TITRE: Holiday / Holly days

AUTEUR: une shû macérant dans la chaleur moite de Nice.

GENRE: one shot, le genre qu'on écrit en vitesse (?? Cherchez l'erreur) en vacances parce qu'on est obsessionnel compulsif.

DISCLAIMER: j'ai tout dit dans les lignes précédentes.

NOREILLES: Babylon Circus (et ouais un truc bien français; c'est normal c'est pas mon PC :p) / OST Bleach et Cowboy Bebop

Holiday / Holly days

Ca doit encore être un coup du sort, l'ironie.

Si je me penche un peu dessus, ma vie n'a été jusqu'à maintenant qu'un enchaînement de scènes répétitives dans une pièce loin d'être terminée.

Ca me laisse " mi-figue, mi-raisin ". D'un point de vue extérieur, ça doit plutôt être drôle, mais en temps que personnage principal de cette vie, je peux vous assurer que c'est terriblement 1) honteux, 2) pathétique, 3) chiant. Et il n'y a aucune mention à rayer si inutile.

Je suis actuellement dans l'avion, occupé une énième fois à me remettre en question.

Mais ça a réellement commencé il y a quelques mois, au début d'août, à la gare.


Nice.

La chose qui frappe le plus dans cette ville, la première fois qu'on y débarque, c'est la petitesse de la gare et l'absence totale de richesse, d'œuvres ou quoi que ce soit qu'on pourrait imaginer dans un bâtiment si fréquenté de la Côte d'Azur. Ensuite, on y entend toutes les langues sauf le français. Surtout de l'italien et du chinois en fait.

En sortant de la gare, on trouve, après une rangée de taxis et une autre de voitures coûteuses, des fast-food asiatiques et des sex shop. Rien d'autre, ou presque. Rien de flagrant du moins.

J'habite ici depuis toujours, mes parents ont une villa dans les hauteurs et moi je vis dans une résidence pas loin de la mer. Mais ce jour-là, j'accueillais un couple d'amis montpelliérains, c'est pourquoi j'étais appuyé contre le mur crasseux de la gare, au milieu d'une foule hétérogène et excitée, à attendre.

- Hey! Adrian!

Je me décolle du mur en souriant et sers Emmanuel dans mes bras, avant de faire la même chose avec sa fiancée Sonia. Je ne pourrais pas vraiment expliquer quand et où nous nous étions rencontrés, mais cela faisait une éternité, et nous ne nous en portions pas plus mal.

- Dis donc, je suis déçu, je croyais que la gare de Nice ça allait être autre chose… " me fait Manu, comme de juste. " Et attends, je rêve où c'est vraiment écrit " sex shop " là en face?!

- Bienvenue à Nice…

Ma réponse dégouline d'enthousiasme et d'ironie. Je n'aime pas vraiment cette ville, ce monde de paraître et de rang.

- Le voyage c'est bien passé?

- Tain m'en parle pas, c'est vraiment des brêles à la SNCF! " s'emporte mon ami.

On se met à rire, se fondant parfaitement dans la foule de touristes et de fashion victimes qui constitue l'univers immuable de Nice. On oublie un peu la fatigue, les bagages, le bruit, on papote et on retrouve les sensations uniques que seule une vieille amitié peut nous procurer.

Un peu de fraîcheur.

Lentement, on migre vers la sortie, sur le parvis bétonné et tout aussi plein de monde qu'à l'intérieur, toujours la tête dans les nuages. Les exclamations de mes deux amis me font rire. Et oui, Nice c'est joli que sur les cartes postales. Et encore…

- Tiens, ma voiture est là-bas. " dis-je en désignant la petite Peugeot noire qui ne m'a pas quitté depuis ma terminale.

Nous nous en approchons lentement, et alors que j'arrange les valises dans le coffre, une main me tapote l'épaule. Je me retourne en plissant les yeux, et j'aperçois un jeune homme d'environ mon âge - entre vingt et vingt-cinq ans - habillé d'un élégant costume-cravate légèrement froissé par le voyage, les cheveux blonds décolorés et mi-longs, la peau dorée, une paire de lunette de soleil de grande marque et le sourire Email Diamant mode on.

- Vous… être de Nice? " me demande-t-il avec un petit haussement de sourcils mal assuré.

Encore un allemand qui s'est perdu…

Mais je lui répond gentiment oui.

- Savez-vous où être l'hôtel Neptune?

- L'hôtel Neptune? " je me retiens de ne pas éclater de rire à cause de son accent. " Oui bien sûr, c'est… heu…

Sonia et Manu me regardent bizarrement, un peu comme s'ils attendaient eux aussi ma réponse.

- Heu vous descendez la rue principale là… et ensuite sur la Promenade des Anglais, à gauche, vous marchez sur environ cinq cent mètres, puis… " je réfléchis un instant et pose mes yeux sur ses deux énormes valises. Il déménage ou quoi?! " Montez dans ma voiture, je vous y amène, ça sera plus simple.

- Oh! Merci! C'est très gentil!

Après m'avoir détruit la main dans une vigoureuse poignée de reconnaissance, il s'assied derrière avec Manu et je mets la voiture en route pour Nice partie deux: les embouteillages.

- Mein Name… heu… mon nom c'est Luka! " commence le touriste d'une voix forte et joviale, le visage avenant.

Je jette un coup d'œil à Manu par le biais du rétroviseur; il ne semble pas ravi de la présence du blond à bord. C'est censé être lui, le gai-luron du groupe, et il déteste se faire voler la vedette.

- Je être… Hamburg!

- Hambourg! C'est loin ça…" fais-je, à moitié intéressé. "Vous venez en vacances ici?

- Non pas seulement. Pour… heu, quelqu'un mort dans ma famille.

- Un enterrement?

- Non, les sous.

- Ah! Un héritage!

- Oui, c'est cela!

Je me met à rire tout seul. C'est énorme la façon dont il a dit "non, les sous!", genre "j'en ai rien à taper du cadavre". Je continue à rouler tranquillement, répondant évasivement à Luka qui m'explique tant bien que mal que c'est la première fois qu'il vient ici et qu'il est très déçu. Qui ne l'est pas, à part les enfants de bourgeois qui peuvent se permettre de se payer la villa en bord de mer?

Puis, à ma grande surprise, l'hôtel Neptune - que je ne connaissais que de nom - se révèle être un de ces bâtiments de luxe. Je sors de la voiture en même temps que Luka, et lorsque je veux l'aider à prendre ses bagages, un portier sort de nulle part et s'en charge. Je reste bouche bée et Luka croise les bras d'un air satisfait, avant de me tendre la main et une carte de visite.

- Das ist… mon téléphone. Le votre?

- Le mien? De quoi? Ah oui, mon numéro de téléphone…" je le lui donne machinalement et je le salue à mon tour avant de repartir.

- Il te demandait quoi?" enchaîne Emmanuel d'un ton suspicieux.

- Mon numéro.

- Et tu lui a donné? T'es malade?

- Pourquoi?

Un silence se fait, seulement coupé par le petit rire de Sonia qui se paie notre tête. Et moi, je comprends tout à coup que je viens de donner mon numéro à un inconnu, et qu'en effet ça fait louche.

- T'es con, Manu…

¤¤¤

Quelques heures plus tard, nous sommes tous installés sur ma minuscule terrasse à siroter des panachés - boisson ultime de l'été. Salomé est revenue de son travail en ayant rapporté le souper. Salomé est ma petite-amie. Elle est vietnamienne et travaille dans un salon de coiffure. Je l'y avait déjà croisée, mais nous avions des amis en communs et nous nous étions mis en couple depuis bientôt un an et demi lors d'une soirée d'anniversaire.

Sonia et elle discutent de leur vie, tandis qu'Emmanuel et moi échangeons des blagues absurdes qui ne font rire que nous, ainsi que des vieux souvenirs. En effet, il était venu étudier à Nice, dans la même classe que moi. Aujourd'hui, il est en passe d'être architecte et moi je fais un stage chez un designer d'intérieur qui m'a à la bonne, et dont je prévois d'ailleurs de reprendre la clientèle.

Dans la soirée, tandis que je me bat comme un gosse avec Sonia tout en essayant de faire le lit de la chambre qu'ils occuperont, le téléphone sonne.

- Salomé, j'écoute. Adrian? Oui, je vous le passe, attendez une minute.

- Qui c'est?" dis-je en chuchotant. Elle hausse les épaules. "Allô?

- Adrian? C'est Luka!

- Luka?!" que pouvait-il bien me vouloir? Je commençais à regretter mon geste.

- Oui. Je suis désolé. C'est juste… pour dire merci, pour la voiture.

- Oh, c'est rien.

