Un jeu d'échecs

Chapitre 10 :

Franz observa le bouquet de fleurs blanches qu'il avait acheté pour Amelia et poussa un soupir de dépit. Il les avait choisies jolies, touffues de pétales. Il hésita à le prendre puis finit par s'en emparer, et sortit de chez lui. Il héla un taxi, n'écouta que d'une oreille les questions idiotes du chauffeur et ses commentaires, puis resta quelques instants immobiles, au pied de l'immeuble où logeaient Lukas et Amelia. Il observa une poubelle, et ses doigts se refermèrent un peu plus fort sur les tiges des roses, qui s'ébrouèrent. Franz se ressaisit enfin et poussa la grande porte, avant de monter les escaliers. Il avait le pas lourd, traînant. Il ne voyait plus Lukas qu'en compagnie de cette femme, ou presque, et sa seule présence lui rappelait sa mise au ban. Avec ce cynisme froid qu'il peinait désormais à quitter, Franz tendit son bouquet à Amelia sous un sourire hypocrite et un geste désinvolte. La jeune femme, rompue elle aussi à l'art de l'ironie, le remercia chaudement avec une voix chantante et posa le bouquet bien en vue sur la table. Elle se tourna vers Lukas, l'appelant à grands renforts de mots doux qu'elle saupoudrait volontairement de mièvrerie, et lui fit remarquer à quel point Franz avait bon goût. Elle osa rajouter, avec un sourire en coin, qu'il était bien dommage qu'il ne fût pas encore marié, et que sa future femme était bien chanceuse. Franz essuya l'affront sans sourciller et le balaya d'un rictus froid. Lukas, pris entre les deux, se balançait maladroitement d'un pied sur l'autre, inquiet. Il se racla la gorge et s'exclama :

« Je te remercie d'être venu, Franz. Cela nous fait très plaisir.

— Oui, bien sûr, je n'en doute pas une seule seconde. »

Le ton mordant du jeune homme n'atteignit pas Lukas, qui se contenta de sourire pour masquer sa tristesse. Il eut un regard pour sa femme et s'assit avec Franz dans le salon. Il observa son ami quelques instants, avec ses grands yeux verts remplis d'admiration. Il ne l'avait jamais trouvé aussi beau que maintenant, avec son visage rendu plus sévère par le temps, ses traits affinés, mieux dessinés.

« Je vais aller m'assoir, si tu m'excuses, Lukas. Le médecin a dit que je ne devais pas me fatiguer à rester debout trop longtemps.

— Évidemment, oui, pardon, Amelia. »

Lukas lui prêta son bras quand elle s'assit sur le divan en cuir du salon. Amelia croisa les jambes, dans une pose peu naturelle et exagérée, et posa la main sur celle de Lukas, près d'elle.

« Lukas et moi parlons beaucoup de notre enfant. Nous avons déjà réfléchi à son prénom, s'amusa Amelia. Accepterais-tu d'être son parrain ? Cela ferait tant plaisir à Lukas.

— Désolé, je suis déjà le parrain d'un autre enfant. Je ne crois pas que j'en ai envie d'être celui d'un deuxième.

— Je ne le savais pas, s'exclama Lukas, la voix blanche. Qui ?

— Le petit garçon d'Erwin. J'ai accepté tout de suite, bien évidemment, rajouta-t-il, avec une délectation cruelle. Il est un si précieux ami pour moi. »

Le visage de Lukas était profondément triste, le regard abattu, la moue défaite. Franz regretta sa mesquinerie et eut un sourire, qui rassura aussitôt l'autre garçon. Amelia fronça les sourcils et reprit :

« Nous trouverons bien quelqu'un d'autre. Lukas ne manque pas d'amis qui seront ravis d'un tel honneur. »

Franz haussa les épaules et remarqua :

« Eh bien, n'hésitez pas alors. »

