perce un nouveau trou de balle à une élève qui mâchait du chewing-gum.

Elle parle…

Le cours se termine.

C'est pas trop tôt.

Vu les soupirs de soulagement des autres, l'existence d'une conscience collective vient d'être prouvée. On est tous d'accord pour dire qu'il faudrait la crever cette harpie.

C'est la pause et c'est tant mieux, j'ai un casier et une sœur à retrouver moi.

― Excusez-moi, Shuan Zi ? M'aborde un p'tit blond que je connais ni d'Adam ni d'Ève.

Putain on peut pas me foutre la paix cinq secondes ?

Contrôler la colère, contrôler…

Je hausse un sourcil. Il reprend, les yeux rivés sur sa tablette.

― Ça s'écrit Z.I c'est ça ?

— Xi.

— Tchi ?

— Mon nom c'est Xi. Et ça s'écrit avec un X. Comme Xavier.

Comme je vais te Xilophoner ta face.

Contrôler la colère, contrôler…

— Ah…

Il a l'a délicatesse de rougir, et corrige vite fait sa bourde. Il est mignon et même carrément beau. Définitivement dans ma case « possible » et ça le sauve le p'tit con qui sait pas écrire ni même prononcer mon nom. Y'a que deux lettres quand même hein ? Et c'est pas comme si on lui avait demandé de l'écrire en kanji.

— Ah... Hum… Je suis Vivian Schilton, le délégué de ta classe, on m'a chargé de te montrer un peu l'école, de t'expliquer le fonctionnement enfin, tu vois le topo !

Ah, peut-être qu'il va m'être utile celui-là en plus d'être joli à regarder. J'ai vaguement l'impression de l'avoir déjà vu quelque part d'ailleurs…

Je secoue légèrement la tête. Qu'est-ce que je m'en fous de ce gars. Je veux voir Xian !

Je sors mon sourire homologué succès garanti et déclare :

― En fait, je cherche mon casier.

Et mon adorable sœur, mais ça sera pour après.

J'ai droit à un petit rougissement qui me dit que j'ai mis dans le mille.

Encore.

C'est presque trop facile.

— Le casier, je peux faire ça ! Suis-moi.

J'obtempère.

― Tu es le frère de Xian, non ? Vous n'avez pas le même nom de famille alors je n'étais pas sûr.

S'il connait Xian, il est clair que ses qualités d'observations ne cassent pas trois pattes à un canard, mais il pourrait bien m'être utile au-delà de ses qualités de GPS. Malgré tout, je peux pas m'empêcher de le taquiner, juste pour voir s'il sera aussi mignon que je l'imagine avec des joues toutes rouges.

― C'est vrai que nous les asiat' on est tous frères et sœurs…

Et BAM ça manque pas et c'est encore mieux que je ne l'imaginais. Il bégayerait presque. C'est tellement comique que j'éclate de rire et mets fin à son supplice.

― Je dec'. Oui, c'est ma sœur. Xi, c'est le nom de notre mère.

― C'est pas sympa de se moquer de son pauvre et innocent délégué Shuan, il répond en boudant. Ses yeux brillent d'un éclat malicieux et juste comme ça, le courant passe entre nous.

Cette impression qu'on va bien s'entendre, ça me fait bizarre. Quelque part entre peur et excitation. Je ne saurais pas trop dire. Faut savoir qu'avant que j'arrive ici, ma vie sociale était du genre restreinte.

Beaucoup.

Akagi, Xian, le staff de mon père et mes coups d'un soir…

Jamais eut d'ami alors je sais pas trop quoi faire pour le coup…

Il sourit et me regarde de dessous ses longs cils dorés avec juste ce qu'il faut de rose sur les joues. Je capte direct le message. Le placard s'il l'a connu, c'était au passé.

Être pote je sais pas encore, mais flirter gentiment, ça c'est dans mes cordes.

Innocent hein ?

― Tout à fait monsieur. Tient voilà ton casier. Tu l'ouvres avec ta carte. Tu la passes une fois pour ouvrir, une fois pour le verrouiller.

T'ain même la fermeture des casiers marche avec la carte étudiant quoi ! C'est trop bien. Plus besoin d'encombrer ma tête de mot de passe à rallonge! Je range mes affaires dedans pour ne garder que les trucs utiles pour les cours suivants. Vivian semble pas être pressé de partir. L'air de pas y toucher, il me zieute sans répit.

Ça me dérange pas.

Il est vraiment mignon : petit (plus que moi ce qui tient du miracle puisque j'arrive pas à décoller du mètre soixante), élancé, avec une bouille de chérubin, des yeux noisettes et de fins cheveux blonds bébé légèrement ondulé.

C'est toujours agréable de se sentir apprécié par un beau mec (ou une jolie nana), c'est certain. J'ai pas envie de la jouer pas intéressé, mais je fais gaffe quand même. Les états uni d'Europe c'est pas encore le fief de mon père (encore étant le maitre mot), mais c'est pas pour ça que je peux baisser ma garde pour autant. Le paternel se trancherait un bras (ou plutôt mon bras) plutôt que d'imaginer la possibilité que je sois bisexuel. Alors gay…

― À midi il faudra qu'on signe ton adhésion à notre groupe et que je te présente à Nathaniel. Ne t'inquiète pas, comme Xian y est déjà, ce ne sera qu'une formalité. Après, on updatera ta carte et on te fera visiter le lycée et…

Je le coupe net parce que là, j'ai dû rater une marche. Il me parle en yaourt.

― Groupe ?

Son expression joyeuse fond comme neige au soleil.

― Ah. Xian ne t'a pas parlé de notre système de vie scolaire. Mince. Alors, en fait…

Il s'arrête brusquement de parler et regarde par-dessus mon épaule. Je m'aperçois alors qu'il n'y a plus un bruit autour de nous et vu qu'on est un peu dans un lycée, ça en dit long. Vivian fait une tête chelou.

Je ferme mon casier d'un geste sec et me retourne.

Ch'ais pas pourquoi, mais je sens la merde arrivée en tapis volant là.

Et la merde en question porte le nom de Katsura Uesugi et de toute une troupe de bonshommes derrière lui, style le chef et sa petite bande.

Des groupes qu'il a dit le p'tit blond ? Eh bas ça promet. S'il y a un truc que je supporte pas, à part les gens en général, les blonds et les grandes perches, c'est bien les systèmes de caste et les p'tits chefs à leur tête. J'ai déjà donné dans l'école privée de Kyoto, puis d'Osaka où mon père m'avait parqué en espérant que j'apprendrais la vie en société, après avoir passé treize ans enfermé dans la maison familiale avec pour seule compagnie Xian, Akagi et le personnel de la maison. Na, je suis pas du tout amer. Nope.

Le con ignore tout le monde et se dirige droit vers nous. Il parait très calme contrairement à son troupeau qui lui m'a l'air bien agité. En même temps, je suis pas sûr que ce type soit capable de péter les plombs et tout défoncer. Faudrait qu'il décongèle un peu avant ça. Pas comme moi quoi.

― T'as déjà choisi ton camp on dirait.

― Tu te crois dans un film ? Lève le pied, ça fait même trois heures que je suis dans ce bahut, du con.

Tout le monde se tait dans le couloir genre on veut pas se retrouver impliquer dans l'affaire, mais on n'ose pas bouger non plus. Sa bande commence à faire le gros dos, sauf la grande perche derrière lui qui fait un geste pour les calmer. Uesugi, il hausse un sourcil et c'est à peu près tout. C'est là que Vivian qui n'a absolument pas l'air effrayé contrairement au reste du peuple (j'l'aime de plus en plus ce mec) se met entre moi et l'autre avant même que je puisse en placer une.

― Arrête de parader Uesugi, il ne connaît pas les règles.

— Toi tu les connais, et ce que tu fais là, c'est pas dans le programme.

— Je suis le délégué au cas où tu l'aurais oublié ? Ce que je fais, c'est mon job.

— Tu veux vraiment qu'on discute des détails maintenant Schilton ? Tu veux m'apprendre à faire mon job ?

La menace est incompréhensible pour moi, mais parfaitement discernable. Vivian pâlit légèrement avant d'effacer toute trace d'émotion de son visage.

Satisfait de son petit effet, le con se tourne vers moi, l'air de se foutre royalement du monde.

― Puisque Schilton a l'air d'avoir des trous de mémoire, je vais me charger de te la faire simple. La première règle ici c'est qu'on ne parle à personne tant qu'on n'a pas choisi son groupe. Ensuite tu signes le formulaire d'adhésion au dit groupe et tu en suis les règles à la lettre. Il y a deux groupes, le mien, et celui de Nathaniel de La Vrillière. Tu as jusqu'à ce soir pour choisir. Je pense pas pouvoir faire plus clair.

Ce ton, cette manière de bouger, cette expression paresseuse, vaguement ennuyée et surtout cette volonté de vouloir réduire ma liberté à néant, ça me fait voir tout noir tout d'un coup.

