28/02/08 J'essaie de mettre en ligne la version corrigée... C'est un enfer ! Mes fichiers bloc notes font du russe avec mes caractères, mes fichiers words oublient encore les tirets et la mise en forme...

Je vais peut être penser à déménager si ça ne s'arrange pas Mais en attendant, bonne lecture avec la version corrigée :-)


CHAPITRE PREMIER

Une singulière confrérie

En des temps guère si reculés, la guerre recouvrait le royaume de Freithnen comme une chape de plomb. Ce fut à cette époque que jaillirent des hordes d'assassins et autres tortionnaires. Comme dans tout conflit, c'est là que les masques tombent et que la cruauté atteint son paroxysme.

Parmi ces meurtriers, il y avait une association de tueurs à gages et chasseurs de primes dissimulée au sein même de la capitale. La méfiance était de mise, chaque membre de cette étrange confrérie cachant sous sa cape un poignard ou quelque poison à verser dans le verre de son voisin à la première occasion. Les hommes étaient majoritaires. Les rares femmes qui avaient fait ponctuellement partie de la guilde étaient presque plus abjectes que leurs homologues masculins ; elles avaient connu la discrimination, les moqueries, les injures. On parlait d'elles en disant que ces inconscientes avaient le cœur plus dur que l'acier de leurs lames.

La dernière à avoir intégré cette société secrète était une débutante. Elle n'avait qu'une quinzaine d'années, mais déjà les difficultés de la vie lui avaient enlevé cette sensibilité que l'on prête habituellement à son sexe. Les rares femmes de cette guilde avaient été traumatisées par la guerre, le plus souvent par les viols. Arathéa n'avait pas subi de tels sévices, mais en des temps si difficiles, la haine devenait l'héritage des femmes.


Un jour gris se levait sur la plaine. Arathéa se tenait droite sur son cheval, son épée à la main. Du haut d'une falaise, elle scrutait le village en contrebas, où plusieurs bicoques bordées de misérables lopins de terre en friche semblaient s'agripper les unes aux autres pour ne pas tomber en ruine. Dans ces villages pauvres et sans ressources autre que l'agriculture, la paix et le printemps se faisaient également espérer.

Aussi vite que le permit son cheval, Arathéa descendit la pente escarpée, entraînant une myriade de cailloux dans son sillage. Elle arriva devant la première bicoque villageoise et poursuivit nonchalamment jusqu'à la petite place au centre du hameau. Elle savait qu'elle n'avait pas à se presser. Là, elle descendit et se pencha sur un gamin qui jouait aux dés dans la poussière.

- Où se trouve Basile Courte Épée ?

Le gamin la regarda et lui dit, découvrant une bouche édentée, que ledit Basile était à son atelier. Arathéa lui jeta une petite pièce et continua à pied vers l'endroit que l'enfant lui avait indiqué.

Arrivée devant un atelier ouvert, aux murs sales où étaient accrochés de nombreux trophées de chasse, elle s'arrêta et jeta un œil à l'intérieur. Le sol était jonché de bouteilles de vin vides, de coffrets en bois remplis de paille, de bouchons éclatés. Quelqu'un était manifestement en train de faire ses comptes, à en juger par le tintinnabulement que l'on entendait depuis la rue. Elle devina sans peine qu'il était l'homme qu'elle cherchait et s'approcha pour l'observer ; il était aussi grand qu'on lui avait dit et avait l'air suffisant des hommes habitués à être respectés. Il était un excellent négociant en spiritueux, qui avait curieusement fui après avoir récolté une très importante somme d'argent à Freithnen. Cependant son patronyme ridicule en disait long sur son maniement de l'épée, et Arathéa ne ressentit aucune peur en lui lançant la tournure habituelle :

- Tu es bien Basile Courte Épée ?

Il lui jeta un regard méprisant et continua à compter les pièces de monnaie étalées sur sa table sale.

- Ouais, c'est moi. Désolé mon gars, tu serais une jolie fille que je m'occuperais de toi sur l'heure, mais là je suis occupé.

Arathéa ne se démonta pas et reprit avec assurance :

- C'est ton créancier qui m'envoie.

