PROLOGUE

Le palais d'Osméa était plongé dans le silence cette froide nuit de Meroth, quand retentit un hurlement de forcené, qui réveilla de nombreux domestiques et les membres de la famille royale. Des chandeliers et des torches s'allumèrent dans les instants qui suivirent, et une femme blonde sortit précipitamment de sa chambre et s'élança dans le couloir. Elle rejoignit un attroupement de laquais qui n'osaient entrer dans la chambre d'où provenaient les cris.

- Mais poussez-vous ! s'exclama la femme en écartant les soubrettes effrayées.

- Votre Altesse, votre frère…Est-ce… ?

Innko Alisma de Werlynd ne répondit pas et entra précipitamment dans la pièce. Il faisait une chaleur étouffante. Le spectacle qui s'offrit à sa vue la terrifia.

Son frère Isthar vacillait sur ses jambes, face à un feu d'enfer. Torse nu et ruisselant de sueur, il se tenait le front de ses deux mains et poussait des hurlements de douleur déchirants. Il ne sembla même pas sentir une présence étrangère dans sa chambre.

Innko plaqua une main sur sa bouche, horrifiée. Elle ne l'avait jamais vu dans un tel état. Elle s'approcha de son frère, les larmes aux yeux.

- Isthar… Je t'en prie, calme-toi…

Il ne l'écoutait pas, ou plutôt, ne l'entendait pas, pris dans son délire fiévreux. Il gesticula pour ne pas qu'elle le touche, et tituba en arrière jusqu'à son lit, tout en ne cessant pas de hurler à pleins poumons. Des larmes dévalaient son visage crispé, il souffrait comme un malade à l'agonie. Il s'écroula sur son lit en s'agitant dans tous les sens, et ses plaintes devinrent plus audibles tandis qu'il s'épuisait lentement.

- NOOOOOON !! LÂCHE-LA !! REVIENS !!! ARATHÉA !!

Il gueula son nom avec une telle détresse et une telle puissance que sa voix se cassa.

Innko était désemparée, elle se sentait inutile comme jamais. Elle tenta de l'apaiser mais il refusait tout contact et se débattait.

A regrets, elle sortit de sa chambre, transperça la foule des valets, et courut jusqu'à la chambre contiguë à la sienne. Elle allait frapper quand la porte s'ouvrit. Un jeune homme à la peau mate et aux longs cheveux noirs en bataille lui lança un regard triste. Il était uniquement vêtu d'un pantalon de cuir.

- Allez vous recoucher, je m'en occupe, murmura Fijtri en se rendant dans la chambre d'Isthar.

Il se rendit compte de l'étendue des dégâts lorsque le souverain se traîna, en larmes, jusqu'à sa fenêtre grande ouverte.

- 'Théa… hoqueta-t-il en sanglotant. Tu me manques…

- Isthar.

Le roi ne sembla pas entendre l'appel du shaman et entreprit maladroitement de grimper sur sa fenêtre. Mais il était dans un tel état d'épuisement qu'il n'y parvint pas, et cela fit redoubler ses larmes.

Fijtri s'avança et prit Isthar par la taille, mais le roi s'y opposa de toutes ses dernières forces.

- Laisse-moi, 'me manque trop… Veux la rejoindre…

Faisant fi des convenances, Fijtri s'arc-bouta et réussit à faire tomber le roi sur son lit, d'un mouvement brusque. Il détestait avoir recours à la violence, cependant dans le cas présent, c'était la seule échappatoire.

Il força Isthar à s'allonger et bloqua ses poignets avec ses mains, en s'asseyant à côté de lui.

- Laisse-moi…

Il se mit à sangloter de nouveau. Il avait l'air si malheureux…

- Elle ne reviendra plus… Mon amour… C'est fini… J'aurais dû crever à sa place ! hurla-t-il soudainement en s'agitant. DIS-LE, FIJTRI ! DIS-LE !

Le cœur serré, Fijtri ne répondit pas et avisa une carafe d'eau sur la table de chevet. Il lâcha prudemment un des poignets du jeune homme, se saisit du broc et renversa un peu d'eau sur son visage en sueur. Il posa sa main libre sur le front moite du roi, et murmura des incantations à voix basse. Quand il retira sa main, ses muscles parurent se détendre, Isthar ferma les yeux et sa tête tomba sur le côté. Fijtri le lâcha complètement et alla chercher un linge propre qu'il humecta et posa sur le front du souverain.