Quand je reviens, y'a du sang sur mes phalanges et Uesugi essuie sa lèvre du dos de la main, l'air un peu moins composé pour le coup. Il l'a pas vu venir celle-là ni les autres d'ailleurs. Remarque j'ai rien vu non plus. Encore.

C'est pourtant pas le genre de truc m'arrive souvent, mais à chaque fois ça m'a foutu dans une merde noire. Je peux juste pas supporter qu'on tente de me retirer le peu de libre arbitre que j'ai. Ça me fait littéralement péter les plombs.

Je respire profondément pour éviter de le frapper de nouveau. Mes doigts me démangent, mais je peux pas me battre le premier jour. Pas alors que j'ai promis au proviseur sympa d'être sage et que mon père n'attend qu'un faux pas de ma part pour me faire disparaitre.

― Écoute bien mon con, je parlerai à qui j'ai envie de parler et si ça te plait pas t'as qu'à aller te faire mettre. Je crois pas que je puisse faire plus clair.

Eh encore ma bouche qui est allée plus vite que mon cerveau. Arf.

Tout le monde me regarde comme si j'étais bien pété. Et sachant qu'il y a pas moins de quatre mecs costauds derrière Uesugi qu'on l'air d'avoir rien envie de plus dans la vie que de me démonter la gueule, le monde à raison.

Deux mecs s'avancent vers moi, cette fois, la perche les laisse passer, mais lui, il les retient d'un signe. Une tête de con, mais un vrai leader. J'admire ça. S'il veut régler le problème lui-même, je suis d'attaque. Juste pas dans le lycée.

On se jauge.

― On règle ça quand tu veux.

Il me regarde fixement avant de hausser les épaules.

― Pas la peine. J'ai rien contre toi, je te connais pas. Les règles sont ce qu'elles sont et c'est mon taf de les faire appliquer, point à la ligne. T'as jusqu'à ce soir. Et si tu me frappes encore, attends-toi à recevoir la monnaie plus les intérêts. J'ai rien contre les fortes têtes, mais les p'tites frappes, je sais comment les remettre à leur place.

Je hausse les épaules à mon tour. Il peut dire ce qu'il veut, il peut se brosser avec son règlement à la con. C'est pas possible que les deux cents élèves qui étudient ici soient divisés en seulement deux groupes. Après, il a l'air du genre réglo, et ça, ça lui fait un cookie bonus.

Alors qu'il s'éloigne, je jette un coup d'œil à Vivian, qui a l'air légèrement soulagé et a laissé tomber sa poker face. Cela dit il me trompera plus avec ses airs mignons et naïfs maintenant que j'ai vu en dessous. Je m'apprête à lui lancer un bon -what the fuck ? - quand il m'attrape par le bras et m'entraîne dans le couloir sous le regard inquiet des autres élèves. Il entre dans une salle de classe vide et referme la porte derrière lui d'un coup sec.

Le visage mortellement sérieux du mec me déstabilise un peu. J'ai peur qu'il soit aussi à fond dans ce trip de groupe et que je doive renoncer à mieux connaitre une des seules personnes qui m'a fait une impression positive depuis très très longtemps.

― On peut dire que tu as du cran, ça c'est certain. Ou alors tu es totalement malade.

― Essaie les deux. Je fais en soupirant.

― Mais qu'est-ce qui t'a pris de le frapper ?!

― … Sa tête ?

Il secoue la sienne, l'air aussi épuisé que moi avant de laisser échapper un petit rire genre, je suis d'accord, mais je peux pas le dire à voix haute.

― C'est de ma faute tout ça. J'étais persuadé que Xian t'avait parlé du système de groupe mis en place dans ce lycée.

Je serre les dents et ne réponds rien. Pas envie de lui dire que notre père ne nous autorisait ni échange de mail, ni coup de fil. Juste une conversation par semaine sur VizoW, avec Akagi pour tenir la chandelle.

― Tu vas pas me faire croire que tous les élèves de ce lycée sont soit dans un groupe soit dans l'autre.

― À vrai dire, le système de vie scolaire entier est basé sur les groupes. En gros ici, ce sont les élèves qui s'autodirigent à travers ce système. Comme une sorte de gouvernement interne. La CPE n'a qu'un pouvoir administratif et il n'y a pas de professeur principal ou de proviseur adjoint. Les pions font de la figuration. Pour faire court, il y a deux groupes. Chacun est dirigé par un chef, élu par les élèves de terminale et de secondes. Il est soutenu par deux généraux. Ils sont eux-mêmes assistés par six représentants. On organise ainsi les évènements sportifs, les kermesses, les clubs, l'entretien de certains locaux et la discipline des élèves. Le proviseur supervise les deux chefs, mais en règle générale, ils ont tout pouvoir.

Je le regarde, comme s'il me parlait en yaourt.

Sérieusement, c'est… C'est juste pas possible. Ok, j'ai fréquenté que deux écoles dans ma vie… Pendant six mois… Et c'était dans un autre pays, donc j'ai une expérience plutôt limitée, mais merde c'est pas possible un truc aussi invraisemblable !

― Tu vas pas me dire qu'il n'y a pas une seule personne qui se soit rebellée contre ce système de nazi ?!

― Bien sûr qu'il y en a eu. Ils ont eu vite fait de le regretter fait-moi confiance. Tout le monde joue par ces règles, Shuan, les élèves, le corps enseignant, la sécurité, tout le monde. La plupart des parents ont fait leur scolarité ici d'ailleurs, alors ne t'imagine pas que ça choque qui que ce soit.

Je vois à sa gueule qu'il plaisante pas. Que ça le fait même pas rire du tout. Et là ce que le proviseur m'a dit ce matin sur les êtres et la manière de les gérer prend tout son sens. Je commence à comprendre pourquoi mon père a décidé de m'envoyer ici.

Bienvenue à Trouduculand, le monde ou le libre arbitre et la pensée personnelle n'existent pas ! Merci papa, encore une fois tu as trouvé le moyen idéal de faire de ma vie un enfer, et sans même avoir à te déplacer. C'est presque un art à ce niveau...

― De la merde. Je préfère me faire passer à tabac tous les jours que de cautionner un truc pareil.

Il m'attrape par le bras pour me retenir. Je me dégage d'une secousse et le regrette aussitôt. L'air peiné qui se peint sur son visage me serrerait presque le cœur. J'ai l'impression d'avoir frappé un chiot.

— Ne fait pas ça, s'il te plait ! Te faire passer à tabac tous les jours ? Comment tu peux faire comme si ça n'avait pas d'importance !?

— Parce que c'est le cas !

— Admettons ! Tu n'as pas peur de te foutre en l'air ! Et Xian alors ? Tu crois que tu es le seul qu'une décision pareille va toucher ?

Je me mords la lèvre, vaincu en un coup.

J'y avais pas pensé. Évidemment que si je merde comme ça, ça risque de retomber sur elle.

Flairant la faiblesse encore mieux qu'un chien de chasse, le petit blond se prive pas pour en étaler une deuxième couche.

— Tu sais qu'elle est la deuxième générale de Nathaniel ? Tu as la moindre idée du temps et des sacrifices que ça lui a demandés pour arriver à cette place ?!

— C'est bon, arrête. J'ai compris.

Il se radoucit.

― Laisse-moi te présenter mes amis. Discute avec Xian… S'il te plait…

Il me regarde avec un parfait air de chiot battu et je ne peux pas y résister. Et puis merde, j'ai pas envie de foutre le bordel encore et encore si j'y suis pas obligé. On est en janvier. J'ai que six mois à tenir ici et je dois absolument pas faire de vague. J'ai juste à rejoindre le groupe de Vivian. Après tout, Uesugi est un con. Et dans cet autre groupe il y a Xian. Vivian est super sympa, il n'y a pas de raison que ses amis ne le soient pas aussi. Akagi me l'a dit, dit et redit faut que j'apprenne à plier ou je vais finir par me rompre.

Malgré ce petit coaching interne, je me sens au bord de la nausée. L'idée de jouer le jeu de mon père, comme son petit jouet favori alors même qu'il est à l'autre bout de la terre me révulse.

Encore une fois, je me retrouve impuissant face à lui.

J'inspire profondément et hoche la tête, à bout de force.

― Ok.

— Parfait ! s'exclame Vivian, avec un soulagement non feint. La sonnerie l'empêche de rajouter quoi que ce soit.

C'est la fin de la pause. Je me sens vidé et démoralisé. Vivian m'adresse un petit sourire. Ça me redonne un peu d'énergie. Je lui tapote l'épaule et on sort tous les deux de la salle.

― On se met à côté en cours de maths ? Il demande, plein d'espoir en zieutant carrément mon entrejambe.

Pour lui, je suis déjà du tout cuit. La petite saloperie !

Je le détaille de la tête aux pieds, ostensiblement avant de hausser les épaules, l'air pas si intéressé que ça. Son genre de mec c'est hard to get, y'a pas photo. Ça tombe bien si c'est un joueur. Moi aussi.

― On verra.

