La suite est là : bonne lecture !


Chapitre 73

Gueule de Bois


Ça secoue. Un tremblement de terre, sans doute. Normalement, ça ne dure jamais longtemps. C'est ce qu'on lui a appris à l'école quand elle était petite, et elle a eu la chance de ne jamais connaître ça. Pourtant, le séisme s'éternise. Elle se décide à ouvrir les yeux. Il fait noir — pleine nuit —, et une poigne un peu trop puissante est accrochée à son épaule, l'agitant vigoureusement.

Il lui faut un léger temps d'adaptation avant de réaliser ce qu'il se passe. Son œil s'habitue à la pénombre environnante, et elle distingue la silhouette d'Angelo.

— Qu'est-ce que tu fous ? grommelle-t-elle d'une voix pâteuse.

— Je dois sortir de toute urgence. Il faut que tu me couvres si jamais tes parents découvrent que je suis parti. S'il te plait. Je sais pas si je pourrais rentrer vite, s'empresse-t-il d'expliquer dans un murmure trahissant son anxiété.

Sarah amorce un geste en direction de son téléphone — elle allume sa lampe de chevet —, qu'elle ne trouve pas posé sur son emplacement dédié. Elle a encore dû s'endormir en pleine conversation avec des potes, et elle finit par mettre la main sur l'objet ; il trainait non loin de son oreiller.

— Putain Angelo ! s'exclame-t-elle en marmonnant. Il est même pas quatre heures du matin ! Qu'est-ce que tu vas foutre ?

— Christian a besoin d'aide, chuchote-t-il. C'est important.

Il se tient debout au pied du lit, son sac à dos sur l'épaule.

— Bordel ! On dirait que tu vas partir en voyage avec tout ça sur le dos ! Attends une heure décente. Ce mec est un adulte, il devrait même pas réclamer que tu fasses le mur pour lui ! s'agace-t-elle en se retournant dans son lit, prête à se rendormir.

— Bon, j'y vais, réplique simplement l'adolescent. Oublie pas que c'est pas un rêve quand tu me chercheras tout à l'heure.

Sarah grogne.

— Tu fais chier. Tu vas où comme ça ? Vous comptez faire quoi à cette heure-ci ?

— Je sais pas, avoue Angelo, mal à l'aise. Christian a besoin d'aide, je t'ai dit. Je sais qu'il est dehors. Il a pas su me dire où quand je l'ai appelé, parce qu'il n'a pas tous ses esprits. Il y a eu un problème chez lui, il est parti et il s'est blessé. Il faut que je le retrouve. Ça peut pas attendre.

Cette fois, la jeune fille est bien réveillée, et elle s'installe en position assise.

— De quoi ? fait-elle. Il faut l'emmener à l'hôpital ?

— Je sais pas, répond-il. Déjà, il faut le retrouver.

— Attends, mais on va pas courir toute la ville ! s'exclame Sarah.

— Je vais courir toute la ville s'il le faut, réplique Angelo.

— Et après ? Tu fais quoi ? Vous allez trainer la rue comme deux gueux ? s'étonne-t-elle.

— J'en sais rien, et c'est pas ce qui m'inquiète pour l'instant.

Elle se lève, se dirigeant d'un pas mal assuré — pas encore tout à fait réveillée —, vers son placard. Elle en sort une paire de chaussettes, un vieux jean usé mais confortable, suivi d'une petite veste qu'elle enfile au-dessus du débardeur qui lui sert de pyjama.

— Tu fiches quoi ? s'inquiète Angelo.

— Ben je viens, réplique-t-elle comme si c'était naturel.

— Je t'ai pas demandé de venir. J'ai pas envie que tu foutes la merde avec tes commentaires déplacés ! avoue l'adolescent.

Sarah l'ignore, tandis qu'elle agrippe son téléphone, un jeu de clefs, et qu'elle rattache distraitement ses longs cheveux en un chignon informe. Elle rabat prestement sa couverture sur son oreiller.

— C'est parti. Si on laisse les portes de nos chambres fermées, les parents devraient même pas réaliser qu'on est pas là. T'as pris un équipement de premiers secours ? s'enquiert-elle en pointant du doigt le sac bien rempli d'Angelo.

Ce dernier acquiesce.

— Des vêtements propres, de quoi désinfecter, des paquets de mouchoirs, une bouteille d'eau, de l'aspirine et du paracétamol, cite-t-il.

La jeune fille fronce les sourcils, avant d'éteindre la lumière.

— Il s'est blessé comment ? demande-t-elle à voix basse, juste avant qu'elle n'ouvre la porte de la chambre.

Tous deux referment les portes de leurs piaules avant de descendre à pas de loup.

— Il est tombé, répond Angelo, une fois qu'ils sont face à la porte d'entrée.

Il n'ose pas lui dire que Christian est ivre. Il connait Sarah et ses jugements de valeur. Il préfèrerait qu'elle reste à la maison.

— T'es pas obligée de venir. Pour être honnête, j'aimerais y aller seul. La situation est délicate, et…

Elle lui coupe la parole.

— J'ai une planque pour vous. S'il est pas blessé au point de devoir aller à l'hôpital. J'ai les clefs de chez Patricia. Ils sont partis en vacances et la maison est vide. Je suis censée aller là-bas de temps en temps pour arroser les plantes et remplir les gamelles de leur chat. C'est pas très loin.

Angelo hoche la tête. Il se demande si ça vaut tout de même le coup de subir son amie dans de telles circonstances. Cependant, pris par l'urgence de la situation, il ne perd pas plus de temps en tergiversations, et il sort. Sarah le talonne, et ils se retrouvent en pleine rue. Pour des raisons écologiques et économiques, les lampadaires sont éteints, et ils n'y voient rien.

L'adolescent éclaire le trottoir à l'aide de son téléphone.

— Putain. On est censé le retrouver comment ? ronchonne déjà la jeune fille.

— Il faut que je te dise un truc, déclare le garçon — mal à l'aise —, en se mettant en route.

Instinctivement — et sans doute sans logique réelle —, il prend la direction de chez Christian.

— Quoi ? interroge Sarah.

— Il a bu. Je veux dire… je l'ai eu au téléphone, et il m'a dit qu'il avait trop bu. Et je te confirme, il est complètement ivre. Ça me gêne, parce que je sais qu'il ne voudrait pas qu'on le surprenne dans cet état.

Étrangement, elle ne réagit pas à cette nouvelle.

— Tu peux le rappeler ? demande-t-elle simplement.

Angelo acquiesce, puis compose le numéro de Christian. Ce dernier décroche après plusieurs sonneries.

— C'est toi… tu vas encore me raccrocher à la gueule ? s'enquiert l'adulte.

— Je n'ai pas fait ça, explique l'adolescent, d'une voix douce. Je suis dehors et je te cherche. Tu es où exactement ?

Christian lève la tête. Il évolue dans le noir complet, néanmoins sa vue s'est adaptée. À l'évidence, il a trop bu pour que ça le dérange. Il essaie de réfléchir, toutefois un semblant de conscience s'empare brusquement de lui.

— Je veux pas que tu me voies comme ça… je veux seulement qu'on parle… je veux pas que tu te dises que tu sors avec un déchet humain, baragouine-t-il.

— Où es-tu ? insiste Angelo.

L'adolescent sait que l'heure n'est pas au débat. Il ne sait même pas si on peut avoir une discussion intelligente avec une personne en état d'ébriété. Il n'y a jamais véritablement été confronté.

L'avantage avec un Christian ivre est qu'il ne campe pas spécialement sur ses positions.

— Je suis pas très loin de la maison… tu sais… celle qui fait l'angle d'un croisement… qui a le toit en chaume et les volets d'un bleu moche — je me dis toujours que ce bleu est moche quand je passe devant —, elle est pas très loin de chez toi je crois… je suis un peu perdu, réplique difficilement l'adulte.

— C'est tout près, oui. Est-ce que tu veux bien attendre devant ? J'arrive, indique le garçon.

— Mmh, fait son interlocuteur.

Angelo comprend qu'il a intérêt à faire vite. Il n'est pas certain que son homme reste en place.

— Je suis là dans moins de cinq minutes, ça va passer vite, tente-t-il de rassurer Christian.

— Tout passe toujours trop vite, réplique ce dernier, en des propos vaseux.

Puis il raccroche au nez de l'adolescent.

— Bon, faut qu'on se grouille ! affirme Angelo.

— Ça a pas l'air évident, confirme Sarah.

— Non, mais je sais — à peu près —, où il est !

— Comment ça « à peu près » ? s'étonne la jeune fille.

Ils se sont tous deux remis en marche au pas de course. Le garçon éclaire leur chemin, balayant les alentours et guettant la moindre présence humaine ; tout particulièrement celle de son homme.

— Je suis pas certain qu'il tienne longtemps en place, murmure-il, inquiet.

— Putain mec ! On est parti traquer la mythique tarasque ou quoi ? Ça fait flipper ! J'ai l'impression qu'on sait pas ce qu'on va trouver ! grogne-t-elle.

— Je sais pas du tout à quoi m'attendre, marmonne Angelo.

Il ne voit pas le regard anxieux que son amie lui jette.

— On fait quoi s'il devient violent ? lui demande-t-elle.

L'adolescent prend quelques secondes pour évaluer cette possibilité avant de répondre.

— J'essaierai de le contenir, et toi, tu te barres, parce que je sais déjà que j'ai pas la force de lutter et que s'il est vraiment agressif, je vais me faire défoncer ; donc toi, j'imagine même pas. Mais je pense que ça n'arrivera pas. Il n'a pas l'air énervé, là : simplement paumé.

Sarah essaie de se persuader qu'Angelo connait bien Christian, toutefois elle a quelques doutes ; elle sait aussi que si elle voit leur proviseur devenir violent, elle réglera définitivement le problème en appelant la police.

Le garçon repère la fameuse maison. Ils ne sont plus loin. Il balaie frénétiquement les lieux à l'aide de la torche de son téléphone. Il se retient difficilement de hurler le prénom de son homme dans la rue pour ne pas rameuter tout le voisinage.

— Il devrait pas être loin. Sois attentive, annonce-t-il.

La jeune fille se décide aussi à extirper son téléphone de sa poche et à éclairer les environs.

Ils avancent plus calmement, et c'est Angelo qui repère le premier Christian. Ce dernier se trouve à une quarantaine de mètres de la maison en question — dos à eux —, et adossé contre un tronc d'arbre.

L'adolescent court vers lui, constatant que son homme marmonne des paroles incompréhensibles.

— Je suis là ! signale-t-il, tirant l'adulte de sa torpeur.

— Vire-moi cette lumière de merde ! s'écrie Christian, aveuglé par les lampes.

Angelo — Sarah reste à une bonne distance de cinq ou six mètres —, dirige sa lumière ailleurs. La jeune fille, quant à elle, coupe carrément la sienne. Elle préfère se faire discrète pour le moment.

— Comment tu te sens ? demande instantanément l'adolescent, en pointant tout de même la lampe sur le reste du corps de son mec.