Lassée de cette joute verbale, Amelia se leva pour s'installer à la grande table dans la salle à manger. La cuisinière que Lukas et elle-même avaient engagée – sous son insistance, s'affairait en cuisine. Les deux jeunes hommes s'assirent l'un en face de l'autre, en silence. Franz fuyait les yeux abattus, suppliants de Lukas, et fixait la fenêtre d'où filtrait un rai de lumière. La cuisinière apporta bientôt les plats et servit Amelia en premier, presque avec crainte. Lukas la remercia d'un sourire, et Franz lui accorda à peine un regard. Amelia, importunée par ce silence pesant, se remit à babiller, à se réjouir de sa nouvelle vie, à planifier ses prochaines vacances en Bavière, auprès de sa famille. Lukas, bien sûr, l'accompagnait avec ses parents. Amelia, par politesse sans doute, crut bon de proposer à Franz de venir lui aussi, mais comme elle s'y attendait sans doute, le jeune homme refusa d'un geste de la tête. Lukas parut déçu et tenta de se défiler, prétextant une impossibilité, un devoir militaire, mais Amelia resta inflexible, tyrannique et autoritaire. Lukas retint son soupir las et se força à sourire. Franz était si près de lui ; il n'avait qu'à tendre la main pour le toucher, qu'à ouvrir la bouche pour lui parler, mais Amelia se dressait là comme une muraille entre lui et l'autre jeune homme. Lukas avait agi avec toute la bonne foi du monde quand il l'avait demandée en mariage. Il avait vu en elle le parfait prétexte et la solution la plus facile pour honorer son devoir et garder Franz près de lui. Mais Amelia s'était révélée plus pugnace qu'il ne l'avait d'abord crue, et Lukas avait été pris de court. Il jouait bien son rôle devant les autres, et son mariage avait semblé heureux à tous. Mais dans les murs de leur intimité, Lukas restait distant avec sa femme, malgré l'insistance de celle-ci, ses baisers, ses caresses. Il n'avait pas menti quand il avait juré n'être pas le père de l'enfant. Comment aurait-il pu ? Il se dérobait sans cesse à son devoir conjugal, et n'avait cédé que bien peu de fois. Les dates ne correspondaient à rien, et il restait persuadé – tout en le souhaitant ardemment – que l'enfant n'était pas de lui. Franz le ne croyait pas, et Amelia claironnait à qui voulait l'entendre que le bébé allait avoir un père formidable. Lukas n'avait pas le choix ; il devait reconnaître l'enfant et endosser un rôle pour lequel il n'était pas vraiment prêt. Il allait prétendre aimer un être qui pour lui, n'était rien. Lukas pensait ne pas être un monstre, mais se pensait incapable de donner de l'affection à ce bébé. Sa naissance le terrifiait, et il en était à espérer une fausse couche. Parfois, il regrettait d'avoir voulu rentrer dans le moule, d'avoir choisi la voie qui lui semblait la moins compliquée pour lui. Ce chemin l'avait éloigné de Franz, devenu au fil du temps une mémoire qui s'évanouissait. Lukas avait besoin de lui, craignait de le perdre et se déchirait à l'idée de le voir s'égarer dans un mirage de plus en plus flou.

Après le repas, Lukas se jeta sur l'occasion qui lui était présentée. Amelia se sentait mal, prise de vertige et n'eut d'autre choix que de rester couchée. Lukas proposa immédiatement à Franz d'aller se promener ensemble, et le jeune homme accepta sans grande conviction, seulement pressé de quitter le cocon étouffant de l'appartement. Amelia parut déçue et lança un regard mauvais à Franz, avant que les deux garçons ne sortissent. Ils restèrent silencieux un long moment, marchant côte-à-côte, l'air songeur.

« Tu me manques terriblement, Franz, s'exclama enfin Lukas, après avoir ouvert la bouche plusieurs fois.

— Vraiment ? En es-tu bien sûr, Lukas ?

— Plus que sûr, oh oui. Je ne cesse de penser à toi quand je suis avec elle. Je crois que je ne la supporte plus.

— Tu as bien vite changé d'avis. Tu as toujours été comme ça. Quand quelque chose ne te convient pas, tu le jettes. Tu l'as bien fait avec moi.

— Comment ? Jamais, tu m'entends, Franz. Je te l'ai déjà dit. Nous deux, c'est à la vie, à la mort. Je crois… Je crois que j'ai peut-être eu tort de me marier. Je croyais vraiment que c'était-là la solution idéale. Amelia me semblait parfaite… Elle avait toutes les qualités d'une bonne épouse… Mais je n'arrive pas… Il n'y a que toi, Franz. Et cela me tue, parce que je ne peux rien y faire.

— Tu t'es mis toi-même dans cette situation. Je ne peux rien pour toi. J'ai essayé de te le dire, et j'ai bien vu ce qu'il m'en a coûté. »

Lukas s'arrêta et prit le bras de Franz pour le tirer dans le petit square désert devant lequel ils passaient tous deux. Le jeune homme eut un soupir lassé mais ne protesta pas, pour une fois.