Son regard s'allume comme une guirlande de Noël. Il laisse tomber son innocence factice pour une expression de carnivore. Ouaip, il a définitivement plus d'expérience que son apparence pourrait le laisser présager. Ça m'apprendra à juger les gens sur leur physique tiens.

― Ah c'est comme ça alors ?

— Ouaip, on dirait bien.

Il ne fait même plus semblant de paraître gêné. Son sourire est aussi rafraichissant qu'une mangue.

― On s'est bien trouvé alors.

Je l'aurais pas mieux dit moi-même.


~ · ~


La matinée passe très vite, faut dire que j'adore les maths donc deux heures d'affilée c'est le bonheur. Ouais, je suis cinglé comme ça moi.

Na, je dec' hein ? C'est juste que quand on fait des maths, on peut pas penser à autre chose, ça remplit l'esprit comme rien au monde.

Quand la cloche sonne tout le monde se rue littéralement vers la sortie et moi je reste un peu pour attendre Vivian qui discute avec le prof.

Délégué c'est chiant chiant chiant.

Je pensais que le système scolaire serait différent du Japon (pas que les six mois que j'ai passés dans une école normale soit une référence, mais bon…), mais il semblerait que les écoles privées fassent leurs propres sauces en matière de règlement intérieur et d'organisation.

Vivian fait partie de l'orchestre. Il est soliste de violon. Il est aussi délégué principal des premières S et le bras droit du chef de son groupe. Ça fait un paquet de trucs à gérer pour un mec à l'air aussi nonchalant, mais je me dis que s'il le fait, c'est qu'il doit assurer.

Je dois bien lui avoir tapé dans l'œil pour qu'il perde de si précieuses minutes de son temps avec un fouteur de merde fraichement débarqué dans mon genre.

Un mec s'approche de moi pendant que je zieute mon téléphone. Il est grand, genre vraiment grand (ça me saoule direct), brun, les yeux bleus foncés, l'air tranquille. Toute sa physionomie hurle : je cherche pas le conflit. Merci mémoire, je le remets direct. C'est un des sbires d'Uesugi. La grande perche qui retenait les chiens. Seulement il a l'air sympa et j'ai pas envie de faire des vagues pour rien donc je me contente de hocher la tête.

― Désolé pour tout à l'heure. Katsura s'emporte vite, mais on dirait que c'est quelque chose que vous avez en commun.

Il sourit d'une telle manière que je peux pas m'empêcher de sourire en réponse.

— C'est pas faux … Je réponds en serrant fermement la main qu'il me tend. Il a de la poigne et c'est bien, parce que j'aime pas les mous. Shuan et toi ?

— Thomas. Alors, ton choix est définitif, il fait en jetant un coup d'œil vers Vivian, ou tu me laisseras une chance de te convaincre ?

Droit au but, parce que la subtilité, c'est pour les tapettes. J'apprécie sa franchise cependant.

— Mec sérieux…

— Je sais, je sais. J'ai cru comprendre que de ton point de vue, tout ça, ça craint. Mais il y a des avantages à ce système, tu sais. En plus ce n'est pas comme si on avait le choix, alors autant laisser les choses se faire en douceur. Ce n'est que le lycée, pas la vie entière. Comme on dit : À Rome, il faut s'habiller comme les Romains.

Dit de cette manière, avec cette force tranquille et ce sourire bienveillant, ça a quasi autant d'impact que le plaidoyer de Vivian un peu plus tôt. Si seulement mon cerveau socialement atrophié voulait bien suivre le courant et se mettre à la page.

— T'as sûrement raison.

― Je suppose que tu es déjà booké pour le déjeuner.

― Vivian va me présenter ses potes ouais.

Et je vais enfin voir ma princesse.

― Permets-moi de te présenter les miens alors. Faire un choix est assez difficile si on ne connaît qu'un seul des parties en présence.

— Ce qui est difficile c'est de faire le choix de ses potes pour l'année en une journée.

― Pour les trois années, en fait. Heureusement que tu n'es pas arrivé ici en première. Il répond, bon enfant.

Thomas, ça doit être le genre de mec que rien ne peut fâcher tellement il est posé. Sa présence me détend un peu.

― Un basket ce soir ça te dit ? Tu aimes un sport en particulier ?

Le base-ball. Mais je le dirais pas. Avec mon épaule défoncée, c'est pas comme si je pouvais y jouer sérieusement de toute façon. Le basket, ça je peux gérer.

― J'ai fait un peu de tout. Et ouais pourquoi pas.

― Je t'attrape à la fin des cours alors.

― J'te préviens, si t'essaies de me faire un guet à pan, j'ai fait suffisamment d'arts martiaux pour casser quelques dents même si vous arrivez à me démonter à la fin.

Il éclate de rire.

― Ne t'inquiète pas, Saki nous massacrerait tous si on abîmait un potentiel joueur. Ton dossier l'a rendu dingue.

― Et comment l'a eu mon dossier Saki ?

― En tant que chefs, Katsura et La Vrillière ont accès au dossier des élèves, sauf ce qui concerne le privé. Misaki et moi on occupe la place de généraux. Schilton et ta sœur ont dû t'expliquer tout ça.

― Ouais. En gros la vie privée c'est pour les tapettes c'est ça ?

Il ricane de nouveau et je peux pas m'empêcher de sourire aussi. Perso je m'en branle que tout le monde sache dans quels lycées je suis allé ou les sports que j'ai pratiqués et même pourquoi je me suis fait viré (les deux fois). L'essentiel personne ne le sait à part moi. Et Akagi, parce qu'il sait tout.

— Tu connais ma sœur donc.

— On est tous les deux généraux donc on est souvent amené à se rencontrer oui.

— Et malgré ça tu me démarches ?

— Si tu es la moitié de ce qu'elle est, évidemment qu'on te veut avec nous. Il déclare super sérieusement.

Mon cœur se gonfle de fierté, parce que ouais, ma sœur est badass.

― Et donc Misaki, c'est ta copine ?

Thomas me regarde comme si je parlais en yaourt avant d'ouvrir la bouche puis de la refermer comme un poisson hors de l'eau.

― Quoi ? Non, non ! Misaki c'est un mec ! C'est le frère de K !

Eh ! Sérieux ?!

— Qu'est-ce qui te faisait penser que…

― C'est un prénom de fille dude !

Il ouvre des yeux ronds comme des billes avant de s'étrangler de rire.

― Sérieusement ? Purée quand je vais dire ça aux gars !

On continue à déconner gentiment pendant cinq minutes et ça me fait réfléchir.

À me voir moi, l'asocial de service m'entendre direct avec non pas une, mais deux personnes, après seulement quatre heures de cours, je me dis que Thomas à raison sur les avantages de ce système. Rien à voir avec mes deux rentrées précédentes.

Le moins qu'on puisse dire c'est que si ça se passe comme ça à chaque fois, le problème d'intégration ne se pose plus. La plupart des élèves doivent trouver ça plus rassurant qu'irritant. Ça doit être pour ça que le système continue de tourner. Finit l'angoisse de la rentrée. On t'offre une bande d'amis sur un plateau dès le premier jour !

J'apprends donc que ce Misaki, loin d'être une fille est genre un surhomme, athlète de génie et futur médaillé olympique.

Ce lycée reçoit beaucoup de subventions pour ses athlètes et distribue une tonne de bourses sportives. Il paraît qu'un tiers de ses anciens élèves ont construit la scène sportive mondiale depuis les deux dernières décennies. L'autre tiers c'est les cerveaux, scientifiques, chercheurs, artistes, musiciens, acteurs. Et enfin, le dernier, mais pas des moindres, les héritiers. Tous les plus grands de ce monde auraient passé au moins une année dans ce lycée. Pas étonnant que mon père m'est expédié là. Il y a probablement séjourné lui-même.

Dès que Thomas c'est finalement éloigné, Vivian me rejoint l'air mécontent.

― Qu'est-ce qu'il te voulait ?

— Faire la propagande de son groupe… C'est quasiment de la politique ici non ?

— C'est exactement ça ! En fait, c'est même d'ailleurs extrêmement intéressant, ça pourrait faire un cas d'étude sociologique parce que... Ah, tu t'en sortiras pas comme ça ! Il s'exclame en se rendant compte que je l'ai mené comme une barque.

Le rouge lui monte vite aux joues et ça lui va bien. Ses yeux bruns se font brûlants quand ils se posent sur moi et c'est loin de me déplaire. Ça je connais. Je sais ce qu'on attend de moi quand on me fait ces yeux-là.

Seulement j'aime bien Thomas aussi, même si je sais pas trop comment le gérer vu qu'il est évident qu'il veut pas coucher avec moi.

Pourquoi faudrait que je choisisse ?


~ · ~


On sort du bâtiment ouest et je le suis à travers la cour.

― Je me suis perdu par là ce matin. Je fais en désignant le grand bâtiment en pierre rouge à notre gauche.

― Ah, l'aile nord. Mon pauvre, ce n'était pas le meilleur endroit pour se perdre.

― Tu m'étonnes.

