La suite est là : bonne lecture !


Chapitre 64

Sur un Nuage


Deux semaines et deux jours. Ça fait déjà deux semaines et deux jours que je suis le petit ami de Christian. Oui, je compte les jours, et — bordel de merde —, ce que je suis heureux !

Ce n'est pas exactement l'idée que je me faisais de ce qu'est le bonheur. Ce n'est pas, du moins, le type de plénitude que je ressentais jadis en vivant ma petite vie avec mes parents. C'est autre chose ; plus puissant, plus intimidant. À l'image même de mon homme. Mon mec. Il y a ces moments où j'ai le sentiment que je suis invincible : je souris sans raison apparente, l'énergie afflue en moi, j'ai limite le sentiment de voler — je plane un peu trop souvent —, rien ne peut m'abattre. Cette sensation est addictive. Ensuite vient le contrecoup : la terreur — que je connais bien —, à l'idée d'être abandonné par l'être aimé, cette affreuse impression de faiblesse ; l'illusion que sans lui, je ne suis rien. Étrangement, ce type d'angoisse est beaucoup plus intense maintenant que lorsque j'étais célibataire et que je courais désespérément après l'homme de mes rêves. L'homme de ma vie. Ça parait sans doute niais, mais j'assume ; et puis c'est véridique. Christian était dans mes rêves, désormais il est dans ma vie.

Mon téléphone vibre, et je souris d'avance. C'est forcément lui qui répond à mon premier message de la journée.

Bonjour. Tu es bien matinal pour un samedi. Faut que je m'y habitue. Tu mets ton réveil exprès pour me cueillir dès potron-minet ? Tu as supposé que tous les vieux se levaient comme les poules, c'est ça ? Arrête, c'est un cliché ! Si je pouvais pioncer jusque lundi matin, ce serait impeccable ! Non mais sérieux : tu fais quoi, là ? Tu as bien dormi ?

Mon sourire s'agrandit. Je me suis réveillé vingt minutes auparavant. Le temps de lui écrire à peine l'œil ouvert et de rêvasser en pensant à lui. Je m'empresse de répliquer.

T'es pas vieux ! « Potron-minet », c'est trop une expression de jeune ! (T'en as d'autres des comme ça, pour que je me mette à la page ?) Je me réveille naturellement plus tôt qu'avant, parce que rêver est devenu moins amusant que de vivre. Je t'ai déjà dit que t'étais mieux en vrai que dans mes rêves ? Je traine encore au lit. Mal dormi ? On t'a tiré du sommeil ? Tu m'as pas dit ce que t'avais prévu pour ces deux jours !?

Je garde mon téléphone à portée de main. Je me sens bien, réellement. Sans doute pour la première fois depuis l'accident. Peut-être même ne me suis-je jamais senti si bien dans ma peau. Le bonheur me parait être une forme d'équilibre. Il ne signifie pas que je suis tout le temps heureux. Parfois, il y a même une pointe de crainte ou de tristesse qui s'y mêle. Toutefois, ça n'amoindrit pas les émotions positives que je ressens ; qui n'atténuent pas le malêtre que je peux parfois éprouver par ailleurs. C'est subtil, tout en étant démesuré. Un drôle de paradoxe.

Je souris bêtement à l'attention du plafond de la chambre.

Lundi dernier, j'ai embrassé Christian pour la première fois.

C'est tout ce qu'il faut retenir de la semaine ; grosso modo. J'avais peur à l'idée de franchir cette étape. Je ne voulais pas me ridiculiser, et je reconnais que je craignais aussi que ce soit nul. J'ai beau tenter de rassurer mon mec — voire de faire le malin pour lui prouver qu'il me rend dingue —, mais en réalité mon manque d'expérience m'inquiète. Je ne sais pas ce que je fais, je ne sais pas ce que j'aime, et les maigres expériences que j'ai eues n'étaient pas spécialement plaisantes ; quand elles n'étaient pas louches, si je me réfère aux patins échangés avec Sarah. Mon premier rapport positif avec le sexe, c'était notre premier rapprochement téléphonique, avec Christian. J'étais pourtant seul dans la pièce, néanmoins l'entendre a été le moment le plus érotique de ma vie. Ne parlons même pas de la seconde fois : c'était encore meilleur ! Plus concret, plus assumé.

Lundi, c'était tout simplement l'extase. Et le rapprochement a même démarré samedi, lorsqu'on s'est tenu par la main !

Une notification interrompt mon fil de pensées. Il m'est impossible de ne pas me jeter sur le message de mon homme.

C'était le mot « savant » du jour. Puis recevoir ce type de remarques de la part d'un gamin de quinze piges qui utilise l'expression « se mettre à la page » : c'est un comble. Même moi je trouve ça ringard. Par ici, c'est jour de courses, de ménage, de préparatifs. Demain on reçoit mon beau-frère ; le genre de type à me donner envie de partir trois semaines en vacances avec la vile harpie qui te sert d'amie, plutôt que de subir sa compagnie — à lui —, tout un après-midi. C'est dire. Ceci dit, j'aurais probablement étripé l'autre conne au bout d'un quart d'heure, donc le reste du séjour aurait été idyllique. Tu vois toujours tes amis aujourd'hui ? Les sympas, je veux dire.

Je glousse bêtement, tout en méditant ma réponse, que je lui envoie prestement.

Oui, toujours. Et je ne veux jamais vous avoir dans la même pièce, Sarah et toi. Ce serait un carnage. Je me prendrais une balle perdue (ou intentionnelle, car je ferais rempart de mon corps pour te protéger s'il le faut). Le beau-frère, tu penses pire de lui que de moi lorsque tu me détestais ? Si oui, l'heure est grave ! (j'irais chier sur sa tombe aussi quand l'heure sera venue… et si ça te fait plaisir) Tu le vois souvent ? La préparation psychologique va être si difficile ? Je peux t'aider d'une façon ou d'une autre ? (un peu de bon temps ?)

Où en étais-je ? Ah, oui. Comment peut-on avoir des mains aussi douces, fermes, belles, fortes, tendres ? Il n'y a pas de concept précis pour englober tout ça. Ou du moins, il se résume à un prénom : Christian. Tout en lui va bien au-delà de ce que j'imaginais, de ce que j'espérais. Je ne pensais pas pouvoir être si dépendant de son toucher. Moi, qui détestais qu'on m'approche avant de découvrir que l'intimité — avec lui —, pouvait être source de douceur et de chaleur, d'une sensualité et d'une palpabilité affolantes.