- Si, merci beaucoup. Demain je vois le notaire.

- C'est bien.

- Oui. Après je te veux pour boire.

Je ne sais pas si j'ai piqué un fard, ou si ma tête est devenue bleue à cause de l'étouffement, mais en tout cas, Sonia et Salomé me regardent bizarrement.

- Heu… Ok, on verra ça…" dis-je en bégayant, ayant perdu tout mes moyens.

- Gut! Bis Morgen!

- Heu, oui, oui, c'est ça…

Il raccroche, et je met quelques minutes avant de faire de même. Je ne savais pas qu'on disait ça avant de raccrocher. Je souhaite la bonne nuit à tout le monde et vais me coucher. Lorsque la lumière est éteinte, Salomé vient me rejoindre. La soie de sa nuisette me chatouille la cuisse.

- T'avais l'air tout drôle au téléphone. C'était qui?

- Heu, Luka…

- Luka?

Pourquoi les filles veulent-elles toujours être au courant de tout? Surtout qu'il n'y avait rien à dire. Mais si je me taisais, elle allait croire n'importe quoi.

- C'est un gars qu'on a rencontré à la gare, je l'ai amené à son hôtel. Il m'appelait pour me remercier, et par la même occasion, il m'invite à boire un verre demain…

- Oh. C'est gentil ça.

Je ne réponds rien et me contente de soupirer en croisant les bras sous ma tête. Je ne sais pas si c'est très prudent d'accepter, même si en fin de compte, Luka n'a absolument pas l'air méchant. Il m'a laissé une bonne impression, mais il reste un illustre inconnu. Je sens la fatigue m'envahir, et je me demande si ce n'est pas tout simplement parce que les allemands sont chaleureux et bien élevés qu'il m'a invité. Ou peut-être est-ce juste parce qu'il est comme ça, point barre. Ou peut-être autre chose. Qu'est-ce que j'en ai a foutre, si je peux boire gratuitement? J'ai juste envie de dormir.

¤¤¤

- Et ben?! Qu'est-ce qu'il t'arrive? Tu m'a fait peur!" s'exclame Salomé en se retournant, alors qu'elle était en train de se coiffer.

Je viens de me réveiller en sursaut. Je la regarde, et la glace me renvoie mon image, un garçon un peu pâlot à la chevelure brune hirsute et au regard un peu hagard. Elle, elle est toujours pareille à elle même, belle et paisible. Seuls ses sourcils fins forment un joli arc de cercle au-dessus de ses yeux en amande. La chemise de nuit rose pastel épouse délicieusement son corps ambré. Je baisse les yeux.

- Heu, je sais pas, je faisais un rêve…" fais-je d'une voix basse, un peu plus réveillé à présent que j'avais repris mes esprits.

- Quel genre?

- Le genre… à ne pas raconter à sa petite-amie!

Elle se met à rire et s'assied près de moi pour m'embrasser.

- Maintenant, je veux tout savoir!" avoue-t-elle.

- T'es trop curieuse ma fille!

Je prends ça sur le ton de la rigolade, mais en fait, je ne suis pas fier du tout.

- Dis-moi. Tu rêvais d'Angelina Jolie?

- Ola, non, pas du tout. Je l'aime bien, mais ça s'arrête aux films… Je préfère les asiatiques…" je finis ma phrase en souriant et je la pousse doucement pour me lever. La discussion est close.

J'enfile un jean et sors de la chambre pour aller dans la cuisine où je retrouve Emmanuel.

- Je te fais un café?

- Ouais, s'te plaît…" bâille-t-il. Il fait craquer son dos en s'étirant puis le silence revient, et je sais qu'il me fixe.

- Qu'est-ce qu'il y a?

- T'as pas l'air bien. T'as mal dormi?

- Non, pas spécialement. J'ai juste fait un rêve dérangeant. Mais ne me demande ce que ça racontait.

- Ok. Ca racontait quoi?

- Manu…" je soupire et lui tends sa tasse avant de m'asseoir face à lui. " Il y avait Raphaël.

- Raphaël… Raphou?

- Oui." Mon attention est soudainement attirée par la surface veloutée du café. J'aimerais disparaître.

- Ouais… je vois…" Manu semble irrité.

- Je sais ce que tu vas dire, et s'il te plaît… Tiens, salut Sonia!

La blonde me fait un petit signe de la main et tapote la tête de son fiancé.

- Déjà en train de vous bagarrer?

- On perds pas les bonnes habitudes…" lâche Manu en se remettant à manger. Je le remercie intérieurement de s'être tu.

- Qu'est-ce que tu veux boire?" fais-je en me relevant, histoire de dévier la conversation. Salomé arrive elle aussi.

¤¤¤

Je ne me rappelle plus vraiment de Raphaël. C'était au lycée. Dans mon rêve, il était très beau, mais je ne sais pas si c'était vraiment lui. Seul son nom et quelque chose en moi me le faisait croire. Je me souviens juste qu'il était grand, plus grand que moi, très mince, avec un visage de fille. De longs cils, une bouche rouge et des cheveux bruns toujours très bien coiffés. Je me souviens aussi qu'il était très calme et gentil. Et aussi que c'était le meilleur ami de Manu. Après moi. En fait, ça fait pas mal de détails, mais je crois que c'est à cause d'une vieille photo de groupe qu'on avait pris lors d'un voyage à Paris qui est pliée dans le porte-monnaie de Manu. Il est trop nostalgique. Mais c'est peut-être pas plus mal, si on se dit que le passé finit toujours par nous rattraper. Je crois que c'est ce qui est en train de m'arriver.

Ca me fait penser à un autre truc qui devrait arriver. Un certain allemand. Je suis assis dans le hall de l'hôtel Neptune depuis un quart d'heure. J'ai dû presser le dîner et lâcher mes amis en ville pour répondre présent à l'invitation de Luka. Ca doit paraître louche, encore plus qu'avant. Mais j'avais promis, non? Bon. De toute façon, j'y suis maintenant. Et d'après lui, il veut me montrer un truc de sensationnel. Je ne sais pas ce qui peut être sensationnel pour un bosch à part un but du Bayern de Munich ou la chute du Mur de Berlin, alors je suis nerveux.

Luka finit par arriver, par la porte d'entrée. Il a l'air à la fois heureux et pressé. Il me prend par le bras et me fourre dans un taxi sans rien dire de plus.

- Heu, excuse-moi, on va où là?" Je suis vraiment nerveux.

- Je vais te montrer mon héritage! C'est sensationnel!

- Oui, ça j'avais compris…" Je m'enfonce dans la banquette de cuir et tourne la tête vers la fenêtre en soupirant, histoire de me calmer. Luka se remet en mode moulin à parole, et je ne comprends rien. Je ne cherche même pas à le faire d'ailleurs. Je maudis juste mon côté bon samaritain.

- Tiens, nous arriver!" s'exclame-t-il soudain, me sortant de ma torpeur.

Le taxi s'est engagé dans une belle allée de gravier dont les bords sont fait de massifs de plantes plus ou moins bien entretenus. Une vraie jungle en pleine floraison. Puis il nous lâche dans la cour. Et je lève les yeux vers une superbe baraque de style 1900, avec double escalier en colimaçon pour accéder au perron, deux étages aux vitres barricadées, une véranda, et lorsque nous sommes sur la terrasse, une fontaine superbe si l'on gratte la moisissure.

Je laisse échapper un sifflement d'admiration, même si la peinture du bâtiment s'écaille, et même si le toit menace de s'écrouler.

Luka m'entraîne à l'intérieur. Ca pue la poussière et l'humidité. Le parquet craque sous nos pas, les tapisseries sont mitées. Les lustres pendouillent dangereusement au bout de leurs fils. Les meubles sont recouverts de draps blancs. Un vrai décors de film d'horreur. Magnifique.

- C'est… wow, c'est vraiment à toi?

- Oui." Luka affiche un sourire triomphant et me brandit clés et papiers. "Une grande-tante mariée avec un noble russe. Je sais pas pourquoi moi, mais en tout cas je suis heureux! C'est sensationnel n'est-ce pas?

- Ca, pour être énorme, c'est énorme…

Je traverse lentement les pièces, admirant les papiers peints, soulevant les toiles pour y découvrir des objets emplis d'histoire, imaginant ce qu'a pu être cette villa le siècle dernier. Alors que je contemple un tableau mural dans ce qui me semble être une salle de bal, Luka attrape mon bras, me faisant sursauter car je ne l'avait pas entendu venir. Il me regarde longtemps, et je sens mes joues s'enflammer. Je voudrais ôter sa main de mon poignet, mais il me serre très fort. Et ses yeux d'un bleu incroyable m'ordonne de ne rien tenter.