« Je suis désolé. Je me sens piégé, Franz.

— Tu t'es piégé tout seul dès le départ.

— Je pensais bien faire. Je voulais être digne d'être SS. »

Franz leva les yeux au ciel, agacé, et répliqua :

« Eh bien, continue donc dans la voie que tu as choisie, alors. Qu'est-ce que tu veux vraiment que je te dise, Lukas, dans le fond ? Tu as bien fait ce que tu as voulu. Tu as tout ce dont tu as besoin à présent. Tu as accompli ton devoir.

— Je ne veux pas que tu m'en veuilles, plaida Lukas.

— Je ne t'en veux pas.

— Tu devrais, le reprit l'autre garçon. Parfois, je m'en veux à moi-même. Ne m'abandonne pas… Pas maintenant.

— Tu n'arrêtes pas de me le demander. Et tu vois bien que je suis encore là.

— Mais pour combien de temps encore ? »

Franz eut un sourire en coin. Lukas, parfois, faisait preuve d'une étonnante lucidité, mais ces éclairs de génie duraient bien peu longtemps. Il restait son sens du devoir et de la dévotion sans faille, point d'ancrage de son aveuglement. Lukas ne remettait jamais en cause sa loyauté, et s'il questionnait ses propres choix, il gardait à l'esprit son besoin d'exister dans la machine national-socialiste. Sa peur de perdre Franz, son désamour pour Amelia, le faisaient douter de temps à autre, puis il se reprenait et continuait sa route avec une abnégation toute dévote. Franz savait pertinemment que son éclat de désespoir d'aujourd'hui s'évaporerait dans l'instant et qu'il retrouverait sa route dans peu de temps. Lukas savait se forcer quand il le devait. Il savait prétendre, aussi.

Lukas ferma les yeux et se laissa aller, enfin. Son étreinte fut avide, presque irrévérencieuse.

« Je t'aime, murmura-t-il. Je t'aime… »

Ses doigts caressèrent ses lèvres, sa gorge, l'ébauche de son épaule. Lukas s'écarta enfin, le cœur battant, et le regard soulagé. Il scruta le visage de Franz et lança :

« Fais-moi confiance. Bientôt… Tout sera différent.

— Différent comment ? Rien ne semble changer. Lukas, s'il te plaît, ne fais de choses inconsidérées. N'essaie pas à tout prix. Je ne te le demande pas, moi. Je veux juste que tu sois heureux.

— Je suis heureux. Je suis heureux quand tu es là, quand je sais que je peux faire des choses pour toi.

— Non, non, Lukas. Je ne veux rien. Pense à toi aussi. Par pitié, pense à toi avant tout. »

Lukas eut un sourire attendri, touché par la prévenance de Franz, oubliant, peut-être, que dans cette bienveillance se trouvait aussi un peu d'exaspération. Il promit malgré tout. Lukas se releva et offrit son bras à Franz, qui s'en saisit sans résistance. Mais il n'était plus faible au point de le croire sans protester. Blessé par ses échecs successifs, Franz demeurait désormais dubitatif et un peu ironique, distant. Franz ne voulait pas être méchant il était simplement si fatigué de se battre contre des moulins à vent. Il n'avait pas l'âme d'un Don Quichotte et préférait passer son chemin. Franz avait aimé Lukas d'un amour profond et sincère qui avait reçu des coups tout au long de ces dernières années. Mais il était épuisé, excédé. Son obstination à le sauver faiblissait de jour en jour, depuis qu'il avait compris une vérité qui lui avait ouvert les yeux. Lukas ne voulait pas être sauvé. Il avait embrassé avec ferveur la solution qui lui apportait Hitler et avait adhéré sans conditions à sa doctrine. La haine qu'il traînait avec lui était désormais naturelle et pleine de bon sens à ses yeux. Lukas n'avait pas besoin de lui, pas au sens où il l'entendait du moins. Dans ce pays où le nazisme était roi, Lukas pouvait avancer seul, sans encombre, sans barrage. Franz, dans le meilleur des cas, était une entrave à sa progression. Dans un Berlin transformé, Lukas valait bien mieux que lui aux yeux des autres et n'avait pas à s'alourdir d'un poids qui le tirait vers le bas. Mais le jeune homme avait besoin de lui hors de cette enclave. Son amour pour Franz – un amour bien réel, fort, peu à peu indestructible presque vampirique – avait sa place seulement hors de cet univers. Cette affection était son dernier lien à la réalité, et parce que Lukas se retenait de tomber, ses sentiments pour Franz ne souffraient aucune contradiction, aucune menace. Pour l'instant, Amelia n'en était pas une. Lukas ne voyait pas le monde à travers le même filtre que lui, et là où son ami ne distinguait que la femme, Lukas ne contemplait que l'alibi. Il l'avait lui-même confié à Franz pourtant Amelia ne l'attirait pas. Elle ne l'avait jamais fait. Mais Franz ne le comprenait pas, refusant en réalité de le faire. Cherchait-il par tous les moyens à lui en vouloir ? Parfois, Lukas se posait la question avec tristesse, sans prendre conscience des causes plus profondes encore, qui se masquaient derrière des prétextes.