C'est étonnant. Avant de le toucher — et alors même que nous formions déjà un jeune couple —, je n'imaginais même pas pouvoir l'effleurer à même la peau. J'en rêvais, pourtant il me semblait si inaccessible que ça me paraissait improbable. Lorsque nos deux mains se sont liées — samedi dernier —, le contact m'a semblé évident. Avant Christian, il ne l'était pas ; avec personne. Peu importe qui empiétait sur mon espace individuel — parfois même avec feu mes parents —, je fuyais toute forme de rapprochement physique.

À l'instant précis où ma main a frôlé la sienne, j'ai su que j'adorerais me trouver près de lui. Le plus près possible ; idéalement peau contre peau. Sentir sa respiration sur mon corps, le poids du sien sur moi, son odeur — qui me fait perdre la tête —, dans les narines. Je pensais déjà être mentalement ravagé avant qu'on soit en couple : j'étais déjà fou de lui, et jamais je n'aurais cru que la situation puisse méchamment s'aggraver. Néanmoins, je suis désormais au-delà de la folie — de plus en plus obnubilé par Christian —, et est-ce que c'est ça, l'amour ? Parce que c'est positif, aujourd'hui, comme sensation.

Un nouveau mot doux arrive, et je me jette dessus.

Mon chevalier servant ! Je suis un grand gaillard qui en a encore sous le plastron, ne t'en fais pas : je décapiterais la gorgone en moins de deux ; si féroce soit-elle ! Le beau-frère est encore un niveau au-dessus : la peste soit du lugubre étron sauvage des marais ! Arrête de vouloir faire caca partout, je t'assure que ce n'est pas la meilleure façon de me séduire — quoique, je ris encore en y pensant —, je préfère la seconde proposition. « Un peu de bon temps ? » J'adorerais. Je doute de trouver quelques minutes pour qu'on s'appelle. Je le vois bien trop à mon goût, l'autre abruti. J'aimerais pouvoir oublier jusqu'à son existence entre deux séances de torture. Vous faites quoi cet après-midi ?

Les expressions de mon mec m'arrachent encore un sourire. Il me manque. Je m'empresse de lui répondre.

On est censé aller faire un tour dans une ludothèque, et je ne sais pas où elle est (pas très loin je pense). Je connais pas le concept (enfin, je le connais maintenant, mais je savais pas que ça existait). Mon petit groupe est très axé jeux. Toi qui aimes jouer, ça te plairait sans doute ! Je t'enverrai des photos si tu veux. Je rêve de passer du temps avec toi, qu'il soit très bon ou exceptionnellement bon. Nos câlins me manquent. Tu me manques. Dis-moi que tu veux bien (et si tu peux) qu'on se voie la semaine prochaine. Ou si on pourra au moins s'appeler un peu ? Sinon tant pis, toi t'arrives super bien à me séduire, même par messages !

Lundi dernier — je reprends le fil de mes pensées —, j'ai donc embrassé Christian. Je pourrais le répéter mille fois. Et j'aurais adoré ajouter que je l'ai aussi embrassé mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Malheureusement, ça n'a pas été le cas. Trop de travail de son côté, incompatibilité d'emplois du temps, et d'autres mystérieuses affaires à régler. J'essaie de me convaincre qu'il ne me fuit pas. Il n'a aucune raison de le faire, puisqu'on a passé une journée absolument divine samedi dernier, et une pause déjeuner idyllique lundi midi. On a eu un mal fou à se lâcher, et on passe énormément de temps à discuter par messages depuis. Toutefois je sais qu'il y a un tas de zones d'ombre de son côté.

Je sais qu'il marche sur un fil. Il m'a confié que je suis en partie celui qui lui permet de se maintenir en équilibre. Cependant, j'aimerais vite qu'il rejoigne un lieu où il se sent en sécurité. Lundi — tout comme samedi —, je les ai vues, ces sombres pensées qui traversent son regard et qui durcissent très légèrement ses traits. N'importe qui d'autre n'y prêterait pas attention, toutefois je l'ai tant observé que je suis capable de détecter ces modifications dans son humeur.

La vie de mon mec est compliquée. Je n'aimerais pas être à sa place ; j'ai déjà du mal à gérer la mienne. Ses inquiétudes sont certainement légitimes, pourtant je souhaiterais pouvoir me contenter de les balayer d'un ample revers de la main. J'essaie constamment, sans ignorer que quelques sujets restent très sensibles : notre différence d'âge et ce qu'elle implique, ainsi que sa vie personnelle ; celle qui ne me concerne pas, dirait-il. Concernant cette dernière, je peux difficilement agir. Par contre, je fais mon possible pour qu'il cesse de culpabiliser nous concernant. À chaque fois qu'il emploie le mot pédophile, un frisson d'horreur me parcourt l'échine. Il n'y a absolument rien dans notre relation qui puisse tendre vers ce type de crime. Christian y veille bien mieux que moi. Il a beau dire ce qu'il pense, je reste persuadé que l'âge ne fait pas l'enfant, ni l'adulte : pas à mon âge, du moins.

Je suis conscient de ce qui nous arrive. J'ai eu des mois pour réfléchir à la pertinence de mes sentiments. Je lui ai couru après en connaissance de cause. À aucun moment il ne m'a contraint à quoi que ce soit ; et si manipulation de sa part il y a eue, c'était uniquement parce qu'il tenait à m'éloigner de lui. Je l'ai vu tâtonner — me fuir ou venir me trouver —, et il n'a pas eu l'attitude d'un prédateur. J'ai eu le sentiment qu'il n'a cédé que parce qu'il ne supportait plus une situation qui le rongeait.

Mon petit ami — et je l'ai réalisé il y a quelques jours à peine —, je pensais l'avoir récupéré au bord du gouffre. En réalité, il avait survécu à la chute ; par miracle. Depuis que je l'ai appris, j'ai peur pour lui, et ce qui nous sauve, c'est que lui aussi a peur pour lui. On avance dans le même sens, avec un but commun : faire en sorte qu'il aille mieux. Qu'importe les solutions qu'il doit mettre en place, j'essaie de lui montrer que je suis de son côté. Ça m'attriste qu'il soit systématiquement surpris de mon soutien, comme si c'était un fait exceptionnel que d'être soutenu par ceux qui nous aiment.

La notification — mon homme m'a répondu —, me tire momentanément de mes pensées.