Ce dernier se tient relativement droit. Ses pieds — nus —, semblent blessés, et il est vêtu de vieilles frusques, et parait s'être trainé dans de la boue qui a séché ; le temps est pourtant loin de s'y prêter. Entre ses mains écorchées, il tient fermement son téléphone ainsi qu'une bouteille d'alcool vide. Ils les comprime contre son torse, comme s'il craignait de les perdre. Il semble aussi s'être blessé au niveau de la tête, ou peut-être de l'arcade sourcilière, car un léger filet de sang — désormais sec —, a coulé sur sa joue, qui semble elle aussi un peu meurtrie.

Instinctivement, Angelo se met à trembler d'inquiétude. Ce n'est pourtant pas le moment de flancher.

Christian ne répond pas à la question. Son petit ami s'approche en douceur.

— Je suis là et je vais t'aider, d'accord ? prononce-t-il lentement, d'une voix calme.

Sarah admire — ou plutôt s'agace —, face à la patience du garçon. Elle aurait certainement secoué l'adulte comme un prunier.

Cherchant désespérément ses esprits — il sent qu'il n'est pas en possession de tous ses moyens —, Christian hoche la tête, plusieurs fois de suite. Ça ne lui ressemble pas, et ça perturbe Angelo.

— Est-ce que je peux récupérer la bouteille ? Elle est vide. Et je crois qu'on peut ranger ton téléphone, je suis là maintenant.

Il a peur de brusquer son homme, et puis il est sous le choc de la découverte.

Difficilement, ce dernier glisse l'appareil dans la poche de son informe pantalon. Encore plus péniblement, il tend la bouteille vide à son petit ami, qui la glisse prestement dans son sac à dos.

— Tu peux marcher ? questionne-t-il.

En réponse, Christian esquisse deux pas — en boitant —, avant de geindre et de sentir sa cheville blessée céder. Angelo se jette sur lui et enroule ses bras autour de la taille de l'adulte. Ce dernier prend appui sur l'adolescent, soulageant ainsi son membre endolori.

— Je vais t'aider à avancer. On va aller se mettre à l'abri, dans un endroit où on pourra soigner tes blessures et où tu pourras t'allonger. Sauf si tu préfères qu'on appelle les urgences. Tu te sens mal comment ? s'enquiert Angelo.

— Ça va… mais j'ai plus de rhum, constate son homme.

Le garçon ne perd pas patience face à cette réponse empreinte d'une logique qui lui échappe. Christian est saoul, alors il ne doit sans doute pas se formaliser de ce qu'il raconte ?

— On va faire au mieux pour que tu te sentes bien, déclare-t-il.

L'adolescent n'est pas sûr de ce qu'il avance, cependant il sait qu'il doit prendre les devants et se montrer rassurant. Son mec a besoin de lui. Il apostrophe donc Sarah.

— Tu peux nous éclairer ? demande-t-il.

Christian semble enfin réaliser qu'ils ne sont pas seuls, et une alarme agite soudainement son esprit.

— Non ! s'exclame-t-il. Non ! Pas elle ! Angelo, on ne peut pas ! Elle va nous faire du mal ! affirme-t-il, prononçant les derniers mots dans un murmure qui n'échappe ni à la jeune fille, ni à l'adolescent.

— Sarah va nous emmener en lieu sûr. T'as rien à craindre, tente-t-il de réconforter son homme.

Il secoue la tête, peu convaincu. Angelo se tourne un instant vers son amie.

— Il a trop bu. Je pense qu'il délire un peu, explique-t-il.

— Je vois ça, grogne Sarah, légèrement nerveuse.

— Non ! gronde Christian. Personne ne doit savoir.

— Personne ne doit savoir quoi ? questionne l'adolescent.

Il soutient toujours son mec, et celui-ci pèse bien son poids, qu'il laisse entièrement reposer sur les épaules de son petit ami.

Face à ces mystères, la jeune fille fronce les sourcils.

— Pour nous deux, chuchote l'adulte.

Sarah réprime un ricanement ; ses nerfs — plus qu'un véritable fou rire —, ont du mal à franchir la barrière de l'étrangeté de la situation. De son côté, Angelo ne peut s'empêcher d'esquisser un petit sourire.

— Tout va bien : Sarah est déjà au courant depuis un petit moment. On ne risque rien, affirme-t-il.

L'adulte se débat faiblement — tentant d'échapper au toucher de son petit ami pour le principe, mais sans trop essayer —, et il se met à marmonner de manière inintelligible.

Angelo en profite pour les mettre en marche. Il veut voir Christian sous une bonne lumière et s'assurer qu'il n'a rien de cassé. Il souhaite aussi l'aider à retrouver ses esprits. Il connait assez son homme pour savoir qu'il n'apprécierait pas du tout ce lâcher-prise bien trop désinhibé, qui plus est face à une personne — Sarah —, de qui il se méfie.

Ils avancent lentement. La jeune fille ouvre la marche, peu rassurée. Elle ne s'est jamais sentie à l'aise en présence de leur proviseur, et plus le temps passe, plus cette sensation se renforce. Elle le juge dangereux et imprévisible ; aujourd'hui — et dans ce contexte bien précis —, ce ressenti atteint son paroxysme. Cependant, elle ne se demande pas ce qu'elle fiche ici. Elle sait qu'elle protège Angelo. Et si Christian — en plus de ses innombrables tares —, est devenu alcoolique, elle fera tout pour qu'ils se séparent. Ce n'est pas sa jalousie qui parle — sauf en ce qui concerne les prétendues tares de l'adulte —, car elle est réellement soucieuse ; ça la rend vraisemblablement un peu trop silencieuse.

Voir un adulte dans cet état-là la pousse à broyer du noir. Ses parents — par exemple —, sont des gens stables, sur qui elle peut se reposer. Elle n'imagine pas un seul instant devoir gérer son père ou sa mère de cette manière. À l'évidence, aucun d'eux ne serait susceptible d'agir comme Christian. Ou bien est-ce que Geoffrey et son paternel pourraient formuler la même pensée qu'elle a émise au sujet de ses parents, mais pour leur père et grand-père ? C'est bien ce qui l'inquiète. D'après son ancien camarade de classe, l'adulte ivre mort qui boite derrière elle est un véritable roc pour l'ensemble de sa famille, or actuellement elle peine à y croire. Elle n'imagine pas un instant qu'une grande personne puisse se reposer sur un adolescent ; encore moins sur Angelo, qui a déjà du mal à relever la tête. Par extension, ça signifie que toute la famille de Christian se repose sur ce garçon, et sur elle aussi, puisqu'elle passe son temps à secourir Angelo.

Elle secoue la tête.

Sarah n'aime pas ça : les nuances. Elle préfère lorsque tout est net. C'est soit sombre, soit clair, et il n'y a pas d'entre-deux. C'est ce qui rend la vie bien plus simple. Son souci, c'est que depuis le départ, elle n'arrive pas à faire rentrer Angelo dans la case où elle veut le placer. Il était censé être sombre, mais il est clair. De là découle une foule de nuances dont elle se serait bien passée. C'est sa faute à lui, si elle se retrouve dans cette situation merdique. Elle ne sait pas comment procéder face à Christian. Son sens des responsabilités et la jalousie qui la ronge la poussent à rêver de torpiller jusqu'à l'existence même de cet homme ; à côté de ça, l'amour qu'Angelo lui porte la bride totalement : elle est incapable d'aller jusqu'au bout de ses envies, parce qu'elle sait à quel point ça détruira le garçon. Et ce garçon là, elle tient à lui bien plus qu'il ne pourrait l'imaginer. Probablement pas de la manière dont il aime Christian — ça le rend débile et cinglé —, mais pas si loin que ça, et ça la gonfle.

Derrière elle, l'objet de ses pensées met toute son énergie dans le soutien qu'il procure à son homme, et ça l'épuise. La démarche de ce dernier s'avère pénible et aléatoire. Il pèse de tout son poids — ou presque — sur l'adolescent, qui serre la mâchoire pour tenir le coup. Il n'est même pas en mesure de réfléchir, et son inquiétude fait les cent pas dans un coin de sa tête, patientant pour qu'il daigne enfin s'y consacrer.

Angelo a énormément de questions à poser à Christian, toutefois il sait que ce n'est pas le moment. Il se doute que son mec va tenter de les esquiver, seulement l'accumulation des prises de risque de l'adulte pousse l'adolescent à devoir creuser. Il ne veut pas contraindre son homme, néanmoins il sent qu'il va devoir le faire. Il veut l'aider, et pour apporter cette aide — à un moment ou à un autre —, il faut bien être capable de comprendre la situation, non ?

À ses côtés — dangereusement proche —, Christian divague. Le moindre geste est douloureux, et ça commence à tanguer et à devenir flou. Il avance plus vite que son esprit ne peut suivre ; à moins que ce ne soit l'inverse, et que son esprit soit bien plus vif que ses mouvements. Il se sent mal. Au début, lorsque son petit ami l'a retrouvé, il s'est pourtant senti bien : ils se retrouvaient, eux deux contre le reste du monde. C'était ça le truc, non ? Leur équipe, leur lien. Alors qu'est-ce que l'autre petite conne fout là ? Il la voit avancer devant eux, et il se retient de prendre la fuite dans l'autre sens. Malgré ses pensées vaseuses, une sensation très forte — désagréable, qui plus est —, émerge et s'installe : il n'aime pas se sentir aussi faible face à elle. Ce n'est pas la première fois que ça arrive, et il déteste cette nouvelle habitude. Il pressent que ça ne va pas jouer en sa faveur ; comme si beaucoup de choses étaient à son avantage…

Christian a le sentiment qu'elle ressert son étau autour de son petit ami. Il sait qu'elle est éperdument amoureuse de lui. Elle a beau dire le contraire, ils sont en concurrence : elle ne l'envisage pas autrement. Il pense avoir cerné le personnage, et il ne l'imagine pas leur foutre la paix. Si c'était le cas, ce serait trop beau pour être vrai, et il ne mérite pas que tant de belles choses lui arrivent. Il a déjà Angelo, sans doute par une mystérieuse erreur — ou une blague —, de la providence, et il ne sait pas d'où va venir le sale coup qui lui ôtera l'amour du garçon. Initialement il aurait parié sur lui-même, toutefois malgré ses nombreuses conneries, son petit ami le soutient d'autant plus.

— Sarah ? On arrive bientôt ? questionne Angelo, interrompant le fil des pensées de son homme.

Christian grommelle. Dans son esprit alcoolisé, il imagine bien la petite pouffiasse les trainer dans un cimetière et le pousser dans une tombe fraichement creusée dès que son chevalier servant aurait le dos tourné. « Bon débarras ! À partir de maintenant Angelo est tout à moi », trépignerait-elle en lui adressant l'un de ses affreux rictus. Il frissonne, n'écoutant pas la réponse.

— On en a encore pour quelques minutes de marche. Moins de cinq, annonce-t-elle.

L'adolescent soupire de soulagement. Même avec toute sa bonne volonté, il ne pourrait pas tenir dix minutes de plus.

Lorsqu'ils arrivent devant chez Patricia, Sarah dégaine un trousseau de clefs qui n'est pas le sien, et elle s'active sur la serrure du portail. Angelo grimace sous le poids de Christian, qui a manqué de perdre l'équilibre quand ils se sont arrêtés, et qui s'est d'autant plus affalé sur son petit ami.