- J'aimerais…" commence-t-il. "Toi, tu fais ma maison.

- Je… quoi? Je…

- Ton travail, ici. Tu fais ma maison.

- Ah, heu… Tu veux que je répare ta maison c'est ça? Que je l'arrange?

- Oui. C'est ton job, non?

- Oui, bien sûr, mais…

Il m'arrête d'un geste de la main et sort un chéquier de la poche interne de son veston.

- Fais ce que tu veux pour que ça soit joli. Je payerais n'importe quoi.

Je baisse la tête et cherche quelque chose à dire. Mais je suis tellement abasourdi par ses paroles et son comportement que je ne peux faire que rire.

- Attends… On peut pas faire ça comme ça, moi je… Je ne suis pas encore agréé, tu comprends? Il me faut des associés, j'ai pas encore de cabinet…

- Demande à ton patron. Mais que si c'est toi qui travaille. Je pense que tu es bon.

- Que je… suis bon…? Heu… oui, bien sûr…" je passe mes mains sur mon visage et respire un grand coup. "Ok, j'en parlerais demain à Christian.

- Sensationnel!" crie Luka en levant les bras au ciel, comme si le Messie venait d'arriver. "Viens! On va boire! Les allemands boivent toujours!

J'ai à peine le temps de respirer. Mon cœur bat aussi vite qu'arrivent les événements, mais mon esprit, lui, est à dix milles lieues de ça.

- Heu, tu sais Luka, je tiens pas très bien l'alcool, moi j'aime pas beaucoup ça…

- C'est pas grave! Pour des choses comme ça, on s'en fiche! C'est moi qui paie!" et il brandit à nouveau son chéquier.

- Encore heureux…

¤¤¤

Alors comme ça, boire ça a toujours été convivial. Je le découvre maintenant. On parle, on parle, et on parle encore, si bien qu'on est obligé de s'hydrater la gorge. Dans un pub bondé et enfumé, ils ne servent pas de jus de fruits bien sûr. Enfin, après quelques verres d'hydromel, la bière n'est pas si mauvaise que ça. ma tête est lourde, et parfois ma vue se trouble. Je ne sais pas ce que je pourrais voir dans cette lumière tamisée, cette pénombre intime, cette barrière de fumée, de toute façon. Mais ça reste désagréable. Luka est penché sur la table, il a poussé tout nos verres - déjà tant que ça? - sur les côtés et le serveur passe souvent nous les enlever sans que cela semble diminuer notre consommation. Le blond a une sacrée descente. Il me parle, mais à ce stade là de décomposition cérébrale, je ne comprends plus très bien.

J'ai appris, alors que j'étais encore en état de faire de l'ordre dans ma tête, que Luka était tout simplement patron d'une entreprise. Un truc pas dégueu apparemment, dans les bateaux. Bon, à Hambourg, quoi de plus normal… Mais d'après ce que j'ai retenu, il ne serait pas pauvre, et son petit commerce est plus que florissant. Une succursale je sais plus trop où, à New-York ou Yokohama… Il a un frère plus grand, qui est médecin, et une sœur plus petite qui étudie chez les militaires. Son père était dans la bière (…) et sa mère tenait les comptes. Il a toujours réussi. Un sacré parvenu en fait. Dans un coin de mon esprit embrumé, je me mettais à le détester. Encore un fils de riche pistonné à mort… le monde était drôlement mal fait. Enfin, pour le moment, il me commandait une autre peinte de Guiness, et je l'aimais bien pour ça.

- Merde… je vais être pauvre si ça continue…" constate-t-il en vidant son verre d'une traite. "Cul-sec, Adrian.

- Tu sais ce qu'il te dis, mon cul?" j'éclate de rire et tombe violemment en avant, le nez dans le verre, tentant de ne pas trop trembler pour le boire. Je m'étouffe à moitié, mais j'arrive à le vider en limitant les dégâts. "Tadam!

- Bravo! Encore un!

Finalement, à moitié mort et le ventre gonflé comme celui d'une femme enceinte, je décide d'abandonner la partie. Luka est triste et me fais une scène pour rire avant d'aller payer. Je ne sais pas combien il y a eu de zéro sur le chèque, mais en tout cas suffisamment pour faire décrocher un sourire au patron. Je me lève en tanguant dangereusement, soutenu par l'allemand qui à l'air d'être un peu plus frais que moi. L'habitude sans doute. En attendant le taxi, je suis obligé de m'asseoir par terre, terrassé par l'ivresse et le rire. Monter dans la voiture sans m'étaler, et en descendre, a été les plus dur exercice de ma vie. La marche jusqu'à la maison, dans la nuit totale, était totalement surréaliste. Le décors se décomposait, bougeait, dansait devant mes yeux comme sous l'effet d'un stroboscope. De quoi me donner le mal de mer.

Je m'effondre sur le lit, soulevant un nuage de poussière, nous provocant une crise de toux et de rire. Luka m'imite sans plus de raffinement. J'essaie de me calmer, de reprendre ma respiration, mais c'est impossible. Je ne sais pas ce qui diffuse en moi ce sentiment d'euphorie. L'alcool, j'imagine. Moi qui croyais que ça ne déclenchait qu'un tête-à-tête prolongé avec la cuvette des toilettes…

Luka se couche sur moi, et je tente de le repousser parce que mine de rien, il est lourd et moi je suis en train de mourir d'asphyxie. Mais ça n'a pas l'air de le déranger. Au contraire, il fourre sa langue dans ma bouche, profondément, longuement, me roulant la plus belle pelle de toute ma vie. Il reprend son souffle en un millième de seconde et m'embrasse à nouveau. Je ne compte pas combien de fois, mais je décide au bout d'un moment que la plaisanterie a assez duré. Je mets mon bras entre nous alors qu'il revient à l'attaque, le bloquant à la gorge.

- Non…

- Pourquoi?

- Je suis pas comme ça moi.

- Menteur.

- C'est la vérité, pousse-toi, ça suffit maintenant. Je ne suis plus soûl.

¤¤¤

Au moins cinq minutes. C'est le temps que ça m'a pris pour ouvrir les yeux. J'ai l'impression que mes paupières sont en fonte. Maintenant que ma vue est bien nette, je distingue une tache de moisissure verdâtre sur le plafond jadis aussi blanc que neige. La lumière vive de la pièce me brûle les pupilles, si bien que je tourne la tête du ôté opposé à la fenêtre. Le lit dans lequel je suis pue. Une odeur de renfermé, de vomi, de pourri. Une odeur de vieux. Je suis nu, recouvert par un semblant de drap et une chemise pourpre douce comme de la soie. Quelque chose de chaud est collé contre moi. Des mèches blondes et soyeuses qui barrent un visage aux traits carrés. Un frisson me parcourt et durant quelques minutes, je suis tétanisé. Il me paraît nu lui aussi. Et une chose dure se presse au niveau de ma hanche. Je reprend conscience et saute hors du lit. Une douleur aiguë dans mon dos, plus précisément dans le périmètre secret de la plus secrète de mes parties anatomiques me coupe le souffle et je tombe à genoux par terre. Je respire calmement, mais impossible de faire un mouvement sans que le mal n'irradie tout mon corps. Je jette un coup d'œil furieux à Luka qui dort comme un bienheureux, le sexe dressé. Ce connard en redemande! Je me rappelle de tout maintenant. Dans les grandes lignes peut-être, mais ça me suffit. Sa bouche, ses mains dans mon pantalon, la crème froide et visqueuse sur mon anus, ses doigts puis son sexe… Je serre les poings et me lève en ignorant la douleur, m'habillant en quatrième vitesse. Je récupère mon téléphone portable sous le lit et remarque que le voyant clignote: dix appels en absence de Salomé. Trois messages "Qu'est-ce qui ce passe? Où es-tu? Est-ce que c'est grave? On s'inquiète!". Et dans la liste des coups de fils passés, le numéro de mon patron, Christian. Est-ce que cela veut dire que nous nous sommes engagés auprès de Luka? Je lâche un juron qui n'exprime pas un dixième de ce que je ressent et je me dirige d'un pas rageur vers la porte.

- Déjà?

Je me raidis. Je serre les mâchoires. Je me retourne vers Luka qui s'assied lentement sur le lit en bâillant. Un silence s'installe durant lequel il tourne son regard de glace vers moi. Il s'attends à ce que quelque chose arrive, et pas forcément quelque chose de bon. Je marche sur lui et lui colle mon poing dans la figure.

- Espèce de connard! Tu t'es foutu de moi! Fils de pute!

- Arrêtes, Adrian, arrêtes!" tente-t-il en se protégeant.