Note les noms des jeux qui te plaisent et auxquels on pourrait éventuellement jouer tous les deux. Bien sûr qu'on peut se voir la semaine prochaine. Je ne sais pas encore quand, mais on va se trouver un moment.

Le message est expéditif, j'en déduis que Christian est occupé. Je ne parviens pourtant pas à ne pas rebondir.

Je noterai ça scrupuleusement. J'adore lorsque tu fais ce genre de plans. Super, j'ai hâte de te voir. Mais pas de pression, hein ! Si jamais finalement tu ne peux pas, on trouvera d'autres créneaux. Bon courage (je sens que t'es occupé, non ?).

Je reprends le fil de mes pensées. Les modèles de couples que j'ai pu observer, ce sont mes parents ainsi que mes tuteurs. Dans les deux cas, on évoque ici des couples relativement fusionnels — pourtant complémentaires —, et paisibles. Ils ont toujours fait — ou font toujours —, front commun. Mes parents s'acceptaient tels qu'ils étaient et stimulaient toujours le meilleur chez l'autre, sans avoir à contrarier leur moitié. Il en va de même pour Marianne et pour Francis.

J'ignore s'ils procédaient ou procèdent comme il le faut. Y a-t-il seulement une méthode idéale ? Je ne dis pas que j'aimerais que mon couple soit exactement comme les leurs. Moi, tout ce que je veux, c'est qu'il cesse de me percevoir parfois comme un ennemi, qu'il ne s'étonne pas d'apprendre que je ne veux que son bien-être, qu'il n'imagine pas qu'il doit me cacher ce qui ne va pas. Il sait à quel point je l'aime, néanmoins je lis la surprise dans son regard — ou dans sa voix —, à chaque fois que je le lui dis. J'essaie de me dire que le temps — et la répétition —, feront leur œuvre.

C'est une chance que je doute à peu près de tout, sauf de l'amour que je lui porte. C'est bien ma seule certitude. Je ne cesse de tout remettre en cause, mais pas mes sentiments pour Christian. La puissance de mes sentiments sont une ancre. Ce sont eux, qui me poussent à remettre tout le reste en cause ; depuis le départ, ou presque. À mesure que je tombe toujours plus amoureux de mon homme, ma perception sur le monde qui m'entoure évolue.

Par la force des événements, je questionne de plus en plus la société dans laquelle je vis. Ce monde où Christian et moi — mais surtout lui —, sommes des parias, voire des hors-la-loi ; je refuse qu'on s'accorde ce statut, lui comme moi. Pire encore, je remets en cause l'éducation trop traditionnelle que j'ai pu recevoir. Je commence à comprendre que mes parents — quand bien même je les aime éternellement et de tout cœur —, ne m'ont sans doute pas servi la meilleure des soupes.

Lorsque je suis arrivé ici, j'étais le pur produit issu des valeurs que véhiculaient mes parents. Aujourd'hui, je ne suis plus tout à fait cette personne ; je suis encore en train de muer. J'ôte la peau avec laquelle ils m'ont habillé, et je réalise qu'elle est loin de me convenir, cette écorce. Étaient-ils si peu ouverts d'esprit ? Est-ce qu'ils me poussaient à être quelqu'un que je ne suis pas ? Ça n'enlève absolument rien à l'amour qu'ils ont pu me porter, je le sais : mes parents ne sont sans doute pas les anges résolument parfaits qui hantent mes rêves, et plus encore mes nombreux souvenirs. Ils étaient des gens bien, mais à quel point auraient-ils accepté le jeune homme que je deviens ? Ils l'auraient fait, j'en suis presque sûr, toutefois aurait-ce été à contrecœur ? Auraient-ils contribué à créer un endroit sûr pour Christian et pour moi ? Un lieu sécurisé, qui nous aurait permis de souffler et de penser que notre amour n'est pas une entorse à la morale. Ou au contraire : auraient-ils été de ceux qui nous pointeraient du doigt, le regard assombri par un jugement de valeur qui nous condamnerait sans sommation ?


Après moult tergiversations, je finis par me lever : la tête dans les nuages.

Je file en direction de la salle de bain, c'est l'heure des traditionnelles ablutions matinales.

Obnubilé par Christian comme je le suis actuellement, je crois bien que je me lave deux fois les dents, et que j'en oublie de me savonner une partie du corps. Il me distrait tant que je dois parfois avoir l'air perdu dans mes pensées ; plus encore qu'auparavant, ce qui n'est pas peu dire.

Je ne parviens pas à m'empêcher de nous imaginer prendre une douche ensemble. Je ne sais pas si ça pourra avoir lieu un jour. Par contre, j'ai la certitude que j'aimerais que ça arrive. Je veux sentir sa peau au contact de la mienne. Tout en lui me donne envie de rapprochements physiques que je n'aurais pas imaginé en mars dernier ; trois mois plus tôt. À ce moment-là, l'idée même d'embrasser quelqu'un me dégoûtait. C'est toujours le cas. Il n'y a que Christian pour me pousser à transcender ma nature. Je sais qu'un jour — j'ignore quand ou comment, toutefois j'y crois —, on se retrouvera nu, l'un contre l'autre, l'un sur l'autre, et ce sera magique.

Je rêve tellement de lui parler d'avenir, même à court terme — sans aller jusque la douche commune —, pourtant je n'ose pas. Je sens que la moindre insinuation peut le mettre en rogne, ou pire : le pousser à me fuir. Je me projette pourtant énormément, je ne peux pas mentir. S'il me pose la question, je le lui dirais. Mon homme a beau m'avoir prévenu de ne pas le faire, impossible d'éviter la foule de films qui me traverse l'esprit. J'adore notre relation et je vais tout faire pour qu'elle dure une vie ; rien que ça. Alors forcément, je nous imagine tôt ou tard vivre sous le même toit, et je sais que Christian pourrait me renier pour ça. D'une certaine façon, je salis l'image de sa famille, et j'ai le sentiment qu'il ne tient pas spécialement à évoquer ce sujet avec moi, ce que je comprends. J'ignore si ça fait de moi un parasite dans son monde ; si c'est le cas, être un parasite dans son monde est néanmoins génial.

Sur cette pensée, je m'en retourne vers ma chambre. Quelle n'est pas ma surprise de trouver Sarah dans la pièce, penchée sur mon bureau.

— Salut… qu'est-ce que tu fiches là ? m'étonné-je.

J'accorde beaucoup d'importance à mon intimité. Je n'apprécie pas qu'on piétine mon espace personnel, et cette intrusion en mon absence, elle est à la fois surprenante et malvenue. Je connais assez Sarah pour savoir qu'elle ne s'invite pas chez autrui sans une idée derrière la tête.

