PROLOGUE

Jin-Hee POV

Il y a des matins comme ça où dès le réveil, on sait que ça va être une mauvaise journée.

De ces journées où rien ne va, où toutes les crasses vous tombent dessus. Peut-être même une de ces journées où votre vie se trouve changée à jamais.

Et bien ce matin, je me suis réveillé avec cette sensation. Je serais bien resté enfoui sous la couette mais j'entends Hyo-Rin qui frappe à ma porte.

-Allez, réveille-toi Jin-Hee ! Tu sais qu'on doit ranger la maison pour le retour des parents.

Ah ouais, les parents. Nos parents sont des diplomates basés à l'étranger. Hyo-Rin et moi vivons avec notre gouvernante Sophia. Tansy, notre petit frère de 5 ans vit avec notre mère. Mais je ne doute pas que d'ici un an ou deux, il nous rejoindra. De temps en temps, ils viennent nous rendre visite, voir comment leurs chers enfants grandissent et progressent dans la vie. Mais le plus souvent, un empêchement de dernière minute les oblige à annuler. Il y a bien longtemps que j'ai cessé d'attendre leur venue. Alors si je sors de mon lit aujourd'hui c'est uniquement pour Keenan. C'est le meilleur ami de Hyo-Rin. On se connaît depuis toujours : Hyo-Rin et Keenan sont amis depuis la crèche et moi, depuis que je suis né, il est dans les parages. Malgré mes 14 ans, Hyo-Rin me laisse traîner avec eux. Ce n'est pas que je sois un de ces petits frères collants, c'est juste que je suis plutôt mûr pour mon âge et qu'avec ma sœur on s'entend très bien. Et puis Keenan est tellement fourré chez nous-surtout depuis la séparation de ses parents-qu'il faudrait le faire exprès pour ne pas être en sa présence. Et comme je ne sais pas faire exprès, on peut dire que je suis toujours scotché à ses basques.

Je rejoins Hyo-Rin à la cuisine. Je mets une gaufre à chauffer et me retourne pour lui demander :

-Alors, tu sais pourquoi il fait une soirée Keenan ?

-Non. Il dit qu'il n'y a pas besoin d'occasion particulière pour s'amuser et je suis tout à fait d'accord là-dessus mais...

- Mais tu ne peux pas t'empêcher de te poser des questions. Ouais je comprends, surtout qu'il est bizarre en ce moment. Mais bon, on saura bien ce qu'il nous cache. Au fait, les parents arrivent à quelle heure ? J'ai quand même hâte de revoir Tansy.

-A 15 h, je crois. Mais ne sois pas déçu s'il y a un problème.


Il est à peine 20h que papa est déjà reparti. Maman n'a pas pu se libérer. On n'a pas pu voir Tansy, mais je prends mon mal en patience sachant que d'ici quelques mois il sera définitivement là. Papa est arrivé les bras chargés de cadeaux comme à son habitude. C'est Noël à chaque visite de mes parents. Comme s'ils devaient se faire pardonner leur absence. Après les bisous et l'ouverture des cadeaux- j'ai reçu une panoplie d'objets ivoiriens car monsieur est basé à Abidjan cette année. Bientôt, je pourrais ouvrir un musée avec tout ce que j'ai reçu de tous les pays où ils étaient en mission-on a eu droit à la sempiternelle scène du Grand Chef de Clan :

-C'est bien, je vois que vous avez encore grandi et que vous êtes en bonne santé. Tu es ravissante Hyo-Rin, d'ailleurs tu es en âge où tous les garçons doivent te tourner autour. Mais comme tu es très intelligente, je compte sur toi pour avoir un comportement exemplaire. Concentre-toi sur tes études, il n'y a que ça qui compte. Tu auras bien le temps de penser à l'amour une fois les études terminées. Et toi, Jin-Hee, suis le bon exemple de ta sœur. Tu as 14 ans, l'âge où l'on commence à se rebeller, mais je te prie de toujours bien réfléchir aux conséquences de tes actes. Tu ne voudrais pas nous décevoir, n'est-ce pas ? Prends bien soin de ta sœur. Tu es l'homme de la maison, en mon absence, alors veille à ce que tout se passe bien. J'ai confiance en toi…

Waouh ! dit comme ça, une personne étrangère à la famille pourrait croire que mon père est un dictateur en puissance. Mais non, c'est un homme gentil comme tout. C'est juste que, disons qu'il a gardé son éducation assez conservatrice inculquée par ses grands-parents coréens. C'est pour ça qu'il ne comprend pas qu'à 14 ans, homme de la maison ou pas, ma sœur adorée fait ce qu'elle veut de moi. D'ailleurs en parlant de Hyo-Rin, la voilà qui me fait signe de me dépêcher d'aller me préparer.

