J'avais contemplé la pâle moiteur de ton front près d'une heure après m'être dégagée de l'insupportable humidité des draps qui soudaient nos coeurs l'un à l'autre dans une totale relation de dépendance dégoûtante dans laquelle on s'empêtrait depuis seulement une nuit et de laquelle on ne se sortirait peut-être jamais.

Mais revenant à ma contemplation de ton enveloppe corporelle comme pour tenter de faire un film avec des silences profonds et importants qui veulent pas dire grand-chose au fond, j'avais simplement réalisé toutes les erreurs faites en si peu de temps. Le genre de trucs qu'on veut oublier à tout prix. Mais qui ne s'oublie pas.

Et j'avais découvert que je t'associais à ce type de personnes qui parlent des cicatrices qu'elles ont aux poignets avec les yeux brillants d'espoir. En disant avec passion la façon dont elles allaient peut-être s'en sortir un jour, mais sans jamais raconter pourquoi elles le faisaient et comment tout ces soirs, elles se retrouvaient enfermées et assise dans la toilette le coeur battant et une lame à la main, l'eau du robinet coulant qui devait être d'un rose si claire qu'on le remarquait à peine. Que tu croyais à la rédemption du monde, aux valeurs comme le pardon, et la réciprocité de tout ce qui arrivait.

Alors que moi, je te regardais, l'aube traçant sur ton beau visage délicat, tellement délicat que c'était grossier et que je t'en voulais presque d'être si beau, toutes les petites saletés dans la fenêtre de la pièce, de petites ombres inadéquates que je comptais et qui changeaient de plus en plus, le soleil étant presque complètement levé maintenant. Je ne savais plus trop comment je m'étais mise à penser à ça, mais j'avais réalisé quelle genre de personne tu étais, ce qui m'avait amené à moi et je m'étais rappelée tout mon narcissisme incroyablement imaginaire. Et j'ai réfléchi très longtemps, pendant l'heure et demi qui m'a amené au moment présent, celui où j'ai fini par avoir le courage de toucher ta joue, piquante de barbe. J'ai réfléchi à comment malgré mes trois ans de moins que toi, je pouvais me considèrer comme complètement désillusionnée. Et à comment la désillusion amène le massacre des espoirs. À comment je n'espèrais plus rien depuis si longtemps que je m'imaginais que j'étais née comme ça.

Puis maintenant, je me rappelle pourquoi hier soir, dans les volutes de fumés, j'ai remarqué que tu étais une personne à part entière. J'ai trouvé la réponse à ta question d'hier, celle sur pourquoi j'avais enfin su que tu existais dans une atmosphère de stupidité, d'odeur de tabac fort et dégueulasse qui prenait à la gorge même sans le fumer, sur un vieu sofa plein de trous brûlés par toutes les cigarettes qui y avait passées alors que pour une fois, nous n'étions pas seuls.

Puisque tout le monde veut les choses qu'il n'a pas, moi, parce que je suis une personne cynique qui n'a plus aucun espoirs et demandes envers la vie, c'est ce que je voudrais avoir. Et qu'en te voyant, parler de tous tes rêves fous auxquels je ne comprends tout et rien, j'ai eu une envie folle de faire partie de toutes tes belles illusions. À condition d'y rester pour toujours. Et hier soir j'y croyais. Mais ce matin, en me réveillant, tout ça, c'était fini.

Je ne l'ai pas su tout de suite en me réveillant. Ça m'a pris un peu de temps. Il a fallu que je fasse du café pour m'en rendre compte. Je me suis brûlée avec l'eau bouillante. J'ai la main qui fait très mal. Celle avec laquelle j'écris en plus. C'est très désagréable. Puis ensuite j'ai bu le café. Et il était mauvais. Le café le plus amer et dégoûtant de toute la pauvre histoire de ma vie.

Et lorsqu'on vient de vivre une nuit comme la nuit dernière, et que ça devrait durer l'éternité, on ne fait pas du café répugnant à 4:30 du matin alors qu'il fait encore noir dehors et qu'on a mal à la tête. On doit se réveiller à midi. Heureux et confus. Follement jeunes. Amoureux, peut-être. Sans avoir besoin de café pour admirer la belle structure facial de la personne avec qui on a passé la nuit.