- Qu'est-ce que tu veux que j'arrête? Espèce de sale con! Toi tu t'es pas arrêté pour me violer, pédé de merde!

Je ne l'ai pas vu venir. Il s'est dressé sur le lit et m'a envoyé un crochet du droit à la tempe. Je chancelle et me retiens à un fauteuil, la vue brouillée. Un liquide poisseux coule sur mon visage.

- Putain…! Tu m'as pété l'arcade! Je vais appeler les flics!

- Tais-toi maintenant!" crie-t-il. Sa voix est dure et forte. Il est plus grand que moi d'une bonne tête et il est deux fois plus large que moi. J'ai beau m'être déjà battu, les combats de cours d'écoles ne sont pas efficaces face à ce genre de golgoth.

- Je te jure Luka, j'appelle les flics! Espèce de tapette de merde! Putain…! Espèce de con…..

Je lui tourne le dos et pars en courant, la main plaquée sur mon sourcils qui ne cesse de saigner. Je pleure et le sel de mes larmes brûle mon visage. J'ai mal partout. J'ai honte. Je ne sais plus quoi faire; alors je décide de prendre le taxi jusqu'à une clinique en centre-ville qui me colle un joli pansement sur la plaie. Puis je retourne chez moi pour me doucher et changer mes vêtements.

Si tu reviens ici; Salomé travaille et sera de retour dans l'après-midi. Nous on est sortit faire des courses. A tout à l'heure, en espérant que tu aille bien.

Je chiffonne le billet posé sur la table du petit salon et vais m'asseoir sous la douche. Ces abrutis seraient capables de m'enterrer pour une heure de retard! J'ai la haine. Et comme je suis seul, j'en profite pour injurier le monde entier haut et fort. Sans m'oublier. Je me rappelle très bien de Raphaël à présent. Une erreur de jeunesse, une attitude marginale due à la crise d'adolescence, ou tout simplement mon moi profond. Un bordel monstre pour avoir couché deux ou trois fois avec lui… cinq ou dix fois plutôt… Assez pour provoquer une scène de jalousie et d'incompréhension chez Emmanuel, pour dégrader mes relations avec mes parents pendant un temps, et pour faire expulser Raphaël du lycée en tout cas. Le passé nous rattrape… J'avais bien essayé d'effacer Raphaël de ma mémoire, sans succès apparemment. Tout ça à cause d'un foutu touriste de merde. Tout ça à cause de moi. Si j'avais pas bu… Non. Si je n'avais pas tenté de modifier mon orientation sexuelle… Non. Si…

- Adrian! Mon dieu mais qu'est-ce que tu fais là?!

- Quoi?!" j'ouvre les yeux et vois Salomé. Elle à l'air paniquée.

- Tu… Qu'est-ce que tu t'es fait à l'arcade?

- Hein…? Heu… y a eu une petite bagarre au pub, j'ai passé la nuit au poste, c'est pour ça que…

- Purée…! J'ai cru que… enfin bon, tu es là c'est le principal… Ca va?

- Ouais… Je me suis endormi?

- Oui…

Je sors de la douche et m'essuie sommairement, puis direction la chambre. J'ai envie de dormir encore en fait. Mon asiatique s'installe à côté de moi et me caresse le visage. Je lui donne un petit sourire et l'embrasse doucement.

- Salomé… J'ai envie de te faire l'amour.

En missionnaire. Je ne voudrais surtout pas qu'elle voit que j'ai été malmené. Je ne voudrais surtout pas devoir tout nous avouer, à elle et à moi.

¤¤¤

- Des fleurs?! De qui?

- Schauern.

- Qui?!

- Luka Schauern. Le gars chez qui on va refaire la baraque. C'est toi qui m'a appelé y a deux jours!

- Ah oui…

Je m'assied derrière mon bureau et soupire en avisant le gros bouquet. Christian me regarde avec un drôle d'air. Je l'ignore et jette un coup d'œil à la petite carte. Entschuldigen mich bitte.

- Ca veut dire "excuse-moi"." lâche Christian.

- Ca me fait une belle jambe!" je me lève, repoussant ma chaise d'un geste énervé, prend le bouquet et le pose à l'entrée. "Voilà, ça fera joli ici.

- Tu vas le laisser là?

- Et tu veux que j'en fasse quoi?

- Ben je sais pas, c'est un cadeau. En quel honneur, au fait?

- Je sais pas. A cause de la bagarre au pub sûrement.

- C'est drôle qu'un mec offre des fleurs à un autre mec…

- Oh ça va hein. Tu peux toujours causer toi et ta centaine de coups de fil par jour à "Momo".

Christian éclate de rire et finit par me laisser tranquille. Je me plonge dans les plans, les magasines, les bouts de tissus, et tout ce qui peux me donner des idées pour dessiner un bel intérieur qui respectera toutefois le style initial de la maison léguée à Luka. Devant moi, entre les papiers, il y a toujours la petite carte, et je n'arrive ni à l'oublier, ni à la jeter dans la poubelle.

La veille j'avais passé la journée chez moi, à zoner. Je ne savais pas si l'esprit tordu du vieux Christian avait cru à l'excuse de la bagarre, mais en tout cas il avait profité de ce jour sans moi pour rencontrer Luka, visiter la maison et prendre des photos. Les directives étaient très claires: laisser le style 1900 tout en modernisant la cuisine et les salles de bains. Il fallait donc revoir toute l'électricité, prévoir des prises Internet et téléphone, refaire les canalisations, le tout-à-l'égout, mettre l'arrosage automatique dans la propriété (nous faisions ceci avec l'aide d'une entreprise de jardinage), et encore bien d'autres choses. Du travail prévu pour durer. Et comme ce n'était pas notre seul chantier… J'allais côtoyer Luka pendant encore un bon moment.

Et je ne croyais pas si bien dire.

En rentrant chez moi en fin de journée, des éclats de rire me firent lever un sourcils tandis que j'enlevais mes baskets. J'entrais lentement dans la pièce principale de l'appartement, et droit devant moi, sur la terrasse, Salomé, Sonia, Manu et Luka étaient en grande conversation. J'étais tétanisé. Ca dépassait largement mon entendement.

- Voilà la star!" s'exclame Salomé en se jetant dans mes bras pour m'embrasser. "Il est super, ton pote Luka!

- Qu'est-ce qu'il fait là?

- Il a dit qu'il voulait s'excuser pour l'autre jour, et qu'il avait eu une idée pour la maison.

Comme si les fleurs n'avaient pas suffit.

Il me cherchait ou quoi?!

Comme pour me le confirmer, il se retourna et me gratifia d'un superbe sourire.

Je devais être livide, mais je vins tout de même m'asseoir. On me servit à boire Et les discussions reprirent de plus belle, sans que j'y participe. Je fulminais. Comment un connard pareil avait eu mon adresse? Et pourquoi Salomé l'avait fait entrer? Pourquoi Manu faisait-il semblant de l'apprécier? Ca devait être une machination. J'étais condamné à vivre un enfer.

- Regarde! C'est mon idée. Pour la salle de bain qui va avec ma chambre." Fait soudain Luka en me plantant un magasine sous le nez.

Je le regarde à peine et hoche de la tête. Je ne sais pas ce que je dois faire. Pleurer? Rire? Me fâcher?

- Je vais juste téléphoner…" dis-je en me levant.

Je m'enferme dans la chambre et tape le numéro de mon patron.

- Ouais, Baby-kun?

- C'est toi qui lui a donné l'adresse?" mon ton est glacial.

- Non. Il l'avait sur la carte de visite que tu lui a donné. Je lui ai juste montré sur le plan.

- Pourquoi?

- Je voulais que tu réfléchisse un peu sur son idée de salle de bain.

- Tu te fous de moi.

- Fuir les problèmes ça ne mène à rien. Sois grand un peu. Affronte l'adversité, même si c'est dur.

- Quoi…?!

Christian raccroche après un petit "bye bye". Je regarde mon téléphone. Je n'ai rien compris à sa dernière phrase. Ou peut-être que je l'ai trop bien comprise.

- De quoi je me mêle?!" je lance mon portable sur le lit et sors.

Affronter mes problèmes.

Je n'ai pas de problèmes!

J'ai juste un client capricieux et un patron fouineur.

Tout va bien avec moi!

Je vais demander Salomé en mariage.

Comme ça, finit les mauvaises langues! Je suis 100 hétéro.

J'étais un jeune con avec Raphaël. J'étais bourré avec Luka. C'était pas vraiment moi, je suis clean.

Si ça se trouve… Ce n'était pas cela que voulait dire Christian. Je me cherche des excuses tout seul. Ca prouve vraiment que j'ai un problème.