« Je vais rentrer, murmura Franz, enfin. Je suis un peu fatigué.

— Très bien… Franz, tu sais… Je ne t'en veux pas d'avoir refusé mon offre pour être le parrain de l'enfant. En réalité, moi, je ne voulais pas. C'est Amelia qui a insisté, et j'ai cédé. Je ne voulais pas te l'infliger. »

Franz eut un petit sourire en coin et hocha la tête. Sa main prit celle de Lukas, et après avoir jeté un regard autour de lui, il lui vola un baiser. Il mordilla ses lèvres, glissa ses doigts dans ses cheveux bruns. Puis il lui souffla quelques mots à l'oreille, avant de se redresser. Lukas l'imita et se releva.

« J'aurais aimé rester avec toi pendant qu'elle était en Bavière. Je vais bien trouver un prétexte pour écourter mon séjour. Pour une fois que nous pourrons enfin nous voir. »

Lukas eut un regard bienveillant, lui subtilisa un dernier baiser puis partit avec un grand geste de la main. Franz resta planté là quelques instants, pensif, puis tourna les talons à son tour. Perdu dans ses pensées, le jeune homme marchait lentement, le regard rivé au sol. Parfois, Franz avait honte de lui-même, se savait injuste et partial, mais il n'arrivait pas à se raisonner. Quand Axel était apparu dans sa vie, Franz n'avait pas résisté à son charme libertaire, à sa passion ingénue, à sa spontanéité si salvatrice. Axel n'était pas Lukas. Il était différent, autre, et Franz le contemplait avec admiration, envie, jalousie peut-être. Axel faisait ce qu'il voulait, quand il le voulait, de la manière dont il le voulait. Était-ce cela, qui attirait Franz, qui le séduisait, qui le ravissait ? Face au sombre reflet désespéré que lui opposait Lukas, Axel n'avait aucun mal à briller.

Franz, lui aussi, aimait Lukas plus comme avant, certainement, plus comme il aurait aimé le faire non plus. La déclaration mélancolique de Lukas, cet après-midi, avait un peu bousculé ses convictions. Si seulement le jeune homme n'avait pas sombré du mauvais côté, leur vie aurait connu le même cours, tranquille, peut-être monotone mais si rassurant.

Franz soupira, dépité. Il s'écarta pour laisser passer un groupe d'écoliers puis entra dans un petit salon de thé, où il commanda un café, seul dans son coin. Il tira une cigarette de son paquet, puis sa langue glissa sur ses lèvres sèches. Stupidement, il était impatient. Lukas lui avait promis de passer quelques jours avec lui pendant l'absence d'Amelia, et le jeune homme espérait beaucoup de ces quelques moments Le départ d'Axel avait jeté un froid entre eux. Franz se sentait seul.

Il resta dans le petit café jusqu'à la tombée du soir, vers six heures. Il paya, sans attendre sa monnaie, et boutonna le col de son manteau. Il sentait la cigarette froide, le café bon marché. Franz était épuisé, et le pas alerte, il rentra chez lui, toujours perdu dans ses pensées. Il traversa une rue sans faire attention et n'eut pas même le temps de voir la voiture arriver sur lui, ni les cris autour de lui. Le jeune homme chuta sur le sol dans un grand bruit, et l'arrière de son crâne heurta le bitume.