Ils entrent et traversent une très courte allée, gravissent quelques marches, et se retrouvent devant la porte d'entrée.

L'adolescent lutte pour que l'adulte lève les pieds ; ce dernier n'y met aucune bonne volonté, toutefois Angelo s'arme de patience et parvient à les amener en haut des marches. Il est épuisé. Il espère que Christian sera plus facile à gérer une fois à l'intérieur, néanmoins il sent une petite pointe de panique lui nouer les tripes. Il craint de ne pas y arriver, et de leur prouver — à son homme et à lui-même —, qu'il n'est pas à la hauteur. Il ne peut pas échouer. S'il y a bien une situation où il doit se mettre la pression, c'est celle-ci.

Une fois dans l'entrée, Sarah actionne un interrupteur.

Christian pousse un grognement qui révèle son mécontentement face à toute cette luminosité, et son petit ami n'ose pas le lâcher.

— La salle de bain, s'il te plait, dit Angelo, à bout de souffle.

Il doit vérifier que son homme n'a rien de grave, et éventuellement nettoyer et panser ses blessures.

Sarah l'escorte jusqu'à une petite pièce assez complète : toilettes, lavabo et douche. L'abattant est déjà baissé, alors l'adolescent invite Christian à s'assoir.

— Pourquoi faire ? grogne-t-il.

— Parce que t'es blessé, exprime-t-il avec douceur.

— Non, réplique brutalement l'adulte. J'ai rien de grave. Je veux que tu éteignes la lumière, que tu dégages avec l'autre, là — il pointe vaguement Sarah du doigt —, et que vous me foutiez la paix.

La jeune fille secoue la tête.

— Ça a l'air d'aller mieux : il a retrouvé son amabilité naturelle, le raille-t-elle.

— Commence pas, murmure Angelo à son attention.

Il n'est pas en état de gérer une prise de tête entre eux. Puis, à l'intention de Christian.

— Est-ce que je peux au moins t'aider à te nettoyer les mains, les pieds et le visage ? T'es tout écorché, explique-t-il.

L'adulte fronce les sourcils. La lumière l'a ramené brusquement à la réalité, et tout va trop vite pour lui, tandis qu'il est encore dans le coaltar et que l'ivresse n'est pas encore prête à se faire la malle. Il sent que ça cloche, et il déteste l'instant. Il sent aussi que la colère vient insidieusement s'emparer de son corps et de son esprit. Il sait qu'il doit éloigner Angelo — l'autre conne aussi, ce serait dommage de la tuer sur un coup de tête —, et ça devient urgent.

— Arrête de jouer au petit sauveur en herbe, je te l'ai déjà dit, crache-t-il. Fous le camp. Je saurais me démerder seul : j'ai pas besoin de toi.

Angelo acquiesce. Il encaisse le coup. Ce n'est pas le moment de répliquer qu'il n'essaie pas de jouer au sauveur et qu'il se contente de soutenir comme il peut son amoureux ; même s'il n'a pas le sentiment d'être si utile que ça, car il ne comprend rien à la situation.

Il ôte son sac à dos et l'ouvre. Il en sort les vêtements propres, le désinfectant et les mouchoirs. Il les pose sur le petit meuble près du lavabo.

— Je t'ai apporté des vêtements propres. J'espère qu'ils sont assez grands pour toi, déclare-t-il. Sarah, est-ce que tu crois qu'on pourrait emprunter une serviette ? J'ai zappé ça à la maison.

Sa voix se fait tremblante, et il tente de se reprendre en se focalisant quelques secondes sur sa respiration.

Figée dans l'embrasure de la porte, la jeune fille hoche vigoureusement la tête avant de venir mettre son nez dans le seul placard de la pièce. Elle ignore s'il y a des serviettes là-dedans, cependant ça lui semble être l'endroit idéal pour ça. En chemin, elle est tenue de passer devant Christian — surtout, ne pas poser le regard sur lui —, et elle essaie de ne pas s'en formaliser. Elle ressent qu'Angelo est sur le point de craquer, et s'il craque maintenant, tout risque de partir en vrille.

Sarah laisse échapper un petit soupir de soulagement en attrapant une serviette, qu'elle tend non pas au concerné, mais à l'adolescent.

— Merci, chuchote-t-il en l'agrippant.

Il la pose près des vêtements propres, puis il décide aussi de sortir une bouteille d'eau de son sac.

— Voilà, je crois que t'as ce qu'il faut — je crois qu'il faut que tu boives —, mais si t'as besoin de quelque chose… tu me préviens, d'accord ? Je vais rester tout près, affirme Angelo, osant à peine ancrer ses yeux dans ceux — exprimant la fureur —, de son homme.

L'adulte esquisse un vague geste de la main, qui signifie distinctement « tirez-vous ». Avec un dernier regard inquiet en sa direction, l'adolescent obtempère, trainant Sarah dans son giron.

À peine la porte fermée derrière eux, ils entendent un corps s'écraser bruyamment contre elle — comme si Christian avait bondi sur ladite porte —, et l'adulte la verrouille. L'angoisse comprime le cœur d'Angelo. Que son homme ressente le besoin de s'enfermer ici n'est pas bon signe ; surtout dans de telles circonstances. Il se retourne vers l'entrée fermée, la fixant de ses yeux inquiets.

Sarah, quant à elle, a déjà mis plusieurs mètres de distance entre la salle d'eau — occupée par le fou furieux qui y a élu domicile —, et sa petite personne.

— Viens ! ordonne-t-elle. Reste pas planté là, laisse-le respirer ! On dirait une vieille moule accrochée à son rocher !

Angelo décide de l'ignorer, et il prend son mal en patience, s'adossant contre la cloison qui se situe derrière lui.

Entre les quatre murs de la petite pièce, Christian souffle. Ce moment de solitude le rassure. Le souvenir — auquel l'ivresse injecte une dose de terreur supplémentaire —, de Thérèse pénétrant dans une pièce similaire — lui ôtant toute intimité —, l'affole. Il ne veut pas risquer que qui que ce soit le voie nu, à demi-nu, ou dans un moment de grande fragilité tel que celui-ci.

Son regard affronte alors pour la première fois de la nuit son reflet dans le miroir, et c'est comme si on lui collait une paire de gifles monumentales. Il fait peur à voir. Ça le dégrise légèrement, mais ça provoque surtout un haut-le-cœur, qui combiné à l'étrange nausée qu'il ressent depuis qu'il a cuvé son ébriété contre le tronc d'un arbre en pleine rue, déclenche un besoin urgent de vomir.

Il se jette alors sur les toilettes, en relève l'abattant, et s'emploie à rendre tout ce qu'il a à rendre ; le tout avec des bruits qu'il juge affligeants et honteux. Il songe alors qu'il n'a jamais bu à en gerber, toutefois ses dernières grosses cuites remontent à sa jeunesse, et il n'était ni sous médicaments, ni si épuisé, et sans doute pas en si mauvaise posture. Il sent la sueur couler sur son front, dans son dos ; elle s'infiltre dans les moindres pliures de sa peau, lui procurant des frissons.

À l'extérieur, Angelo devient fébrile en entendant les vomissements de son homme, tandis que Sarah en grimace de dégout. L'adolescent se met à tambouriner contre la porte.

— T'as besoin d'aide ? Je peux entrer ? s'enquiert-il.

— Putain de merde ! Laisse-moi tranquille ! hurle Christian.

Angelo recule de nouveau.

— Tu vois, tu le gaves, commente Sarah. Viens maintenant.

— Non, murmure le plus jeune. Si jamais il…

— Arrête. « Si jamais », bah il gueule. Il sait faire et on risque pas de le louper, grogne-t-elle.

Secoué, Angelo esquisse quelques pas dans le couloir, en direction de Sarah.

Dans la salle d'eau, Christian reprend sa respiration. En bouche, l'arrière-goût aigre de ses vomissements se mêle à son haleine alcoolisée, ainsi qu'à la saveur salée de la sueur qui orne ses lèvres. Le mélange est tout sauf savoureux, et l'adulte a les yeux fixés sur sa gerbe, qui trône au fond de la cuvette.

Quelle classe, quel prestige ! S'il ne pensait pas pouvoir tomber plus bas, il constate qu'il y a toujours moyen de creuser plus profond. Cette fois, sa détresse lui semble plus prégnante que jamais, apportant avec elle plus d'épouvante et de colère. À moins que ce ne soit l'enivrement qui renforce ces sensations.

Sentant qu'il ne vomira plus, il se relève difficilement. Il boit une longue gorgée d'eau, puis il ôte ses vêtements, observant son reflet. Vérifier les blessures, c'est de ça qu'a parlé Angelo. Il est sale. Il s'est écorché au niveau de la joue, de la tempe, des mains et des pieds. Rien de plus. Un bleu commence à apparaitre sur une de ses cuisses, remontant sur sa hanche, puis au niveau d'un de ses bras, de son coude et de son épaule, qui ont certainement absorbé un choc violent. Il a extrêmement mal à la cheville, toutefois elle ne lui semble pas plus gonflée que sa voisine, et rien ne parait être cassé. Un simple mauvais geste ?

Il ramène son regard sur son visage au teint blafard. Ses yeux rougis brillent, et il n'est pas certain que ce soit uniquement lié à l'alcool. Ses lèvres se mettent à trembler — tout comme ses mains —, et il soupire. Il se sent pathétique ; vieux, méchant, laid, et pathétique. Il aurait mieux fait d'en finir, plutôt que de s'engluer encore dans une situation malaisante au possible.

En tanguant, il se glisse malgré tout dans la petite cabine de douche. Il se sent mal — et un début de migraine lancinante se pointe, à moins que ce ne soit la légère blessure au niveau de la tempe qui fasse des siennes —, néanmoins il veut déjà retrouver Angelo. Il souhaite qu'ils s'isolent. Il lui faut son contact, son amour. Contrairement à ce qu'il a pu formuler quelques minutes plus tôt, il a désespérément besoin de lui et du sentiment d'apaisement qu'il sait lui apporter. Parfois — lorsqu'il se trouve tout contre lui —, il a la sensation que tout finira par s'arranger, et qu'un avenir serein l'attend. C'est dangereux, car il sait que ça n'arrivera pas. Pourtant, cette illusion de bonheur à portée de main lui est devenue nécessaire.

L'eau fraiche sur sa peau réveille son corps ainsi que les diverses douleurs qu'il ressent, cependant il accueille cette souffrance avec calme. Il est en sécurité, ici.

Angelo a rejoint Sarah, qui a tourné à l'angle du couloir, et qui déambule comme si elle se trouvait chez elle.

— Ah, t'es là toi ! s'exclame-t-elle, en se baissant pour tenter de caresser un chat qui lui file entre les jambes et qui détale. Sale bête ! ronchonne-t-elle. Il se pointe que quand je tiens son paquet de croquettes entre les mains !

Muré dans son inquiétude, l'adolescent ne répond pas.

— Bon, c'est quoi le plan pour après ? questionne Sarah, en jetant un regard suspicieux à l'angle du couloir, craignant que Christian rôde et qu'il ne lui saute subitement dessus pour l'étrangler.