- Merci, murmura la voix d'Innko qui venait d'entrer, tremblante. Je ne l'avais jamais vu ainsi. Il m'a fait peur.

Fijtri hocha la tête, mélancolique. Il avait pu ressentir tout le désespoir du jeune roi, et c'était dans de tels moments qu'il détestait son don d'empathie, qui l'anéantissait un peu plus chaque jour.

- Il va dormir cette nuit, et toute la journée de demain, annonça le shaman en s'accoudant à la fenêtre.

Il avait trop chaud, ses cheveux longs collaient à son dos en sueur. Innko le remarqua et alla atténuer le feu avec un peu d'eau.

- Vous semblez exténué… Allez vous recoucher, je le veillerai…

Fijtri ne répondit pas, absorbé dans la contemplation des étoiles. Il balaya la voûte céleste des yeux avant de trouver celle qu'il cherchait.

Pour lui, elle brillait plus que les autres, cette Étoile Double de Freithnen.

« Tu sais que j'ai très envie de te tuer ».

C'est la première chose qu'elle m'a dite, lors de notre rencontre mouvementée. J'avais affaire avec Arao, pas encore avec Arathéa…

Il jeta un coup d'œil à Isthar, qui dormait profondément. Des larmes perlaient toujours aux coins de ses paupières. Fijtri secoua la tête, dépité.

Malgré ton caractère complexe, malgré tes hésitations et tes cris de détresse, tu as agi comme un héros… Tu as sauvé ton grand amour, au péril de ta propre vie… Et tu n'y as même pas survécu… Le premier et dernier combat que tu as perdu…

Il eut du mal à ne pas pleurer. Il pinça les lèvres et releva le visage vers le firmament. Il s'était promis de ne plus penser à elle, il avait cru pouvoir ne plus évoquer cette douloureuse perte… En vain…

Tu as pris une telle place dans nos vies… Tu nous as laissé un vide immense, un vide que rien ne pourra jamais combler… Je t'avais enfin retrouvé, toi, mon âme jumelle, et tu as si vite disparu… Ces mois passés à tes côtés m'ont révélé, tu étais la seule personne qui ne me rejetait pas et me prenait comme j'étais réellement…

Il se tourna en entendant Isthar marmonner dans son sommeil forcé. Il ne comprenait pas exactement ses propos, néanmoins il pouvait deviner quel en était le sujet. Le souverain s'agita un peu en tendant les mains devant lui, elles retombèrent mollement sur le lit la seconde suivante.

Fijtri se détacha de la contemplation du ciel et s'assit à côté d'Isthar. Il prit sa main et la serra fortement, les yeux fermés.

Isthar se calma instantanément et cessa de gémir dans son sommeil. Fijtri soupira et lâcha sa main désormais inerte. Il ramena ses cheveux sur une épaule, pour que la légère brise nocturne rafraîchisse un peu son dos moite.

Si seulement à mon tour je pouvais plonger dans un sommeil onirique uniquement peuplé de rêves magiques, je crois que j'y resterais jusqu'à ce que mon chagrin disparaisse, jusqu'à la fin des temps…

Innko se laissa glisser le long de la porte de la chambre d'Isthar, désemparée face à son profond désespoir. Il faisait ces crises récemment depuis la mort de la jeune fille, cependant celle-là avait été plus violente que toutes les précédentes. Cela faisait un mois que le drame s'était déroulé sous les yeux d'Isthar. Un mois qu'il ne dormait plus.

Elle était impuissante, malheureuse, désespérée. Elle espérait son prompt rétablissement, un retour rapide à la joie de vivre… Elle voulait retrouver son frère tel qu'il était avant qu'il ne rencontre l'amour véritable. Cette pensée était égoïste mais légitimée par la peine qu'elle avait de le voir ainsi torturé. Isthar était devenu un tout autre homme, un être dont les yeux ne s'illuminaient plus, dont le sourire n'éclairait plus le visage, un homme que le goût de vivre avait quitté.

Comment pouvait-on faire dépendre son bonheur d'une autre personne ? Pourquoi la perte de cet être cher à son cœur l'avait-il plongé dans un délire sans fin ? N'y avait-il rien en dehors de sa tristesse qui put l'inciter à s'échapper de sa lugubre réalité ?

Non… Non, il n'y a personne d'autre pour lui… Pas même moi ou notre père… Il n'y avait qu'Arathéa pour Isthar. Uniquement elle.

L'Étoile Double de Freithnen, la suite -Prologue