-o-

La pièce était brûlante, capitonnée derrière les rideaux qui obstruaient la fenêtre, chauffée par les radiateurs qui marchaient à pleine allure. Elle était secouée par une agitation fébrile, inquiète, par des murmures, des bruits de pas. Lukas restait assis sur un fauteuil, tourné vers le lit. Il ne bougeait pas, le regard sérieux et le visage dur. Ses doigts tapotaient nerveusement un de ses genoux, et le jeune homme observait en retenant son souffle le médecin s'affairer autour de Franz, couché sous les draps.

Lukas semblait tendu. Il avait peu dormi, depuis quelques jours, peu mangé aussi. Quand la mère de Franz l'avait prévenu de son accident, le monde autour de lui avait cessé d'exister. La SS, les parades, ses devoirs… Tout s'était évaporé, balayé d'un seul coup. Lukas avait accouru, là dès tôt le matin jusqu'à tard le soir. Il veillait sur Franz, permettait à peine à d'autres de le voir, avide de profiter seul de lui. Quand il avait des visites, il se mettait en retrait mais ne quittait pas l'appartement. Il avait besoin d'y être.

Erwin était lui aussi venu, avec Julia, et Lukas les avait longuement toisés, avant de céder, sans les quitter des yeux. Les deux jeunes gens n'étaient finalement restés que peu de temps, indisposés par la présence de cet être qu'ils jugeaient trop nocif, trop étouffant pour leur ami. Franz, pourtant, aurait tant aimé les avoir près de lui, mais compréhensif, il n'avait pas insisté. Il leur avait téléphoné le soir pour s'excuser.

Axel n'était pas venu. Lukas, au fond de lui, l'avait pourtant secrètement espéré, pour enfin voir cet homme dont Franz lui avait parlé dans un accès de colère et dont lui-même ne savait rien. Franz, peiné par cette absence, avait le sentiment d'être délaissé.

Le médecin maugréait dans sa barbe. La voiture, bien que peu engagée, avait frappé Franz de plein fouet, le propulsant quelques mètres plus loin. Le choc à la tête avait provoqué une inconscience de quelques heures mais restait bénin, d'après les spécialistes, qui n'y voyaient aucune inquiétude. Lukas restait sceptique, mais ne pouvait rien faire d'autre que se remettre à leur jugement. Les préoccupations des médecins se tournaient plutôt vers les jambes du jeune homme, très abîmées. Ils avaient d'abord envisagé une opération, risquée, puis s'étaient rétractées pour préférer des soins plus simples, bien que plus longs. Ses chevilles souffraient de multiples fractures qui nécessitaient une immobilisation de plusieurs jours, et un séjour en chaise roulante et l'utilisation de béquilles quelques semaines. Résigné, Franz ne se plaignait jamais, mais trouvait le temps long, seul avec Lukas. Il se sentait surveillé et épié.

Le médecin repartit enfin, et Franz resta silencieux quelques instants, avant de demander à Lukas :

« Pourquoi ne rentres-tu pas ? Tu n'as pas à t'enterrer avec moi. Je vais bien. Tu dois reprendre ta place.

— Je ne veux pas t'abandonner. Tu as besoin de moi. »

Lukas sourit et s'approcha de Franz, puis se pencha vers lui pour l'embrasser tendrement. Franz eut un petit soupir douloureux et fronça les sourcils, mais se laissa faire.

« Si tu as besoin de quelque chose, n'hésite pas à me le demander. Tu l'auras dans l'instant.

— Merci…

— Les médecins ont dit que tu pourrais bientôt te déplacer dans un fauteuil. Tu devrais retourner chez tes parents. Cela te conviendrait mieux.

— Je n'ai pas envie. Je suis très bien ici, même si je ne peux pas sortir. D'ailleurs, tu sais… Je crois que je ne pourrai plus être soldat… »

Franz fit son possible pour retenir son sourire contenté et détourna les yeux un instant.

« Il est tard, Lukas… Tu devrais rentrer.

— Oui, tu as raison. Prends soin de toi, Franz. À demain… »

Lukas l'embrassa encore, réajusta ses couvertures et passa la main dans ses cheveux, puis se redressa. Il lui rappela de prendre les calmants que le médecin lui avait prescrits, ferma les volets et quitta enfin l'appartement de Franz, qui retrouva son silence religieux. Il était bientôt sept heures. Sa mère venait tous les soirs lui apporter son repas, mais ne restait jamais bien longtemps.