Elle se retourne vivement vers moi.

— Salut. Dis, t'as été vachement rapide ! s'exclame-t-elle, l'air de rien.

Elle est encore en tenue de nuit, une culotte et un petit haut qui lui arrive juste au-dessus du nombril. Trainer dans la maison vêtue de la sorte, c'est pas son genre. Elle ne pensait pas me voir revenir aussi rapidement ; qu'ai-je oublié de me laver ? J'ai pourtant pas eu le sentiment de courir.

Sarah jette un drôle de regard à ma main droite, celle qui tient mon téléphone. Je n'apprécie pas du tout ça. Ma relation secrète me met sur les nerfs. J'ai promis à Christian de n'en parler à personne, or je suis un menteur des plus ridicules.

— Tu cherches quelque chose ? demandé-je.

— Depuis quand t'embarques ton téléphone sous la douche ? me questionne-t-elle.

— Depuis que je me spécialise dans la photographie de carrelages de salle de bain, plaisanté-je.

L'humour est la solution toute trouvée pour affabuler sans me sentir mal à l'aise.

— Très drôle, réplique Sarah, sans rire pour autant. Pourquoi est-ce que t'es tout le temps greffé à ton téléphone ? Me fais pas croire que vous avez beaucoup de conversation, toi et ta copine là, Maggie, c'est ça ?

Elle dit ça tout en faisant un grand mouvement de la tête pour remettre ses cheveux en place. Cette réflexion me gonfle. Je glisse mon portable dans la poche de mon pantalon et je croise les bras, la toisant.

— Magda. Elle a plus de conversation que toi, et elle — au moins —, n'essaie pas de me fliquer. Je ne vois pas en quoi le fait que je passe du temps — ou non —, sur mon téléphone te concerne, déclaré-je.

J'essaie de ne pas avoir l'air agacé, or son attitude me met en rogne. Je n'aurais jamais dû me confier concernant Christian. La solitude et le malêtre m'ont conduit à commettre une terrible erreur. Depuis qu'elle sait que l'attirance entre lui et moi est mutuelle, elle me garde à l'œil ; plus ou moins discrètement selon les périodes.

— Tu sais pourquoi je suis pas sereine. La dernière fois que t'as été accro comme ça à ton téléphone, y avait ton vieux dans l'équation. On a décrété que c'était un sujet tabou entre nous, mais tu me le dirais, s'il revenait vers toi ? T'as l'air étrangement heureux, ces derniers jours, annonce-t-elle avec un petit sourire.

Elle tente de se montrer ravie pour moi, alors que je perçois nettement que ce semblant de joie est artificiel. Mon esprit déclenche l'alerte : je dois impérativement protéger mon homme.

— On peut faire plein de choses avec un téléphone, et puis j'ai le droit de remonter la pente, à un moment. Ou ça t'emmerde de voir que je me sens mieux ? demandé-je.

Ce n'est pas mon genre de procéder de la sorte. Les rares fois où je l'ai fait, c'est parce que je me suis senti en danger, ou que j'ai eu besoin d'obtenir une information importante. Ça m'a rarement réussi. Je me sens très mal à l'aise dans ce type de situation, et pourtant éviter les problèmes à Christian est instinctif ; je ferais toujours mon possible pour le préserver.

— Mieux ? Tu te sens carrément très bien, j'ai l'impression. Alors vas-y, partage ton bonheur avec ta chère amie qui a soutenu toutes tes nombreuses peines ! me raille-t-elle.

On marche tous les deux sur des œufs. Je sais qu'elle se doute de quelque chose. Aurais-je dû me méfier et jouer la carte de l'éternel chagrin ? Je n'en suis pas capable. J'essaie de ne pas paniquer. J'ai déjà envisagé cette possibilité : que Sarah vienne me cuisiner au sujet de mon mec, et j'avais alors envisagé mille et une réparties, comme à mon habitude. Je suis tout à fait en mesure d'en sortir une de sous les fagots si nécessaire.

— Je sais pas quoi te dire… je vais pas m'inventer un Mario juste pour faire illusion, lâché-je.

— Est-ce que je dois prendre ça pour une vanne à la con ? Je vais faire comme si j'avais rien entendu. Je trouve ça louche que tu deviennes agressif alors que je viens me réjouir de ton nouveau bonheur, me lance-t-elle.

Je lui adresse un petit sourire.

— Tu viens fouiller dans ma chambre en mon absence et t'as agressé mon téléphone du regard… j'appelle pas ça « se réjouir de mon nouveau bonheur ». J'appelle ça fouiner, un truc que tu sais très bien faire, répliqué-je.

En réponse, elle me sourit aussi ; un sourire résolument mauvais.

— Dans ce cas, on va pas enculer les mouches plus longtemps : est-ce que tu t'es de nouveau rapproché de ton cher Christian ? me questionne-t-elle.

Je l'observe sans ciller. Je ne vais pas mentir, elle comprendrait immédiatement.

— J'aimerais pouvoir te dire que oui, marmonné-je.

Et c'est vrai. J'aurais souhaité lui révéler la vérité. J'ai toujours cette envie de crier sur tous les toits l'identité de mon petit ami. Je suis extrêmement fier de sortir avec Christian. Genre je fais partie de ces gens qui ont la chance de pouvoir être en couple avec l'homme de leurs rêves ! Évidemment que j'ai envie d'en informer l'univers entier !

— Alors quoi ? Si c'est pas lui, c'est qui ? s'enquiert-elle.

C'est à cet instant que j'ai un étrange déclic qui me glace les os et qui remonte en de vives piqures le long de mes vertèbres. Et si mon mec avait raison ? Et si Sarah éprouvait réellement des sentiments autres qu'amicaux à mon égard ? Je n'aime pas du tout cette pensée. Je tente de la chasser, mettant ça sur le compte de la mésentente viscérale entre Christian et Sarah — merde ! —, pourquoi est-ce qu'il y aurait cette petite guerre entre eux ? Ce serait de la jalousie ? En quoi, si elle est simplement mon amie tandis que lui est mon amoureux ?

— T'es trop curieuse, déclaré-je.

Si ce n'était que ça. En plus de son intérêt insistant et déplacé, elle accompagne son interrogatoire d'une hostilité plutôt manifeste ; que ce soit à l'attention de Christian ou bien de cet éventuel autre dont elle ignore pourtant tout.