Bien sur, celle là même qui m'a demandé de me presser a pris tout son temps pour se faire belle. Quand on arrive chez Keenan, la fête bas son plein. Je crois qu'il a invité la moitié du lycée. Hyo-Rin cherche quelqu'un du regard. Elle a dû le trouver puisqu'elle s'éloigne non sans m'avoir lancé un « tu reste à l'écart de l'alcool, ok ? ». Comme si j'étais là pour me bourrer la gueule. Non, moi je suis là pour Keenan, dont justement j'aperçois la tignasse rousse. Lorsque je m'approche je le trouve en grande discussion avec une mini-jupe-nombril-à-l'air. Je déteste être témoin de ces minauderies. Je dois dire que ça arrive assez souvent. Keenan est un beau gosse très populaire d'environ 1m80 à l'allure sportive. Ouais, le genre « je suis beau, je sais tout faire mais je n'en suis pas conscient », ce qui évidemment attire encore plus les filles.

Je crois qu'il sent ma présence parce qu'il se retourne et me fixe de ses yeux verts. Son sourire se fige et je le sens se raidir. Oh oh qu'est-ce que ça veut dire ?

-Hey, Jin-Hee te voilà enfin. Je suppose que c'est Hyo-Rin qui t'a retenu.

-Ouais, en retard comme d'habitude. Euh, Keen, dis moi…

-Tu m'excuses une minute, je vois qu'on me demande. Je reviens tout de suite.

Je reste planté là, la bouche ouverte. C'est sûr, quelque chose ne va pas.

Deux heures plus tard j'arrive à choper Hyo-Rin. Elle est près du buffet, un verre à la main. Et vu la façon dont elle titube et s'écrie quand elle me voit, je devine que ce n'est pas son premier verre.

-Oh Jiji. C'est moi que tu cherches ? Oh c'est sympa, toi au moins tu veux de ma compagnie

-Euh, qu'est-ce que tu racontes ? Et je peux savoir pourquoi tu as bu autant ?

- Hey, ce n'est pas de ma faute. Je n'avais pas prévu de me soûler, mais tu vois ce con de Keenan…il m'a évité toute la soirée. Il …Il ne me regarde même pas dans les yeux quand je lui parle.

Donc ce n'était pas mon imagination. Keenan n'est pas comme d'habitude. Juste au moment où je m'apprête à la réconforter la musique s'arrête. On se retourne tous les deux voir ce qui se passe. Là, sur la petite estrade, à coté du DJ, voilà Keenan, micro à la main, sourire aux lèvres.

-Je vais vous déranger une petite minute mais j'ai une annonce à faire, dit-il.

J'ai organisé cette petite soirée pour pouvoir vous avoir devant moi et vous dire que je vous adore tous.

-Ouais on t'aime aussi Keen, crient certains dans la salle.

-J'espère bien. Donc je disais que je vous aimais beaucoup et que c'est pour ça que je voulais que vous soyez tous présent pour écouter ce que j'ai à dire. Je me suis dis autant faire d'une pierre deux coups, comme ça je n'aurai pas à me répéter. C'est déjà assez dur comme ça.

Les invités commencent à murmurer. « Mais qu'est-ce qu'il raconte ? » « Il va parler ou quoi ?! »

Hyo-Rin m'agrippe le bras si fort que c'est sur que j'aurai des bleus demain. Mais à ce moment c'est franchement le dernier de mes soucis.

-Certains savent déjà que mes parents se sont séparés. Ils sont entrain de divorcer. J'ai choisi de rester avec mon père. Il a décidé de rentrer en Irlande. Ce qui veut dire que moi aussi je pars…dans deux jours.

A ce moment, j'entends un hoquet et je me retourne pour voir Hyo-Rin rendre tout ce qu'elle a ingurgité de la journée.

Hum, je savais bien que c'était un jour à rester sous la couette.


