Titre : Fugue pour violon
Auteur : Meanne77
Catégorie : Devoir de vacances d'Isa (pour m'occuper dans mes trajets en train, j'ai demandé à ce qu'on me fasse travailler. Moi ça me désennuie et ça fait plaisir à des gens, tout le monde y gagne…)
Claimer : Les personnages et l'histoire sont à moi.

Écrit les 23 et 24 juillet 2006.

Fugue pour violon
Saltato

Le lit s'affaisse à la périphérie de son rêve. Il fait chaud et humide mais un petit vent frais, à moins ce que ne soit une main, lui effleure la nuque. La brise se fait plus chaude et vient faire pression sur son épaule. Plus tard il songera vaguement à des lèvres. Le souffle lui apporte un langage musical.

« J'y vais, Rémi… »

Rémi entrouvre péniblement les yeux, à moins qu'il ne rêve cela aussi. Le soleil ne l'éblouit pas, peut-être imagine-t-il le rayon de lumière.

« Non, ne bouge pas, ça ira. Je claquerai la porte derrière moi. Merci pour hier, j'ai vraiment beaucoup aimé. »

Rémi se rendort.

x-x

Il ne se réveille pour de bon que bien plus tard. Il ignore quelle heure il était alors mais il sait que du temps a passé car cette fois il a conscience de se trouver dans son propre lit. Non pas que l'étendue d'herbe de son rêve n'eut pas été plaisante, mais elle manquait d'ombre. Il devait être vraiment fatigué pour que le soleil qui pénètre dans la pièce par la fenêtre grande ouverte ne l'ait pas réveillé plus tôt. D'ailleurs, fatigué, il l'est encore, mais il ne peut pas rester toute la journée au lit.

Il tend difficilement le bras vers le réveil, son corps est moite, lourd, courbaturé. Il grimace devant l'heure tardive. Fin juin est à peine là et il fait déjà chaud, l'été promet d'être irrespirable. L'espace d'un bref instant il caresse l'idée de rentrer chez lui pour la période estivale avant d'y renoncer aussitôt. Il a la langue sèche, la bouche pâteuse… Peut-être tricher, alors, et presque rentrer mais sans rien dire à personne. Mathieu sera probablement là pour l'été et les parents de son ami l'adorent, sans doute accepteront-ils de l'héberger. Et puis ça lui fera plaisir de revoir Mat, ça fait longtemps. Avec la mer à cinq minutes et, si l'on excepte les touristes, la tranquillité, Rémi pourra se reposer un peu et s'exercer au calme. L'air marin l'a toujours inspiré.

Après une pause de quelques secondes durant laquelle il rassemble ses forces, il donne un coup de rein et roule hors du lit.

x-x

Son appartement – un 22 m2, quatrième étage sans ascenseur –, est silencieux. Alexis a dû partir depuis longtemps, Rémi a le vague souvenir d'avoir entendu un claquement sec. Sa porte, fermée mais non verrouillée, le lui confirme ; il est presque sûr d'avoir pensé à fermer pour la nuit la veille au soir… au matin… peu importe.

D'un geste machinal, Rémi tourne la clé dans la serrure. Il titube jusqu'à la salle de bain.

x-x

Il devrait arrêter les coups sans lendemain, se dit-il une fois de plus, mais il a des besoins et il n'a pas le temps de se chercher une relation sérieuse, encore moins de l'entretenir. Bien sûr, lorsqu'on y pense, on a jamais le temps de rien : pas le temps de lire, de dormir, de faire son ménage, de voir ses amis, de tomber amoureux, pas le temps de vivre, en somme, à moins de le prendre parce qu'on le veut. Mais Rémi ne veut plus y penser.

Une douche et un mug de café plus tard, Rémi se sent prêt à manger un yaourt en guise de petit-déjeuner. Pas plus, juste de quoi tenir jusqu'à midi, car il est tard et qu'il ne veut pas décaler ses heures de repas.

Il ferme ses volets et plonge ainsi son appartement dans une douce pénombre. Il se positionne alors devant son pupitre, cale son violon sous son menton, et lève l'archet.

o'O'o

La fête de la musique a eu lieu la veille et Rémi s'était rendu place de la Bastille pour flâner, s'accordant une pause dans son travail sans pour autant sortir du domaine musical – une façon de prendre l'air sans se donner trop mauvaise conscience. Au hasard des rues il avait atterri sur une petite place où jouait un groupe de rock amateur. Les musiciens reprenaient différentes chansons plus ou moins connues et servirent même à leur public, d'après les annonces du chanteur, deux ou trois morceaux de leur composition. Rémi avait dû arriver au début de leur concert car à mesure que la soirée avançait, de plus en plus de monde s'arrêta les applaudir et Rémi eut la chance de conserver une bonne place. Si au départ c'était la voix du chanteur, légèrement éraillée et capable de belles variations de tons, qui avait arrêté Rémi, ce fut le bassiste qui le cloua au sol. Ce dernier avait un rythme, une maîtrise de son instrument qui enthousiasma Rémi et bientôt il n'eut plus d'oreilles que pour lui. Lorsqu'à minuit passée le groupe rangea dans une camionnette le matériel et que quelques nouveaux fans vinrent féliciter les musiciens et tout particulièrement le chanteur, Rémi alla adresser quelques mots au bassiste. Ils parlèrent musique, bien sûr, et Rémi fut stupéfiait d'apprendre qu'Alexis ne jouait de la basse que depuis un peu plus de deux ans. Les minutes filèrent et Alexis finit par lui proposer de se joindre à eux pour boire un pot. Après une hésitation devant l'heure avancée, Rémi finit par se laisser convaincre et la soirée se poursuivit chez le batteur du groupe dont l'appartement servait un peu de base de répétitions. Là, Rémi fit plus ample connaissance avec les autres membres du groupe mais passée la première bière, Alexis et lui reprirent graduellement et naturellement leur tête à tête.