L'homme perdit toute contenance. Dans son trouble, il fit tomber quelques pièces sonnantes au sol et balbutia, en se levant :

- C'est Ra… C'est…

- Oui c'est lui. Ses conditions sont claires. Tu paies ou tu meurs.

Basile Courte Épée blêmit et porta une main tremblante à la garde de son épée.

- Je…Laisse- moi un peu de temps… Les affaires ont été mauvaises…

Renversant la table d'un geste, Arathéa se jeta sur lui avec une rapidité étonnante et le plaqua au sol. Elle le maintint immobilisé en appuyant sur sa carotide. Sous le choc, il se mit à pousser des gémissements étranglés, en essayant vainement de se dégager de son emprise. Des larmes se mirent à couler sur ses joues, et il s'agita de plus en plus.

- Pitoyable, lui cracha-t-elle au visage avant de lui transpercer la gorge de son épée.

Elle se releva promptement et passa un chiffon sur la lame de son épée qu'elle rengaina aussitôt fait. L'homme gisait dans une mare de sang. Arathéa se félicitait d'une chose : sa rapidité d'exécution. Elle détestait les longues agonies.

Arathéa prit la bourse renversée sur le sol, y rangea les pièces éparpillées et glissa le tout dans la besace accrochée à la selle de son cheval, puis repartit au petit trot vers le quartier des assassins, au nord de Freithnen.


Elle rejoignit la capitale tard dans la soirée. La ville de Freithnen était vaste et animée ; l'endroit idéal pour le siège d'une guilde de tueurs. Même à cette heure tardive, des rires résonnaient dans les rues transversales à celle qu'emprunta Arathéa. Elle entra dans une auberge, laissant son cheval dans une écurie. La porte au fond de la salle enfumée s'ouvrait sur un monde souterrain.

Arathéa se glissa sans bruit dans les couloirs suintants et arriva dans une immense pièce. La salle de réunion des tueurs à gages. Les employeurs potentiels venaient là, déposaient une lettre où venaient eux-mêmes réclamer les services d'un « expert ». Ce soir-là, il n'y avait pratiquement que des « collègues », fumant, buvant et parlant beaucoup. Arathéa s'assit dans un coin, espérant passer une soirée en tête-à-tête avec une bonne chope de bière. Seulement, un homme l'interpella :

- Hé ! Arao ! Tu viens avec nous ! On se marre bien !

Là-dessus, les autres attablés scandèrent son nom pour qu'elle vienne prendre place parmi eux. L'homme qui l'avait appelée était surnommé Grizzly, en raison de sa carrure imposante. Sa barbe rousse était humide d'alcool et de salive. Il frappa dans le dos d'Arathéa.

- Tu nous as fait quoi aujourd'hui ? Je disais justement, avant que t'arrives, que t'étais peut-être jeune mais que t'avais un avenir séduisant !

- Alors, t'as tué qui aujourd'hui ? coupa un autre homme en avalant une gorgée de vin. Ah oui, j'oubliais ! Tu pourrais t'occuper de mon client, le marchand étranger ? Je n'ai pas le temps en ce moment.

Arathéa acquiesça en silence. Elle aurait voulu sortir de table, mais une jeune fille arriva, déposant devant elle une cuisse de poulet ruisselante. Grizzly lui tapa de nouveau dans le dos :

- Alors, raconte !

- Je me suis occupée de Courte Épée, dit-elle.

- Ah ! enfin ! Il t'a pris du temps, non ? C'est ça l'inexpérience mon gars ! s'exclama un autre homme.

- Non. Il m'a fallu un jour pour le localiser, un deuxième pour le suivre et aujourd'hui il est mort.

L'homme se tut et subit en silence les moqueries des autres. La serveuse arriva et amena d'autres boissons. Grizzly l'attrapa par la taille avec une mine grivoise.

- Bah alors tu es nouvelle toi ? T'es sacrément mignonne ! T'as quel âge ? s'exclama-t-il en l'empêchant de se dégager.

- J'ai seize ans mon seigneur, gémit la jeune fille apeurée.

- Hé ! Arao ! Je te la laisse, elle est de ton âge ! coupa Grizzly en poussant la jeune fille en face d'Arathéa. Allez, deviens un homme un peu, embrasse-là donc ! Tu es si timide ?

