Titre : Carpe Diem
Auteur : Meanne77

Petit blabla d'introduction : Il fallait que j'exorcise un truc…
D'ailleurs, j'ai failli intituler ce texte comme ça, "Exorcisme", mais en cours d'écriture le véritable titre m'est apparu.
Avant que vous ne lisiez ce texte, il faut que je vous avertisse que c'est un tout petit peu, beaucoup dérangeant.
Et vous avez le droit de douter de ma santé mentale.

Je vous souhaite un bon voyage la prochaine fois que vous prendrez le métro.

¤

Carpe Diem

¤

J'ai tué un homme aujourd'hui. Une fille, en fait. Une jeune femme.

Ce n'était pas par vengeance, elle ne m'avait pas insulté ni manqué de respect, pas plus qu'elle ne m'avait allumé ou ignoré. Elle ne m'avait rien fait, cette fille, elle ne m'a même pas vu.

Je ne la connaissais pas.

Plutôt jolie, je crois, mais rien d'extraordinaire non plus. Je ne l'ai pas bien vue pour tout dire, juste son profil, et encore…

J'aurais pu choisir la personne à ma gauche je suppose, mais je n'ai pas vraiment choisi en fait. Je suis droitier, c'est tout. C'est tombé sur elle, elle a manqué de chance.

Je l'ai poussée sous le métro.

Ça a commencé par une petite phobie de ma part, je crois. A prendre le métro tous les jours, plusieurs fois par jour et aux heures de pointe.
Tout ce monde…
Je n'aime pas me retrouver près du bord, et je me trouve toujours trop près du bord, mais il faut bien si l'on veut espérer avoir une place assise.
Je me dis toujours : avec tout ce monde, et si quelqu'un me poussait par inadvertance, comme ça, par accident. Parce que quelqu'un aurait poussé derrière en voyant le métro arriver, pour rentrer plus vite dedans.
Et si c'était moi le dernier domino ?

Et puis c'est devenu : et si mon voisin de gauche, ma voisine de droite, le vieil homme derrière moi était un fou et qu'il me poussait, comme ça, pas par accident. Juste comme ça.
Pour voir.

Et puis il y a eu : est-ce que je suis le seul à penser ça ? A me dire que je pourrais mourir comme ça, en rentrant chez moi ou en allant bosser, parce que quelqu'un m'aurait poussé.

Qu'est-ce qu'ils en savent, tous ces gens ? Qu'est-ce qu'ils connaissent de tous ces inconnus qu'ils croisent tous les jours dans le métro ?
Même heure, même endroit.
Qu'est-ce qu'ils connaissent de leurs pensées ? Est-ce qu'ils se doutent que leur dernière heure pourrait arriver comme ça, par accident (ou pas) ?

Comment ils l'imaginent, leur mort ?

Moi, j'imagine la mienne dans le métro. Je m'imagine ressentir une pression, là, au niveau de l'épaule. Juste là, sous l'omoplate.
Je m'imagine tomber en avant, atterrir sur les rails avant d'avoir compris comment. Me faire mal aux mains et aux genoux, me fouler la cheville peut-être. Et puis relever les yeux et voir le métro me foncer droit dessus. Freiner, mais me percuter de plein fouet.

Parfois, j'ai le temps de me relever, parfois même de m'agripper au bord et d'essayer de remonter. Mes pieds glissent toujours. Parfois, des gens me tendent la main pour m'aider. Et parfois, j'ai juste le temps de relever les yeux. Mais le plus souvent, j'ai quand même le temps de paniquer, d'essayer de m'en sortir sous les regards horrifiés et indifférents des gens.

Le train me fauche toujours.

Et je me dis : est-ce que j'aurais le temps de penser à quelque chose ? Au film de ce soir, au bouquin dont je ne connaîtrai jamais la fin ?
Puis je me dis : ce serait ça tes regrets dans la vie ? Ne pas voir un téléfilm minable, ne pas savoir si le héro va sauter la bonne femme ou sauver le monde ?

Mais si je disparais, qui va nourrir mon chat ? Il deviendrait quoi, enfermé seul dans mon appartement ?

La pauvre bête.

Alors j'ai voulu voir, j'ai voulu savoir.
Pour voir.

Je ne sais pas pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier ou que demain.
Ou que jamais.

L'idée m'avait déjà traversé l'esprit, plusieurs fois. "Je pourrais tuer quelqu'un, là, maintenant. Je tiens la vie de tous ces gens entre mes mains."
Et puis le métro arrive et je monte dedans. Je suis en retard ce matin, comme tous les matins, ou bien je n'ai qu'une hâte, c'est de rentrer chez moi.

J'ai trouvé le métro long aujourd'hui, comme tous les soirs.
Il y avait du monde, comme tous les soirs. Plus on attend et plus il y a de monde.
Et je me disais, comme souvent : est-ce que je me ferais prendre ? Parmi tout ce monde, est-ce qu'on saurait que c'est moi ?

Alors j'ai essayé.
Comme ça.
Pour voir.
J'ai poussé la fille, la jeune femme devant moi, sur ma droite.

Elle a eu le temps de se rendre compte de rien je crois. Pour un essai, j'ai plutôt bien calculé mon coup. Je pense pouvoir dire qu'elle n'a pas eu le temps de souffrir.
Ou de penser à son chat.
Tant mieux, je ne suis pas un sadique non plus. Elle m'avait rien fait, après tout, cette fille.

Là, je me regarde dans la glace et je me dis : tu as tué quelqu'un. Tu es un meurtrier, un assassin.
Je teste les mots dans ma tête, puis les goûte sur ma langue, sur mes lèvres. J'essaye à voix haute, tout bas : tu es un assassin.
Puis un peu plus fort, puis à voix normale : tu as tué quelqu'un, tu as tué quelqu'un.

Je me regarde, m'observe attentivement. Les deux profils, le mauvais comme le bon. Je cherche, mais je ne vois rien. J'ai toujours deux yeux, deux oreilles, une de chaque côté. Un nez, une bouche, toutes mes dents. Toujours le même menton…
Double, j'ai pris un peu de poids, il faut que je fasse plus attention.

Je m'alimente très mal, je sais, mais… bah, on a qu'une vie après tout.
Carpe Diem, comme on dit.

Je cherche mais je ne vois aucune différence. Je suis toujours le même, je n'ai pas changé.

Le plus drôle dans tout ça, c'est que je ne me suis même pas fait gicler dessus.
A cause de la vitesse, peut-être, je ne sais pas, c'est parti à côté.
Tant mieux, ça m'aurait fait chier de tâcher mes fringues.
Je ne me suis pas pris une goutte. Les autres, par contre…

J'ai du sang sur les mains et pourtant elles sont toujours aussi blanches qu'avant.
Je crois qu'il faudrait que je prenne des vacances…
Au soleil, histoire de bronzer un peu.