Ce qui m'a amené à la conclusion que la vraie différence entre nous deux, c'est que malgré ta folie et tes espoirs et mon cynisme et mes déprimes, c'est que c'est toi le plus détaché de nous deux à la vie. C'est toi qui rit de façon sincère et légère à toutes les blagues, même celles qui sont boîteuses, mauvaises ou mal racontées. C'est toi qui n'a pas d'attentes envers ta vie, qui prend tout ce qui passe, et moi qui me noie gentiment en faisant croire que c'est pas surprenant. Que rien de mieux ne pourrait m'arriver. Que je n'aie que des sentiments contrairement à toi qui n'a que des inhibitions. Mais que malgré tout, j'ai encore toutes les raisons du monde de t'envier. Et je t'envies encore.

Je t'envies et t'en veux encore hier, d'avoir pu me prendre la main, la presser un peu trop fort mais je mets ça sur le compte de l'alcool même si je viens de me remémorer que tu n'as presque rien pris. J'ai quand même pas envie de réaliser qu'en plus, tu es incapable de douceur. De m'avoir pris la main, et de m'avoir regardé dans les yeux en m'avouant après qu'on ait passé 3 heures seuls, à parler, à commettre des péchés impardonnables de luxures qu'on se fera reprocher par Saint Pierre à notre mort quoique je suis peut-être enceinte pour en rajouter un peu à la merde, que tu ne m'aimais pas mais que j'avais un très beau cul. Et de t'être endormi sans demander ton reste. Parce que je ne méritais rien de plus, on le sait bien.

Et là tu te réveilles, je le sais. Je le sais parce que tu ne soupires jamais quand tu dors et là tu as soupiré, tu as le sommeil profond et j'ai peine à y croire que tu puisses dormir aussi bien en étant la cause de toutes les douleurs inimaginables que j'ai eu le temps d'imaginer et concevoir cette nuit. Le sommeil du juste serait en fait le sommeil de celui qui n'a pas de sentiment et qui n'a jamais entretenu de culpabilité, même en ayant volé des bonbons à 5¢ comme tout les enfants, ou en te masturbant lorsqu'on s'imaginait être le seul humain tombé assez bas pour faire ça ou en ayant trouvé le concept de la bombe atomique et d'être la cause du massacre d'Hiroshima. Celui qui n'a aucun regret.

Et là tu ouvres les yeux et j'ai l'impression délicieuse et pathétique je me venges de toi parce que je ne t'ai pas encore adressé la parole. Et j'espère que tu me souriras parce que tu es magnifique quand tu souris, avec les fossettes qui se creusent dans tes joues. Et tu ne me souris pas. Non tu me regardes seulement comme si j'étais en déséquilibre mental, comme si c'était carrément impossible que je sois encore là avec ce qui c'était passé. Quoique je ne crois pas que tu t'imagines qui ce soit passé quelque chose d'important. Et tu te râcles la gorge dans un espèce de grognement viril qui aurait pu être dégoûtant si le petit laid de la classe en secondaire 3 avait fait ça. Et tu me dis juste comme ça, en repoussant les draps humides, en essuyant la moiteur de ton front et en te passant la main sur la nuque, que je devine moite aussi et qui sentait si bon hier: « Désolé. Je préfère que tu me détestes. » Et alors que je continues à écrire sans vraiment te regarder, en faisant l'indifférente, tu continues à parler, pour dire cette fois: « Au revoir. C'est dommage que je me sente obligé de mentir. Mais c'est pas de ma faute si je suis quelqu'un de cynique et égocentrique et que je m'enfuies parce que j'espère trop de toi. » Et tu es déjà parti quand j'ouvre enfin la bouche, trop surprise pour parler.

C'est ça. Au revoir. T'as qu'à crever dans un accident de voiture si tu veux t'enfuir pour rien espérer.