- Non, mais…

- Allez enfin ! une petite mignonne comme ça…Qu'est-ce que tu as ?

Arathéa sentit la colère monter en elle. Seulement Grizzly et tous les autres la regardaient, et elle ne pouvait se défiler. Elle attrapa la jeune serveuse et l'embrassa. Ce fut étrange. Elle la lâcha, et prétexta une envie pressante pour sortir de là.

Arrivée dehors, Arathéa cracha deux ou trois fois et s'essuya la langue à maintes reprises, dégoûtée. Toutefois elle n'avait pas eu le choix : refuser aurait mis la puce à l'oreille aux autres assassins. Un homme ne repoussait pas une jeune fille qu'on lui offre sur un plateau, surtout pas à Freithnen.

Arathéa rentra chez elle. Enfin, plutôt le grenier qui lui servait de chambre, au-dessus d'un magasin de chaussures. Personne ne savait où elle dormait, comme chaque membre de la guilde. Elle ôta sa cape et posa un de ses poignards à la tête du lit. Elle mit ses bottes crasseuses dans un coin et réfléchit à tout ce qui venait de se passer. Ses victimes, ses employeurs et ses semblables la prenaient pour un homme, et c'était son but depuis longtemps.

De stature moyenne, elle avait des cheveux très courts, noirs, et des yeux verts perçants. Comme beaucoup de ses « collègues » féminines, elle avait sacrifié ses cheveux pour se faire passer pour un homme. Imberbe peut-être, mais qui disait homme disait respect. Elle se faisait appeler Arao ; elle comprimait ses seins naissants sous un bandage serré, se rasait fréquemment le crâne et ne regrettait en rien son ignorance en matière de manières féminines, qu'elle n'avait jamais eu l'occasion d'apprendre. Elle montait à cheval comme un homme, parlait comme tel, et surtout, ce qui prouvait sa valeur aux yeux de ces barbares, Arathéa était née avec une épée à la main. Elle maniait toutes les lames avec une aisance remarquable ; dague, coutelas, poignard long ou lance, toutes atteignaient leur cible. Elle avait une solide poigne et une habileté hors pair pour quelqu'un de sa stature.

Mais de sa véritable identité, même son protecteur et unique ami, Grizzly, ne soupçonnait rien. Arathéa avait tout fait pour ça. Sa voix était naturellement grave, et sa jeunesse excusait la peau lisse de tous poils.

Son premier baiser avait été pour une femme, pourtant cela ne la choqua pas tanit que ça. Elle avait su dès le départ qu'usurper l'apparence d'un homme lui poserait des problèmes, quoique des ennuis mineurs par rapport aux violences qu'elle aurait subi en restant la petite Arathéa.


Freithnen était une ville nocturne, une étoile qui ne s'éteignait qu'une fois le jour levé. La guilde des assassins faisait de même. Le jour, chaque membre allait s'enquérir d'un nouvel emploi, ou bien allait honorer son contrat par-delà les plaines. On appelait cela « les jours de chasse ».

Arathéa n'était pas dans un jour de chasse. Elle put dormir un peu après le lever du soleil. La salle commune était vide, à l'exception du brigand qui tenait les lieux et dont la complicité s'achetait à prix d'or. Arathéa ne lui prêta aucune espèce d'attention et parcourut la liste des nouveaux embaucheurs. Le risque encouru était évalué avec une échelle de cercles. Un cercle promettait une mission tranquille, deux, un peu plus de temps et d'efforts, et trois cercles une escapade périlleuse qui rapportait beaucoup. Cinq nouvelles opérations étaient inscrites. Arathéa releva des noms et sortit de la salle souterraine.

Freithnen était un enchevêtrement de ruelles à plusieurs niveaux. Les souterrains abritaient les quartiers généraux de quelques organisations plus ou moins licites, et les résidences surélevées dissimulaient l'existence de familles nobles aux yeux de tous. Entre les deux niveaux, les quartiers populaires abritait une population aux mœurs simples, qui ignorait aussi bien ce qui se tramait en dessous et au-dessus d'eux.

