Ses pieds nus glissent silencieusement sur les dalles de marbre aux motifs géométriques ; elle effleure les lourdes portes du bout d'un rameau d'églantier trempé dans du lait, et elles s'ouvrent sans bruit, avec peut-être juste un murmure complice.

Elle va chercher la clé du coeur de son fiancé.

Il y a un an, il y a une éternité, elle vivait encore dans le château de sa famille aimante, pierre grises, tentures dorées, vie rose. Les rêves de ses parents l'avaient promise à un duc ou un prince, et tous les autres chemins semblaient immatériels.

Mais un soir un démon a surgi de la pierre. Son armure était d'un noir d'encre, ses cheveux rouge sang, son visage dur et beau, ses yeux froids et brillants comme l'acier de son épée, sa voix tonnante alors qu'il demandait une jeune vierge en tribut.

Chacun de ceux qui le frappèrent de leurs armes les virent rouiller et se décomposer, avant de sentir leurs corps eux-mêmes les trahir, devenir sable ou poussière, qui voletait dans la pièce comme un parfum de mort.

Son père avait juré sur le sang de ses ancêtres que jamais il ne la donnerait en mariage à un démon, qu'il préférait épouser la mort lui-même ; alors elle s'était sentie aimée, suffisamment pour refuser la vision où elle menait sa famille et son royaume à leur ruine.

Elle avait mis sa main jeune et neuve comme un pétale de rose dans la main froide du démon, et la terre les avait engloutis.

Depuis, elle est sa fiancée. Elle est sa servante aussi, car dans le palais de marbre et de pierre précieuse, personne ne lui préparait ses repas ni ne nettoyait sa chambre avant qu'il ne lui en donne l'ordre sous la menace de l'épée ; et elle suppose qu'elle est sa femme aussi, même s'ils n'ont pas eu de cérémonie, car depuis le premier soir elle dort dans son lit, et elle pourrait en être heureuse si son regard inhumain ne lui égratignait pas traîtreusement le coeur chaque fois qu'il la touche.

La première fois qu'il l'avait laissée, le corps et le coeur enflammés et meurtris et comme à l'orée de quelque chose, tout le palais avait tenté de la consoler.

Les draps arachnéens l'effleuraient tendrement de leurs franges blanches, le sol de marbre rafraichissait ses pieds brûlants, les miroirs semblaient cacher sa honte et faire ressortir sa beauté, et tout ce qu'il y avait au monde semblait lui murmurer à l'oreille que son fiancé n'avait pas de coeur.

Mais elle l'avait déjà compris par elle-même, dès la première fois qu'elle avait pris sa main.

Elle n'a pas compris comment elle avait fait pour s'attirer ainsi l'affection des pierres et des objets. Peut-être parce qu'elle accomplit avec soin sa tâche de maîtresse de maison, les nettoyant avec soin, leur parlant du monde extérieur ; peut-être parce que même des objets inanimés ne peuvent supporter d'être la propriété de moins humain qu'eux.

Mais aucun ne lui a jamais dit qu'il n'y avait pas d'espoir ; et les escaliers semblaient la guider du bout de leur moquette, et les portes argentées semblent lui indiquer les chemins.

La lumière permanente qui est éclatante comme celle du soleil, argentée comme celle de la lune et diffuse comme celle des étoiles, mais qui n'est rien de tout cela, éclaire son chemin, semblant auréoler de taches de lumière les endroits qu'elle recherche, et lui accorde un coin d'ombre quand elle veut pleurer sans que les murs le sachent. Et ce sont les livres de la bibliothèque, les seuls qui peuvent s'exprimer avec des mots, qui lui ont dit qu'il y avait un espoir, que ce coeur était juste perdu.

Pendant des mois et des mois, elle a profité de chaque seconde libre pour s'instruire, pour chercher, pour savoir où il pouvait s'être perdu, et l'idée de trouver la clé de sa liberté ne lui a pas effleuré l'esprit un seul instant.

Et hier, elle a enfin trouvée, son coeur à elle manquant exploser de joie rose à la pensée de trouver enfin celui qui lui manquait tant, celui qui devait répondre à ses battements. Et aujourd'hui, elle a tout préparé, et elle court dans les corridors et les escaliers, en cachette, mais vite, si vite, et puis de toute façon quand elle reviendra tout sera oublié ou tout sera perdu.

Et puis, il y a une porte de plus, et là elle comprend qu'elle a changé de monde. La lumière ne l'aime plus. Les ombres la détestent. Chaque meuble de la grande salle lui crie de partir.