— Je suis curieuse normal, rétorque-t-elle. C'est toi qui ne t'intéresses pas assez à tes amis.

À son tour, elle croise les bras sur sa poitrine, m'observant comme si j'étais coupable. De quoi, je ne sais pas.

— Tu plaisantes ? soufflé-je. T'arrives toujours à tout ramener à moi quand on discute de toi. Tu ne veux jamais aborder le sujet « Sarah ». Sauf quand il s'agit de cracher quelques poncifs te concernant. Je marche parce que je suis ton ami, mais sérieux : ça cache quoi ?

— N'essaie pas de me psychanalyser, Docteur Bidon ! grogne-t-elle, le regard noir.

— Je constate, c'est tout. Explique-moi ce que tu caches, et peut-être qu'on se comprendra mieux, tenté-je.

— J'ai rien à cacher, contrairement à toi ! grommelle-t-elle.

Je soupire. Un zeste d'angoisse s'installe. Je vais mettre les pieds dans le plat, et je crois que ça ne va pas lui plaire, toutefois je sens que je dois creuser ça.

— Explique-moi pourquoi t'as l'air si hargneuse, quand tu penses à la personne qui peut me rendre heureux, peu importe qui elle est ? demandé-je.

— On sait très bien — toi et moi —, qu'il n'y a qu'un putain de prénom qui peut te rendre aussi joyeux, déclare Sarah.

Je secoue la tête.

— Faux. Mon amitié avec Magda, son frère, et la copine de son frère : ça me fait sourire aussi. Je suis heureux à l'idée de passer mon après-midi avec eux aujourd'hui, comme à chaque fois que je les vois. Et tiens, comme par hasard, tu méprises aussi ma seule autre amie. Tu n'aimes pas les gens auxquels je tiens.

Je réfléchis à haute voix, et ça fait sens avec ce que Christian a pu me dire.

— C'est pas ma faute si t'es tombé amoureux du roi des connards et que ta super pote a l'air chiante ! Tu serais plus stimulé si on trainait tout le temps ensemble. T'es plus drôle quand tu passes du temps avec moi ! ronchonne-t-elle.

Elle agite sa chevelure, un air suffisant distinctement affiché.

— En gros, faudrait que je ne fréquente que toi… idéalement, affirmé-je.

Sarah me sourit, avant de répondre.

— Sans doute, mais tu t'éloignes du sujet. Je te demandais qui te rend si heureux, rétorque-t-elle, moqueuse.

— Pourquoi tant d'insistance, t'es jalouse ? répliqué-je du tac au tac.

Elle fronce les sourcils et me jette un regard noir.

— Jalouse de qui ? Fais gaffe à ce que tu dis, t'es en train de me mettre de mauvais poil ! grogne-t-elle.

— De personne en particulier… des gens qui me sont proches, dis-je.

Ma voisine de chambre a toujours tendance à se montrer très — voire trop — franche. Comment réagira-t-elle face à mon accusation ?

— Tu te fous de ma gueule ? vocifère-t-elle. Je suis inquiète que t'aies encore fait une connerie, parce que tu les collectionnes. C'est tout.

— Si tu le dis, exprimé-je, tout en haussant les épaules.

Sarah m'observe sans ciller. Je crois qu'elle est en colère ; en temps normal, je ferais tout pour éviter ça, seulement j'aime autant la détourner du véritable sujet. Personne ne doit découvrir notre secret.

— Je vois. C'est lui, qui t'a mis ça en tête, hein ? ricane-t-elle.

Le « lui » a été craché, et la haine que mon amie met dans ce mot est sans équivoque.

— Il a évoqué le sujet une fois ou deux, mais c'était il y a longtemps… j'avais pas envie d'y croire… mais faut avouer que t'as une attitude bizarre avec moi. Je trouve pas que ce soit toujours aussi amical que tu veux me le faire croire, expliqué-je.

Elle me toise, un rictus mauvais déformant son sourire.

— Je vois. C'est forcément ses conneries que t'es tenté de croire. Le mec est juste faux jusqu'à la pointe de ses ongles : il te fait croire qu'il est homophobe, il te frappe et finalement vous finissez par vous chauffer au téléphone. Y a rien qui te choque là-dedans ? Le type est juste gavé parce qu'il a pas le droit de se taper un mec de ton âge, alors que moi oui. Il sait qu'on est sorti ensemble ! C'est lui qui est super jaloux de moi ! annonce-t-elle fièrement.

Je ne pipe mot. Il est plus prudent que je me retienne de prendre la défense de mon homme. Je me contente une nouvelle fois de hausser les épaules. Ça semble agacer Sarah, qui en rajoute une couche.

— Et puis je te rappelle que c'est moi qui t'ai quitté, fanfaronne-t-elle.

— J'imagine que ça n'avait aucun rapport avec le fait que j'étais déjà amoureux de Christian à ce moment-là, laissé-je échapper.

Son sourire se fane.

— Va te faire foutre, me balance-t-elle, avant de se mettre en marche pour quitter la pièce.

Elle passe devant moi, et je ne remue pas. Il est préférable qu'on soit légèrement en froid : je ne veux pas qu'elle se mêle de ma vie. Encore moins sachant toute l'hostilité qu'elle ressent envers mon petit ami.

Sarah claque la porte de sa chambre, et je laisse enfin échapper un soupir de soulagement. Rien à signaler, je vais pouvoir éviter d'ajouter un poids supplémentaire sur les épaules de Christian.


— Angelo ? C'est ton tour ! m'apostrophe Lili.

— Angelo est de sortie avec son téléphone, et il a embarqué ses potes dans sa poche, et pas l'inverse ! déclare Alain, en éclatant de rire.

— Pardon ! m'exclamé-je, avant de lâcher mon portable et de jouer mon tour.

Je suis rouge de honte, or je ne parviens pas pour autant à me résoudre à délaisser ma discussion avec Christian.

— Non mais t'as pas à nous présenter d'excuses, affirme Magda. On est pas pressé.

Elle m'adresse un sourire et je réplique, plus serein.

— Je comprends que ça puisse être agaçant. Je réponds seulement à ce message, et je range mon téléphone.

Pendant que Magda joue son tour, je relis le dernier mot envoyé par mon petit ami.

Le troisième a l'air d'être le plus sympa. Tu veux que je l'achète ? Tu es un peu trop insistant, je t'ai écrit au moins trois fois que je vais bien. C'est vrai, ce weekend n'a rien à voir avec le précédent, néanmoins je suis confiant : j'y survivrai. Ne t'inquiète pas, le beau-frère me craint autant que je le lui rends.