Franz tendit le bras et attrapa le combiné du téléphone posé sur la table de chevet. Il fit tourner plusieurs fois la petite roue et attendit quelques instants. Il sourit quand la voix d'Axel résonna. Elle grésillait, et Franz ne sut vraiment dire s'il était heureux de l'entendre. Malgré tout, il souffla :

« Bonsoir. J'espère que je ne te dérange pas.

Franz… Franz, je suis désolé, je n'ai pas encore pu venir te voir. Erwin me l'a déconseillé, à cause de Schneider. Je rage de rester là, alors que tu souffres.

— Lukas est parti plus tôt aujourd'hui. Ma mère doit m'apporter mon repas, mais ce n'est qu'un courant d'air, à chaque fois.

Je viendrai te rendre visiter après. Donne-moi une heure. N'importe laquelle. Même au beau milieu de la nuit.

— Quoi ? Mais…

Ne discute pas, j'ai pris ma décision. »

Franz eut un petit rire clair et proposa à Axel de le retrouver vers vingt-deux heures. Il poussa ensuite un soupir soulagé puis raccrocha le combiné, qui s'éteignit en un petit tintement. Ragaillardi et rassuré, Franz ouvrit le livre qu'il avait gardé près de lui, face contre le matelas. Le jeune homme effleura son front de ses doigts et fronça les sourcils, en grimaçant. Il avait encore de nombreuses éraflures, et une grande plaie rougeâtre sur l'avant-bras. Franz avait eu de la chance que ses blessures, bien qu'ennuyantes et douloureuses, ne fussent pas sérieuses. La bosse à l'arrière de son crâne s'estompait peu à peu, même si elle le lançait parfois.

Annette entra dans sa chambre alors que le clocher de l'église au coin de la rue sonnait les vêpres.

« Bonsoir, maman, sourit Franz, en se redressant un peu.

— Ne bouge pas, Franz. Les médecins ont dit que tu devais rester alité.

— Je le sais bien. Comment va papa ?

— Eh bien, répondit la mère du jeune homme, gênée. Il est un peu déçu… À cause de ton accident, tu es démobilisé, tu comprends, et…

— Je comprends, oui… De toute façon, maman, je n'avais pas prévu de poursuivre ma carrière dans l'armée. Je devais retourner dans le civil à la fin de l'année, afin d'occuper un poste de secrétaire particulier pour Erwin. C'est lui qui me l'avait proposé.

— Mon chéri, s'exclama Annette, posant les plats qu'elle avait préparés pour son fils, il faut simplement que tu fasses attention à toi, d'accord. Avec cet accident, j'ai eu si peur. »

Annette sourit à Franz. Elle retrouva, l'espace d'une seconde, sa douceur d'antan, son vrai visage. Franz baissa les yeux et attrapa la fourchette, dont il se servit pour déplacer la nourriture dans son assiette.

« Les médecins ont dit que je pourrai me lever d'ici deux ou trois jours, à l'aide de béquilles.

— Ne commets pas d'imprudence. Je n'ai pas envie que tu tombes de nouveau », le mit en garde Annette, en secouant son index devant lui.

Franz sourit et dîna lentement.

« Tu ne manges pas, maman ?

— Non, j'ai déjà dîné.

— Papa ne veut toujours pas monter me voir ? »

Annette parut embarrassée, et répondit :

« Il faut attendre un peu… Il est encore… sous le choc…

— Oh… Très bien… Je vois… »

Si Franz fut troublé, il ne le montra guère. Il but un fond de verre d'eau, puis croqua dans une pomme.

« Je vais y aller, mon chéri. Prends bien soin de toi. »

Annette embrassa Franz avec force, puis le débarrassa de son plateau. Elle rangea en silence, nettoya la vaisselle sale, et quitta enfin l'appartement, sans un bruit. Franz jeta un œil à la grande pendule de sa chambre et eut un sourire impatient. Il voulut se lever, mais l'éclair de douleur qui traversa ses jambes le ramenèrent immédiatement à la raison. Résigné, Franz resta couché, attendant, le cœur battant. Un double de la clé de son appartement était caché dans une encornure du mur, près du sol, pour les visiteurs ne possédant pas de double.

Franz haussa les sourcils quand la petite sonnette retentit et serra les poings, impatient. La porte de sa chambre s'ouvrit lentement, et le jeune homme se mordit la lèvre, avant de se fendre d'un grand sourire. Axel fit un pas dans la pièce, déboutonna le manteau gris sombre qu'il portait et qu'il jeta sur le dossier d'une chaise, suivi de son écharpe et ses gants, puis s'approcha de Franz. Ses deux mains se glissèrent parmi les cheveux blonds, puis une d'elle descendit le long de sa joue, avant de la caresser, du pouce. Axel se pencha vers Franz et posa son front contre sa chevelure ébouriffée.