― En gros le lycée est divisé en trois parties, en dehors des gymnases évidemment. L'aile Ouest, on en vient, c'est là où on a cours. Au rez-de-chaussée tu as les salles de classe, au premier tous ce qui est art, musique, etc… au second, le CDI et la salle multimédia, la salle de repos. Et sur le toit, on a un jardin aménagé.

― Ah ouais quand même.

― La classe hein ? C'est le club de jardinage qui l'entretient. Il est superbe. C'est fermé pour le moment, mais je te montrerais la serre si tu veux.

― Et celui devant lequel on est passé, à part le bureau de la CPE et du proviseur ?

― Ah, l'aile nord. C'est la plus petite des trois. En bas, en plus de la CPE, tu as la salle des profs, notre salle de réunion et celles des autres. L'administration à l'étage et au dernier, comme tu le sais déjà, le bureau du proviseur et son staff.

Il fait une drôle de tête en prononçant ces derniers mots, si bien que je décide de ne pas lui parler de ma rencontrer avec ledit proviseur. De toute façon, c'est pas comme si y'avait quelque chose à dire.

― Et là on va ?

― L'aile Est. Tu as le self, les cuisines et l'étude en bas. Le premier c'est l'internat et au second c'est les logements du personnel. L'accès y est interdit évidemment. Pareil pour le toit et les escaliers de secours. De toute façon il faut que ta carte étudiant soit en mode interne pour accéder à l'internat.

― T'ain, elle sert vraiment à tout cette carte !

― Yup. Elle te donne accès au lycée bien sûr, à ton casier, à l'infirmerie, au réfectoire, au gymnase ou autres facilités selon ton groupe, tes options et les clubs auxquels tu appartiens et évidemment durant les heures autorisées. Il y a un GPS dedans alors si tu l'as perds on l'a retrouve facilement.

― Et on te retrouve facilement aussi, j'ajoute, plus sombrement.

Je gratte instinctivement ma cicatrice à l'épaule, là où mon paternel m'avait fait implanter une puce GPS, comme un chien. Cette puce que j'ai dû enlever avec les moyens du bord avant de m'enfuir six mois plus tôt. Pas que ce ça est empêcher Akagi de me retrouver au final…

― Ça va Shuan ? Murmure Vivian en me sortant de me penser. Je me rends compte que j'ai cessé de marcher. Il est plus proche de moi que ce que j'aimerais, mais il a eu l'intelligence de pas me toucher. Ses yeux bruns sont remplis d'un intérêt et d'une inquiétude non feinte.

Je me force à sourire. Le passé est derrière moi. Faut que je continue d'avancer, coute que coute.

― Euh, ouais donc, si j'ai bien compris, si je m'inscris à un club, je dois upgrader ma carte ?

Il fronce les sourcils un instant avant de sourire, acceptant mon changement de sujet totalement pas subtil avec une surprenante délicatesse. Du coup, je peux pas m'empêcher de l'apprécier encore un peu plus.

― C'est ça. Tes options sont déjà enregistrées normalement. Et si tu t'inscris à un club qui nécessite des accès spéciaux, tu en parleras au représentant de ton groupe le plus proche et il t'aidera pour les démarches nécessaires.

T'ain, un GPS aussi mignon, j'en voudrais bien un pour noël. L'uniforme de l'école est pas des plus sexy, mais même le motif écossai du pantalon parvient pas à cacher que son succulent petit cul.

On entre dans le self blindé a craqué, bizarrement (ou pas) y'a deux files, deux comptoirs de services et les tables sont soigneusement séparés elles aussi. Vivian passe sa carte pour nous deux.

Il a raison, même les adultes cautionnent ce truc de groupe. Tout le monde le laisse doubler, surement parce qu'il est bras droit ou je sais pas quoi. Encore un point pour lui. J'aime les gens utiles.

En quelques minutes on a nos plateaux remplis de trucs délicieux en main. J'aperçois Thomas à une table de quatre personnes à l'opposé de celle ou me conduit Vivian. Il m'adresse un petit sourire discret avant de reprendre sa conversation avec la montagne assis à côté de lui. Sûrement le Misaki dont il m'a parlé ce matin. Définitivement pas une fille, ça c'est sûr.

― Shuan ?

― Désolé, je zonais.

Vivian sourit et me présente à une des plus belles personnes que j'ai rencontrées de ma vie. Le mec c'est le genre de beauté que tu vois que dans les magazines, limite s'il a pas été retouché sur Photoshop. C'est pas le joli visage de Vivian, ou la beauté masculine et charismatique du proviseur, c'est de la pure et simple perfection qui transcende les genres. Un type de beauté qui ne pousse que sous serre, mais indéniablement parfait.

Ses cheveux blonds vénitiens tombent gracieusement sur son épaule et quelques mèches viennent encadrer un visage parfait à la peau de pêche. Il a les yeux verts clairs et des cils aussi longs et épais que des faux.

Franchement, je reste un moment ouah parce que, ouah quoi.

Il sourit, dévoilant ses dents parfaitement blanches et régulières, d'un sourire si factice que ça gâche un peu le tout, mais soit.

Et puis il ouvre la bouche pour parler et là, c'est le coup de foudre… à l'envers.

Il me vomit sa biographie complète en un monologue qui semble sans fin.

Et il est riche, beau, intelligent, la perfection venue illuminer ce monde. Il est le big boss ici, en plus c'est son grand-père qui a fondé ce lycée, De la Vrillière tu connais pas ?

C'est tellement brusque que je peux même pas penser à le tarter.

Et soudain, mon regard zoome direct par-dessus son épaule et juste comme ça, plus rien n'existe.

Je ne vois qu'elle.

Elle était assise juste en face du Nathaniel.

Elle n'a pas changé : si parfaite que mon cœur s'arrête de battre rien qu'à la regarder. Elle lève les yeux. Elle me voit. Son masque de glace fond comme neige au soleil.

— Shuan !

— Eh babe, je fais en posant mon plateau, parce que je veux avoir les mains libres quand…

Elle me tombe littéralement dans les bras. J'enfouis mon visage dans ses cheveux (court, pour la première fois), la respirant à plein nez. Elle a grandi, mais mon corps reconnait instinctivement la forme et le poids du sien. J'ai envie de pleurer. Je le fais pas. Elle non plus. On a plus de self-control que ça.

Soudain, y'a un con qui vient gâcher ce moment que j'ai fantasmé pendant trois putain d'année en se raclant bruyamment la gorge à côté de nous :

De la Vrillière, la petite punaise.

Il hausse un sourcil parfait et sourit d'une manière paternaliste et hautaine qui me fait grincer des dents et serrer les poings tellement on dirait mon père.

― Xian chérie, je t'en prie, contrôle-toi, nous sommes en public.

Je crois je vais le tuer.

Non sérieusement. Il l'a appelée ma chérie là, j'ai bien entendu ?

Y'a que la présence de Xian tout près de moi qui m'empêche de faire un nouveau trou noir. Elle s'écarte de moi, son expression par défaut de nouveau soigneusement placardé au visage. Malgré tout, ses doigts frôlent les miens, maintenant le contact. Ça m'empêche littéralement de tourner psycho.

D'un regard, De la Vrillière dégage la fille qui était à la droite de Xian. Elle récupère fissa une chaise libre à la table d'à côté et me fait signe de m'assoir là. J'ouvre la bouche, Xian me pince discrètement, je la referme et m'exécute comme un automate.

J'ai la tête qui tourne.

J'arrive pas à avaler quoi que ce soit de tout le repas. Seule la main de Xian qui serre la mienne sous la table me maintient à la surface.

C'est une table de quatre normalement. La punaise, Vivian, Xian et l'autre fille, grande, blonde et superbe. Comme du côté d'Uesugi.

Autour de nous, les autres tables sont presque silencieuses et je peux voir leurs occupants tendre l'oreille pour tenter d'attraper ne serait-ce qu'un ou deux mots du petit roi.

Et comme le roi, la punaise monopolise effectivement toute la conversation. Tout à coup, ça me frappe comme un poing dans la gueule. De la Vrillière, c'est le nom d'épouse d'un des partenaires commerciaux européens de mon père. Les pharmaceutiques U-clean, leader sur le marché mondial. Pas étonnant qu'ils soient tous pendus aux lèvres de la punaise, le seul et unique héritier.

Malgré les uniformes, je peux désormais remarquer les petits détails anodins, genre une montre Ashelton ou une broche Balsam. Que des marques branchées et friquées. Je repense à Katsura et à son groupe. Des uniformes propres, mais usés, pas d'accessoire ou alors des trucs cheap.

Voilà donc ça mon choix, le groupe des fils et filles à papa (auxquels j'appartiens déjà à moitié vu mes origines et le fait que Xian y soit) ou l'autre, visiblement les boursiers, vers lequel je tendrais plus naturellement vu mon tempérament sportif, anti fric et privilège (parce que quand on a vécu six mois dans la rue, on se rend compte qu'il y a que deux choses vraiment importantes dans la vie, avoir chaud et à manger, ouaip).

Xian me jette des coups d'œil inquiet, genre elle lit mes pensées (c'est possible), mais même sa petite main qui serre la mienne ne me procure plus le réconfort escompté.