Je rédige rapidement une réponse.

Je vais l'acheter ici (ils vendent aussi des jeux). Désolé d'insister, mais je sens comme un genre de malaise dans nos échanges, alors si t'as besoin de parler, je suis là (j'espère que je suis pas le malaise… j'essaie de me raisonner). T'as pas à essayer de me cacher que ça va pas, en tout cas. Laisse-moi la possibilité de t'aider si je le peux, même si c'est pas grand-chose. Je t'embrasse.

J'ai envie de l'ensevelir sous les mots doux, toutefois j'ai peur que les « tu me manques » — ou encore « j'ai hâte de te retrouver » —, l'oppressent dans un tel moment. Je remise mon téléphone dans ma poche. J'ai beau dire que je vais me concentrer sur le jeu, il y a peu de chances que je le fasse réellement.

— Alors, c'est ta chérie qui te laisse pas tranquille avec les potes ? me demande Alain, tandis que Liliane prend son tour de jeu.

— T'es trop intrusif, commente Magda.

J'apprécie son soutien, et je profite du fait que ce soit mon tour de jeu pour esquiver toute réponse. C'est sans compter sur Alain, qui n'a pas grand-chose en commun avec sa sœur ; du moins pas la même douceur, même s'ils se ressemblent beaucoup physiquement.

— Tu seras pas mon beau-frère ? C'est ce que vous évitez de m'avouer ? demande-t-il, faussement désespéré.

Lili lève les yeux au ciel, un léger sourire aux lèvres, tandis que Magda glousse.

— T'es bête ! affirme affectueusement cette dernière.

Je me contente aussi de sourire, tout en haussant les épaules.

Dans ma poche, mon téléphone vibre, et je prends sur moi d'attendre le prochain tour de jeu avant de tenter de lire discrètement le message que mon homme vient de m'envoyer.

Tu n'es pas le malaise. Profite de ton après-midi tranquille. On discutera lorsque tu n'auras que ça à faire.

Je n'apprécie pas ce que j'entrevois dans ce message. Je devrais pourtant. Christian m'encourage à profiter de chaque portion de mon quotidien, toutefois je n'aime pas qu'il se positionne après tout le reste. Dès lors qu'il s'efface, je comprends que la situation est grave, et je déteste n'avoir aucune information concernant son quotidien. J'ignore quels éléments lui plombent le moral, ni comment l'aider à affronter ça.

Mon tour de jeu arrive, je l'expédie, et je réponds.

Non, on discute lorsque tu as besoin de discuter. Il y a des priorités dans la vie, et tu es ma priorité numéro un. Si je te le propose, c'est que ça ne me dérange pas, et crois-moi, si j'ai pas envie de me concentrer sur toi, c'est facile de mettre mon téléphone en silencieux. Tu vas me dire qu'il y a un temps pour tout (c'est bien ton genre), mais je t'ai attendu pendant huit mois, alors j'ai juste envie d'être avec toi, peu importe comment. Et plus encore après notre petite escapade de lundi… je devrais peut-être pas dire ça maintenant, seulement je peux pas résister : tu me manques tellement ! Je t'aime comme un dingue, et presque une semaine sans pouvoir t'embrasser après y avoir goûté, c'était juste un enfer. Alors peut-être que c'est moi qui débloque, et je veux pas te mettre la pression… mais je suis là ! Je suis désespérément là pour toi.

— Dis-donc, t'as l'air beaucoup plus bavard par message qu'en vrai, commente Alain.

Liliane soupire.

— Fiche-lui la paix, tu veux ? le sermonne-t-elle gentiment.

J'esquisse un sourire des plus forcés. À cet instant précis, j'aimerais être seul. Soit je me fais des masses de films, soit mon mec n'est clairement pas avec moi sur mon nuage.

— C'est rien de grave ? me demande Magda en remuant les lèvres plus qu'en chuchotant, histoire que son frère ne nous capte pas.

Je me contente une nouvelle fois de hausser les épaules. Je n'en sais rien, et je ne me sens pas de mentir. Je suis un peu perdu. Arrive mon tour, et je le joue mal ; sans plus aucune stratégie. Mon amie me souffle de revenir en arrière et de procéder autrement, et je suis ses directives sans rien y comprendre. Je sens une nouvelle notification. Je lis la réponse de Christian sans attendre.

J'ai compris, Angelo. On se voit lundi, sans faute.

Venant de lui, plus angoissant tu meurs.

— Je dois aller aux toilettes. Je laisse Magda jouer à ma place si je suis pas assez rapide, déclaré-je en me levant.

Je ne les laisse même pas en placer une, et je disparais. Je suis soulagé de constater qu'il y a deux cabines de toilettes mixtes. Je peux en monopoliser une sans condamner autrui à se pisser dessus. Je m'enferme avec précipitation, et j'attends une milliseconde avant d'enclencher l'appel. Toute la semaine, je me suis retenu de passer un simple coup de fil, je ne tiens plus en place. Je crains que mon mec ne décroche pas, pourtant il le fait, pile sur la dernière sonnerie.

— Oui ? Pourquoi est-ce que tu m'appelles ? m'agresse-t-il immédiatement.

Je souffle. Son ton est certes froid, mais sa voix me semble lourde de sentiments négatifs ; qui a priori ne me concernent pas directement.

— Calme-toi… s'il te plait, murmuré-je. Je suis inquiet pour toi… je me suis dit que t'avais sans doute besoin de parler un peu… mais que t'osais pas…

Un long silence me répond, jusqu'à ce que Christian se décide à en placer une.

— Je ne peux pas discuter maintenant, m'explique-t-il, faussement calme. Lundi approche à grands pas. Je te demande seulement de bien vouloir attendre jusque-là, d'accord ?

— On parle pas de moi, là ! Tu m'inquiètes ! Toi ! Juste toi ! déclaré-je, un ton au-dessus des doux murmures que j'ai l'habitude d'employer lorsque je m'adresse à mon petit ami.

Je crains un instant qu'il ne s'emporte.

— Bien. Je me sens sous pression ; trop de pression, explique-t-il sèchement.

— Désolé… si c'est ça… si c'est ma faute… ben… on se verra… on se parlera… bref… ce que tu veux… quand tu pourras… y a pas de souci… tu sais… on fait au mieux… pour toi, marmonné-je avec empressement.