Keenan POV

Il y a des matins comme ça où dès le réveil, on sait que ça va être une mauvaise journée. De ces journées où rien ne va, où toutes les crasses vous tombent dessus. Peut-être même une de ces journées où votre vie se trouve changée à jamais.

Ça m'est déjà arrivé. La première fois c'était il y a six mois, quand je me suis levé pour aller prendre le petit déj' et que j'ai été témoin d'une terrible dispute entre mes parents. Leur dernière dispute. Mon père m'a ensuite expliqué qu'ils allaient divorcer, que j'allais devoir choisir avec qui je voulais rester. Etant donné que je venais d'apprendre que ma mère trompait mon père, je ne me voyais pas vivre avec elle. Alors je lui ai dit que je resterais avec lui. La seconde fois, c'était il y a deux jours. Mon père m'a dit qu'il voulait retourner à Kinsale en Irlande. Il ne se voyait pas rester à Paris. Il avait trop peur de tomber sur ma mère et son amant. Il voulait changer d'air, tout recommencer. A ce moment là, j'aurai pu lui dire que je ne voulais pas partir, que dans ce cas j'irais plutôt vivre chez maman. Mais le pauvre, il était bouleversé, il avait besoin de moi, il n'avait plus que moi. Et puis moi-même j'étais trop en colère contre ma traître de mère pour pouvoir faire comme si de rien n'était et vivre avec elle. Alors j'ai accepté.

Dans deux jours je quitte la France. Dans deux jours je quitte mes deux meilleurs amis. Non, ils sont bien plus que des amis. Hyo-Rin et Jin-Hee sont ma famille. Hyo-Rin c'est ma sœur, ma jumelle. On est né la même année, le même mois. On partage même notre fête d'anniversaire. Lorsque Jin-Hee est né, j'ai accueilli sa naissance comme si c'était celle de mon propre frère. Je me souviens, je suis resté dormir chez eux pendant des semaines juste pour pouvoir le toucher, le porter. J'étais pire que Hyo-Rin. Et quelques années plus tard on a fait le même cinéma pour Tansy.

Les années ont passés, je suis resté fils unique, mes parents ont vécu leurs vies d'adultes, et tout naturellement je me suis trouvé une famille ou plutôt j'ai agrandi ma famille originelle.

Alors ouais, dans deux jours je quitte ma famille et je le leur ai annoncé de la pire manière qu'il soit.

J'ai organisé une soirée pour voir une dernière fois les gens que j'aime, tout ça dans une bonne ambiance. Je n'avais vraiment pas prévu ce qui vient de se passer.

Mais ce n'est pas de ma faute ! J'ai passé la journée d'hier et cette soirée à les éviter mais ils étaient toujours là à me questionner du regard, comme s'ils savaient que j'avais quelque chose à leur dire. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Il y a cette petite voix dans ma tête qui m'a dit « allez fais ça vite et bien, et évite les pleurs ! ». Alors je suis monté sur l'estrade et j'ai fais ce que la petite voix m'a dit.

Et pourtant, je viens de finir d'annoncer la nouvelle et je sais, j'en suis sûr, que je viens de faire une connerie. Le regard de surprise puis de colère de Jin-Hee et la vue de Hyo-Rin entrain de rendre ses boyaux me confirment à l'idée que je n'ai rien évité mais plutôt tout aggravé. Bien joué Keenan !


La lumière de la salle de bain accentue le teint verdâtre de Hyo-Rin. Celle-ci est assise sur la cuvette des toilettes et s'essuie le visage d'un gant humide. Elle me fixe d'un regard mauvais, la bouche pincée. Bon, comme on est là depuis cinq bonnes minutes et qu'elle ne semble pas vouloir parler, je vais devoir commencer.

-Ca va mieux maint…

-La ferme.

-Ecoute Rin, je sais…

-Tu la fermes j'ai dit !

Ouh là. Quand elle commence à dire des gros mots, c'est que c'est mal barré. Alors je décide de me taire mais elle s'écrit :

-Mais pour qui tu te prends ? Pour qui tu nous prends Jin-Hee et moi ? Non mais je n'y crois pas ! Tu parades toute la soirée et tu nous annonces fièrement que tu t'en vas dans deux jours. Dans deux jours putain ! Tu comptais nous le dire quand ? Arrivé à l'aéroport tu aurais appelé pour nous dire que tu prends l'avion ? Et tu te dis mon meilleur ami ?