« Comment t'es-tu mis dans un pétrin pareil ? souffla-t-il, d'une voix à la fois amusée et accusatrice.

— Je pensais à toi quand c'est arrivé, lui rétorqua Franz, joueur.

— C'est de ma faute alors ?

— Totalement. »

Les doigts d'Axel effleurèrent bientôt les lèvres de Franz, avant de se montrer plus sages et de s'arrêter sur ses épaules. Axel s'éloigna enfin de lui pour s'assoir au bord du lit.

« Quand Erwin m'a parlé de ton accident, j'ai cru devenir fou. Et ne pas pouvoir venir te voir, savoir que tu allais bien…

— Merci, sourit Franz.

— Pourquoi pensais-tu à moi, Franz ? », demanda Axel, un peu brutalement.

Franz ouvrit la bouche et la referma. Il réfléchit et osa enfin :

« Je m'interrogeais. Je me demandais ce que tu représentais pour moi. Pourquoi j'étais si déçu de ton départ. Pourquoi je t'en voulais aussi pour ça.

— Nous avons déjà eu cette conversation…

— Je sais bien. Cela ne m'empêche pas d'y penser pour autant. J'aurais aimé que tu restes en Allemagne, voilà tout. C'est un souhait légitime, je pense. »

Axel resta immobile quelques instants, puis se pencha soudain vers Franz. Il voulut lui voler un baiser, mais le jeune homme se déroba, en souriant.

« Oh… murmura Axel, je vois… Tu as fait ton choix. Je comprends, sourit-il ensuite.

— Non, ce n'est pas un choix. Mais j'aime Lukas. Encore… Je ne te demande pas de m'attendre, ou d'autres stupidités dans ce genre-là. Je ne suis pas égoïste à ce point.

— Il te fait tellement de mal…

— Je sais…

— Et il t'en fera tant d'autre encore. Cela me désole… »

Franz sourit, touché, et avoua :

« Tu es spécial aussi pour moi, Axel. Peut-être pas comme lui… Mais tu m'as beaucoup aidé. Tu es différent de lui.

— Je vois… sourit Axel. J'avais perdu d'avance de toute façon, n'est-ce pas ?

— Si tu étais resté, peut-être que cela aurait été différent…

— Le chantage est une bien vilaine manie, Franz, rit Axel, tristement.

— Je peux toujours essayer moi aussi… J'espère que tu ne m'en veux pas trop… Je ne suis pas sûr moi-même…

— Un peu au fond, sans doute. Bah, je crois que je ne peux pas y faire grand-chose. Je m'en remettrai. »

Mais son sourire cachait mal sa déception et sa peine. Il secoua la tête et proposa soudain :

« Voudrais-tu passer quelques jours avec moi, au chalet ? Cela te ferait du bien d'être au calme. Erwin et Julia doivent venir eux aussi.

— J'aimerais bien, oui. Je devrais pouvoir me déplacer au moins en fauteuil, d'ici là. J'ai encore deux jours à passer dans ce lit. »

Axel scruta le visage de Franz et d'une main délicate, écarta lentement les couvertures. Il eut une petite grimace et effleura les attèles et les bandages qui cerclaient les chevilles blessées de son ami.

« Tu t'en tires bien, même si ce n'est pas très joli à voir.

— J'ai une horrible bosse à l'arrière du crâne », également, sourit Franz, en se frottant les cheveux.

Un court silence retomba entre eux, puis Axel osa, d'une voix affirmée :

« Franz… Me permettrais-tu, juste une fois ?

— De quoi parles-tu ?

— Juste un baiser… Entre amis…

— Un baiser entre amis ? Te moques-tu de moi ? », rit Franz.

Et les souvenirs de son premier baiser avec Lukas lui revinrent en mémoire. Là, aussi, il n'y avait eu pour prétexte que de l'amitié, un peu de jeu, de l'espièglerie. Franz dévisagea Axel, observa sa face sérieuse, ses yeux bleu foncé qui vibraient sous la lumière faiblarde de la lampe de chevet.

« Ce n'est pas une bonne idée, finit par trancher Franz. Non, ce n'est pas une bonne idée…

— Pourquoi ?