Angelo consulte l'heure sur l'écran de son téléphone. Ils ont erré moins d'une heure — ça lui a néanmoins semblé interminable —, et il n'a qu'une idée en tête : dormir et garder son homme près de lui, puis pouvoir converser avec lui plus tard dans la matinée, à tête reposée.

— Je crois qu'on a besoin de dormir. Tu penses qu'on peut faire ça ici ? demande-t-il.

Sarah approuve cette suggestion. Elle est loin d'avoir fini sa nuit, et le temps passera beaucoup plus vite s'ils dorment. Après s'être réveillés, ils pourront expédier le vieux chnoque et rentrer tranquillement chez eux !

— Ouais. On va installer la tarasque au rez-de-chaussée, pas loin des chiottes où il se trouve déjà. Comme ça, s'il veut encore dégueuler, il sera juste en face. Et nous, on roupille à l'étage, loin de la tempête ! propose-t-elle.

L'adolescent lui adresse un étrange regard, teinté d'un soupçon de malêtre qu'elle ne distingue pas. Il aurait préféré dormir avec son homme, mais il n'ose pas manifester son intention. Peut-être que c'est déplacé, ou bien que Christian ne veut pas qu'il soit auprès de lui tout court, et pas seulement le temps de vomir, de se rafraichir — il entend l'eau de la douche couler —, et de se soigner. Il se sent démuni. Il a essayé de faire ce qu'il pensait être bon pour l'adulte dans un tel contexte, seulement il n'a jamais connu une situation de ce type : il ignore s'il a bien agi ou non. Il aurait sans doute pu mieux faire, s'il était plus expérimenté.

Il est tenté de poser la question à Sarah, toutefois il se ravise. Elle va forcément le faire stresser d'autant plus, et il n'a pas besoin de ça.

Dans la salle d'eau, Christian quitte la cabine et ne prend pas la peine de s'enrouler dans la serviette. Il se sèche prestement, désinfecte tant bien que mal — ses gestes sont encore très approximatifs —, les petites plaies qu'il a sur le corps, puis il enfile les vêtements d'Angelo. À cette pensée, un sourire timide fleurit brièvement sur ses lèvres ; ils lui vont comme un gant. Ils sont beaucoup trop larges pour l'adolescent, mais on croirait qu'ils ont été taillés pour lui. Une aubaine : il y est à peine à l'étroit. Seul le pantalon de sport est un poil trop court, toutefois il s'y sent bien. D'une certaine façon, il porte son petit ami sur lui, et ça amène déjà un semblant de sérénité.

Son haleine mortelle lui brule la gorge tant elle est douloureuse, alors il emprunte du dentifrice et se lave les dents à l'aide de son index. Il compose avec ce qu'il a. La menthe et les écorchures ne font pas bon ménage — il en fronce les sourcils de douleur —, puis il se rince copieusement la bouche. Il boit ensuite plusieurs gorgées d'eau, et décrète qu'il se sent un peu mieux. Au moins, il a effacé la plupart des traces de son misérable accident.

Il prend le temps de s'apaiser avant de se décider à déverrouiller la porte et à quitter la pièce. Il tangue en dépassant l'embrasure, et s'appuie contre le mur.

Le mouvement rameute immédiatement Angelo, qui déboule, suivi au loin par Sarah.

— Est-ce que tu te sens mieux ? demande timidement l'adolescent.

Christian acquiesce mollement.

— Pas d'autres blessures ? s'inquiète son petit ami.

Oui, mais non. Rien de si tragique, songe-t-il. Les plus grosses blessures, elles n'ont pas été portées physiquement, et les soigner est long, difficile, et fastidieux.

— Non, réplique-t-il.

Il n'en dit pas plus. Il ignore s'il est censé appeler un taxi pour rentrer — il n'a pas la possibilité de marcher longtemps dans son état —, ou bien s'il peut rester un moment à l'abri. Il hésite à demander franchement la charité pour le restant de la nuit, toutefois il ne sait pas chez qui ils sont — pas chez son petit ami, lui semble-t-il —, et il n'a pas envie de s'humilier plus que nécessaire face à Sarah. Ce qu'il a déjà fait jusqu'ici suffit amplement.

Angelo comprend qu'il est le seul maitre à bord. La jeune fille toise l'adulte comme s'il s'agit d'un genre de dragon, et ce dernier est encore dans sa bulle et se laisse guider. L'adolescent prend donc les devants.

— Est-ce que tu veux t'allonger un peu ? Il fait encore nuit. J'ai aussi pris de quoi soulager la douleur, si t'as mal, déclare-t-il.

Il ne se sent pas plus à l'aise pour autant. Il a le sentiment que Sarah comme Christian sont susceptibles de lui tomber dessus. Il aurait dû faire en sorte de ne plus se retrouver entre eux deux.

— Je veux bien tout ça, merci, réplique l'adulte.

Il est encore dans un état d'esprit vaseux, mais la douleur et l'épuisement priment. Son inconscient n'a plus la force de faire des siennes.

Sarah pointe alors du doigt une porte entrouverte, et Angelo prend les devants, actionnant l'interrupteur. Il découvre une petite chambre — sans doute d'appoint, vu sa décoration bien trop épurée —, et Christian, tout en avançant lentement, vient s'assoir sur le lit. Il ne commente pas, pourtant il est rassuré qu'on ne le mette pas dehors. Il a encore quelques heures de répit devant lui.

L'adolescent retourne dans la salle d'eau. Son homme a soigneusement empilé ses affaires sales — preuve qu'il a un minimum repris le contrôle —, donc il peut immédiatement ranger l'ensemble dans son sac, ne gardant que la bouteille d'eau en main, ainsi que les cachets qu'il glisse dans sa poche. Il jette un coup d'œil circulaire à la pièce : tout semble propre, même la serviette qui sèche sur son support n'a pas l'air d'être en inéquation avec le reste de la pièce.

Sarah est restée dans le couloir, toisant Christian d'un regard méfiant. Ce dernier ne fait même pas attention à elle. Il attend patiemment son petit ami.

Angelo revient dans la chambre, et tend la bouteille d'eau à son homme. Il extirpe aussi les deux boites de médicaments de sa poche, et l'adulte en indique une plutôt qu'une autre. L'adolescent lui tend un comprimé avant de déposer les boites sur la petite table de chevet. Il pose aussi son sac dans un coin.

— Ça va aller ? Tu penses pouvoir dormir ? demande-t-il.

Christian a fini d'ingurgiter le comprimé, et il s'emploie à boire copieusement. Il sait que c'est essentiel pour atténuer la gueule de bois qui s'annonce.

— Oui, répond-il.

Sarah — se tenant dans l'embrasure de la porte —, adresse un discret signe de tête au garçon, comme pour signifier « allons nous coucher, j'en peux plus ». Étant donné qu'il n'en pense pas moins, l'adolescent s'apprête — la mort dans l'âme —, à prendre congé.

— Bon, ben… bon repos, alors. S'il te faut quoi que ce soit, t'hésites surtout pas à m'appeler, d'accord ?

Face à lui, Christian ne réagit pas, ou presque. Il se contente de pencher légèrement la tête, aussi Angelo prend ce signe pour un « j'ai compris, casse-toi ». Il marche donc à reculons jusqu'à la porte de la chambre, puis Sarah le tire par la manche — il tarde trop à son goût —, et ils disparaissent dans le couloir.

L'adulte — toujours assis sur le rebord du lit —, se sent con ; plus encore qu'il ne s'est senti stupide jusque-là en cette infernale et interminable nuit. Celle-là, il ne l'avait pas vue venir. Il ne s'attendait pas à ce que son petit ami le plante ici et ne reste pas. Son cœur se contracte douloureusement. Il a sans doute fait la connerie de trop, et Angelo étant quelqu'un de bien, il attend certainement le bon moment pour le larguer… finalement, il ne parviendra pas à dormir. Pas dans ces conditions, et pas avec ce foutu sentiment d'insécurité — désormais décuplé —, qui lui noue les tripes. Ses mains tremblent, et il ferme les yeux pour éviter d'exploser.

Dans le couloir, Angelo — éteint —, s'est adossé à la rambarde des escaliers. Sarah se tourne vers lui.

— On monte. T'es pas fatigué au point de pas pouvoir grimper quelques pauvres marches ? ronchonne-t-elle.

Il lui adresse un regard dépité, et ose parler honnêtement.

— J'aimerais dormir avec Christian, murmure-t-il.

— Il avait pas l'air chaud pour ça, affirme-t-elle. Il t'a pas demandé de rester.

— Je sais, mais je lui ai pas demandé non plus…

— J'ai pas envie de dormir toute seule là-haut ! grogne Sarah.

— Et moi j'ai besoin de dormir avec mon mec, avoue l'adolescent, tremblant.

Il sent les larmes lui bruler les yeux, et il est à deux doigts d'éclater en sanglots.

— Pourquoi ? questionne la jeune fille.

Elle ne comprend pas — si ce n'est la bêtise amoureuse dont son ami est atteint —, pourquoi il court après un mec qui n'arrête pas de l'envoyer paitre. Ça n'a aucun sens, aucune logique à ses yeux.

Face à cette interrogation, Angelo se sent bêtement fondre en larmes, sans autre préambule. Les pleurs deviennent torrentiels — trop de pression contenue —, et Sarah essaie de le calmer en vain.

— Mais détends-toi, putain ! Tout le monde est sain et sauf ! T'as juste besoin de dormir ! Ça ira mieux après ! tente-t-elle.

Leur boucan à quelques mètres à peine de la chambre ameute Christian, qui déboule aussi vite qu'il le peut malgré sa cheville douloureuse et ses pieds endoloris.

Quand elle le voit débarquer, la jeune fille se justifie d'emblée.

— J'ai rien fait ! s'exclame-t-elle.

L'adulte s'approche de l'adolescent — qui cache son visage à l'aide de ses mains —, et pose sa paume sur son épaule, en un geste de réconfort ; geste qui lui permet de maintenir son faible équilibre en place.

— P-pardon ! bégaie expressément Angelo, qui comprend instantanément que la poigne qui s'est abattue sur son épaule est celle de son homme.

Il veut tout sauf craquer devant Christian ; il tient absolument à lui prouver qu'il est à la hauteur. Est-ce qu'il a échoué ?

— Quel est le problème ? demande l'adulte, en ôtant sa main de l'épaule du garçon.

Il essaie de s'exprimer distinctement, et avec douceur. Face à lui, Angelo essuie vigoureusement ses larmes à l'aide de ses doigts.

— C'est rien. Je suis simplement fatigué… trop-plein d'émotions… il faut que je dorme. Mais je sais pas où dormir, baragouine-t-il.

Christian saisit — sans tergiverser —, la perche.

— Tu peux dormir avec moi si tu veux, déclare-t-il.

Sarah tique.

— Moi je veux pas dormir toute seule là-haut, répète-t-elle.

— On peut tous aller à l'étage, s'il y a de la place, propose l'adulte.

D'un coup, il pense avoir cerné ledit problème, et il refuse de jouer le jeu de la petite pétasse. Ils ne vont pas s'écharper ici pour les beaux yeux de son petit ami, et il ne tient pas à ce qu'Angelo se retrouve en mauvaise posture, à devoir ménager la chèvre et le chou. Encore moins en de telles circonstances.