- Adrian! On a un truc à te proposer!" dit Salomé en me faisant asseoir.

- Ah?

- Pour après-demain. On pourrait aller à Monaco. D'abord visiter la Villa de Madame de Rothschild, et ensuite aller manger au restaurant. Comme ça on fait visiter la région à Manu, Luka et Sonia. Et puis comme on y est jamais allé non plus…

Ca prouve que j'ai vraiment un très gros problème.

Ca me coupe l'appétit alors je vais dormir.

Quelques heures plus tard, Salomé vient s'allonger près de moi.

- Ca va?" me demande-t-elle en me touchant le front.

- Je suis juste hyper fatigué. Christian est un peu envahissant ces derniers temps.

- Tu es sûr que tu ne veux rien manger?

- Oui.

- Il y a quelque chose qui te contrarie?

Je soupire.

- Pourquoi avoir invité Luka à venir après-demain?

- Parce qu'il est sympa. Et puis on a proposé ça devant lui, ça aurait pas fait très poli de l'exclure non? Ca te gêne?

Oh oui.

- Non, tu fais ce que tu veux. C'était juste pour savoir…

Je suis faible. Et comme un faible, je m'endors.

¤¤¤

Le jour tant redouté est arrivé. Je suis tellement obnubilé que je ne sais même plus ce que j'ai fait entre le soir où Salomé a proposé la sortie et aujourd'hui.

Je suis sur le parking de la Villa Ephrussi de Rothschild et je regarde ma voiture partir, avec à son bord Salomé. Elle doit aller coiffer une identité protégée à Monaco et ne peut malheureusement pas rester avec nous. Elle nous rejoindra plus tard pour aller manger. Bien sûr, elle regrette. Pas autant que moi.

Sonia s'occupe d'acheter les entrées. On décide de commencer la visite à l'envers - éternel esprit de contradiction. Le rez-de-chaussée de la villa contient des pièces superbes. Plusieurs salons décorés selon les styles Louis XV et XVI, sa chambre avec une robe encore posée sur une chaise, le dressing avec des tenues chinoises en soie du XIXème siècle, la salle à manger et une collection de porcelaines de Sèvres. Nous rejoignons ensuite une jeune guide qui nous emmène au premier étage où sont disposées d'autres pièces rares, symbole de la passion de la Baronne pour les objets d'arts. Une salle entière est consacrée à de petits singes en porcelaine habillés façon XVIIIème qui dansent, chantent et font de la musique. Pour le coup, je suis émerveillé et j'oublie le tourment qui me suis de près.

Nous sortons ensuite, commentant les beautés que nous venons de voir, et faisons le tour du jardin français. Le système de jets d'eau est superbe, et de la musique douce est diffusée par des amplis cachés. Le chemin qui borde une petite cascade nous mène au jardin provençal. L'odeur de lavande nous monte à la tête. Je marche devant avec Sonia, et j'entends Luka raconter que ce parfum résume pour lui tout le Sud de la France. Quel cliché. La roseraie est d'un ton trop monocorde à mon goût. Le jardin exotique est étrange, comme s'il sortait d'un film de Tim Burton, mais les cactus ne sont plus en fleur et certains ont été ravagés par le gel…

Il y a le jardin lapidaire là-bas! Viens voir, c'est ce que je veux pour la maison!" s'exclame Sonia en regardant le plan, tirant Manu par la main plus avant sur la promenade.

Je suis au milieu du jardin japonais. Les bambous et les Ginkos en font un endroit calme, frais et ombragé. Les pins diffusent une odeur apaisante. Je m'accroupis au bord d'une petite marre, le bout des doigts dans l'eau, amusé par les grosses carpes qui tournent en rond sans jamais se lasser.

- C'est comme être au Japon pour de vrai…" lâche Luka en s'arrêtant à côté de moi.

- Tu y es déjà allé?

- Bien sûr. C'est exactement ça.

Je soupire en songeant à des perspectives de voyages que je ne ferais probablement jamais. Renfrogné par l'idée que je passerai certainement toute ma vie à Nice, je me relève et continue de gravir les petites marches de pierre qui montent jusqu'à un petit belvédère de bois camouflé par les fougères. Je m'endormirais presque ici, bercé par le chant des oiseaux et le claquement régulier des chasse-cerfs. Accoudé à la rambarde, le menton dans la paume, je me laisse aller à une quiétude bien méritée. Je ne sais pas si c'est à cause de mon métier, très visuel, ou si tout le monde fait la même chose; mais j'aime bien imaginer ce qu'il y avait ici avant. Des Yuki-Hime, ou des samouraïs… Et plus loin, des nobles florentins, le roi d'Espagne… Je me demande si c'était mieux qu'aujourd'hui.

- J'aime ton visage quand tu rêve.

Je me retourne en sursautant et fixe Luka d'un air méchant. Je renifle en constatant que ce n'est que lui, et que je n'ai rien à lui répondre, et je m'appuie à nouveau sur le rebord, moins calme toutefois, et rougissant malgré moi. Il vient à côté de moi et me regarde en silence, puis il avance la main pour caresser ma joue. Je le chasse et fais deux pas sur la droite pour m'installer à une autre rambarde. Luka lâche un petit rire discret.

- Ca ne te flatte pas?

Je retiens un long et profond soupire d'agacement et me force à me concentrer sur la magnifique couleur verte de la forêt qui m'entoure. Mais l'allemand est du genre difficile à oublier, surtout lorsqu'il vient se coller dans mon dos. Je me raidis et essaie d'esquiver, mais ses mains sont fermement ancrées sur la barrière, de chaque côté de mon corps. Sa tête se pose sur mon épaule et son souffle vient chatouiller mon cou.

- Qu'est-ce que tu fais?! Je t'avertis, je vais…" Il pose un doigt sur mes lèvres pour me faire taire.

Je suis complètement paniqué, et pourtant je n'arrive pas à me débattre correctement. Peut-être le souvenir encore frais du coup de poing à l'arcade. Puis je sens sa bouche sur ma peau, juste sous le maxillaire inférieur, près du lobe de l'oreille. Je ne peux m'empêcher de frissonner. La main qui m'avait fait taire soulève mon menton et les baisers se propagent le long de ma gorge, volages et en un certain sens, excitants.

Et un en sens certain, excitants.

Et certainement excitants.

La main gauche de Luka quitte la rambarde et se pose sur ma taille, sous mon débardeur. Mon ventre se contracte. J'espérais bêtement mettre fin à ce contact, mais dans cette situation, cette réaction doit plutôt passer pour un signe de plaisir. Je me souviens assez bien de nos jeux, à Raphaël et à moi. En fait, je n'ai fait qu'y penser depuis le soir où j'avais rêvé de lui. Cela m'obsédait à tel point que même le contact de Salomé n'y changeait rien. Je devais être sérieusement atteint… Et ça n'allait pas aller en s'arrangeant, avec ces doigts inquisiteurs qui taquinaient mon nombril…

- Arrête… Je t'en prie…" fais-je en chuchotant, l'implorant de la voix puisqu'il ne me regarde pas vraiment.

- Pourquoi…? J'ai envie de toi depuis trop de jours.

- Non… pas ici, et puis… Je ne suis pas comme toi…!

Il me prend par les épaules et me fait pivoter rapidement. Sa poigne est puissante et je fronce les sourcils, apeuré par son regard dur et la force qu'il met pour me maintenir en place. Il ne se passe rien pendant quelques secondes, puis il me lâche et ses deux mains viennent caresser mon visage, écartant mes cheveux auxquels elles s'accrochent soudainement et tirent légèrement dessus.

- Tu sais ce que me disent tes yeux?" demande-t-il à voix basse, mais toujours d'un ton autoritaire.

Je secoue la tête de façon négative, bien en peine de lui désobéir.

- Tu aime les garçons, Adrian.

- Non!!!

Ses mots étaient détachés et clairs comme autant de flèches dans mon cœur. Je secoue la tête de plus belle en me répétant.

- Tu es fait pour ça!

- Tu dis n'importe quoi!!! Je le sais mieux que toi! Je ne suis pas comme ça!

- Sois honnête avec toi-même, Adrian! Ose me regarder en face et me le dire!

J'éclate en sanglots et lui tourne le dos.

Comment était-il possible qu'en une phrase, autant de résolutions soient détruites?

Comment était-ce possible qu'un inconnu mette mon âme à nu?

Etait-ce le destin qui se vengeait, ou tout simplement moi qui déconnais?

- J'aime les femmes! Je suis avec Salomé, tu n'as pas le droit de me dire ça!" J'essaie encore de reprendre pied.