Je pense à notre père, à son sourire quand il m'a annoncé où il m'envoyait. J'aurais dû me douter qu'encore une fois il allait me baiser.


~ · ~


J'accueille la sonnerie avec soulagement. J'ai un gout de métal dans la bouche, le ventre désespérément vide et absolument pas eut l'occaz de parler à Xian en tête à tête. On échange vite fait nos numéros de portable respectif et elle me quitte pour rejoindre ses copines. C'est pas le genre à sécher les cours, même pour moi.

De la Vrilière m'adresse un grand sourire factice, me balance vite fait combien il est content d'accueillir le fils de mon père et le frère de Xian dans son groupe, car il est clair que pour lui, je me résume à une chaine d'ADN et se tire avec le reste de sa cour. Il est aussi en L, comme c'est étonnant…

Moi je l'écoute à moitié, mon regard a pas quitté l'endroit où Xian a disparu de mon champ de vision.

C'est la main de Vivian sur mon poignet qui me ramène ici et maintenant. Je me retiens limite de le dégager sans ménagement. Je supporte pas qu'on me touche comme ça. Il me lance un regard de Bambi, je soupire et laisse couler, parce qu'il est vraiment trop mignon.

Je le suis hors du réfectoire.

Dehors on se les pèle grave. Je referme mon parka et enroule mon écharpe sur ma face. L'air frais lui fait des joues roses (sexy) et un nez tout rouge (mignon). Il me sourit, j'arrive pas à m'empêcher de sourire en retour.

— On a étude.

— Cool.

— Tu as envie d'y aller ?

— Non.

— Ca tombe bien, moi non plus. Je te montre la serre ?

Là il parle ma langue, la langue du sécheur.

— Et comment ! Je balance, avec la patate tout à coup, parce que me balader dans un jardin avec un beau mec qui a les crocs pour moi VS m'enterrer deux heures en études, hum hum quoi !

On retourne dans le bâtiment ouest. Comme ce lycée ne semble pas avoir de fin, y'a encore pas mal d'élèves dans les couloirs alors on passe relativement inaperçu. Relativement parce que Vivian est une star. Y'a ceux de son groupe qui le salut, lui sourient et s'inclinent même et y'a ceux de l'autre groupe qui lui jettent des coups d'œil hargneux ou l'ignorent ostentatoirement.

Bref, discret avec lui, ce sera difficile. Peut-être je vais devoir abandonner l'idée d'aller visiter dans son froc. Trop de risque d'être découvert. Vivian est visiblement out et fier de l'être, moi non. C'est là tout le problème.

Les jardins sont au troisième étage, sur le toit. La partie extérieure est fermée au public cette semaine. Y'a le club de jardinage qui y travaille pour un projet où je sais pas quoi. Là encore, c'est Vivian qui bip sa carte pour qu'on puisse entrer.

Il fait délicieusement bon dans la serre. Les lumières artificielles sont douces et agréables, et une odeur délicieuse de terreau et de fleurs embaume l'air. J'ouvre mon blouson.

C'est plutôt désert. On croise un ou deux couples en train de se bécoter et c'est à peu près tout. Je regarde Vivian un poil de travers.

— T'as de l'espoir toi.

Il a la bonne grâce de rougir, vu comment je l'ai mis à jour direct.

— Qui ne tente rien n'a rien.

Je lui adresse un regard bien pointu. Il hausse les épaules, bon enfant et change de sujet.

— Qu'est-ce que tu as pensé de Nathaniel ?

— Il est magnifique.

Le sourire de Vivian caille comme du lait sous le soleil de midi. Je me contente de sourire vicieusement. Ça lui apprendra à ce petit con. S'il veut jouer avec moi, va falloir qu'il mette la barre sacrément plus haut qu'un petit coup de queue au détour d'un jardin. Après tout quand j'étais à la rue, c'était mon gagne-pain.

— Tu ne peux pas le voir en peinture.

— Tes dons d'observations frisent le surnaturel.

Il soupire.

— C'est un genre qu'il se donne, tu sais. En vrai… Enfin je ne vais pas te faire de speech… C'est juste… ah ! Je ne sais pas quoi dire en fait.

— Tu penses que parce que Xian est ma sœur jumelle je suis du tout cuit ? Que je vais intégrer votre groupe et faire des courbettes au roi Nathaniel ? Laisse-moi te dire une chose, Xian est moi on a en commun des parents et un visage et c'est à peu près tout. Je ne suis pas elle.

— Je sais ça ! Il s'exclame, visiblement offusqué. Et d'ailleurs, permets-moi de te dire que si d'autres personnes peuvent te confondre avec elle, ce n'est absolument pas mon cas ! Physiquement, vous n'avez rien à voir non plus d'ailleurs ! Tu es beaucoup plus carré, tes épaules sont larges et on voit bien que tu as pratiqué du sport de haut niveau à ta musculature. Tes sourcils sont bien plus noir et épais et tu as un grain de beauté près de l'oreille et... oh merde…

Il prend une belle couleur cerise et baisse la tête en prenant compte de l'ampleur de ce que vient de révéler sa diarrhée verbale.

Moi j'ai l'impression de m'être pris un bus en pleine poire.

— Euh...

— Est-ce tu peux oublier tout ce que je viens de dire, pitié...

— Si tu veux, mais, avant d'oublier, je peux te dire un truc ?

— Un truc genre « disparait de ma vue sale tapette ou je te refais la face ? » Parce que si c'est ça, Xian est déjà passée par là, avec plus de diplomatie bien sûr, mais j'ai compris le message, clair et net.

— Ouais, c'est bien son genre. Je fais en rigolant. Nan, je voulais juste te dire merci.

— Eh ?!

— C'est pas souvent que quelqu'un me surprend, tu sais. Je réponds en haussant les épaules.

— Ah. Tu n'es pas…

— Homophobe ? Na, je laisse ça à ma poupée. Mais t'as déjà dû le remarquer non ?

— Difficile à dire, tu souffles le chaud sur le froid Shuan.

— Je te l'ai dit. Si tu veux un casse-dalle facile, va renifler ailleurs. J'ai rien contre du rapide, mais je déteste qu'on me prenne pour un con.

Il se retourne brusquement et me fixe droit dans les yeux, l'air infiniment sérieux.

— Ce n'est pas un non définitif ça !

— C'est pas un non tout court. Je réponds en haussant les épaules.

Parce que ouais, Vivian est super mignon, sexy et drôle et le courant passe vraiment bien entre nous. Avec lui, c'est pas comme avec Thomas. C'est clair que je sais ce qu'il veut et ça tombe bien, parce que ce qu'il veut, je le veux aussi et je suis bon à ça. Seulement faut qu'on mette les choses au point d'abord.

— T'es hors du placard d'après ce que j'ai pu voir.

— Je n'ai pas honte de qui je suis, il répond en fronçant légèrement les sourcils.

— Moi non plus. Mais ma famille c'est autre chose.

— Jusqu'à quel point ?

— Au point où il en va de ma vie. Je réponds du tac au tac, mortellement sérieux, parce que c'est vrai. Et ça, faut qu'il le comprenne s'il veut qu'on aille plus loin.

Bizarrement, ça semble pas le choquer plus que ça. Il acquiesce gravement et détourne le regard. Ses doigts jouent un peu avec les feuilles d'un petit arbuste et finalement, après un moment presque interminable il murmure :

— Je comprends.

— Vraiment ? J'insiste, parce que je peux pas me permettre autre chose que du 100% là.

— Oui, vraiment. Il réplique en me regardant de nouveau droit dans les yeux.

Je soutiens son regard qui ne vacille pas et acquiesce.

— Tant qu'on est d'accord là-dessus, ça me dérange pas de voir ou ça peut nous mener.

— Tu choisis notre groupe alors ?

— J'ai un match de basket avec Thomas ce soir, mais ça va dans cette direction on dirait.

— Quelque chose me dit que ça ne va pas se dérouler aussi simplement que ça, il murmure en secouant la tête, l'air perdu dans ses pensées.

— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

— Toi… Il fait en rigolant un peu. Et mon intuition.

— Ton intuition ?

— Tu crois aux rêves prémonitoires ?

Il a l'air si sérieux que je décide de pas prendre la question à la rigolade comme je le voulais au début. Je réfléchis donc sincèrement à la chose avant de répondre.

— Personnellement, j'en ai jamais eu. Mais je suis pas fermé à ce genre de possibilité.

Xian a souvent des intuitions bizarres qui se révèlent exactes sans qu'on sache trop comment. Elle tient ça de notre père (moi j'en ai pas hérité, parce que la génétique m'a baisé). Alors je peux pas lui dire carrément que : non je crois pas en ce genre de truc.

Il paraît soulagé.

― Quoi ?

― Rien, c'est juste… Tu es encore mieux que ce que j'avais imaginé, il répond avec un petit sourire mystérieux, mais adorable.