Arathéa pénétra de bonne heure chez un certain seigneur nommé Drenne, le premier nom figurant sur sa liste. Son manoir se dressait en haut d'une butte abrupte, entourée d'un par cet d'un verger qui devait être resplendissants au printemps, mais qui ne faisaient qu'accroître le sentiment d'hostilité et d'isolement que le promeneur ressentait en s'aventurant sur ses terres.

- Ainsi, vous accepteriez de vous charger de cette affaire ?

Le seigneur Drenne se versa du vin dans une timbale d'argent, ne jetant pas même un regard à Arathéa. Elle ne répondit pas.

- Vous êtes bien jeune. Quel âge avez-vous ?

- Je suis assez vieux pour trancher la gorge de cet homme, lui arracher les yeux et l'empaler sur ma lances, si le programme vous tente.

La réponse plut beaucoup à Drenne, qui daigna enfin la regarder droit dans les yeux.

- C'est un programme intéressant, quoiqu'un peu trop sanglant à mon avis. Néanmoins, cette vermine a une descendance. Et je serais désolé d'ôter un père à ces pauvres petits enfants…

C'était sa façon de tester ses futurs agents.

- Combien pour les gosses et la mère ? coupa Arathéa.

Drenne sourit intérieurement. Cette jeune demi-portion était ce qu'il lui fallait.

Après avoir conclu la discussion sur son salaire, Arathéa quitta le seigneur Drenne pour un autre aristocrate : Ravel, qui l'avait chargée d'éliminer Basile Courte Épée. Ravel vivait uniquement dans la tour est de son château, le reste étant totalement laissé à l'abandon. Solitaire et méfiant, il était également d'une cruelle intelligence.

Arathéa fut accueillie avec froideur mais courtoisie. Le seigneur Ravel avait des cheveux d'un noir de jais et un nez busqué qui rappelait le profil d'un faucon. Sans un mot, il la fit entrer dans son donjon glacé. Une odeur d'arsenic planait dans l'air. Ravel prit place à une longue table de bois.

J'espère que l'objet de votre visite concerne mon cher ami Basile. Avez-vous réussi ?

Arathéa acquiesça et balança une petite bourse de cuir sur la table. Ravel s'en saisit délicatement avec ses longs doigts osseux, et la tourna dans tous les sens avant de la renverser devant lui. Des pièces d'argent roulèrent dans toutes les directions.

- Avez-vous une preuve ? lui demanda-t-il après quelques minutes.

- Cette escarcelle ne suffit pas ? Je l'ai pressé de choisir entre la vie et la bourse. Il n'a rien voulu me donner, alors je lui ai tout pris, comme vous me l'aviez demandé.

Ravel l'écoutait religieusement, les yeux fermés, comme s'il savourait son récit. Arathéa en eut assez et frappa violemment la table de son poing.

- J'attends ma paie, seigneur Ravel. Mais je ne saurais patienter longtemps.

- À quelle somme nous étions-nous arrêtés, déjà ? Cent pièces d'or, c'est bien ça ?

Il se leva et se dirigea vers le fond de la pièce. Il sortit une sacoche d'un coffre aux armatures de fer rouillées et lui jeta. Arathéa la posa sur la table sans même la regarder.

- Vous renoncez à vos gains ? C'est étonnant… souffla Ravel en reprenant la besace.

- Nous avions conclu le double, Ravel, coupa Arathéa en bloquant sa main.

- Ah oui… Bien sûr, suis-je bête. La mémoire, à mon âge…

Arathéa le laissa pérorer ses niaiseries et attendit qu'il lui donne une deuxième sacoche. Il lui fit un sourire hypocrite.

- Je vous remercie de votre efficacité, cher… Quel est votre nom déjà ?

- Arao.

- Arao comment ? s'enquit Ravel.

- Notre collaboration s'arrête ici.

Sur ce, elle hocha la tête et sortit sans rien ajouter. Ravel la regarda partir et s'épongea le front avec son mouchoir en tissu.

Arathéa sortait mécontente de cette entrevue avec Ravel : cet homme était soupçonneux. Peut-être devinait-il qu'Arao avait des attributs qu'un homme ne pouvait posséder ? C'était peu probable. Rien n'aurait pu le mettre sur cette piste, ni sa voix, ni sa façon de marcher. Arathéa se promit de faire plus attention.