Alexis possédait une très bonne culture musicale, plus étendue que celle de Rémi dans certains genres, mais loin d'être limitée exclusivement au rock. Alexis semblait toucher à tout, même s'il avait ses préférences, et ils purent parler de leurs compositeurs préférés, de leur parcours musical personnel, de leurs aspirations…

Et au-delà des paroles, un jeu de regards et de gestes esquissés s'installa entre eux. Ils discutèrent à voix de plus en plus basse, se rapprochèrent pour mieux s'entendre, se frôlèrent, si bien que lorsque Rémi décréta qu'il était temps pour lui d'y aller, Alexis prit lui aussi congé de ses amis. Alexis ne rentra pas chez lui.

o'O'o

Le paysage défile sous ses yeux mais Rémi ne le remarque pas. Il n'a pas envie de s'asseoir, pourtant il est resté debout toute la journée. Il a chaud, regrette la veste qu'il a prise par précaution au cas où il pleuvrait, comme la veille. Il en viendrait presque à souhaiter avoir sa propre voiture si l'assurance, l'entretien et l'essence ne coûtaient pas aussi cher, mais les cours qu'il suit sont donnés trop loin de chez lui pour qu'il puisse y aller et rentrer à pieds et il n'est pas fou au point de circuler à vélo dans Paris. Les transports en commun sont donc le seul ressort qui lui reste. Pour se remonter le moral et colorer un peu ses pensées, Rémi songe aux quatre semaines qu'il va passer au bord de la mer entre mi-juillet et mi-août. Il est resté près d'une heure au téléphone l'avant-veille avec Mathieu, entendre la voix de son ami lui a fait du bien. Mathieu lui a promis de longues balades, il aimerait déjà y être.

Un couple d'adolescents s'assoit en face de lui. Malgré les deux places côte à côte, la fille s'installe sur les genoux de son petit ami. Ils se sourient, se parlent à l'oreille puis s'embrassent longuement, sans retenue. Rémi détourne les yeux.

o'O'o

Rémi sort de son cours d'un pas vif, son poing fortement serré sur la poignée de son étuis à violon. Sa prestation était minable, il a honte de lui et d'avoir de la sorte fait perdre son temps à son professeur et au groupe aujourd'hui. Ces derniers temps, il n'arrive pas à jouer comme il le voudrait, comme il s'en sait capable. Huit années de violon et ne pas être capable de jouer correctement un morceau tant répété… c'est déplorable, vraiment. Jamais il ne parviendra à entrer au Conservatoire à la rentrée s'il ne se reprend pas durant l'été. Son professeur lui dit que ce qui le bloque c'est peut-être qu'il essaye trop fort mais Rémi ne voit pas comment il pourrait en faire trop quand il fait encore ces ridicules erreurs de rythme, d'harmonie. Ce n'est pas de poser son violon et de souffler dont il a besoin, c'est de changer d'air, simplement. Paris ne lui réussit pas, peut-être aurait-il plutôt dû aller à Lyon, peut-être a-t-il eu tort de privilégier la proximité. Oui, à présent qu'il y pense il aurait dû mettre autant de distance que possible entre lui et la maison, mais il n'est pas nécessairement trop tard. Il va se renseigner, peut-être qu'il peut postuler à la fois au Conservatoire de Paris et de Lyon, il est prêt à déménager une seconde fois s'il le faut.

Il se sent brusquement tiré en arrière et son cœur s'arrête puis s'emballe lorsque une voiture passe en trombe devant lui, sans même avoir ralenti. Le souffle court, il se retourne vers la personne qui vient de lui éviter l'hôpital, pour ne pas penser à pire.

« Tu devrais faire attention quand tu traverses. Tu étais dans la lune ? Tu ne m'as même pas entendu t'appeler !

– Alexis ? »

Alexis lui sourit et lui lâche enfin le bras. Rémi prend une inspiration, son cœur bat encore à tout rompre.

« Qu'est-ce que tu fais là ?

– Je t'attendais. J'étais à la terrasse du bistro, juste là.

– Tu… m'attendais ?

– Ça aurait été un peu gros comme coïncidence, non ? plaisante Alexis.