Je laisse couler. Je suis trop curieux de nature alors je sais que si je commence à creuser, je ne serais peut-être pas capable de m'arrêter. Et je connais un paquet de trucs qui aurait mieux fait de rester enterré.


~ · ~


Le reste de l'après-midi passe assez vite. Vivian et moi on continue notre petit flirtinage discret sous couvert de me faire visiter le bahut. On enchaine sur deux heures de TP chimie et à la fin du cours, Thomas et son binôme, qui doit être de son groupe, viennent me chercher. Lui et Vivian se toisent comme deux chats sauvages sur le même territoire, mais sans plus.

On traverse la cour et on passe derrière l'aile Nord pour arriver devant le complexe sportif. Y'a qu'un truc à dire, c'est juste immense. Y'a pas moins de trois gymnases et une immense piste d'athlétisme juste devant. Thomas sourit en voyant ma tronche ébahie.

— Impressionnant hein ?

— Plutôt ouais. On va dans lequel ?

— Le premier. Il y a les terrains de basket et de volley qui servent plus pour les clubs et le gymnase général avec les gradins intérieurs pour les exhibitions. C'est le seul ou on peut entrer avec une carte étudiante classique.

— Et les deux autres ?

— Celui du milieu c'est le gymnase semi-ouvert. Tu as les courts de tennis, le terrain de baseball et ceux de foot. Et à côté c'est les piscines, le sauna, massage et compagnie. Tout au fond tu as l'infirmerie.

— Ah ouais carrément.

— Yup ! T'as pas vécu tant que tu n'as pas connu le bain de glace de l'enfer suivi d'un bon petit massage de Svenn, notre kiné démoniaque ! s'exclame Alexandre, son binôme, pas grand (plus que moi, mais je suis pas une référence) et basané, remonté comme un lapin Duracell sous amphétamines.

On éclate tous les trois de rire.

J'imagine bien le genre.

On se change dans les vestiaires de leur groupe. Les habits de sport, comme l'uniforme est fourni par le lycée. Pour l'hiver, c'est un pantalon de jogging bordeaux, une veste assortie et un tee jaune ocre. Je chausse mes Solace. La marque de basket qui a défoncé la gueule de toutes les autres vingt ans plus tôt et que genre tout le monde a (ou rêve d'avoir parce qu'elle coûte un bras plus les poils qui vont avec) et que les plus grands sportifs du monde utilisent. Alex flashe direct sur les miennes.

— Ouah ! Tu les as eus où ?! J'en ai jamais vu des comme ça ! Même pas dans leurs magasins spécialisés à Paris ! Même sur leur site internet !

— Ne fait pas attention à lui, c'est un malade qui n'a rien de mieux à faire avec son argent que de collectionner des chaussures de sport. Se moque Thomas en mettant mes affaires dans son casier.

Je hausse les épaules.

— On les trouve pas sur le marché, ma copine les a fait faire exprès pour moi. Cadeau d'anniversaire.

Alex ouvre des yeux ronds genre la chaaaaaance et Thomas se contente d'un petit sourire style je sais tout.

Copine ?

— Fiancée, j'avoue de mauvaise grâce.

— T'as une fiancée !? À ton âge !? s'exclame l'autre pile électrique en faisant des bonds de deux mètres. Ah, mais ouais, t'es de la haute aussi…Ah… merde c'est pas…

Je l'arrête direct avec un sourire et une tape sur l'épaule.

— T'inquiète. Ouais mon père est pété de tune. Mais c'est pas son fric qui va me permettre de te latter au basket alors relax.

Alex m'adresse un sourire mille watts, et au regard que m'adresse Thomas, j'ai gagné son approbation. J'sais pas pourquoi, mais je me sens tout bizarre. C'est ça que ça fait d'avoir des vrais potes ? Pas juste des gens qui sont encore gentils avec toi après que tu les aies fait jouir. Pour le coup je me sens un peu out là.

On rejoint Uesugi, son frère et un groupe de mec. Une dizaine de filles sont assises sur les gradins et papotent gentiment pendant que les garçons s'échauffent.

Alex, qui est visiblement la mascotte du groupe me présente à grand renfort de blabla et de grands gestes.

Misaki, que je surnomme immédiatement la Montagne me serre la main avec un sourire qui lui remonte d'une oreille à l'autre. Jap' comme son frère, les cheveux mi-longs bruns et une musculature d'athlète professionnel. Il manque de me broyer la main. Je cligne même pas de l'œil. Son sourire prend encore un centimètre. Le frère, c'est dans la poche.

Pendant ce temps, Thomas discute en messe basse avec Uesugi. Probablement pour le convaincre que je suis pas un si gros con que ça.

Mah, on verra bien.

Tous les mecs sont très compétitifs et sérieux, mais détendus en même temps. L'ambiance est super et le match se révèle particulièrement intéressant. Je suis pas un basketteur pro et y'a que mon passé de gros sportif qui me permet de tenir le rythme et de pas être un boulet pour mes équipiers. Ça m'inquiète pas plus que ça. C'est évident que c'est du match amical et qu'aucun d'entre eux ne s'attend à ce que je joue comme un dieu. Le basket c'est un jeu injuste. Si t'es pas grand, c'est mort, t'ira jamais bien loin aussi bon que tu sois.

Misaki est un dieu d'ailleurs. Sérieux, ce mec, je le vénère. Il est puissant, rapide, toujours bien placé. Sa vision du jeu est sans faille, quasi omnisciente.

Je suis totalement waouh face à lui.

On termine sur un match plus sérieux qui me laisse sur les rotules. Misaki m'a pas lâché des yeux. Uesugi non plus. Je suis mis en examen, mais pas pour les mêmes raisons. Misaki teste mes capacités sportives. Vu comment il me fait courir et sauter, je peux voir les options athlétismes clignoter dans sa tête comme un jackpot gagnant. Uesugi, c'est autre chose.

Quoi qu'il en soit, je passe un super moment, je ventile pas mal de ma frustration et la soirée se finit tranquille.

On déconne dans les vestiaires, douche et bazar, et finalement, les mecs me laissent seul avec Thomas, Misaki et Uesugi.

— Les gars…

Thomas m'arrête d'un signe et soupire en se passant une main dans les cheveux. C'est le diplomate du groupe parce qu'Uesugi et Misaki semblent s'être mis d'accord pour le laisser parler.

— Shuan, honnêtement, avant que tu ne sois transféré, on avait vu ton dossier et sur papier, ça ne faisait aucun doute que tu choisirais le groupe de La Vrillière.

Mais tu es arrivé et franchement, tu n'as pas du tout le profil de ces types.

Je hausse un sourcil genre, c'est-à-dire ? Et ça fait rire Misaki et sourire Thomas. Uesugi reste indéchiffrable, sûrement qu'il se rappelle encore de mon poing dans sa gueule.

— On l'a bien vu ce midi pendant le repas, tu te faisais grave chier. Heureusement qu'il y avait ta sœur ou t'aurait encore tout cassé, ricane Misaki. Dans le groupe de la Vrillière t'a aucun sportif, que des feignasses et des tapettes. Viens chez nous, tu le regretteras pas ! Si c'est pour elle que tu restes, franchement, tu pourras la voir à l'extérieur !

— Fais gaffe à ce que tu dis Saki, gronde Uesugi qui semble être sortie de son mutisme pour le meilleur ou pour le pire.

— Allez K arrête. On est entre nous là, ces trucs de groupe c'est…

Le mec le fait taire d'un regard genre le blizzard même pas peur comparé à moi et Misaki se contente de rouler des yeux.

— Ce que tu fais à l'extérieur regarde personne alors on s'en mêlera pas, tant que tu n'espionnes pas pour le compte de La Vrillière.

— Euh K, il est pas chez nous encore, murmure Thomas en lui donnant un coup de coude avant de m'adresser un regard d'excuse.

— Et il risque pas de venir si tu continues comme ça, grogne la Montagne.

Je hausse les épaules. J'y avais pas pensé comme ça, mais il a pas tort. Ce serait bien le genre d'idée que pourrait avoir Xian.

— Euh…

— Si c'est pour Schilton franchement mec laisse tomber quoi, reprend Misaki limite écœuré. S'il est sympa avec toi c'est pour te foutre dans son pieu, ce p'tit pédé. Il fait le même coup à chaque fois. Il arrive même à tourner la tête à des mecs bien quoi ! Une vraie sorcière !

Traduction, il arrive même à se taper des hommes, des vrais, des sportifs bien poilus, pas des tapettes comme lui ! Le sale enculé de pédé. T'ain, j'ai l'impression d'entendre Xian quoi. Du coup mes doigts me démangent de le cogner, mais là, je suis trop bien rôdé, question de survie. Mon corps réagit avant tout le reste, comme une machine bien huilée. J'ouvre grand les yeux et lui sort ma plus belle face écœurée/horrifiée avant de m'exclamer :

— EH !?

Thomas et Misaki font une gueule style on compatit mon pote et Uesugi hausse les épaules avec un p'tit sourire en coin genre, boulayyy.

Ça me fait chier, chier grave. Je me sens mal pour Vivian. Même si comme je m'en doutais c'est un joueur, et un doué visiblement.