— Merci, prononce-t-il. Je ne dis pas que tu es l'élément essentiel de ce problème, mais merci pour ta compréhension.

— Et… tu veux pas m'expliquer ? demandé-je d'une petite voix.

— Écoute, c'est pas contre toi, seulement là j'en ai ma claque de rendre des comptes, affirme-t-il, glacial.

— Désolé, chuchoté-je encore une fois.

À cet instant, je retiens difficilement mes larmes. Je devine que je tombe au mauvais moment. Ça me frustre, parce que je ne lui demande de rendre aucun compte. J'aurais simplement souhaité le soutenir au mieux ; et pour cela, piger la situation dans son ensemble me parait nécessaire.

— Non, déclare-t-il après un temps mort. C'est moi qui te présente des excuses. Tu m'appelles et je t'agresse sans raison. Tu vois, c'est — entre autres — pour ça que je préfère qu'on ne se téléphone pas à l'improviste. J'aimerais éviter de t'infliger ma mauvaise humeur si je peux l'éviter.

— C'est pas grave, marmonné-je. Ça arrive…

— Ça ne devrait pas. Je dois être capable de me comporter — avec toi —, comme un être civilisé ; tout le temps. J'y arrive bel et bien avec Thérèse, et pourtant — crois-moi —, ces dernières semaines, je me sens bien plus proche de toi, m'avoue-t-il.

Son ton s'est très légèrement adouci. J'ai le sentiment qu'il refuse de laisser échapper sa colère. Même si je n'ai aucune envie qu'il me râle dessus, je ne suis pas certain que contenir ses émotions soit une bonne chose pour lui.

— Tu sais… t'as le droit d'être toi-même, affirmé-je. Ça me dérange pas… si t'es fâché… enfin… je préfère de loin que tu sois heureux… mais avec moi… tu sais que tu peux être naturel…

— Je crois que j'en ai conscience. C'est certainement pour ça que je me laisse un peu trop facilement aller. Mes conneries vont finir par te faire fuir.

Il me dit ça sur un ton qu'il veut légèrement humoristique, néanmoins je ressens une forme de peine à travers ses mots. Il faut que je le rassure.

— Non… c'est… c'est juste le signe que… eh bien… peut-être que tu te sens à l'aise avec moi. Je trouve que… que c'est une excellente nouvelle. Comment tu veux que… qu'on se sente bien ensemble… si on est jamais nous-mêmes ? Je sais qu'on peut pas… on peut pas forcément tout dire… parce que c'est pas toujours le bon moment… mais c'est dommage, si tu penses qu'il faut faire comme si tout va bien… tu m'étonnes que je sois toujours inquiet… je sais jamais comment tu te sens vraiment ! expliqué-je.

Je l'entends soupirer.

— Je déteste qu'un gamin de quinze ans m'apprenne la vie, grogne-t-il. On est issu de générations très différentes, tu sais ? Je n'ai pas été élevé de cette façon. Dans mon monde, tu arrondis les angles, et tu fais toutes les concessions possibles pour que ça marche. Pour le meilleur et pour le pire, et il ne faut pas croire que ce soit si équilibré que ça. Dans cette équation, je crois qu'on finit par se perdre. J'ai fini par me perdre. J'aime ta vision des choses, toutefois je ne vois pas comment une telle philosophie peut payer à terme, mais sans doute que ce n'est viable qu'à court terme. Peut-être que ce court terme est suffisant ?

La question n'est pas uniquement rhétorique, et ça me vexe. Je veux tout sauf une histoire éphémère — j'ai toujours eu le sentiment d'être clair à ce sujet —, et je ne veux pas non plus lui faire peur en révélant tous les plans que je tire sur la comète.

— Non ! J'essaie juste de dire… que je t'aime comme t'es… calme ou en colère… chaud ou froid… je vois pas pourquoi le temps me ferait moins t'aimer… c'est pas comme si on s'était… je sais pas… vendu l'un à l'autre comme des gens qu'on est pas… tu crois pas ? Pour moi… notre histoire est une évidence… et tu vas pas aimer… mais j'imagine pas mon futur sans toi… à court… moyen… long terme… t'as pas envie de savoir que… que j'imagine déjà l'aménagement de la maison qu'on achètera… ensemble… un jour… mais sans vouloir te mettre la pression, hein…

Ma voix s'est faite un murmure sur les derniers mots. Je ne peux pas ne pas lui confier qu'à mes yeux, notre relation est on ne peut plus sérieuse. Il est l'amour de ma vie, et je ne dis pas ça par pur romantisme : je le pense réellement.

Quelques secondes plus tard, on frappe à la porte.

— Angelo ? questionne un gars que j'identifie comme étant Alain.

À l'autre bout du fil, Christian reste muet. Je n'éloigne même pas le combiné de mon oreille afin de répondre.

— J'arrive. Deux minutes, dis-je.

— Ça va ? T'es malade ? s'enquiert mon pote.

— Non ! Mais j'ai pas fini ! rouspété-je.

— Ça roule maboul, on t'attend ! affirme Alain.

J'entends du mouvement, et j'attends qu'il s'éloigne. Mon mec en fait de même. Il est le premier à s'exprimer.

— Ton ami a de drôles d'expressions. Ne les fais pas attendre ; file les rejoindre, m'ordonne-t-il.

— Non… je… je préfère rester avec toi… je… et puis je… j'espère que je t'ai pas fait flipper, baragouiné-je.

— Tu me fais toujours flipper, énonce Christian. Ce n'est pas une nouveauté. On parlera de la décoration de notre futur salon plus tard, d'accord ?

— Tu dis ça pour m'amadouer, dis-je.

J'adorerais qu'il y croie sincèrement, cependant je sens bien qu'il tente uniquement de me faire comprendre que mon aveu ne le met pas plus en colère, et qu'il ne va pas prendre ses jambes à son cou juste après.

— À peine, reconnait-il. Plus sérieusement, ne mets pas de côté tes amis. J'ai fait cette bêtise, et je ne te souhaite pas la solitude dans laquelle ça m'a plongé plusieurs décennies durant. L'amour c'est bien, toutefois l'amitié n'est pas moins primordiale. Profite de tes moments passés auprès d'eux. Il y a réellement un temps pour tout.

— D'accord, mais… on a pas fini notre discussion, marmonné-je.

— Il n'y a rien de particulier à rajouter. En conclusion : j'aime ce que tu me dis. Tu m'amènes à observer les éléments sous un nouvel angle, et ça m'aide à les apprécier autrement, m'explique-t-il.