L'adolescent acquiesce. Il est persuadé que Sarah fait son emmerdeuse, ceci dit elle n'a pas l'air irritée par la proposition de Christian. Peut-être qu'elle a réellement des points faibles ?

— Il y a de la place, hein ? demande le garçon à Sarah. Je vais aller chercher les affaires dans la chambre, je vous retrouve là-haut ! déclare-t-il.

Il détale, avant que qui que ce soit ne puisse changer d'avis et le lui dire.

Sarah, peu enjouée par l'idée de rester seule avec leur proviseur — même si ça ne dure que quelques secondes —, prend déjà les devants en grimpant la volée de marches. Christian décide d'attendre son petit ami ; il n'a pas hâte de faire l'effort de devoir lever les pieds assez haut pour monter.

L'adolescent revient chargé, et il fait une halte face à son homme.

— Ça te dérange vraiment pas qu'on dorme ensemble ? demande-t-il à l'adulte.

— Le contraire m'aurait emmerdé, reconnait Christian.

Angelo lui adresse un sourire timide, il hésite à l'embrasser — cette indécision lui coûte le baiser tant souhaité —, et Sarah les interrompt en les apostrophant.

— Je suis en haut, sur la gauche ! beugle-t-elle.

— À toi l'honneur, annonce l'adulte.

— Non, toi d'abord. Juste au cas où, murmure l'adolescent.

— Cas où je n'aie plus du tout la notion d'équilibre ? réplique Christian, en haussant difficilement un sourcil.

— Cas où tu perdes l'équilibre, parce que depuis que je t'ai récupéré, tu marches pas droit, affirme Angelo.

En réponse, son homme grogne gentiment, toutefois il obtempère. L'ascension est compliquée. Il a mal et effectivement, grimper des marches demande une coordination dont il est difficilement capable à l'heure actuelle. L'adolescent finit par placer une main sur son dos pour l'aider.

Arrivés à l'étage, Christian se dirige sur la gauche, et il arrive dans une grande chambre à coucher. Il n'est pas certain d'en avoir déjà visité une aussi vaste.

— Ah ouais, commente Angelo, sur ses talons.

— On peut dormir là. Y a un grand lit, et le canapé dans le coin, annonce Sarah, en pointant du doigt les espaces en question.

— Je prends le lit, déclare l'adulte. Je suis trop grand et surtout trop vieux pour ce type de canapé.

— Je dors avec lui, annonce immédiatement l'adolescent.

— D'accord : y a genre aucune galanterie chez vous, les mecs ! s'offusque la jeune fille.

— On va pas te laisser le grand lit alors que t'es une demi-portion à côté de nous, et on va pas s'entasser dans le canapé tous les deux, argumente Angelo.

— Non mais il y a une autre chambre juste à côté. On n'est pas contraint de dormir ensemble, affirme Christian.

Il va sans dire qu'il préfère qu'ils fassent chambre à part : Angelo et lui d'un côté, et la mégère de l'autre.

— Je veux pas dormir toute seule ici ! gronde Sarah.

— Tu seras pas toute seule, on sera juste à côté ! s'agace le garçon.

— On laisse les portes des deux chambres ouvertes, comme ça personne n'est seul, on est à portée de voix les uns des autres, et tout le monde dort dans un lit digne de ce nom.

Christian impose sa parole en employant son ton typique de proviseur ; une façon de s'exprimer qui se veut ferme et bienveillante, rassurante, et ne tolérant pourtant pas la contradiction.

— J'aime pas cette façon de faire ! râle Sarah, à qui la prosodie n'a pas échappé. On n'est pas au lycée ici ! Vous avez pas à nous donner des ordres ! C'est de l'abus d'autorité !

Heureusement que j'ai beaucoup trop bu, songe l'adulte. Sans ça, au mieux il lui aurait jeté un regard noir, au pire il lui aurait pété les dents. Il ne supporte pas qu'elle puisse soulever une telle insinuation en présence de son petit ami, parce qu'il fait son possible pour éviter ça ; il refuse qu'on suppose qu'il abuse de son pouvoir en tant qu'adulte — ou en tant que proviseur —, d'autant plus si Angelo est concerné par le sujet. Il fait son possible pour qu'ils se comportent d'égal à égal. De nouveau, le terrible sentiment d'insécurité lui comprime la poitrine.

— C'est noté. Je ferme ma gueule et je vous laisse vous chamailler autant que ça vous chante. Je vais simplement m'assoir ici et attendre que vous preniez une décision, déclare-t-il sèchement.

— Mais vous continuez ! En plus, c'est vachement condescendant ! s'agace de plus en plus la jeune fille.

— Ben ouais, commente Angelo ; il sent aussi l'irritation pointer et s'infiltrer par-dessus la couche de fatigue qui le mine. Normal. On est en train de s'énerver pour de la merde. Moi aussi j'ai envie d'être méprisant face à tes conneries de pas vouloir dormir seule. T'as juste envie de nous faire chier.

Christian secoue la tête. Il est persuadé que son petit ami est en train d'actionner le mauvais levier. Face à lui, Sarah devient rouge brique, et un air furieux prend place sur son visage.

— Désolé, je me permets de briser mon vœu de silence avant que ça dégénère, annonce-t-il en voyant venir la crise de nerfs. Il est tard et je crois qu'on est tous fatigué. Est-ce qu'on peut trouver une solution qui convienne à tout le monde et nous reposer enfin ? S'il vous plait…

La jeune fille rumine. Elle ne supporte pas ce qu'Angelo insinue. Elle n'aime pas sa façon de défendre son mec coûte que coûte, et elle déteste être la cinquième roue du carrosse.

— Je dors pas seule dans une pièce alors que je suis pas chez moi. Vous faites avec, impose-t-elle, courroucée.

— Alors on fait comme on a dit : tu prends le canapé, et nous le lit, répond calmement l'adolescent.

Sarah serre les lèvres.

— J'aime pas ce canapé. Et j'aime pas où il est situé dans la pièce, ronchonne-t-elle.

Le jeune couple laisse échapper un même soupir désabusé et exténué.

— T'es sérieuse ? demande Angelo, stupéfait par une réponse qu'il juge totalement inappropriée.

— Ben quoi ? s'agace-t-elle de nouveau. Moi aussi je suis super fatiguée, et oui, je fais peut-être des caprices à vos yeux ! Seulement je suis comme ça. J'avais rien demandé à personne pour cette nuit : je suis venue que pour aider, alors un peu de considération pour mes besoins à moi aussi ! Vous voulez dormir ensemble ? Super ! Moi, je veux pas dormir seule, et pas sur ce canapé !

— Bien. On va aller voir de plus près ce fameux canapé, déclare Christian en se relevant difficilement.

— T'es vraiment une sombre connasse, marmonne Angelo à l'attention de Sarah, avant de lui tourner le dos.

Il est en colère. Il veut que son homme puisse dormir dans de bonnes conditions — surtout dans son état —, et pas sur un sofa qui n'est pas prévu pour.

Christian s'assied sur l'affreux similicuir. Il tâte le matériau. C'est tout sauf agréable. Il ne se souvient pas la dernière fois qu'il a dormi dans un bon lit seul ou accompagné d'une personne avec qui il se sent véritablement bien. C'était il y a bien des années, et visiblement, ce ne sera pas pour aujourd'hui.

— Tu peux pas dormir là-dessus, affirme durement Angelo, sur un ton que ni Sarah ni l'adulte ne lui connaissent.

Il est véritablement en rogne. Une colère dénuée des émotions habituelles qui déclenchent l'énervement chez lui. Sans doute est-ce lié à la fatigue, néanmoins c'est très froid : ça ne lui ressemble pas.

— Ça risque d'être compliqué, confirme Christian, tentant d'adresser un petit sourire au garçon, en signe d'apaisement.

Il se relève néanmoins, en soufflant sous le coup de la douleur.

— Allonge-toi sur le lit, lui ordonne Angelo, inquiet. On va pas enculer les mouches encore mille ans. Tout le monde aura pas ce qu'il veut sur la fin de cette nuit de merde, mais toi, tu dors dans un vrai lit.

Puis il se tourne vers Sarah.

— Alors, tu dors où ? lui demande-t-il.

Prise au dépourvue — et surprise par le ton extrêmement agressif de son ami —, la jeune fille ne sait pas quoi répondre.

Pendant ce temps, Christian s'est assis sur le grand lit. Qu'Angelo prenne soin de lui, ça lui met du baume au cœur. Lui-même est incapable de s'accorder un peu de douceur, et en général, quand il s'inflige un inconfort — quel qu'il soit —, personne ne l'arrête. Il espère véhiculer, lui aussi, cette sensation d'assurance bien-être pour son petit ami ; dans une moindre mesure, ça il en est certain.

— Dans la chambre d'à côté, concède-t-elle à contrecœur. Mais vous laissez toutes les portes ouvertes.

Angelo acquiesce.

— On fait ça, approuve-t-il. Bonne fin de nuit.

Se sentant congédiée, Sarah détale. Ce n'est pas le moment de surenchérir. Il est préférable d'attendre qu'Angelo soit seul. Lorsqu'ils sont en binôme, elle n'a aucune chance de faire mouche ; d'autant plus quand le garçon décide qu'il doit défendre Christian. C'est qu'il en devient bigrement agressif — le petit —, dans ces cas-là !

Elle veille à laisser les deux portes ouvertes, et s'assure qu'Angelo ne vienne pas en fermer une.

De son côté, l'adolescent a déjà éteint la lumière principale, ne laissant que la lampe de chevet allumée. Il prend place sur le lit, près de Christian qui s'est déjà allongé et qui a déjà fermé les yeux. Il observe un instant son profil — qu'il trouve sublime —, avant de les plonger dans la pénombre.

Angelo songe distraitement que Sarah s'est elle aussi couchée dans la foulée, car il n'y a plus aucune lumière. Son homme s'est carrément allongé par-dessus la couverture — tout comme lui-même —, pour éviter le plus possible de maculer le lit des propriétaires.

— Tu dors ? chuchote alors l'adolescent.

Il essaie de murmurer le plus bas possible, pour être certain que Sarah ne les entende pas.

— Non, marmonne l'adulte, sur le même ton.

— Je suis désolé pour l'attitude de Sarah, baragouine Angelo.

— Tu parles, entre l'ivrogne et la capricieuse, c'est certainement la meilleure nuit de ta vie, soupire Christian.

— J'aime pas du tout te savoir mal, mais j'avoue que je suis super content de te voir — et de passer la fin de la nuit avec toi —, alors que c'était pas prévu, chuchote le plus jeune.

Son homme ne réplique pas. Il est allongé sur le dos, il est épuisé, il a mal partout, néanmoins la proximité de son petit ami lui fait un bien fou.

— Dis, tu crois que j'ai été dur avec Sarah ? questionne Angelo, la voix d'autant plus basse. Tu penses qu'elle a vraiment peur de dormir seule dans un lieu inconnu ?

— Non. Je pense qu'elle n'apprécie pas qu'on dorme tous les deux : elle est jalouse. Ou alors je suis mauvaise langue, et elle a seulement peur que je t'agresse pendant la nuit, répond Christian.