Je cautionne pas l'hypocrisie ou le mensonge en général, trop spontané et con pour ça comme dirait Xian, mais cacher ma bisexualité ? C'est une question de survie, et ça je maîtrise à 100%.

— Tu vois ! Tu seras mille fois mieux avec nous ! En mai, on rencontre le lycée Jean-François Jehan pour…

— Saki ! S'exclament de concert Uesugi et Thomas en le coupant net dans son élan.

Il paraît tout penaud et éclate d'un grand rire, un peu gêné. Même si c'est un putain d'homophobe, sa bonne humeur est contagieuse et je me sens sourire sans le vouloir. La vérité c'est que j'en ai aimé des pires que lui, genre Akagi et Xian pour ne citer qu'eux.

Ça m'énerve. Je les aime bien purée ! J'arrive presque pas à y croire. J'ai passé une super soirée, j'étais à l'aise, comme si j'avais passé toute mon enfance avec eux. Rien à voir avec ce midi.

Pour la première fois, j'ai pu faire des choses qu'on m'a interdites toute ma putain de vie ! M'amuser, déconner avec des gens avec qui j'ai des choses en commun, je me suis même fait des potes merde… Et j'ai eu besoin de sucer personne pour ça…

Et il faudrait que je renonce à tout ça ? Pour Xian, pour Vivian ? Ils en vaudraient la peine.

Mais choisir ? C'est juste impossible. Les deux ne remplissent juste pas la même place, les mêmes besoins.

Mon déchirement doit se lire sur ma face parce que Misaki pousse un profond soupire et Thomas me tape amicalement dans le dos avec un sourire bienveillant qui semble être son expression par défaut, genre Bouddha humain quoi.

— On comprend, ne t'inquiète pas. C'est ta jumelle après tout. Mais réfléchis au temps réel que vous passerez ensemble au lycée. Vous n'êtes pas dans la même classe, ni même dans la même filière.

— C'est bon, c'est bon. Je fais en me passant la main dans les cheveux, épuisés. J'ai jusqu'à quand pour me décider ?

— Demain, à midi au plus tard, il faut que tu viennes signer ton formulaire. Tu peux t'adresser à Thomas ou Schilton selon ton choix.

Ça sonne comme une finalité, j'acquiesce. Je me suis rarement autant senti au pied du mur. Quand j'étais à Kyoto, c'était plus simple. J'avais aucun choix. Nada. Même pendant ma fugue, j'étais toujours en prison, traqué par Akagi… Alors avoir juste ce soupçon de liberté, rien que l'idée d'avoir le choix… Je suis totalement perdu.


~ · ~


Les gars me conduisent jusqu'à l'entrée nord. On discute encore un peu, mais le cœur y est plus.

Uesugi s'arrête brusquement et grogne, visiblement deg'.

— J'ai oublié ma clé USB dans mon casier. Faut que j'y retourne.

— T'es chié K ! C'est tous les soirs en ce moment ! On va encore rater le bus !

— Partez sans moi, il fait en haussant les épaules avant de partir au pas de course. On se retrouve au centre !

J'accompagne Thomas et Misaki à leur ligne de bus. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce lycée est super bien desservi.

— C'est quoi le centre ?

— Le BMC.

— Bright mind center : Centre pour esprit brillant, ricane Misaki en sortant sa carte de bus de sa sacoche. Avec un nom pareil, on se demande pourquoi j'y suis eh ?

— Être un dieu du sport, ça veut pas dire qu'on est con, je fais en haussant les épaules.

Du coup Misaki arrête de rire et me regarde, l'air un peu troublé. Je me rends soudain compte que ses grands rires et ses sourires débiles c'est juste de la façade et que ce qu'il y a en dessous, j'en ai fichtrement aucune idée. Ce lycée, c'est un vrai bal costumé. Personne n'est ce qu'il semble être. Comme une réplique miniature du monde ou j'ai grandi.

Visiblement, je suis pas le seul à avoir senti le lait cailler parce que Thomas se dépêche de changer de sujet :

— En fait, c'est un foyer un peu rattaché à ce lycée. On y envoie des orphelins du monde entier, ou des enfants défavorisés. Quand tu y es admis, tous tes frais sont payés et tu accèdes aux meilleures études. La seule condition c'est d'être la crème de la crème dans un ou plusieurs domaines. Les arts, la musique, mais plus généralement le sport ou les matières scientifiques.

— Laissez-moi devinez, quasiment tout votre groupe vient de là, eh ?

Thomas hausse les épaules avec un petit sourire, genre que peut-on y faire ?

— C'était une toute petite structure au départ. Pas plus d'une trentaine d'enfants. Mais au fur et à mesure, ça a pris de l'ampleur. Ceux qui en sont sortis sont presque tous devenus des stars du sport, comme Becket Simmons, ou Abdel Kadar pour ne citer qu'eux.

— T'es sérieux !? Abdel Kadar !

— T'es fan de foot mec ?! S'exclame Misaki qui a fini par se remettre.

— Pas spécialement de foot, mais d'Abdel Kadar, un peu que je suis fan ! Ce mec est un dieu ! Quand il faisait encore du base-ball, ce home-run du…

― 10 mars 2021 ! Le meilleur match du siècle ! finit la montagne en un souffle.

Ses yeux s'allument comme un feu de forêt et je suis pas loin d'en être au même point. C'est la première fois que je peux parler de… Je sais pas, n'importe quoi qui m'intéresse à quelqu'un. Et là c'est pas genre du grosso modo que tout le monde sait. Misaki connait la biographie totale de Kadar avant qu'il ne devienne la super star mondiale du foot qu'il est aujourd'hui. On serait bien parti pour toute la nuit, mais heureusement, Thomas est là pour tirer un bon coup sur les rênes.

— Le bus ne va pas tarder les enfants.

— Ah merde !

— Donc… Je résume sans aucune ironie parce que je veux surtout pas les vexer : grâce aux généreuses donations des anciens pensionnaires qui sont tous riches et célèbres, votre centre s'est agrandi et pond de plus en plus de futur riche céleb' près à donner.

Misaki éclate de rire et m'envoie presque par terre d'une grande tape dans le dos. Putain, les mains de ce mec doivent bien faire la taille de ma tête !

— C'est exactement ça ! Le vieux est un malin, ça c'est sûr !

— Ne parle pas comme ça de monsieur Abrial, murmure Thomas en fronçant pour la première fois les sourcils depuis que je le connais.

La montagne se fait tout petit genre meeeerde. Je change de sujet direct parce que je compatis grave. Moi aussi je suis un habitué des pieds dans le plat.

— Attendez, si c'est un orphelinat pour surdoué alors…

Eh, quand on parle de mettre les pieds dans le plat. Go moi !

— Ouais, on a pas de famille. Tu peux le dire t'sais, c'est pas une insulte !

— J'sais, mais déjà que je passe pour un gros brutal…

— T'inquiète, K en vrai, il adore les p'tits nerveux comme toi. Il doit être un peu maso !

— Parce que toi non ? Monsieur « il faut qu'il soit dans notre groupe Kaaaaaaaaa » ! réplique Thomas de nouveau tout sourire (même si là ça fait un peu peur).

Tous les mecs rigolent. Misaki vire tomate. Heureusement l'arrivée de leur bus le sauve de la honte totale.

On se dit bye bye et je reste un moment à méditer sur ce que je viens d'apprendre. Je me demande combien d'autres de mes joueurs préférés sont issus de ce centre et pourquoi Akagi ne m'en a jamais parlé. Parce qu'il est clair que si ce centre existe depuis vingt ans, même si le grand public n'en a pas connaissance, c'est obliger qu'Akagi et mon père soient au courant. Tout comme ce lycée d'ailleurs…

Faudra que j'en parle à Xian.

Mon bus arrive dans une minute à l'arrêt d'en face. Je vais pour traverser le trottoir quand je me rappelle que j'ai laissé mon livre de bio dans le casier.

Je suis crevé et je pourrais envoyer au diable la biologie, mais je suis quasi sûr que Xian va me harceler avec mes cours à peine je serais rentré. Si je dois lui annoncer que je choisis l'autre groupe, va p't'être falloir lui beurrer sa tartine.

Pas le choix, je pousse un soupir et me dirige en traînant du pied vers ce putain de lycée. Je bipe ma carte étudiant au point de contrôle et les gars de la sécurité me laissent passer. Il est genre vingt heures, mais visiblement, ça rentre et sort beaucoup à cette heure à cause des clubs.

Malgré la nuit tombée, j'arrive à retrouver sans trop de mal le bâtiment ouest (c'est quand même super bien éclairé). Y'a quasiment plus personne. Je croise quelques élèves de l'internat, mais personne n'ose m'aborder. Tant mieux, j'ai eu ma dose des Nathaniel et compagnie là. Surtout que le prochain qui m'appelle Xian, je lui fais un nouveau trou du cul avec mon compas.

