Inspiration : Mon propre vécu et simplement mon imagination

Genre : Dramatique

Disclaimer : Tout est à moi

Bonne lecture!

Quand j'avais cinq ans, j'ai tué mon père

Assise dans l'escalier, mes doigts entourant les barreaux qui composent l'escalier, je me fais discrète. Encore une fois, je me suis réveillée dans la nuit. Je ne peux pas dormir avec tout le boucan qu'ils font à la cuisine. Papa crie des mots méchants à maman, et celle-ci hurle aussi fort en retour. Puis, papa commence à traiter maman de mots méchants, ceux que je ne dois pas dire, ceux qui sont secrets. Maman dit aussi des choses mauvaises sur papa. Puis, sa voix se brise et j'entends un claquement qui me fait sursauter. J'entends maman pleurer et papa continuer à lui dire des méchancetés. J'appuie ma tête entre deux barreaux et je pleure moi aussi. Je n'aime pas quand papa frappe maman.

Papa vient par ici, ses pas sont lourds. Apeurée de me faire prendre et qu'il soit fâché contre moi, je monte vite les escaliers et je vais dans mon lit où je rabats les couvertes jusqu'à mon menton. Je tremble de tout mon corps. J'espère qu'il ne m'a pas vu.

Ses pas lourds rejoignent ma tête.

Un. Deux. Trois. Je compte.

« Un, deux, trois, ils s'en vont au bois. »

Quatre. Cinq. Six. Maman crie quelque chose en bas, dans la cuisine.

« Quatre, cinq, six, cueillir des cerises. »

Sept. Huit. Neuf. Maman crie toujours. Je gémis de peur. Il est dans ma chambre.

« Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf. »

Dix. Onze. Douze. Il est à côté de mon lit.

« Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges! »

Il se penche au-dessus de moi. Je ferme les yeux. Je dois dormir. Je dois absolument dormir. Je ne veux pas qu'il me fasse mal…

Il fait une pause, près de ma tête. Puis, il se penche et m'embrasse sur les cheveux.

-Je t'aime poussin, me murmure-t-il tendrement. Alors, il se retourne, ferme ma porte, et retourne en bas. Je soupire de soulagement. Papa ne me fait jamais mal, il m'aime.

Mais, pourquoi il frappe maman? Pourtant, il lui dit toujours, toujours, qu'il l'aime.

Je ne comprends pas. Papa me fait peur parfois.

Mais moi aussi je l'aime.

Peu après je m'endors. Pendant la nuit, je n'entends pas les cris que ma mère pousse, ni ceux de papa.

Dans deux mois, je tuerai mon père.

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-Un, deux, trois, ils s'en vont au bois

-Catherine, mon poussin, viens ici, demande gentiment maman pendant qu'elle épluche des carottes. Je quitte ma poupée pour la rejoindre. Aujourd'hui, elle a mit sa robe verte, verte comme les pommes. Elle est belle. J'espère être belle comme elle quand je serais grande. Je m'approche et je vais près d'elle. Maman me regarde et me sourit.

-J'ai réfléchi et je crois qu'on va aller à Montréal, voir ton oncle Pierre, quelques temps. Ça te ferait plaisir?

Déjà, un grand sourire illumine mon visage. Je saute, tout heureuse, et j'entoure les cuisses de ma mère de mes bras. Je lève mon visage vers le sien. Je ne peux pas voir le sourire de ses yeux, ils sont cachés par des lunettes fumées. Maman a mal aux yeux aujourd'hui.

-Et, n'en parle pas à papa, c'est une surprise. Tu ne voudrais pas lui gâcher la surprise, hein, mon poussin?

J'hoche de la tête. Maman fait un sourire, fébrile, un peu nerveuse.

-D'accord. Je t'aime poussin.

Elle me donne un bisou sur le front et me dit de retourner jouer avec Johanne. Heureuse, je gambade jusqu'à ma poupée et je lui fais part de tout ce que m'a dit maman.

J'ai bien hâte d'aller chez oncle Pierre et de jouer avec Julie, ma cousine préférée. Papa va être vraiment content de sa surprise!

Si seulement je savais que j'allais le tuer dans un mois…

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-Tu me quittes pour lui, hein, salope! Espèce de pute! Je vais te montrer moi!

-Lâche-moi! Je pars avec Catherine, tu n'y feras rien!

-Reviens ici, j'ai dit : REVIENS ICI!

J'ouvre les yeux. Encore une fois, ils m'ont réveillés. Je sais tout de suite ce qui se passe. Je sers Johanne contre moi. J'ai peur. J'entends des pas dans l'escalier, puis, maman qui crie. Qui crie avec toutes ses forces. Je me bouche les oreilles. Elle hurle mon nom. J'entends quelque chose qui claque. Maman qui crie. Et papa qui pousse des grognements.

Je pleure dans mon lit, comme toutes les autres fois. Je ne pense plus à Montréal, ni à oncle Pierre et Julie. Je fredonne un air tout haut, pour couvrir les bruits qu'ils font :

-Quatre, cinq, six, cueillir des cerises

Je veux que tout s'arrête.