— Ben moi je trouve que tu fais vachement timide là, pour une tentative d'agression nocturne. D'accord, le lit est grand, mais on est presque à un demi-mètre l'un de l'autre, soupire l'adolescent.

L'adulte étouffe un petit rire.

— Tu veux que je me rapproche ? Viens par là, toi aussi. Fais attention, j'ai mal partout. Laisse-moi trouver la bonne position, souffle Christian.

Angelo se rapproche un peu, et son homme compense le reste de la distance qui les sépare. Il se cale le plus confortablement possible contre son petit ami, et attrape tendrement la main de l'adolescent, qu'il vient poser sur son propre torse.

Même à travers le tissu, le garçon sent pulser le cœur de Christian ; à moins que ce ne soit le sien. Il est toujours tellement fébrile lorsqu'ils sont en contact, que son palpitant bat constamment la chamade.

— Attends, j'ai besoin d'étendre mon bras. Si tu veux caler ta tête près de ta main, ça m'arrange, chuchote l'adulte.

— C'est parfait, murmure Angelo, tout en se lovant dans les bras de son homme.

Il n'y a pas meilleur endroit sur Terre. Il le pense sincèrement. Christian, lui : et tout le reste peut disparaitre.

Ils se murent dans un réconfortant silence. La main de l'adulte est toujours posée sur celle de son petit ami, et il la caresse distraitement. À cet instant précis, malgré la douleur, l'ivresse qui se dissipe, la honte et la culpabilité, Christian se sent à sa place.

— Tu voudras bien m'expliquer ce qu'il s'est passé cette nuit ? Quand tu t'en sentiras capable, je veux dire, marmonne Angelo.

— Bien sûr, affirme tendrement son homme.

— Et tu veux bien m'embrasser, avant qu'on s'endorme ? s'enquiert l'adolescent.

— Viens par là, doucement. Aïe ! Attention ! souffle Christian. Laisse-moi faire.

— Désolé, baragouine son petit ami, qui malgré ses précautions, peut difficilement éviter d'appuyer sur un membre endolori.

— T'es tout pardonné, susurre alors l'adulte, tout contre ses lèvres.

Ce baiser, d'abord chaste puis rapidement plus langoureux et passionné, a le goût des retrouvailles — ainsi que du dentifrice des propriétaires des lieux —, auxquelles la fatigue apporte une subtilité particulière.

Ils s'embrassent sans s'arrêter, désespérément. Comme si cette nuit risquait d'être la dernière. Pourtant, Angelo ne peut s'empêcher de sourire légèrement tout en laissant sa langue courir contre celle de Christian. Quand le jour se lèvera, ils vont se réveiller dans le même lit, et ce sera la toute première fois. Oui, cette nuit est assurément la première.

Après un début de soirée catastrophique, l'adulte — tout à leurs baisers —, songe à quel point le coucher est agréable. Pourtant, il se sentait plutôt bien physiquement, huit heures plus tôt. Désormais, il s'est blessé, il souffre presque de partout, il est en mauvaise posture — chez des inconnus —, néanmoins il se sent étrangement plus libre. Il fait ce qu'il a envie de faire depuis le début de la semaine : rouler des pelles à son petit ami jusqu'à ce qu'il tombe de sommeil, parce que — merde ! —, il n'y a pas d'âge pour ça, et il veut s'en convaincre.

Exténués, leurs corps finissent par leur imposer de cesser leurs effusions amoureuses. Ils s'endorment sans un mot, mais avec une dernière caresse, lèvres contre lèvres.

Quelques heures plus tard, le réveil est rude. La migraine est violente, la douleur au niveau de la cheville et de ses diverses blessures s'est intensifiée. Pour couronner le tout, il se sent extrêmement mal, il a terriblement honte — peur aussi, car il a quitté le domicile conjugal sans y revenir —, et il est seul. Il se souvient s'être endormi avec Angelo tout contre lui, et il espérait vaguement se réveiller en ayant l'adolescent à ses côtés.

Christian soupire et essaie d'ouvrir un œil qu'il referme bien vite. Quelques rayons de lumière s'infiltrent à travers les volets pourtant fermés, et même si la pièce reste sombre, la clarté stimule la migraine. Il se passe la main sur le visage, et un son — doux et plaisant —, se fait entendre.

— Bonjour, chuchote Angelo.

Il a pris du recul, et il observe son homme depuis un bon quart d'heure, peut-être même une demi-heure. Il ne souhaitait pas prendre le risque de le réveiller.

L'adulte tourne son visage vers lui, ouvre difficilement les yeux, et lui jette un regard à la fois douloureux et apaisé.

— Bonjour, grommelle-t-il.

— T'as bien dormi ? Tu te sens bien ? demande l'adolescent.

— J'ai bien dormi, mais là c'est l'enfer. Il faut que je reprenne un comprimé, articule-t-il difficilement.

— Normalement tout est sur la table de chevet de ton côté, précise Angelo. Tu veux que je t'aide ?

Christian acquiesce, d'un seul mouvement. Lentement, il s'assied sur le lit, le temps que son petit ami fasse le tour et lui tende la bouteille d'eau, puis un comprimé.

— Tu peux m'en filer un autre ? Ce sera pas de trop, souffle l'adulte.

Angelo s'exécute.

— Tu devrais te rallonger, recommande-t-il à son homme, inquiet de le voir si contracté, la douleur imprimée sur son visage.

Christian ne prend même pas la peine de répondre avant de se recoucher.

— Tu restes ? demande-t-il à l'adolescent.

Il s'agit d'une véritable question. Il ne tient pas à ce que son petit ami se fasse chier ; il sait qu'il n'est pas la meilleure compagnie possible au réveil, encore moins dans cet état.

— Bien sûr, murmure le garçon, en prenant place près de l'adulte.

— T'as bien dormi, toi ? Ça fait longtemps que t'es réveillé ? s'enquiert Christian.

Avant même de répondre, Angelo se love de nouveau contre lui — comme la veille au soir —, et l'adulte l'entoure naturellement de son bras.

— J'ai rarement aussi bien dormi. Quand j'ai émergé, t'avais une respiration très calme, j'ai adoré entendre ça. Je voulais pas te réveiller, et j'avais envie de t'admirer. T'es super beau quand tu dors ! explique le plus jeune.

— Ça change des moments où je suis réveillé, essaie de plaisanter son homme.

— Non ! T'es super beau tout le temps, mais t'as pas forcément cet air détendu et apaisé.

— Les problèmes disparaissent quand on dort, commente Christian.

Et ils reviennent puissance dix au réveil, songe-t-il. Heureusement, il tient Angelo contre lui, et ça lui donne l'illusion que toutes ses emmerdes peuvent attendre quelques heures de plus.

Christian se relève légèrement — poussant son petit ami à suivre le mouvement —, le temps de boire de longues gorgées d'eau. Puis il se rallonge.

— Je suis désolé pour hier, murmure-t-il alors. J'ai pas l'habitude de boire. J'aurais pas dû faire ça, ni même avoir le culot de te déranger. C'était honteux et déplacé. Je suis navré que tu m'aies vu sous cet angle.

Angelo relève la tête, observant le visage de son homme, qui a les yeux fixés sur le plafond.

— J'ai écouté ton message, tu sais. Je préfère que t'aies bu. Je suis triste que tu te sois senti aussi mal pour le faire, mais je suis heureux que tu m'aies appelé pour t'aider. J'espère que j'ai été à la hauteur de tes besoins. Tu devrais pas avoir honte, tu m'as aussi vu dans des phases où je devais faire bien plus pitié à voir. Je sais pas ce qu'il s'est passé ; vu d'ici j'ai le sentiment que t'as fait au mieux, essaie de le rassurer l'adolescent.

L'adulte essaie d'esquisser un sourire, en vain.

— Pas tellement. J'aurais pu faire mieux. Mais t'as raison, j'ai déjà fait pire. Je n'ai pas envie d'en raconter plus. Aucune envie non plus que tu imagines quoi que ce soit, ou que tu te dises qu'il y a quelqu'un à blâmer. Je n'arrive pas à gérer la situation comme je le voudrais. Et par situation, je ne parle pas de notre relation — que je ne gère pas bien mieux —, mais de mes soucis personnels : ce malêtre profond, que j'éprouve. J'ai du mal à composer avec l'ensemble des paramètres. Se relever est un long processus, et il y a pas mal de rechutes. Je ne m'attendais pas à ça, confesse-t-il.

Christian prend une grande inspiration avant de poursuivre.

— Merci pour ta patience et pour ta présence. Merci de me laisser gérer ça à ma façon, et d'être là quand j'en ai besoin. Je sais que je peux compter sur toi bien plus que je ne le devrais. D'ailleurs, on est où exactement ? demande-t-il, toujours d'une voix basse.

Il sait qu'il pose cette question un peu trop tard — et en grande partie pour détourner le sujet —, toutefois il n'en avait rien à cirer jusqu'ici. Tout ce qui comptait, c'était de se retrouver en sécurité, et si possible près d'Angelo au passage ; histoire de joindre l'utile à l'agréable.

— On est chez Patricia, une amie de Sarah qui est partie en vacances avec ses parents. Sarah a les clefs, elle est censée s'occuper du chat et des plantes. Voilà, tu sais tout, explique l'adolescent.

— Elle dort encore ? s'inquiète Christian.

S'il y a bien quelqu'un qu'il ne veut pas affronter du regard après la nuit qu'il vient de passer, c'est elle.

— En général elle dort longtemps, confirme Angelo.

Cette information apaise l'adulte, qui se soulève une nouvelle fois — automatiquement suivi par le garçon —, pour boire encore quelques gorgées d'eau.

— Je peux t'en piquer un peu aussi ? questionne son petit ami.

Christian lui tend la bouteille, puis il finissent par se rallonger.

— J'ai envie de t'embrasser, commence Angelo, mais j'ai peur d'avoir une haleine de merde.

Son homme hausse un sourcil.

— Je crois me souvenir — même si tout est un peu flou —, que cette nuit je t'ai roulé des pelles sur fond de gerbe et de rhum, le tout nappé d'une surcouche de dentifrice probablement rincé à l'arrache, déclare-t-il.

— Vu comme ça, ça a l'air franchement dégueulasse, pouffe l'adolescent. Pourtant, je t'assure que tes baisers étaient juste exceptionnels, comme ceux de samedi dernier…

Samedi dernier. Un pur moment de bien-être dans leur cocon. Malgré la douleur, Christian esquisse un très léger sourire.

— Du coup, je peux t'embrasser ? demande Angelo. On est d'accord que tout ça, c'était une façon cheloue de me dire que ça te dérange pas ?

Cette fois, le sourire se fait plus franc.

— Je sais pas. À voir. Je peux me rétracter, si finalement je préfère les bisous vomi-rhum-dentifrice aux bisous haleine-matinale-pas-super-fraiche ? réplique l'adulte.

Angelo s'empourpre légèrement.

— J'irais voler du dentifrice s'il faut, murmure-t-il.

— Fais voir, je vais te confirmer si c'est absolument nécessaire ou pas, susurre Christian.