- Pourquoi t'entêter comme ça? Si tu as peur d'être seul, je suis là, moi.

- Vas te faire foutre! Tu ne comprends rien!

- Je comprends juste que tu es complètement perdu. Tu ne peux plus vivre comme ça désormais.

Il se foutait de moi depuis le début.

Il parlait le français normalement, tout d'un coup, et tout ça pour me faire la morale?

Je ne croyais pas en dieu, encore moins aux anges messagers et autre vagues fumisteries; Luka n'était rien d'autre qu'un odieux salaud qui prenait un malin plaisir à détruire ce que j'avais construit durant tant d'années, au prix de maintes souffrances et concessions.

- Salomé… au secours…" je gisais au sol à présent, gémissant tout ce que je savais.

- Elle n'est pas là. Elle n'y peut rien de toute façon.

Il s'accroupit et caresse mes cheveux avant de me prendre contre lui.

- Arrête de pleurer, ce n'est pas si grave que ça… Je suis là…

Il me berce doucement en me serrant dans ses bras, superbement consolateur pour mieux assurer son emprise sur moi. Je sanglote comme un bébé, mais je n'en peux plus, je ne sais pas pourquoi j'ai mérité ça. Toute ma vie depuis la Terminale s'est écroulée comme un château de cartes. Moi qui avais mis tant d'application, tant d'ardeur pour redevenir normal, voilà que j'étais battu à plates coutures par un hasard.

La bouche de Luka se pose sur la mienne, et je ne cherche même pas à protester. Le baiser qu'il me donne à un goût acide de victoire. Sa langue prend possession de tout ce qu'il avait déjà inspecté plus ou moins à mon insu le soir de ma cuite. Il me relève lentement et m'appuie à nouveau contre un des piliers du petit belvédère. Il a beau m'embrasser encore et encore, et me caresser de manière langoureuse, sa faim filtre de tout ses pores et son empressement se fait ressentir.

Il me retourne doucement et me prend encore par le menton, le serrant pour forcer ma bouche à s'ouvrir. Il baise mon oreille et me chuchote des choses que je voudrais ne pas entendre, des choses qui souffle les derniers vestiges de mon identité si durement acquise. Je laisse ses doigts jouer avec la langue tandis que ceux de son autre main malaxent mes tétons.

Je garde les yeux obstinément fermés, j'essaie de rester aussi froid que le marbre, de rester maître de moi. Qu'il me baise, et je lui collerais un procès. Mais ses mots sont plus forts que tout, et une à une, mes faibles barrières reconstituées à la va-vite sont franchies. Il ouvre mon pantalon avec une lenteur presque insoutenable, puis appuie sa paume chaude contre mon boxer tendu. Derrière mes yeux clos, je vois ses gestes comme en plein jour, et je me met à me haïr autant que lui. Ses dents sur ma nuque attisent ce sentiment. Mon cœur s'apaise, je crois que j'ai trouvé une solution pour m'en sortir plus fort. Aussi basses soient-elles, la vengeance et la colère restent des attitudes réconfortantes pour celui qui est bafoué. Luka lâche ma mâchoire pour venir baisser mon pantalon et mon boxer, mettant mes fesses au contact de l'air humide; sa main vient agacer mon intimité, m'arrachant de petits cris plaintifs, démontant ma crédibilité. Je serre la barrière devant moi à m'en faire blanchir la jointure des doigts, j'appuie mon front contre le pilier en haletant, et je tend un peu plus la croupe à mon "partenaire". Je ne peux plus mentir, Luka a raison, c'est trop dur. Le plaisir qui ravage mes sens ravage aussi ma raison. J'aime cette main qui frotte mon sexe à travers le tissu, j'aime ces doigts qui massent ma peau, cette bouche qui me fait autant de mal que de bien, ce pénis qui m'écartèle. Autant de choses que jamais Salomé ne pourrait me donner, même avec toute la bonne volonté du monde.

Luka déboutonne enfin son propre pantalon et sort son membre gonflé pour venir titiller mon anus. Je me plie à son ordre muet et gémit de plus belle, agitant mes fesses devant lui pour le décider. Il me pénètre d'un coup brusque, se contrefichant de mon cri de douleur que je tente de retenir en me mordant la lèvre, et commence son rude mouvement de va-et-vient. Sobre, ainsi offert, je ressens encore plus son animosité, son désir de possession que lors de notre première fois - si je peux appeler cela par ce terme. Mais la douleur est bien vite remplacée par un plaisir masochiste. Ma joue râpe le bois laqué du pilier, mes ongles s'y enfoncent, et mon bassin suit avec peine le rythme effréné des coups de boutoirs de Luka tout en en redemandant encore. Je gémis pour deux, à mille lieues de penser qu'un touriste pourrait nous surprendre.

Puis sa prise sur mes hanches se fait plus ferme, et ses mouvements plus lents et plus profonds, et nous jouissons ensemble, marquant la fin de ma vie sociale préfabriquée. Mes jambes flagellent mais Luka me retient et me retourne pour me serrer contre lui et m'embrasser encore. Il glisse sa main droite dans mon boxer souillé puis me la fait lécher tout en baisant mon front et mes paupières.

Je ne suis plus rien. Je ne suis qu'un gigantesque frisson asservi. J'ai honte de moi, mais le plaisir boit mes larmes.

Luka me lâche enfin. Il soupire et s'étire, puis se rhabille et remet de l'ordre dans ses cheveux. Il me tapote la joue pour que je réagisse, au lieu de rester planté là comme un exhibitionniste. Je souris maigrement et referme mon pantalon avant de sortir du belvédère et de me pencher au-dessus de la petite rivière pour me passer un peu d'eau sur le visage.

¤¤¤

Sonia se lève lorsqu'elle nous aperçoit. Ils étaient tout les deux assis à l'ombre d'un parasol sur la terrasse du salon de thé, à siroter un rafraîchissement.

- Vous en avez mit du temps!

- On regardait les carpes. C'est passionnant!" répond Luka avec entrain. Son accent allemand est revenu au triple galop.

Sonia éclate de rire et nous entraîne à la table pour nous commander à boire.

Je sirote lentement mon diabolo grenadine, jouant distraitement avec ma paille et mes glaçons, sans écouter le babillage de Sonia et Luka, qui joue son rôle à la perfection. Emmanuel ne parle pas. Au lieu de cela, il se lève et me prend par le bras.

- Viens avec moi deux secondes." Ordonne-t-il, faisant signe à sa fiancée de rester assise.

Elle nous regarde partir sans comprendre. Manu m'entraîne sous le patio espagnol et me plante face à lui. Je baisse la tête et frotte mon poignet en grimaçant.

- Qu'est-ce que c'est que ce bordel?!

- De quoi tu parle?" J'essaie d'être innocent.

- Joues pas au con avec moi, Adrian, je te connais! Expliques-moi pourquoi tu revient avec cette tête, trois-quarts d'heures après tout le monde?

- On regardait les carpes…

Une gifle me cueille là où le bois du pilier avait griffé ma joue. Je garde la tête obstinément baissée.

- Te fous pas de moi j'ai dit! Adrian! Regardes-moi c'est un ordre!

J'obéis faiblement.

- T'as couché avec lui?

- … oui…

- Combien de fois?

- Juste deux…

- "Juste deux"?! Comment ça, "juste deux"?

- Juste deux fois…

- Deux fois de trop! T'as pas honte?

- Je…

- Réponds! Est-ce que t'as honte?!

- Un peu…

- Un peu, pas plus? Adrian, rappelles-moi une chose… T'es pas censé sortir depuis seize mois avec Salomé?

- Si…

- Seize mois, Adrian, tu te rends compte de combien ça fait? Elle t'aime bon dieu!

- Je sais, moi aussi je l'aime.

- Dis pas de conneries s'il te plaît, comment tu peux l'aimer si tu couche avec quelqu'un dans son dos? Un mec en plus de ça!

- C'est pas ça, c'est juste que…

- Que quoi? Vas-y, j'attends tes explications.

Un silence de plomb nous enchaîne.

- C'est juste que… je crois que j'aime aussi les garçons…

Manu me regarde d'un air incrédule. Il lève les bras au ciel et va se frapper le front contre un des pieds de la pergola.

- Nom de dieu, Adrian… T'as pas de cervelle ou quoi? T'as oublié Raphaël? Votre connerie à tout les deux, t'as oublié combien ça a causé de soucis, et à combien de personnes? Moi le premier!

- Je sais, mais…

- Y a pas de "mais" qui tienne! T'as foutu sa vie en l'air! T'as manqué de tuer tes parents! Et après toutes ces années… Toute l'aide qu'on t'as apporté pour t'en sortir, t'as encore envie de faire le con? T'as passé l'âge! Bordel, Adrian, au nom de Salomé, au nom de nous tous, au nom de notre amitié… Est-ce que tu peux décemment certifier que tu es gay?