- Ecoutes Rin, je ne voulais pas faire ça comme ça. Je ne l'ai su qu'avant-hier et je ne savais pas comment vous le dire et…

-Tout sauf cette façon de le faire ! Le dire comme ça devant tout le monde alors qu'à moi tu n'as rien dit. Et tu le savais depuis deux jours. C'est pour ça que tu nous évitais, hein. En plus tu es un lâche Keen.

-Oh ça va ! Je réplique. Je suis vraiment, vraiment désolé. Et toi, pourquoi tu es énervée, parce que je ne te l'ai pas dit plus tôt ou parce que tu n'as pas eu la primeur de la nouvelle ?!

Ouais, c'est bas, je sais. Mais si ça peut m'éviter sa colère...

Elle me regarde longuement et puis finit par sourire tristement.

-Je te connais trop bien Keen. Je sais ce que tu fais. Mais je suis encore énervée. Et c'est vrai, pour les deux raisons que tu as citées. Tu aurais du me le dire la première et il y a de ça deux jours. Désolée si ça parait puéril mais c'est ce que je ressens.

Je la prend dans mes bras et la sers très fort.

-Désolé. J'avais peur. Je ne sais pas, j'avais peur que tu me demandes de rester, parce que je t'aurai répondu non. J'avais peur qu'on se mette à pleurer comme des madeleines. J'avais peur rien que d'y penser.

A ces mots, je la sens qui tremble et qui commence à renifler. Et voilà ce que je voulais éviter.

Une demi-heure plus tard, une fois nos larmes séchées, je sors de la salle de bain avec l'intention d'aller m'expliquer avec Jin-Hee. Mais je le trouve assis dans le couloir, les genoux relevés et la tête dans les bras. Depuis combien de temps est-il là ? Il relève la tête à mon approche et j'essaie de lire dans son regard mais je ne vois rien d'autre que ses yeux noisette rougis par les larmes. Sans dire un mot il se lève et va s'asseoir sur le banc du jardin. Je le suis avec la ferme intention de le faire parler.

-Jin-Hee ? Je suis désolé d'avoir…

-C'est bon, Keen. J'ai tout entendu. Et d'ailleurs, je ne suis pas en colère.

-Ah bon ? Tu en es sûre ?

-Ouais. Non. Enfin, oui, je suis en colère. Mais pas contre toi. Je veux dire, c'est la vie n'est-ce pas ? Je sais bien que ce n'est pas de ta faute, alors je ne t'en veux pas. Et puis, je suis trop inquiet à l'idée de ne plus te revoir. Je n'arrive pas à croire que tu ne seras plus toujours à squatter chez moi.

Ah, l'honnêteté de cet enfant ! Il a toujours été comme ça : trop mûr pour son âge et toujours franc. Il a dit ce que sa sœur n'a pas pu dire. Et bizarrement, plus que les larmes de Rin, c'est le regard triste et abattu de Jin-Hee qui me fait pleinement prendre conscience de notre séparation.

Je m'avance pour le prendre dans mes bras mais il me devance et se jette à mon cou.

-Tu vas me manquer Jin. Tu le sais ça, hein ? Mais j'appellerai et j'écrirai, ok ?

-C'est ce qu'on dit toujours, mais moi je sais que « loin des yeux, loin du cœur »

-Mais comment tu peux dire ça Jiji ?! Tu es mon petit frère. On n'oublie jamais sa famille !

Je le sens s'éloigner de moi, juste assez pour que nos regards se croisent.

- Si tu le dis, répond-t-il d'une petite voix avant de m'embrasser sur le coin de la bouche et de renter à l'intérieur de la maison.

Euh, qu'est-ce qu'il vient de se passer là ? Un Jin qui câline c'est déjà rare mais un Jin qui embrasse c'est du jamais vu. Et puis, il a failli m'embrasser sur la bouche !

Je me touche le coin de la bouche puis secoue la tête. On est tous troublé par mon départ, il a mal visé et moi je réfléchi un peu trop. Je retourne à l'intérieur avec l'intention de bien m'amuser, de profiter de ces derniers moments avec mes invités. Parce que dans deux jours, je ne les reverrai plus.