L'adolescent ne se fait pas prier pour se jeter — timidement et délicatement malgré l'envie dévorante —, sur les lèvres de son amant. Les premiers baisers semblent constamment vouloir être légers. Ils tâtent le terrain, et s'assurent qu'ils sont sur la même longueur d'ondes avant d'aller plus loin.

Sans surprise, embrasser Christian ou embrasser Angelo est toujours aussi agréable, qu'importe l'heure de la journée. Ici, pour la première fois, ils ne s'embrassent pas — de cette manière — dans le noir, et d'une certaine façon, ça leur semble encore meilleur.

L'adulte a les mains posées sur le dos de son jeune amant, et il l'attire plus fort contre lui. Ça lui fait mal, néanmoins la douleur est compensée par le reste : la tendresse, les baisers, le désir, l'amour. Angelo pose l'une de ses mains sur la mâchoire de son homme, qu'il caresse avec dévotion.

L'attirance qu'ils éprouvent l'un pour l'autre est plus forte que jamais. Ça met l'adolescent en transe, et ça plonge l'adulte dans une fébrilité qui lui plait autant qu'elle l'inquiète.

Perdus dans leurs interminables baisers caressants et sensuels, ils n'entendent pas Sarah qui se lève — midi approche, elle a faim —, et qui quitte sa chambre de fortune. Un bruit suspect finit par les surprendre et par les pousser à séparer leurs bouches et à jeter un regard vers la porte, au moment même où Sarah pénètre dans leur cocon.

— Ah, vous dormez plus, observe-t-elle.

Elle constate aussi qu'Angelo a une main posée sur le torse de Christian, et que ce dernier enlace le plus jeune d'un de ses bras. Cette vision la dérange plus qu'elle ne le devrait, toutefois elle prend sur elle de ne pas y réagir et le jeune couple se détache, visiblement gêné.

— On rentre ? s'enquiert Sarah, ne s'adressant pas à son proviseur.

Elle l'ignore le plus possible.

Face à cette question, l'adolescent comme l'adulte se décomposent. Christian, parce qu'il craint de rentrer, et Angelo, parce qu'il prend bien trop vite goût à la vie avec son homme. Tous deux tentent cependant de ne pas perdre la face.

— Tu te sens assez bien pour rentrer ? s'enquiert Angelo.

L'adulte acquiesce d'un simple mouvement, allant à l'encontre de sa pensée. Il joint le geste à la parole en se levant péniblement.

Le voyant faire, l'adolescent se lève aussi, tandis que Sarah balaie la pièce des yeux, s'assurant qu'ils ne laissent pas trainer d'affaires. Captant son regard, le garçon se dépêche de remiser ce qui traine sur les tables de chevet dans son sac. Il tend son téléphone à Christian.

— Je garde tes vêtements sales, mais t'auras peut-être besoin de ça, déclare-t-il.

— Merci, réplique l'adulte en agrippant l'objet, et en le glissant dans la poche de son — ou plutôt celui d'Angelo —, pantalon.

L'adolescent réajuste le lit tandis que Christian tangue déjà en direction de la sortie. Sarah attend que le garçon quitte la pièce avant de les suivre au rez-de-chaussée.

— Tu vas pas rentrer à pieds ? demande le plus jeune.

— Non, je vais commander un taxi, je pense, répond l'adulte.

À l'arrière, Sarah s'impatiente devant la lenteur de leur proviseur, qui compose comme il peut entre ses ecchymoses, ses écorchures, et sa gueule de bois.

Ils arrivent pourtant bien trop vite — au goût du couple —, devant la porte d'entrée.

— Tu devais pas nourrir le chat et arroser les plantes ? suggère Angelo, pour gagner du temps.

— Je ferai ça plus tard, s'agace Sarah. J'ai faim et il est déjà midi ! J'ai pas envie d'attendre !

Inutile d'essayer de discuter, songe l'adulte. Il dégaine son téléphone — qu'il peine à déverrouiller —, puis s'emploie à tenter de commander un taxi sur une application dédiée, qu'il a téléchargée pour dépanner Thérèse une fois, et qu'il galère à maitriser. Il essaie de ne pas paniquer. Par ailleurs, il va lui dire quoi, à sa femme ? Il n'est pas du tout en mesure de discuter avec elle. Et si elle décide de le mettre dehors ? Et s'il a commis l'impair de trop ? Et s'il se retrouve à devoir partir sans pouvoir dire au revoir à son petit ami ? Il entrevoit moult possibilités, et peu d'entre elles sont rassurantes. Il ne se sent pas en état : il n'est pas en état de rentrer. Ses mains se mettent frénétiquement à trembler.

— Merde ! Il se passe quoi ? s'inquiète Angelo, en attrapant le téléphone, pour éviter qu'il glisse des mains de son homme.

Christian se laisse couler à même le sol, dos au mur. Son petit ami suit le mouvement, déposant l'appareil qui l'encombre à terre. Ses mains viennent enserrer les épaules de son homme, et — à genoux —, il essaie de lui parler.

— Hey ! T'as besoin d'aide ? Réponds ! S'il te plait ! insiste-t-il.

L'adulte s'efforce de prendre de grandes inspirations, et il secoue la tête.

— Je veux pas rentrer, finit-il par avouer. Je peux pas.

Sarah, qui était restée en retrait — légèrement affolée —, ne peut s'empêcher d'approcher et de se mettre elle aussi à genoux.

— Il se passe quoi chez vous ? demande-t-elle, appuyant — plus ou moins —, la question implicite d'Angelo plus sévèrement qu'elle n'imaginait prononcer ces mots.

Christian déglutit, il ferme les yeux.

— Je me sens pas bien là-bas, confesse-t-il. Quand j'y suis, j'ai envie de crever. J'ai besoin de quelques heures de répit en plus. S'il vous plait. Juste quelques heures. J'en ai vraiment besoin. C'est une question de survie.

L'adulte est livide. La panique l'a assailli à la simple idée de retourner chez lui. Il est mal barré : il faudra bien qu'il rentre et qu'il confronte — tôt ou tard — Thérèse.

Ses mots ont mouché les plus jeunes, qui l'observent avec une inquiétude qu'aucun d'eux ne parvient à dissimuler.

— On va déjeuner ici, finit par commenter Sarah, après deux bonnes minutes d'un silence pesant, seulement rythmé par la respiration anxieuse de Christian.

— Tu peux te lever ? questionne alors l'adolescent, en reprenant ses esprits.

Angelo est mort d'angoisse pour son homme. Il sait qu'il y a une ambiance pesante lorsque ce dernier est chez lui. Cependant, il ne pensait pas que c'était au point de déclencher une réaction aussi viscérale. Il sait que Thérèse est sur son dos depuis plusieurs jours. Il suppose que ça a des conséquences plus négatives que ce Christian veut bien lui dire. L'adolescent souhaiterait que son mec puisse se confier à lui, toutefois doit-il avant tout lui faire comprendre qu'il ne blâmera pas sa femme pour les éventuels soucis qu'il rencontre chez lui ? Il sait que Christian refuse la moindre réflexion négative au sujet de son épouse, et il peut entendre que ça le pousse à se taire pour la protéger. Angelo doit probablement aborder ce sujet et rassurer l'adulte.

Lentement, l'adolescent aide son homme à se relever. Christian ramasse distraitement son téléphone ; c'est fou comme cet objet n'a plus aucune importance dès lors que son petit ami est dans les parages.

— On va s'installer dans le salon, annonce Sarah.

D'un coup, elle se sent investie. En réalité, voir un adulte dans cet état-là l'angoisse au-delà de ce qu'elle aurait pu supposer, et connaissant la famille de Christian — par l'intermédiaire de Geoffrey —, elle craint le pire.

Angelo accompagne son homme jusqu'au canapé, où ce dernier s'installe sans l'ombre d'une hésitation.

— J'ai faim. On commande des pizzas ? propose alors la jeune fille, dont l'estomac affamé tolère mal l'attente.

— Ça te va ? demande l'adolescent à son mec.

— Tout me va. J'en prends une avec des légumes, s'il y a ça, commente-t-il en fermant les yeux.

Il est soulagé de ne pas devoir rentrer dans l'immédiat.

— T'as de quoi payer ? s'inquiète alors Sarah, qui n'a pas un radis sur elle ; du moins, pas de quoi s'offrir une pizza.

Angelo acquiesce.

— Dis-moi où c'est, et j'y vais, déclare-t-il.

— Mais… tu vas pas me laisser toute seule avec…

— Promis, j'attendrai la pizza avant de manger quoi que ce soit ou qui que ce soit, l'interrompt l'adulte.

— Je fais vite, affirme Angelo.

Lui aussi, il a faim.

— Vous m'appelez s'il y a un problème ! leur dit-il avant de se diriger vers la porte d'entrée.

Sarah grogne et Christian esquisse un petit signe de la main.

Les minutes qui suivent, plusieurs anges passent, et Sarah s'est assise dans un fauteuil, toisant l'adulte.

— Il se passe quoi chez vous de si dramatique ? demande-t-elle finalement, de but en blanc.

Christian a dû s'endormir, car elle n'obtient aucune réponse. Pourtant, après un interminable moment, il finit par ouvrir la bouche et par s'exprimer.

— Les aléas de la vie. Et c'est privé.

— Vous allez quitter votre femme ? Si ça se passait bien, vous diriez pas ce genre de chose ! Vous avez déjà choisi Angelo, d'une certaine façon, non ? interroge-t-elle.

L'adulte frotte doucement son visage à l'aide de ses mains avant de répondre.

— Ça ne te regarde pas. Pose plutôt ces questions à Angelo. S'il n'a pas la réponse, dis-toi que tu ne risques pas de l'obtenir.

— Mouais… il est naïf, mais j'ai pigé certaines choses, moi. Vous avez pas peur avec votre famille de tarés ? Je connais Geoffrey, je sais ce qu'ils penseraient de ça. C'est pour ça que vous êtes un homo refoulé.

Christian hausse un sourcil, et ce geste — instinctif —, amplifie sa migraine.

— J'aime les femmes, déclare-t-il. Et les hommes aussi. Tu ne me connais pas, tu ignores tout de ce qui a pu m'amener à réagir comme je l'ai fait. Ne tire pas des conclusions aussi hâtives. Et laisse le reste de ma famille en dehors de cette histoire. Ils n'ont pas à savoir quoi que ce soit. C'est entre Angelo et moi.

— Et votre femme, gronde Sarah.

— Aussi, confirme l'adulte. T'as fini l'interrogatoire, inspectrice ?

— Non, ronchonne la jeune fille. Vous faites peser une putain de responsabilité sur les épaules d'un adolescent. Un adulte comme vous, ça devrait pas se retrouver dans ce genre de situation. Si vous avez besoin d'aide, vous devriez en parler à d'autres adultes. Certainement pas à un garçon de quinze ans. Angelo va encore moins lâcher son téléphone après ça, et ça lui a déjà en partie coûté sa vie sociale. C'est beaucoup de pression qu'il devrait pas gérer !