Arriva le lendemain, où elle commença à se préparer pour partir dans l'est. Sa nouvelle victime vivait à la frontière, près des conflits les plus violents. L'armée ennemie était là-bas, certainement avec leur souverain. Arathéa acheta de minces provisions, avec l'idée de chasser sur le chemin. Elle aiguisa son épée, affûta ses deux poignards et attacha sa lance au pommeau de sa selle. Exceptionnellement elle équipait son cheval de cet objet pour les longs trajets, afin d'être plus à l'aise.

Arathéa banda la paume de ses mains avant de passer ses mitaines en cuir, jeta ses bottes et en mit des hautes cuissardes plus résistantes. Elle mit un casque dans la gibecière de sa selle, ainsi qu'une fiole de poison, au cas où les armes ne seraient pas appropriées à la situation.

Cette nouvelle mission l'effrayait un peu, remuait sa conscience, si cachée, mais présente. Elle allait décimer une famille. Elle ignorait si elle en était moralement capable. Jusqu'à présent on ne lui avait jamais rien demandé de tel. L'innocence d'un enfant était quelque chose de difficilement concevable pour elle qui n'avait pas eu d'enfance. Une sensation inconnue jusqu'alors oppressait sa poitrine, comme un étau.

Au moment de partir, elle était décidée à épargner la famille ; le père avait fait une erreur, il serait donc le seul à en subir les conséquences.


Arathéa replia sa carte et mit sa main au-dessus de ses yeux pour discerner autre chose que l'aveuglante lumière solaire. La vallée de Tasser s'étendait devant elle à perte de vue : une ondoyante plaine émeraude frissonnant à la caresse du vent. Au loin, elle aperçut une caravane ; des marchands sans nul doute, qui approvisionnaient le village à la frontière.

Arathéa rangea le parchemin dans sa sacoche et talonna son cheval qui descendit prudemment le promontoire rocheux d'où elle avait scruté l'horizon. En une heure, ils rejoignirent le convoi. En grande majorité, des femmes tenaient les rênes, leur mari ou leur frère somnolant à côté. Les enfants jouaient à l'arrière, sur le bois vermoulu du plancher, parmi les cageots de légumes et les sacs de céréales. En les voyant s'ébattre joyeusement, Arathéa ressentit le même pincement que la veille. Elle s'aperçut qu'une jeune fille la fixait, de l'arrière d'un chariot. Arathéa hocha la tête dans sa direction ; la jeune fille rougit et retourna s'asseoir avec sa mère.

Elle se trouva gênée, alors qu'elle aurait dû se congratuler de la réussite de son camouflage. Toutefois, elle commençait à se poser des questions auxquelles une femme aurait pu répondre, et cela la rongeait. Elle ne savait pas quel était ce sang qui s'écoulait chaque mois, elle ignorait ce que cela faisait que de sentir les yeux d'un homme sur elle. Depuis deux ans qu'elle était devenue Arao, c'était la première fois que tant d'interrogations jaillissaient dans son esprit. Elle décida de les reconsidérer une autre fois et de se concentrer sur son objectif.


De l'autre côté de la chaîne de montagne qui tenait lieu de frontière naturelle, un groupe de soldats arrivait du nord du pays pour remplacer le précédent contingent, qui surveillait la zone entre les deux pays depuis plusieurs mois. Ce nouvel escadron était très attendu, on murmurait dans le campement que le roi lui-même se trouvait parmi eux.

La nuit commençait à s'installer sur le silencieux camp militaire, quand soudain des cris de joie retentirent, une centaine de mètres plus loin. Les soldats, regroupés autour d'un feu ronflant, levèrent la tête vers la sentinelle qui courait vers eux. L'un d'eux vida son verre sur une souche de bois pourri et se leva en s'étirant.

- Qu'y a-t-il, encore ? grogna le capitaine.

- Des… Des soldats… Ils, ils… Y a…

- Enfin parle !

La sentinelle à bout de souffle s'appuya sur sa lance et reprit :

- Les gars, y a la relève…

Des hurlements fusèrent et il fut bousculé par une cinquantaine de soldats surexcités.