Et tout s'arrêtera quand je tuerai mon père, dans quelques semaines.

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Ma tante Pauline me prépare à manger, c'est elle qui prend soin de moi en ce moment. Je regarde ma cuiller sans appétit. Maman est au lit depuis deux jours. Elle ne peut plus bouger, « à cause de ton salaud de père », comme ma tante Pauline a dit. Elle a dit un mot secret sur papa. Je veux lui dire qu'elle se trompe, que papa nous aime et qu'il n'est pas méchant, mais ses yeux me font peur. Ma tante Pauline m'a toujours fait peur, plus peur que quand papa est fâché. Elle met un bol de céréale devant mon visage.

-Allez, mange Catherine, fais pas ta difficile ou sinon tu vas manger du boudin à soir.

Je trempe ma cuiller dans le lait. Je n'ai pas envie de manger.

-Mange Catherine, dit ma tante Pauline avec un ton impatient.

-J'ai pas faim, réponds-je en serrant Johanne contre moi.

-Catherine, tu vas manger, d'accord? Sinon, tu t'en vas dans ta chambre et tu n'auras pas de dessert.

Sans un mot, je recule ma chaise et de mes petites jambes, je vais dans ma chambre, sous le regard choqué de ma tante Pauline. Elle grignote des mots méchants sur moi et sur mon père, je l'entends. Elle dit que je suis l'enfant du démon. J'aimerais bien que papa la frappe maintenant ; je ne suis pas un démon!

-Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf, je chante en me dirigeant vers l'escalier.

Je pousse la porte et je m'assois dans ma chambre. Je m'ennuie. J'ai hâte que l'été finisse, je vais aller à l'école. Je vais avoir bientôt cinq ans. Je serai grande.

Et c'est là que je tuerai mon père.

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-Merci tante Pauline, je chantonne en descendant de la voiture.

-De rien ma puce, à tout à l'heure.

Je referme la porte et lui fait signe au revoir de la main avec un sourire. La cloche sonne. Mon cœur se gonfle. Je suis nerveuse, c'est mon premier jour d'école. En regardant les autres enfants se diriger vers une porte, je décide de les suivre. Je sais que ma professeure s'appelle tante Annie et qu'elle a de beaux cheveux blonds. Comme ceux de maman. Comme les miens.

Après quelques heures, je sais déjà que j'aime beaucoup tante Annie. Il y a une petite fille aux cheveux bruns que j'aime bien aussi. Je crois qu'elle s'appelle Vanessa. Tout va bien, tante Annie nous fait faire des bricolages.

Lorsque j'entame mon petit-déjeuner, quelqu'un toque à la porte. Tous les enfants et moi tournons la tête. Tante Annie se lève et va répondre. Vanessa me parle de Madeline, sa poupée, mais je ne l'écoute pas. Deux policiers entrent dans la pièce. Tante Annie me pointe du doigt en murmurant. Elle me fait signe de venir. Je regarde Vanessa avec des gros yeux. Qu'est-ce que j'ai fait de mal? Est-ce que je vais être puni?

Les deux policiers m'amènent, ils doivent me parler. Tante Annie propose qu'ils reviennent plus tard, quand ma tante sera là, mais les policiers refusent : tante Pauline m'attend déjà au poste. Je regarde les trois adultes parler, en ne comprenant rien.

-Catherine, va avec les deux messieurs, sois gentille, fait calmement la voix de tante Annie.

Je lance un « bye bye! » en serrant Johanne contre moi.

-Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges! Chantonne-je en souriant à un policier.

Quelques heures plus tard, vers quatre heures trente exactement, j'aurai cinq ans, et j'aurai tué mon père.

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Le 2 septembre 1960, mon père, Richard Tremblay, succombe à la chaise électrique, après quelques mois de prison. Grâce à mon témoignage, fait en toute innocence, on réussit à prouver que les meurtres de Béatrice Gendron, Claudine Desliles, d'Arthur Robert et de Monique Lachance, ma mère, avaient été commis par une seule et unique personne : mon père. S'il n'avait pas tué M. Robert, un policier, papa serait libre depuis longtemps.

Je suis bien contente qu'il soit mort et enterré. Sinon, j'aurais vécu toute ma vie dans l'horreur et la peur. Et toutes ces personnes n'auraient pas l'âme en paix maintenant.

Est-ce que j'ai aimé papa? Est-ce que, dans mon esprit d'enfant, le fait que je me dise que je l'aime camouflait ma véritable peur?

J'ai raconté mon histoire à quelques personnes, Jean, mon collègue de travail, m'a conseillé d'en faire un livre, ou tout du moins une nouvelle. J'ai été tenté de le faire, mais j'ai abandonné. Je ne veux que continuer ma petite vie tranquille.

Parce que, qui s'en fait à part moi que, quand j'avais cinq ans, j'ai tué mon père?

« Un, deux, trois, tu t'en vas au bois. Quatre, cinq, six, petit démon rouge. Sept, huit, neuf, tuer quelques gens. Dix, onze, douze, et le grand méchant loup te gobe. »