— Je sais, siffle Christian, mal à l'aise. J'ai tenté d'éviter ça. J'ai même tenté d'obtenir de l'aide ailleurs, mais je fais quoi, si je n'ai personne d'autre avec qui je me sens suffisamment en confiance ? Est-ce que ce ne serait pas insensé de considérer que je peux fréquenter Angelo, et à la fois d'affirmer qu'il n'a pas l'âge d'endosser totalement le rôle d'un partenaire ?

— Ce qui est insensé, à votre âge, c'est de vous jeter sur un gamin de quinze piges, grommelle Sarah.

— Je ne me suis pas jeté sur lui, gronde Christian. Fais attention aux mots que tu emploies, et ne me balance plus ce genre de chose à la gueule. Tu sais pertinemment que je n'ai pas besoin de tes réflexions de petite conne pour avoir honte ou pour me sentir coupable de me retrouver aujourd'hui dans cette position. Je n'ai pas choisi d'éprouver ces sentiments. Oui, j'aurais pu et j'aurais sans doute dû le repousser indéfiniment, mais je ne l'ai pas fait. Angelo a été le seul à voir à quel point j'allais mal, sans même que je lui en parle.

L'adulte marque une brève pause avant de reprendre.

— Est-ce que ça n'aurait pas été plus insensé de repousser la seule personne qui est là pour toi, qui t'aime éperdument et dont tu commences à tomber amoureux ? Tu sais, ce contexte est tout sauf simple. On aimerait qu'il y ait une bonne réponse — pleine de positivité —, et une mauvaise réponse ; une réponse qui aurait faux sur toute la ligne. Ce n'est pas le cas. Ça fait longtemps que je dois composer avec des choix complexes.

Sarah ne réplique pas — ne sachant que dire —, et Christian finit par la lancer sur un autre sujet.

— Angelo m'a raconté que tu consacres une partie relativement conséquente de ton temps à tenter de le pousser à me quitter.

— Putain, mais quel poucave ce mec ! grommelle la jeune fille, fustigeant mentalement l'adolescent.

L'homme ne tient pas compte de cette interruption, et il poursuit le fil de la discussion.

— Pourquoi est-ce que tu fais ça ? Il y a dix jours à peine, tu m'as presque incité à poursuivre ma relation avec Angelo et à sortir la tête de l'eau ; rien que pour ses beaux yeux. Qu'est-ce qui a changé entretemps ?

La question agace Sarah, qui n'a pas l'habitude de tenir des discours contradictoires. Elle répond sans prendre de pincettes.

— Les choses empirent. Et vous vous remuez pas pour améliorer ça ! Angelo est de plus en plus inquiet pour vous, et ce que vous avez fait cette nuit va pas arranger ça. Cette pression, il va pas pouvoir la subir encore longtemps. Il perd ses amis qui ne l'invitent plus, parce qu'avec son inquiétude, il a toujours la tête ailleurs et ça gave les gens. Je parle même pas de la façon dont vous le traitez en public ; j'ose même pas imaginer en privé. Et sans compter sur le fait que vous n'avez rien à foutre ensemble, vous lui faites beaucoup plus de mal que de bien ! Je pensais que mon message était clair sur le fait que vous deviez prendre soin de lui… mais non ! C'est tout pour votre gueule : vous êtes un sale égoïste !

Christian écoute cette diatribe sans moufter. Ça vient stimuler des craintes bien présentes, des alertes qu'il a déjà soulevées. Son cœur se serre bien trop douloureusement. Le tout cumulé aux autres souffrances que son corps et que son esprit endurent, il se demande s'il a seulement ce qu'il faut de force et de courage en lui pour redresser la barre.

— Je ne sais pas si je peux faire mieux, reconnait-il. De toute façon, je ne sais même pas si je passerais l'été. Ni Angelo ni toi n'aurez sans doute à me subir encore très longtemps.

Sarah se renfrogne. Elle pâlit.

— Vous devriez pas dire des horreurs pareilles ! J'espère que vous faites pas ça devant Angelo, parce que c'est ignoble !

— Non, je te le dis à toi, parce que ça te fait plaisir, réplique l'adulte.

— Ça ne me fait pas plaisir ! s'offusque la jeune fille.

— Vraiment ? questionne Christian, en lui jetant un intense regard.

— Je veux la mort de personne ! s'indigne-t-elle.

— Alors à quoi est-ce que tu joues, que ce soit en me balançant reproche sur reproche ou en tentant d'éloigner Angelo de moi ? C'est censé provoquer quoi comme réaction ? Parce que je vais te le dire : j'ai la sensation d'être au fond du gouffre et d'avoir une abrutie juste au-dessus qui me jette des pierres sur la gueule. Je conçois parfaitement que tu n'aies aucune envie de m'aider à remonter la pente — et je n'y tiens pas non plus —, néanmoins j'ai le sentiment que non seulement tu ne veux pas que j'aille mieux, mais plus encore, tu essaies de faire en sorte que je ne puisse même pas recevoir un peu d'aide.

L'adulte ramène son regard sur le plafond, puis ferme les yeux — ça apaise la migraine —, avant de reprendre.

— Je n'ai pas besoin de tes petites manigances et de tes crises de jalousie pour en chier. Bref, laisse tomber. Inutile de discuter. Si je n'arrive pas à m'en sortir, toi tu seras toujours là, et tu devras faire face à ton reflet dans le miroir. J'espère pour toi que tu te sentiras assez droite dans tes bottes, parce que quand on n'a pas la conscience tranquille, la vie peut vite devenir un enfer.

Christian laisse son amertume parler. Il sait ce que c'est que d'être coupable. Et il ne peut s'empêcher non plus d'être submergé par une vague de découragement. Il sait qu'il ne doit pas tenir compte des mots de la jeune fille, pourtant ils s'accordent parfaitement avec le fond de sa pensée ; il n'y arrivera pas, il ne mérite pas de s'en sortir.

Sarah détourne les yeux, mal à l'aise. Elle ne veut même pas répliquer ; malgré son envie d'avoir toujours le dernier mot.

Le silence retombe jusqu'à ce qu'Angelo revienne, les bras chargés.

— Je peux poser ça où ? Et on mange où ? demande ce dernier, en débarquant dans le salon, et en indiquant les boites de pizza.

— On peut manger dehors : le jardin est sympa, propose Sarah.

— Christian, ça te va ? demande Angelo.

La jeune fille passe une nouvelle fois au-dessus de cette attitude qui l'irrite énormément. Le fait que son ami demande systématiquement l'opinion de leur proviseur avant de ne serait-ce que manifester la sienne : ça la rend folle.

L'adulte a trop mal à la tête pour affronter la lumière extérieure, toutefois il prend sur lui. Il se sent déjà comme un fardeau pour Angelo — d'autant plus après l'échange qu'il vient d'avoir avec Sarah —, alors il ne va pas en plus jouer les rabat-joie.

— Oui, déclare-t-il en se relevant.

Les déplacements lui semblent de plus en plus difficiles ; ou bien est-ce l'angoisse qui vient contracter toujours plus ses muscles déjà endoloris ?

Sarah ouvre le passage en direction du jardin. Angelo jette un regard attendri à son homme.

— Tu te sens mieux ? s'enquiert-il.

— Ça va aller, t'inquiète pas, répond l'adulte.

L'adolescent acquiesce avant de rejoindre Sarah.

Christian — quant à lui —, cherche la cuisine, où il remplit sa bouteille d'eau qui est presque vide. Il embarque aussi de quoi s'essuyer, car il suppose qu'ils vont manger les pizzas à la main. Puis il rejoint les deux jeunes gens à l'extérieur.

La terrasse des parents de Patricia est vaste et charmante. Toute en bois, agrémentée d'une pergola sur lesquelles des plantes grimpantes et fleuries — dégageant de douces odeurs —, se sont installées, offrant ainsi une zone d'ombre très agréable sur l'ensemble de la terrasse. Sur un côté, une belle table ovale et ses chaises toutes de fer forgé ; de l'autre côté, un salon de jardin. Sarah et Angelo se sont installés de ce côté-là, qu'ils trouvent naturellement plus convivial.

La jeune fille est déjà en train de croquer dans une part lorsque l'adulte s'assied auprès d'eux. Il s'installe sur un petit sofa, près de son petit ami, qui lui adresse un tendre sourire.

— Elles sont super bonnes leurs pizzas ! commente Sarah, entre deux bouchées.

Sans grand appétit malgré sa faim, Christian va cependant chercher une part de sa propre pizza dans la boite en carton.

Angelo — qui a attendu son homme —, mange de bon cœur et ne peut que valider les propos de son amie.

— J'avoue, je sais pas si c'est parce que j'avais très faim, mais c'est vraiment bon !

Puis, se tournant vers l'adulte.

— Et toi, ça va ? Tu manges rarement des pizzas, non ? questionne-t-il.

— C'est la première depuis plusieurs années, confirme Christian. Ça va, merci…

Il sent que la nourriture fait du bien à son corps, même si malgré les nombreux légumes éparpillés sur le plat, il a bien conscience de manger un repas qu'il ne se permet pas d'ingurgiter habituellement. Trop lourd, trop gras, et il ne va sans doute pas pouvoir courir pendant quelques jours, donc il devrait réduire les quantités de ce qu'il mange. À cette pensée, son estomac malmené manifeste son désaccord.

Dans la poche du pantalon, il sent vibrer son téléphone. Ce n'est pas la première fois qu'il reçoit un appel, néanmoins il a décidé d'ignorer les vibrations, et il refuse de décrocher. Peut-être est-ce une collègue ou bien Thérèse. Qu'importe : il aura bien le temps de ramer pour tenter de raccrocher les wagons, ou bien pour finalement décider de tout lâcher. Il ne sait toujours pas quoi faire.

Angelo dévore son homme des yeux, et personne ne peut passer à côté. Sarah évite de peu la remarque désobligeante — elle se contient difficilement —, et Christian fait passer sa gêne en se concentrant sur le repas. En temps normal, il aurait gentiment réprimandé l'adolescent, lui intimant d'être plus discret en public. Aujourd'hui, il n'a pas le cœur à ça. Aujourd'hui, ça lui réchauffe le cœur. Et puis il emmerde leur public qui n'ignore rien de leur relation : il finit par adresser à son jeune amant un léger sourire.

Le reste du repas s'achève dans cette ambiance particulière et pourtant paisible.

Après déjeuner, Sarah trépigne à l'idée de rentrer, et Christian lui donne bien vite gain de cause. Il commet l'erreur de consulter son téléphone et d'y voir beaucoup trop d'appels en absence. Thérèse, son adjointe, encore Thérèse — plusieurs fois —, Pierre — plus d'une fois aussi —, Caroline et même Geoffrey. Il doit rentrer et régler ça avant que ça ne devienne encore plus compliqué. Il remise la panique et la douleur au placard. Il doit balayer les diverses probabilités et dénicher la meilleure stratégie.

Rapidement et sans se justifier, il commande un taxi. Angelo patiente à ses côtés le temps que le chauffeur arrive. Ils n'échangent pas un mot, et le garçon comprend que le retour agite son homme.

— Tu n'hésites pas à m'appeler si nécessaire, ou simplement si t'en as l'envie, lui dit l'adolescent, avant qu'ils ne se séparent.

Christian se contente d'acquiescer, avant de se fendre d'un doux :

— Merci pour tout.

À suivre…


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