- Non, bien sûr que non…

- Alors c'est réglé. Tu oublie ça. Tu fais comme si rien ne s'était passé, et je me charge de Luka, compris? Et t'as intérêt à ce que ce soit la dernière fois…! Jures-le.

- Je le jure.

Manu shoot dans un caillou au sol et lâche un "mouais" peu convaincu avant de partir. Mes jambes me lâchent et je m'effondre par terre, dos au mur, le visage levé vers le ciel que je vois par intermittence, au gré de la brise qui fait vibrer les feuilles de vignes. Les larmes dévalent mes joues sans que j'essaie de les retenir.

Je sais bien que je ne vaux rien. Je sais bien que j'ai tout fait foirer. Que j'ai trahi tout le monde. Que je vais droit à la perte. On me l'a assez répété. J'ai essayé de toutes mes forces pourtant! J'ai vraiment essayé… C'est juste que là, Luka, c'était pas le bon moment. J'ai failli, mais ça devrait aller maintenant. C'était comme un dernier fix avant le sevrage. Si Manu fait comme il a dit, si Salomé ne sait rien, si je reste clean, tout se passera bien.

Tu n'aime pas les garçons, Adrian. C'est rien qu'un caprice de gosse déphasé.

Tu es un homme, Adrian.

- Bon tu t'amènes? On dois rejoindre Salomé en ville je te signal!" fais Manu en revenant me chercher.

Je me lève et essuie mon visage, prenant de longues inspirations en marchant pour me refaire une expression à peu près normale. Je monte à l'arrière de la voiture que Luka a acheté récemment, une belle décapotable d'un rouge profond, en compagnie de Sonia. Personne ne parle, sauf Sonia qui essaie de faire remonter la température en discutant de la visite; Manu ne fait que me jeter des coups d'œil dans le rétroviseur, en intervalle avec Luka - mais pas forcément pour la même raison.

Le soleil commence à décliner lorsque nous arrivons au restaurant, après avoir un peu marché dans la ville. Salomé a grondé gentiment Manu quand on lui a expliqué qu'il m'avait frappé sans le vouloir pour une raison quelconque, et depuis je reste bien sagement à ses côtés.

A table, les conversations vont bon train. Je réponds d'un air absent, souhaitant plus que tout qu'on me laisse tranquille. Sous la nappe, mes doigts sont enlacés à ceux de ma petite-amie, et le genoux de Luka caresse le mien. Je ne fais pas attention à ce que je mange, trop occupé à rester impassible et reconstruire en moi l'identité que je me dois d'avoir, au nom de Salomé, au nom de mes parents, au nom de l'amitié que j'avais pour Manu et Sonia.

Après cela, nous allons encore manger une glace face à la mer, et je partage une énorme américaine chocolat noir / cassis / tiramisu / melon noyée de chantilly avec Salomé, sous le regard ironique de Luka et sa double italienne café / chocolat. Je suis bien dans ce rôle d'amoureux transi qui tend la cuillère à sa dulcinée. Si je regarde Manu et Sonia, je suis sûr de leur ressembler. Et si je regarde Luka, je suis sûr de perdre toute crédibilité.

Vers vingt-trois heures trente, on décide enfin de rentrer, chacun fourbu à sa manière par cette journée. Alors que je m'apprête à imiter mes compagnons et à grimper dans la voiture de Salomé, Luka me retient.

- Viens, je vais te montrer une vraie voiture!" dit-il avec le sourire "Luka le touriste allemand qui respire la joie de vivre" mode on.

- Heu, je sais pas…

- Mais si, on va faire un peu de vitesse!

Je tourne la tête vers mes amis dans l'espoir d'un quelconque soutien. Manu me fusille du regard. Salomé est morte de rire.

- Dépêches-toi de te décider mon cœur!

Et avant que j'aie pu dire quoi que ce soit, elle referme la portière et démarre, prête à faire la course.

Tu vois Manu, ce n'est pas totalement de ma faute…

Dans la BMW de Luka, seul le bruit du moteur et la radio avec le sifflement de l'allemand par dessus m'accompagne. Je reste enfoncé dans mon siège, le regard fixé à travers la vitre, respirant calmement. Je n'ai pas besoin de lire le compteur pour savoir que la machine est puissante. A peine arrivés sur la corniche qui relie Monaco à Nice, nous dépassons à toute vitesse ma Peugeot. Luka rit et ne ralentit pas pour autant. Mon cœur accélère ses battements, mais la sensation de fendre la nuit est malgré tout plaisante.

Finalement, comme une punition divine, la voiture neuve quitte la route et vient épouser un panneau de signalisation. Heureusement pour nous, la falaise est de l'autre côté de la route. Remis de ma torpeur, je me précipite sur la ceinture de sécurité pour l'enlever. J'ouvre la portière avec un peu de mal et sors pour tomber dans la rigole d'un mètre de profondeur qui borde ce versant là de la route pour recueillir les eaux de pluie.

- Non mais quel con!" Je hurle, complètement déboussolé. Je ne vois pas quoi dire d'autre.

A quatre pattes dans l'herbe folle, je reprend mon souffle et analyse la situation. Je saigne au front et mon bras me fait mal, mais ça n'a pas l'air grave. Un cri de victoire et un éclat de rire me fait sursauter. La portière de Luka grince et je l'entend qui tombe au sol, hilare. Je me cramponne aux brins d'herbes pour remonter jusqu'au bord de la route. L'allemand me rejoint et s'appuie sur mon épaule, probablement prit d'un vertige.

- Wow… Ca décoiffe!

- Pauvre con…!

Je le laisse tomber et commence à marcher. Vu l'allure à laquelle nous roulions, Salomé et les autres doivent être bien loin derrière. J'ignore les cris de Luka qui veut que je l'attende et presse l'allure. Il arrive tout de même à me rattraper, le souffle court, et je remarque qu'il boite un peu.

- Tu es blessé?" fais-je en m'arrêtant.

- Peut-être… Ce n'est pas grave. Et toi, tu saigne…

- C'est rien.

Je tourne la tête et repars.

Ce n'est pas le moment de flancher.

- Attends, Adrian… Qu'est-ce que t'as dit Emmanuel, tout à l'heure?

- Ca ne te regarde pas.

- Adrian, tu ne dois pas l'écouter.

- Ah bon, parce qu'à ton avis, c'est mieux que je t'écoute toi?" dis-je, énervé, en stoppant ma marche encore une fois.

- C'est pas ce que je veux dire.

- Alors la discussion est close!

- Adrian, tu vas vraiment vivre toute ta vie dans un mensonge juste pour plaire aux autres?

- Il n'y a que toi pour croire que c'est un mensonge! Une bonne fois pour toutes Luka, fous-moi la paix avec ces histoires de tapette - pas tapette! Je suis hétéro, je suis avec Salomé, et si ça te plaît pas, t'as qu'a… t'as qu'a… aller te faire mettre…

Je m'écroule contre lui et il me retient avec un petit soupir surpris. J'éclate à nouveau en sanglots. Non, effectivement, comment pourrais-je vivre après une si rude mise à nu?

- J'ai essayé… je te jure, j'ai essayé…

- Mais Adrian, il n'y a rien à essayer, tu es comme tu es, point final. Tu vis ta propre vie, pas celle d'un autre.

- Mais tous, ils… ils comptent sur moi!

- Si ces gens t'aiment vraiment, si ce sont vraiment tes amis, ils te laisseront du temps pour leur prouver que le vrai Adrian, c'est celui là et pas celui qu'ils voulaient que tu sois. Et si ils comptent vraiment pour toi, tu leur laissera le temps de comprendre en retour.

- C'est impossible… J'ai tout fait foirer…!

Il m'ordonne de me taire et me berce doucement, caressant mes cheveux, puis il m'embrasse. Je le laisse faire; totalement perdu entre deux mondes, sa bouche est mon seul repère.

- Ca va aller." Murmure-t-il. "Viens avec moi en Allemagne. Ca sera beaucoup mieux.

- Je…

Un klaxon nous fait sursauter. C'est enfin Salomé qui est arrivée. Elle sort de la voiture d'un air paniqué et me prend dans ses bras. Mes larmes ne doivent pas la rassurer. Luka se confond en excuses hypocrites et décide de laisser la voiture à sa place jusqu'au lendemain. Nous passons aux urgences, en ressortons avec de beaux pansements mais rien de méchant. Luka nous quitte sur le perron de l'hôtel, et une fois de retour à l'appartement, nous nous couchons tous sans plus de préavis.