La relève se composait d'une centaine de soldats aux armures rutilantes, montés sur des chevaux athlétiques, également protégés par des manchons et des plaques d'acier. Le groupe les regarda monter la petite colline, droits sur leurs montures et les lances à la main. Ils s'arrêtèrent devant eux, d'où émergea le capitaine, alerté par les cris de ses subordonnés. Le soldat qui s'adressa à lui avait le regard implacable et insoutenable d'un chef. Néanmoins il ne portait aucune insigne définissant son rang dans l'armée, et le capitaine ne sut s'il devait saluer ou non. Le militaire lui demanda son nom et son grade d'une voix abrupte, avant de descendre de cheval et d'enlever son casque. Il portait dans la main gauche le drapeau vert et bleu du roi, et de l'autre une épée de belle taille. Ses cheveux étaient longs, ce qui intrigua le capitaine, car si le crâne rasé n'était pas obligatoire, les cheveux longs étaient rares. Il en déduisit qu'il avait affaire à un général haut placé.

Plusieurs minutes plus tard, le capitaine fit pénétrer le mystérieux arrivant dans sa tente. À la lueur des flammes, il put enfin l'observer à loisir. L'homme était grand, bien bâti. Ses cheveux châtains pendaient dans son dos, et la garde de son épée était ouvragée aux couleurs du drapeau royal. Son visiteur, lassé d'être ainsi examiné, toussa et lui fit signe qu'il désirait faire vite. Ils prirent place de part et d'autre du foyer en silence, partageant une coupe de vin. Le capitaine paraissait gêné.

- Désolé d'être aussi impoli, mais je ne connais ni votre nom ni votre grade, et j'ignore si je dois vous saluer.

L'autre le regarda de ses yeux noirs avec une ombre de sourire sur ses lèvres gercées.

- Vous m'êtes inférieur, capitaine Odin. Je suis ici pour relever le tas de loques humaines que deviennent mes soldats.

- « Vos » soldats ? répéta le capitaine. Ainsi vous seriez général ?

- Je suis plus que cela, Odin. Je suis le roi de ces terres.

Le capitaine blêmit et porta la main à sa garde en baissant la tête.

- Mille pardons, seigneur, balbutia-t-il. Je suis un…

- Un bon soldat, coupa le roi. Cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes vus, Lii Odin. Vous avez agi comme la situation l'exigeait. On m'a rapporté vos exploits passés, et votre modestie vous honore. Cependant il est temps que vos hommes rentrent chez eux, la fatigue ronge leurs traits et ils ne sont plus aptes au combat. Ne prenez surtout pas cela comme une sanction, vous et vos hommes m'ont toujours donné entière satisfaction. Je compte réassurer notre autorité sur cette frontière.

Le capitaine acquiesça lentement.

- Si je puis me permettre, comment se porte la reine ?

Le regard du roi s'assombrit et ses lèvres se pincèrent. Il était connu de tous que la reine avait une santé fragile, et récemment elle avait suivi toutes sortes de cures.

- Elle n'est plus depuis une semaine, capitaine Odin. La triste nouvelle a été annoncée dans tout le royaume.

- Veuillez me pardonner mon roi, mais dans ces contrées reculées, même les informations ne parviennent pas, s'excusa précipitamment le capitaine.

- Je ne vous en veux absolument pas. Salina s'est éteinte dans la nuit. Elle souffrait tant, que la mort a été sa délivrance.

Il le fixa intensément et poursuivit :

- Mon père vous a en haute estime, Odin, et je me permets de vous considérer comme un ami.

- C'est trop d'honneur, mon roi…

- Appelez-moi Isthar, coupa le roi. Je dois vous dire que la mort de la reine ne m'a pas affecté tant qu'on l'a déclamé. Non pas que je ne lui portasse aucune tendresse, mais elle m'avait tant supplié de la soulager, de mettre fin à ses douleurs, qu'elle mourut le sourire aux lèvres.

Le capitaine avait un air grave. Derrière ces confessions, réapparaissait le jeune homme qu'il avait connu à la cour.

- Tout ce que vous me direz restera entre nous, Isthar.

L'Étoile Double de Freithnen - Chapitre premier