Miracle, j'arrive à retrouver mon casier. Comme je m'y attendais, c'est totalement désert. Y'a même une section où les lumières sont déjà éteintes. Pourtant, en tendant l'oreille, j'entends des bruits super louches qui proviennent d'une salle pas loin dont la lumière est éteinte pourtant. Je m'approche presque sans y penser. Je reconnais direct ce genre de bruit… Pour les avoir produits moi-même.

Franchement, là maintenant, je devrais récupérer mon putain de livre de bio et me casser vite fait. Mais comme je suis un taré, je m'approche encore un peu.

Je capte un truc qui ressemble énormément à un grognement néandertalien, et là j'en suis certain, c'est Uesugi. Par contre faut que je précise que sa copine, une superbe poupée Barbie vivante dont je me rappelle pas le nom c'est barré en même temps que les autres.

Ok, maintenant, je suis obligé d'y aller. C'est juste physique. Faut que je sache. Mon instinct de survie tente vaillamment une résistance, mais curiosité tu auras m'a peau l'emporte et je m'approche doucement. J'entrouvre la porte sans un bruit, parce que dix-sept ans à vivre sous la tutelle d'Akagi vous apprennent ce genre de compétence.

Oh putain.

Franchement, là, je trouve pas les mots. C'est d'ailleurs un miracle si je claque pas d'une crise cardiaque.

À la lueur des éclairages extérieurs qui inondent la pièce d'une lumière blafarde, je peux parfaitement distinguer Nathaniel De La Vrillière, célèbre chef de bande notoire, allongé sur le bureau du prof, les jambes nettement croisées autour de la taille d'un tout aussi célèbre Katsura Uesugi. Tous deux sont en train de redéfinir le terme de sexe clandestin de la façon la plus humide, silencieuse (pour du sexe hein ?) et urgente que j'ai jamais vu. Et j'ai vu (et fait) pas mal, vous pouvez me croire.

Là comme ça, mon instinct de survie se rebiffe et sonne l'alarme. Je comprends que j'aurais jamais dû entrer. Que j'aurais jamais dû voir ce que je viens de voir. Que le dicton à la con sur la curiosité et les chats ne s'applique finalement pas qu'aux chats et que si je me barre pas très vite, ils vont me voir.

Et c'est deux cinglés hein ? Chacun à leurs manières, mais à fond dans leur trip de bande. Dieu sait ce que les cinglés sont capables de faire pour préserver leurs squelettes de placard.

Je respire, je recule, doucement… Manque de pot, je suis tellement choqué que je trébuche sur mon sac que je me rappelais même pas avoir lâché et paf, par terre. Putain…

Uesugi et De la Vrillière se redressent brutalement et me fixent un instant les yeux agrandis de choc (ou d'horreur ?). C'est comme un gag. On est tous tellement in the wind qu'on dirait que quelqu'un à mit sur pause.

Heureusement, instinct de survie qui a repris du poil de la bête donne un bon coup dans la carriole. J'attends même pas qu'ils se rendent compte de ce qui vient de ce passé et je me casse en courant.

Je cours sans m'arrêter, sans penser à respirer. Les mecs de la sécu me demandent ce qui va pas tellement je dois avoir une gueule qui fait peur. Je baratine je sais pas quelle connerie et je cours.

J'attends pas le bus, rien.

Je cours jusqu'au premier endroit éclairé que je vois et j'appelle un taxi.

Rien à branler. De la tune, j'en ai de toute façon. Dix minutes plus tard, je tombe sur le perron de chez Xian comme une loque et limite je bave comme un chien. Seulement là, je m'autorise à respirer. Mon cœur se fait une petite rave party à lui tout seul et j'ai l'impression de mourir.

J'ai pas encore les clés de la maison et ça changerait rien si je les avais parce que là maintenant, l'est pas question que je bouge ne serait-ce que mon petit orteil.

La petite scène porno clandestine à laquelle je viens d'assister tourne en boucle devant mes yeux.

J'arrive à peine à y croire quoi.

Une journée, une seule putain de journée et j'arrive à foutre les pieds en plein drama !

Mais c'est eux aussi ! Bande de putain d'hypocrite à la con. On fréquente pas les membres de l'autre groupe hein ? Le butt fucking c'est pas de la fréquentation ça ?! Connard, tous des connards ! Et le Uesugi qui faisait son gros homophobe quand on parlait de Vivian tout à l'heure eh ?! Quant au De la Vrillière, vu comment Xian est pendue à ses lèvres, il est sûrement tellement dans le placard que c'est Narnia toute l'année chez ce mec.

Je me relève péniblement et m'adosse à la porte. Putain avec toutes ces conneries, j'ai oublié mon livre de bio. Marrant comme mon cerveau de cinglé arrive à se concentrer sur des choses aussi inutiles qu'absurdes quand il est en plein stress…

L'appui salutaire de la porte se dérobe soudain et je me retrouve sur le cul. C'est Xian, qui comme je m'y attends n'a pas l'air surprise de me voir. Son intuition ou des trucs de jumeau, je sais jamais trop. Là maintenant je m'en fous. Je suis dans la merde.

— Enfin rentré.

— Xian, c'est pas le moment.

— Père vient de téléphoner.

Elle est blanche ce qui ne présage jamais rien de bon. Xian vénère le sol sur lequel marche notre père et le papier toilette avec lequel il essuie sa merde. Un coup de téléphone de sa part ? C'est Le wet dream pour elle. Alors si elle fait cette gueule-là…

Pour le coup c'est moi vire fromage blanc.

— Vas-y accouche pitié…

—Tu es attendu à l'internat demain matin.

Putain.

Le connard, l'enculé de connard.

Ce type… Mais ce type ce…

— Il me laissera même pas ça hein ? Même pas juste ça.

Elle. Me laisser rêver l'espace d'une journée que je pourrais de nouveau vivre avec elle, pour m'arracher ce tout petit rien aussitôt. C'est tellement lui que j'en ai les larmes aux yeux.

Elle ne dit rien, mais sa bouche et tordu en un pli que je connais bien. Elle est en colère et ne peut même pas l'exprimer parce que c'est de notre père qu'il s'agit. Et qu'elle peut juste pas se laisser aller à être en colère contre lui.

On reste un instant sans parler et puis finalement elle me tend la main avec un soupir.

— Rentre, tu vas attraper froid.

J'attrape son poignet d'un geste sec et la fais tomber dans mes bras. Sa chaleur efface le froid de la nuit. Son petit visage enfoui dans mon cou, elle se laisse faire, chaude et douce blotti tout contre moi. Xian qui est toujours forte, froide et inébranlable comme une petite statue de marbre. Se laisser aller, c'est sa façon à elle de pleurer.

— Xian, je vais foutre la merde.

— Je sais.

— Tu vas essayer de m'en empêcher ?

— J'ai une chance d'y arriver ?

— Tue-moi.

— Ce que tu es con.

— Alors ?

Elle se tend un instant.

— Tu vas défier père ?

— Non.

Elle se relâche.

— Alors fais ce que tu veux.

— Tu me fais confiance ?

Elle se tait un instant. Le silence est étouffant, mais pas insoutenable. Ça fait trois ans après tout.

— J'aime quand les choses sont bien carrées, bien rangé à leur place.

— Je sais.

— Toi tu es un fouteur de merde. Tu crées un bordel monstre partout où tu vas. Aussi loin que je me souvienne, ça a toujours été comme ça.

— Je sais.

— Normalement je n'aime pas ce genre de personne.

— Normalement ?

— Hum. Elle fait, en entrelaçant ses doigts dans mes cheveux. Tu es mon exception. Parce que sans qu'on sache trop comment, tu sèmes toujours le chaos au bon endroit et au bon moment.

— C'est classe dit comme ça.

Malgré la gravité de ses paroles, je la sens sourire contre ma peau et juste comme ça, j'ai l'impression qu'on m'a retiré un énorme poids des épaules. Maintenant, je sais exactement ce que je dois faire.

— Ne prends pas la grosse tête, abruti.

— Y'a pas de danger babe.


~ · ~


Timeline

L'histoire se passe en début 2040.

Lexique

Je discutais avec L qui lit cette fic et qui m'a demandé très candidement comment se lisait le prénom de Vivian. Alors je lui ai demandé de me dire comment il prononcerait tous les prénoms des perso et là, le moins qu'on puisse dire, c'est j'ai eu des surprises lol

Donc voilà un petit lexique de la prononciation des prénoms et nom de famille ^_^

Shuan: Prononcer chou-an chi

Xian Hasumi : Chi-an hassumi (u presque muet)

Vivian Schilton : Prononcer le an, comme Evian (Vivian et non pas Vivianne) lol Chiltone

Lawrence : Lorènce

Katsura Uesugi : Katsula (le u est presque muet) ouèssugui

Nathaniel De la Vrillière : le surnom de Nathaniel, nate se prononce nayte

Kyô : Kyoo (on allonge le o)

Ryûichi Akagi : Lyouitchi akagui

Misaki : Missaki ou Saki (comme sa de sapin)

Evangeline : èvangéline et non pas évanjeuline

Voilà voilà j'espère que ça vous a plut!