— J'ai peur de moi-même, voilà tout. Arrête, Axel… »

Franz eut quand même un sourire et se laissa faire quand Axel lui vola un baiser, chaste et sans arrière-pensée.

« Tu vois, c'est tout ce que je voulais. »

Ne me demande pas plus. Je te le donnerai, pensa Franz, tristement, honteusement.

« Je reviendrai demain, assura Axel, en se levant. Je vais te laisser te reposer. Tu en as besoin… »

Sa main se posa sur l'épaule de Franz, ses doigts frôlèrent sa gorge, et le jeune homme parvint enfin à s'écarter de lui. Il remit son manteau, noua son écharpe, enfila ses gants, et se tourna vers Franz, une dernière fois.

« Fais bien attention à toi. »

Pour toute réponse, Franz sourit. Il s'allongea dans son lit, en geignant. Cette situation l'agaçait profondément, lui qui ne rêvait que d'ailleurs. Immobile, piégé, prisonnier, Franz s'exécrait.

Il éteignit la lampe et enfouit sa tête sous les draps, pour étouffer son soupir désabusé.

-o-

Lukas rentra chez lui le pas lourd et le regard maussade. Il déboutonna sa veste d'uniforme, ouvrit le col de sa chemise et passa une main dans sa tignasse brune. Dans le salon, Amelia fredonnait sur les chansons murmurées par le transistor, caché dans son meuble.

« Tu rentres tard, lui lança-t-elle, sèchement.

— Et alors ? J'avais à faire. »

Lukas passa près d'elle sans la regarder, mais Amelia s'écria :

« Tu cours derrière lui comme un petit chien obéissant. Il claque des doigts, et tu es là. N'as-tu pas honte ?

— Franz est mon ami. Il est normal que je m'inquiète pour lui. »

Amelia se leva et se planta devant Lukas, les poings sur les hanches.

« Je sais très bien la relation que te lie à lui, grinça-t-elle. Je sais tout. »

Lukas se figea et se tourna lentement vers la jeune femme. Il eut un regard glacial et répliqua :

« Et alors ? Que vas-tu faire, Amelia ? Dis-moi, que vas-tu faire ? »

Piquée au vif, elle répliqua :

« Je pourrais faire tellement de choses ! Tellement, tu m'entends ! Si tu continues à me négliger de la sorte, je te jure que tu le regretteras ! »

Lukas pencha la tête sur le côté et eut un sourire. Avec brusquerie, il attrapa Amelia par les épaules et la plaqua contre un mur. Il la serra si fort que la marque de ses doigts s'imprima dans sa peau.

« Réponds, Amélia, que vas-tu faire ? Que vas-tu faire contre moi ?

— Je leur dirai… Je leur dirai qui tu es vraiment ! Je leur dirai que tu es un autre de ces dégénérés, et tu diras adieu à la SS, tu diras adieu à tout ce que tu as ! »

Amelia geignit quand Lukas raffermit encore sa prise.

« Tu ne le feras pas, Amelia. Crois-moi, tu ne le feras pas. Car je n'hésiterai pas une seule seconde à avouer que je ne suis pas le père de ce bébé. Qui croira-t-on ? Moi… ou toi ? Toi, la traînée qui trompe ton mari. Hein ? Dis-moi, je t'écoute.

— Si je parle, peu importe, tu n'échapperas pas à la honte, rétorqua-t-elle. Tu n'échapperas pas à la disgrâce. »

La jeune femme eut un cri apeuré quand Lukas le jeta brutalement contre la table du salon.

« Oh, non, Amelia, cela ne marche pas comme ça. »

Il s'approcha d'elle et se pencha vers son corps vibrant de colère. Son visage ne fut bientôt qu'à quelques centimètres du sien, et Lukas persifla, d'une voix menaçante :

« Un accident est vite arrivé, Amelia. Si vite… Fais attention… D'accord… Maintenant, va te reposer. Je pense que tu es fatiguée. Ne m'attends pas pour dormir. »

Avec une hypocrisie glacée, Lukas déposa un baiser contre la joue d'Amelia, qui eut un mouvement de recul, dégoûtée et frissonnante de colère. Elle s'échappa d'un geste du bras et partit se réfugier dans la chambre, en claquant la porte. Lukas eut un sourire satisfait et s'assit dans le grand divan. Amelia était bien sotte de le provoquer. Elle ignorait une chose. Pour Franz, Lukas était prêt à tout.

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