Je prend la main de Salomé dans la mienne et l'embrasse doucement.

- Je t'aime ma chérie…

- Moi aussi, je t'aime. Mais ne me fais plus jamais une telle frayeur!

- Excuse-moi.

Excuse-moi pour tout, ma Salomé.

¤¤¤

Une semaine déjà. Christian vient de m'apprendre que Luka est reparti le matin même pour Hambourg, à cause de ses affaires. Je hausse les sourcils et fais comme si je m'en fichais. Manu va être aux anges. Le chantier va être calme. Et moi, je vais continuer à errer entre ciel et terre. Terre la réalité, ciel le fantasme. Incompatible. J'essaie d'être encore plus prévenant et viable pour Salomé, mais je crois que cela a l'effet contraire sur elle et sur moi. On en discute plus ou moins implicitement, sans pour autant trouver une solution. La vraie solution serait que je lui dise la vérité, mais j'en suis incapable. Et Manu me tuerait. Raphaël ne me hante plus en me faisant l'amour lors de mes rêves, mais en me fixant avec un petit sourire en coin, l'air de dire "t'as signé, c'est pour en chier". Si je n'avais pas été aussi faible, je me serais déjà défenestré.


Le sort a décidé pour moi. Ou plutôt, l'esprit pervers et mauvais de Luka.

Vers fin septembre, le chantier de sa maison arrivait à son terme. Il était revenu juste pour deux jours, histoire de donner son avis. Christian avait reçu un beau chèque, et moi aussi. Apparemment, nous avions fait du bon boulot. Mais acharné comme il l'était, l'allemand ne voulait pas s'arrêter là - avec moi du moins. Il n'avait pas fait assez de mal comme ça, il fallait qu'il choisisse à ma place maintenant que j'étais en train de me noyer.

- Viens, s'il te plaît.

- Non! Fiches-moi la paix!" criais-je en me débattant pour échapper à ses bras.

- Juste deux minutes. Juste pour un verre, je te jure, rien de plus. Je veux savoir ce que tu as décidé avant que je m'en aille et qu'on ne se revoit plus jamais.

- Non.

Je tournais la tête, agacé et ébranlé. Son regard d'un si beau bleu me suppliait. Pour une femme, on m'aurait trouvé cruel de faire languir un homme aussi canon.

- S'il te plaît. Je te promet que je ne ferais rien! D'ailleurs, ça servirait à quoi? Demain je m'en vais définitivement.

J'avais déjà abandonné depuis longtemps. Je me laissais entraîner jusqu'à son hôtel, jusque dans sa suite. Il m'avait servi un Belley's délicieusement glacé et s'était assis dans le fauteuil face à moi, les jambes croisées.

- Alors?

- Alors quoi?

- Tu vas rester avec Salomé?

- Bien sûr que oui!

Il lâcha un petit rire. Un silence s'ensuivit, durant lequel il vida son verre et regarda sa montre plaquée or.

- Bon…" Il soupira. "Je suppose que c'est l'heure de se dire adieu, alors?

- Oui. Ne fais pas comme si ça te touchait.

Luka sourit et se leva pour faire le tour de la table basse avant de s'agenouiller devant moi. Je posais précipitamment mon verre sur le guéridon à côté du canapé et remontais mes jambes contre moi.

- Luka…

- Je veux juste voir quelque chose.

Il m'imposa le silence d'un de ses regards froids dont il avait le secret et commença à défaire une de mes Doc's pour ensuite enlever ma chaussette et porter mon pied à sa bouche. Tout en gardant ses yeux plongés dans les miens, il fit glisser sa langue entre les doigts de pied, lentement, guettant d'un air effronté mes moindres réactions. Je détournais la tête, rougissant promptement. Je n'avais pas besoin de le regarder pour savoir que Luka souriait. Il reposa mon pied par terre pour m'attraper par le menton et m'embrasser, les yeux ouverts. Une fois de plus vaincu, et pas vraiment en état de mener un long combat contre moi-même, je baissais les paupières et le laissait faire ce que devait être sa dernière inspection. Il approfondit donc notre échange et me tira un peu plus contre lui, me faisant glisser du canapé sur ses genoux. Ses mains glissèrent sous mon pull tandis que j'enlaçais son cou, désireux de m'oublier juste encore une fois. Il quitta ma bouche pour me laisser gémir à ma guise tandis qu'il dévorait ma gorge puis mon ventre.

Un petit cri qui n'avait rien à voir avec la voix grave de Luka me fit ouvrir un œil.

Je pâlis.

Salomé porta une main à son cœur et referma son poing sur son sac à main. Son beau visage d'habitude si paisible se déforma en un rictus à mi-chemin entre la colère et le dégoût. Elle fit deux pas à reculons avant de se retourner et de sortir en laissant la porte ouverte.

Je ne perdis pas une seconde. Je bondis sur mes pieds, remis rapidement ma chaussure et couru derrière elle pour la retenir dans le hall de l'hôtel. Elle me fit face, ses sourcils fins froncés et l'expression fermée.

- Salomé, je… ce n'est pas ce que tu crois…!

- Non, effectivement, c'est ce que je vois.

- Salomé, s'il te plaît, laisse-moi t'expliquer…

- Vas-y.

- Il n'y a rien entre Luka et moi, c'est juste que…

- Ne te fatigues pas, Adrian. J'ai très bien compris. Maintenant, ton comportement de ces derniers mois s'explique parfaitement. Et puis Sonia avait déjà lâché le morceau.

- Quoi…?

- Pour Raphaël. Une histoire ancienne à ce qu'il paraît. Pas autant que ça apparemment.

- Non, Luka, ça n'a rien à voir, c'est pas ça du tout, je…

- Fais ce que tu veux Adrian. J'ai fait mon choix.

- Tu ne veux quand même pas… qu'on se sépare…?

- Adrian. Je suis une femme. Ce n'est pas ce qu'il te faut.

- Salomé, je t'aime!

- Moi aussi. Mais ce n'est pas compatible. Ce n'est pas grave. On s'en remettra. Chacun de notre côté.

Elle repartit d'un pas vif et s'engouffra dans la voiture. Je restais planté dans le hall, les bras ballants, atterré par cette décision. Honnêtement, plus parce que c'était perdre l'endroit où j'avais toujours habité, les personnes que j'avais toujours côtoyé que parce qu'une histoire d'amour factice venait de prendre fin. Mais sur le moment, je ne savais que penser et je ne m'en rendais pas bien compte.

Je remontais lentement jusqu'à la chambre de Luka pour prendre ma veste et partir. Je n'avais plus rien à faire ici non plus. L'allemand m'attendait, appuyé contre la commode, une cigarette entre les lèvres. Ce fut son regard, fixe et vaguement triomphant, qui me mit la puce à l'oreille.

- Luka…

- Hm?

- Ne me dis pas que… tu as fais exprès d'inviter Salomé ici…?

- Dis-moi à quoi tu pense.

- Tu m'aurais fait venir ici tout en sachant pertinemment que Salomé allait venir?

Il écrasa sa cigarette et me fit un petit sourire charmeur.

- Tu devais choisir, Adrian.

- Non…

- C'est ta vraie nature qui a prit le dessus. Quel mal y a-t-il à être soi-même?

Je tombais sur le canapé et me pris la tête entre les mains.

C'était tout bonnement incroyable.

¤¤¤

Il est vingt-deux heures quarante-six. A côté de moi, Luka somnole. C'est la fin de cette histoire. Ou plutôt, pour reprendre ce que je disais, un acte de cette pièce qui se termine. Je suis retourné à l'appartement. Salomé n'a pas l'air de m'en vouloir viscéralement. Elle ne veut juste plus me voir. J'ai emporté une partie de mes affaires pour prendre l'avion avec Luka. Je n'aime pas Luka. Lui non plus. Il m'a avoué m'avoir accosté pour mon physique. Je ne sais pas si le temps que je vais passer à Hambourg sera meilleur que celui que j'ai passé ici. Je ne sais pas si je vais trouver un boulot, ni si je vais avoir des amis plus sincères qu'Emmanuel.

J'ai juste envie de changer d'air.

Juste pour une scène.

Owari.


Merci à mon assassin personnel, j'ai nommé le pitit Caïn-chan. Tu subis tout sans (presque) jamais râler. Good boy Takaba.

Merci aussi à Glenn pour m'avoir emmené à Nice :p

- note à moi-même: quatre jours seulement pour écrire ça? A) Je m'améliore! B) Je me détériore. Dur à dire.

Désolé pour l mise en page un peu pourrie, mais ce putain d'éditeur de FP n'accepte pas ce que je veux >