– Mais… comment as-tu su que je serais là ?

– Tu m'avais parlé de tes cours l'autre soir chez Fariz, tu te souviens ? T'avais mentionné le quartier alors j'ai fait une petite recherche et voilà… Y'a pas trente-six endroits où on donne des cours de violon dans le coin.

– Oh… Oui, c'est vrai… Mais qu'est-ce que tu fais là ? »

Alexis se met à danser d'un pied sur l'autre.

« Ben… c'est un peu évident, non ? J'avais envie de te revoir… mais j'osais pas aller directement sonner chez toi alors… De temps en temps je passe dans le coin mais jusqu'à aujourd'hui je devais pas avoir le bon jour ou la bonne heure. Ça… ça te dirait d'aller prendre un café ? » Devant le peu d'enthousiasme de Rémi, Alexis enchaîne, riant nerveusement : « Ou un coca ou ce que tu veux, t'es pas obligé de prendre un café, hein ! En fait, moi je me prendrais bien un truc frais. »

Rémi regarde sur le côté, ennuyé.

« Hum… J'ai pas trop le temps, là, je comptais rentrer directement.

– Hé, je compte pas te retenir toute la soirée, c'est juste un café…

– Oui mais je dois encore travailler mon violon, tu comprends…

– Oh… c'est pas grave, on est pas obligés non plus de faire ça aujourd'hui. »

La réticence de Rémi s'accroît.

« Mais je vais pas être là une partie de l'été…

– On pourra faire ça à ton retour, alors. Je vais peut-être m'absenter un peu aussi de toute façon. Tu veux bien me donner ton numéro de téléphone ?

– Écoute, Alexis, je… j'ai pas trop envie de sortir avec quelqu'un en ce moment.

– Pourquoi ? Déception amoureuse ?

– Ça, ça te regarde pas.

– Désolé, je voulais pas me montrer indiscret, mais… enfin je sais pas pour toi mais moi j'ai vraiment passé un très bon moment avec toi l'autre soir… »

Rémi se sent rougir. Il contemple ses pieds.

« Oui, c'était sympa, reconnaît-il du bout des lèvres, presque à contre cœur.

– Et je parle pas que de chez toi, même avant c'était cool. J'avais eu l'impression qu'on accrochait bien tous les deux… non ? »

Rémi regarde partout sauf vers Alexis. Il ne sait pas quoi répondre. Les épaules d'Alexis d'affaissent. Il soupire.

« Écoute… Donne-moi trente secondes, d'accord ? »

Alexis fouille dans ses poches puis dans son sac à dos mais il ne trouve rien pour écrire. Il grimace et prend la pochette d'allumettes qu'il a volé machinalement au bar brasserie. Il l'ouvre et craque une allumette, puis deux, autant qu'il lui en faut pour pouvoir tracer sur la face intérieure de la pochette son nom et son numéro de téléphone.

« Je te donne quand même mon portable, dit-il en tendant la pochette à Rémi. Juste comme ça, au cas où tu changerais d'avis ou que tu aurais envie… je sais pas… un café ou autre chose. Je… j'aimerais vraiment beaucoup t'entendre jouer du violon. Enfin voilà, quoi. Ça me ferait plaisir que tu le prennes, le jette pas tout de suite, on sait jamais… Même après tes vacances… … Ou alors… attends au moins d'avoir tourné au coin de la rue pour le foutre à la poubelle, O.K. ?

– O… O.K. »

Alexis lui adresse un sourire penaud et Rémi détourne à nouveau le regard.

« Bon… Faut que j'y aille maintenant », dit-il avant de tourner les talons, s'enfuyant presque.

Pendant tout le trajet qui le ramène chez lui, il serre fort son violon contre sa poitrine.

Fin

NdA sur le titre : la « fugue » est une forme musicale (polyphonique). La majorité du temps, les fugues sont écrites pour des instruments à clavier mais il arrive que des fugues soient écrites pour violon (cf. Bach et sa fugue pour violon solo, BWV1005,2). D'après mes recherches, il est difficile de jouer une fugue avec un violon…
Bien sûr, ici, le terme « fugue » ne se réfère pas uniquement à la forme musicale…
« Saltato » (ou « saltando ») est un terme italien. C'est lorsque l'on fait rebondir l'archet sur les cordes. L'équivalent français du terme est « sautillé ».

La commande d'origine (après avoir essayé de me faire écrire du Death Note et effleuré la possibilité Fullmetal Alchemist) était : une originale, un étudiant en musique, des partitions qui s'envolent. Les partitions m'ont saoulée, elles sont devenues une voiture, lol.
Voilà. Désolée, c'est plus angst qu'Isa ne le voulait très certainement mais j'ai triché, je ne voulais pas que les personnages se développent de trop sinon j'étais partie pour 30 pages minimum et j'ai encore six devoirs de vacances à faire !
Même si je me suis laissé des ouvertures, une suite n'est pour l'heure pas d'actualité. C'est pas grave, Alex, des fois ça marche et des fois pas ! lol !