Je souris. Je meurs d'envie de rester encore des heures au téléphone, et de faire mon gars romantique et amoureux. Couvrir mon homme de mots doux, essayer de rehausser son humeur, ou bien lui changer les idées. Je dégaine quelques douceurs.

— Et moi… j'aime tout de toi… même ce que tu penses que je pourrais ne pas aimer, chuchoté-je.

— On verra bien, déclare mon homme, visiblement peu convaincu par mes mots.

Je sais néanmoins qu'il les apprécie, et je me dis bêtement qu'à force de les entendre, il finira bien par y croire.

— File, avant que quelqu'un d'autre ne vienne te chercher, renchérit-il.

Je laisse échapper un petit soupir.

— D'accord, dis-je à contrecœur. Mais si t'as besoin de vider ton sac… s'il te plait… n'hésite pas, l'imploré-je.

— Bien reçu, capitaine. Bonne fin d'après-midi, et bonne soirée, prononce Christian.

— À toi aussi… mon amour, murmuré-je.

J'écoute une dernière fois son souffle avant qu'il ne raccroche. Entendre sa voix me procure un bien fou : ça me remet — malgré moi —, en orbite sur mon nuage, même si je sais pertinemment que tout n'est pas rose ; encore moins chez mon petit ami.

Je retrouve ensuite Magda, Alain et Liliane, qui sont toujours autour de la table. Ils discutent, attendant certainement que je vienne jouer mon tour.

— Désolé, dis-je en m'installant.

— T'étais au téléphone, non ? Tu pissais pas vraiment ? me demande Alain, de but en blanc.

— Arrête de le faire chier ! gronde Magda. C'est toujours pas tes affaires !

Lili se contente de lui donner un gentil coup de coude. Pour ma part, je décide d'opter pour la vérité ; partielle, évidemment.

— C'est ça, je suis démasqué : j'avais un coup de fil à passer, confirmé-je.

Alain jette un regard entendu à sa petite amie, qui le lui rend. Je sens qu'ils sont sur la même longueur d'ondes, toutefois je ne sais pas ce qu'ils ont en tête.

— C'est mon tour ? questionné-je sans attendre.

Magda acquiesce, alors je m'efforce de jouer convenablement ; l'esprit plus léger.

— T'étais au téléphone avec ta chérie ? poursuit Alain.

Avant que mon amie n'ordonne à son frère de se taire, je réponds. Je réprime même un petit rire gêné en imaginant la tête de Christian s'il entendait ce « ta chérie » qui le cible.

— C'est ça, mais ne compte pas sur moi pour en dire plus. Ça ne concerne que moi, déclaré-je, avec douceur et fermeté.

— Bien dit, réplique Lili en souriant. Ne le laisse pas trop faire son curieux ! Il te lâchera plus, après.

— Eh ! Je suis là, et je vous entends. Je dis tout haut ce que vous pensez tout bas, comme d'habitude, ricane Alain. Félicitations jeune frère ! C'est tout beau tout neuf, vu comme t'as l'air accro !

Je hoche la tête. Inutile de prétendre le contraire, si ce n'est que je suis persuadé que le temps ne m'aidera pas à devenir moins accro. Je n'ai aucune envie d'être moins obsédé par Christian. Magda entame son tour de jeu sans un mot.

— J'ai gagné, annonce-t-elle ensuite, avec un petit sourire.

Son frère grogne, tandis que Lili salue la réussite de mon amie, et que je me contente moi aussi d'un sourire.

Je ne vois pas passer le reste de l'après-midi. On finit par se retrouver — Magda et moi —, en tête à tête, une fois qu'on a quitté la ludothèque. Liliane a repéré je-ne-sais-quoi dans une boutique, et Alain la suit. Nous, on reste dehors, profitant des rayons du Soleil qui — couplés à une brise de fin de journée —, plongent mon corps dans un état de satisfaction ; mon esprit étant toujours sur son nuage.

— Dis, je peux te poser une question ? me demande mon amie.

J'acquiesce distraitement, tandis qu'on avance de quelques pas, comme pour nous assurer de mettre encore plus de distance physique entre le couple et nous.

— Ta copine. On est d'accord que c'est un copain ? se risque-t-elle à dire, d'une petite voix.

Je hoche encore une fois la tête, avant de répliquer.

— Oui, fais-je, gêné. Je… j'ai pas envie de le dire à tout le monde, m'expliqué-je.

Magda me sourit.

— Je comprends, répond-elle. Si t'es pas à l'aise, ou que tu le sens pas, je comprends que tu ne forces pas. Après, je connais bien Lili et mon frère. Tu sais, je pense qu'ils ne le prendront pas mal. Par contre, tu risques d'avoir encore plus mon frère sur le dos, en mode « protecteur », bien lourd comme il peut l'être avec moi.

Je lui rends son sourire.

— Je vois le genre, et c'est vrai que ça fait partie des réactions qui m'inquiètent. Je veux pas que les gens changent de regard sur moi à cause de ça, avoué-je.

— Ça, tu pourras pas l'empêcher de toujours se faire du mouron. C'est son caractère. En tout cas, je suis contente pour toi. Ça veut bien dire que tu te sens mieux avec l'idée d'être gay ? Ça va mieux que le mois dernier ? s'enquiert-elle.

Nous n'en avons pas reparlé depuis le fameux jour de grève où je me suis senti contraint de lui avouer mon homosexualité.

— Oui, ça va mieux, reconnais-je. Je suis pas du tout prêt à étaler l'info sur la place publique, mais je me sens moins mal à l'idée de ne pas être dans la norme.

— C'est grâce à ton copain ? questionne-t-elle, gênée.

Magda n'est pas à l'aise à l'idée de me faire parler. Je sais qu'elle préférerait que je me confie naturellement, toutefois elle sent que j'ai besoin d'un coup de pouce pour me livrer.

— Il est dans la même situation que moi, confié-je. Mais on se soutient, alors je pense que ça aide — petit à petit —, à avancer.

Le sourire de mon amie s'élargit.

— C'est super, ça ! J'espère que tu pourras et voudras me le présenter, un jour, déclare-t-elle.

— J'aimerais bien…

Ceci dit, je n'y crois pas tellement. Je doute que Christian accepte de se montrer à la face du monde avant que je sois majeur ; au moins. Sans même compter tous les autres obstacles qu'on doit franchir avant ça. Qu'importe. Aujourd'hui, on est ensemble, et c'est l'essentiel.

À suivre…


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