Mais elle sait qu'elle ne doit pas avoir peur - elle l'a lu, si elle tremble une seule fois, si elle détourne les yeux et le coeur de son unique but, la boîte qui trône de l'autre côté de cette pièce, alors elle n'a plus aucune chance.

Elle la voit, elle la voit ! Et la clé qui brille à côté, elle les voit comme elle n'a rien vu depuis que petite fille elle regardait les étoiles à s'en trouer les yeux ! Mais le chemin est si long, semblant s'attacher à ses pieds, les rendre plus lourds, elle n'arrive même plus à évaluer la distance tellement il lui semble marcher depuis des heures et des heures, et s'en rapprocher à peine.

Le premier gardien arrive ; c'est un dragon, écailles de feu, souffle de poison, griffes d'obsidienne. Elle ne lui jette pas un regard, même quand les dents commencent à la frôler, même quand elle sent son sang qui commence à couler, même quand elle se dit qu'on lui a peut-être menti, que la confiance qu'elle a en sa quête n'est pas assez. Et puis il se dissout, ne laissant derrière lui qu'un nuage de poussière et d'ombres hostiles.

Elle va chercher la clé du coeur de son fiancé.

Il lui semble qu'elle s'est déjà rapprochée, qu'il ne lui reste plus qu'à courir, courir de toutes ses forces pendant quelques minutes. Pourtant, elle contient ses espoirs battants, elle se contente de presser le pas, c'est peut-être encore un piège comme le sont les appels des fourbes décorations du sol - je suis belle, regarde-moi, disent-elles. Elle ne doit pas s'épuiser, elle ne doit pas fermer les yeux, perdre contact avec la magie qui la fait avancer.

Oui, cette boîte et cette clé prennent tellement de place dans son coeur que la réalité s'estompe. Elle n'est plus sûre d'être dans un palais de marbre, elle n'est plus sûre non plus d'être quelque part entre le ciel et la terre, ni que ce qui l'éclaire soit bien de la lumière, ni que ce soit bien de l'air qu'elle respire.

Elle est soudain au château - le seul -, entourée de ses parents - elle ne les regarde pas, la clé, la boîte, il n'y a que ça - et son père lève son beau regard vert vers elle et lui dit qu'il est très fier - et sa mère lui dit que même si elle va avoir un autre enfant, son ainée aura toujours sa place dans son coeur - et son père lui dit, blessé, meurtri, de venir au moins lui parler, une fois, qu'elle ne peut pas avoir renié les liens de son corps et de son coeur d'enfant pour un mariage infernal - et sa mère lui hurle de ne pas les abandonner - et tout s'effondre en sang et en larmes, et elle entend leurs supplications couleur de bile, et elle n'a pas détourné les yeux, pas une seule fois.

Elle va chercher la clé du coeur de son fiancé.

Et maintenant, qu'elle est tout près, si près, il n'y a plus que cette clé et cette boîte qui existent sur elle, et elle s'en moque si elle ne marche plus vraiment sur le sol mais sur un amoncellement d'oiseaux, de lignes et de dangers, elle s'en moque si ses cheveux se chargent de légendes, elle continue juste son chemin, si près, si près.

Et soudain il est devant elle, ses cheveux ont la couleur du sang des vierges, son corps est dur et brûlant. Il la saisit rudement par le poignet, et elle sent le désir naître en elle, comme un enfant.

Elle ne le regarde pas - elle se force à ne pas le regarder. "Je ne tomberai pas à tes genoux aujourd'hui, pas ici." dit-elle, "et je ne reverrai plus ce visage de toi, car je vais chercher ton coeur." Elle tire sur son bras pris dans une poigne de sensualité et de silence violent, et le sent céder, glisser doucement.

Puis il lui dit - d'une voix douce, d'une voix qu'elle n'a jamais entendue - "C'est peut-être mieux ainsi. Si j'ai mon coeur, je pourrai retourner auprès de celle que j'aime vraiment."

Son coeur est blessé, ses espoirs détruits - et elle se retourne, pour lire dans ses yeux, si elle pourrait vraiment être trahie aussi profondément.

Elle a complètement oublié que ce n'était qu'un des gardiens subtils, et elle a à peine le temps de réaliser qu'elle a perdu, alors qu'elle sent son corps de dissoudre, son âme se perdre, s'égarer dans un coin de cette pièce, de cette boîte, de cette clé, être absorbée dans toute cette méchanceté jalouse qui tentera d'empêcher les jeunes filles d'avoir ce qui lui a échappé, à jamais.

Et qui y arrivera probablement ; car qui peut mieux comprendre une jeune fille amoureuse que l'ombre noire que mille d'entre elles ont laissé, qui peut mieux abuser un coeur qu'une pièce qui en garde un prisonnier, depuis toujours ?