Bonjour !

Voici le premier chapitre d'une histoire dont j'espère faire une trilogie! J'espère que ça vous plaira ! Si c'est le cas, n'hésitez pas à me le dire ;-)

Chapitre 1 :

« Je n'ai pas de parents. Comme tous mes camarades de classe, j'ai toujours vécu au château de la Reine. Elevé par personne en particulier et tout le monde en général. Mais eux, ils ont été abandonnés par des parents trop pauvres pour les nourrir et ils les connaissent. Mais moi, je n'ai pas de parents connus.

J'ai forcément des parents quelque part. Ils n'ont pas pu mourir car sinon, ils auraient été trop vieux pour me mettre au monde: On ne meurt qu'à partir de soixante ans et une femme peut mettre au monde jusqu'à cinquante-cinq grand maximum ! Et j'ai quinze ans. Tout cela, tous ces calculs me font réfuter la plus logique des thèses, celle de la mort de mes parents. Peut-être que si je n'avais pas été si bien instruit par la grâce de la Reine, je n'aurais pas pu réfléchir à tout cela.

Toujours est-il qu'il n'y a qu'une solution. Mes parents ne veulent pas me voir. Ils m'ont abandonné non par nécessité mais par choix. Ils ne m'aiment pas. Mais j'ai bien l'impression qu'ils ne m'ont jamais donné l'occasion de me faire aimer. Pourtant, j'ai quelques souvenirs d'eux. De ma mère, au moins.

Les autres disent que c'est impossible, qu'on ne peut pas avoir de souvenirs de l'époque de son berceau. Les plus perfides disent que j'imagine pour me rendre intéressant. Les plus aimables me soutiennent que c'est un rêve que j'ai fait et qui m'a marqué ! Tout est flou, bien sûr, mais moi, je sais que ce n'est ni un rêve, ni un mensonge.

Je suis bien. Je ne suis pas au château. Une voix de vieille femme chantant me parvient. Une main douce et frêle tient le rebord de mon berceau pour le secouer doucement. C'est ma mère. C'est tout ce dont je me souviens. Je suis bien. Et puis tout à coup, il y a un fracas épouvantable. Moi aussi, j'ai peur et je crie. La voix de la vieille femme s'interrompt et la main de ma mère qui précipitamment le rebord de mon berceau. C'est la dernière fois que je devais voir la main de ma mère. Quelqu'un vient d'entrer dans la pièce, peut-être mon père, et on ne s'occupe plus de moi.

Mais c'est là que je ne comprends plus. Ma mère semblait m'aimer. Pourquoi m'avoir abandonné ? Qu'ai-je fait de mal ? Pourquoi la même main qui me berçait tendrement m'a-t-elle un jour déposé sur le parvis du temple d'Irvin? Pourquoi ne jamais être revenue me voir ? Suis-je maudit ? »

Trautwein était penché par-dessus mon épaule et je sentais qu'il lisait tout ce que j'écrivais. Je me retenais à grand peine de cacher ma feuille avec mon bras. Il l'aurait écarté avec fermeté comme si de rien n'était. Je fit donc comme si je ne m'étais aperçu de rien. J'étais un peu fatigué par l'effort que je devais fournir pour que la chaleur de mes paumes fasse couler l'encre de ma plume. Mais je me rendais bien compte que j'avais grandement progressé. Faisant écho à ma pensée, la voix de Trautwein, derrière moi, s'éleva :

« Tu écris bien, Gwilym ! Tes lettres sont bien tracées et le flot d'encre de plus en plus régulier ! C'est bien, mon garçon ! »

Je releva la tête vers lui et souris :

« Merci, maître ! »

Mais il soupira en se détournant :

« Dommage que tu n'écrives que des bêtises ! »

Estomaqué, je trouvai le moyen de protester presque insolemment :

« Mais ! Je suis votre consigne, maître Trautwein ! Raconter un problème qui vous préoccupe ! C'est ça ! C'est ce que j'ai …

-Tais-toi ! Tu viendras me voir à la fin du cours ! »

Le Grand Prêtre d'Irvin était déjà penché vers Roldan, mon frère de lait. Je reposai ma plume et m'étirai, frottant l'une contre l'autre mes paumes brûlantes. Peu à peu, leur température de repos revint.

« Tu fais des progrès, Roldan, mais ce n'est pas encore ça !

- Je fais tout ce que je peux, je vous assure ! se désola Roldan.

- Je sais, je sais, mon jeune ami ! Et je sais aussi tu es meilleur en tir à l'arc qu'en lettres ! Ne t'inquiète pas ! »

Grand prêtre d'Irvin par son rang de petit frère de la reine Trautwein tenait cependant à ces sortes de contrôles qui nous mettaient tous sur les nerfs. Une fois par mois, il venait personnellement, et alors que cela ne faisait pas du tout partie de ses fonctions, vérifier les progrès des élèves du château. Cela ne plaisait pas à tout le monde, à nos professeurs comme à leur ultime supérieur, le Sage chargé de l'éducation du peuple Saftrate. Mais Trautwein était le frère de la Reine Pankratia et il n'y avait qu'elle qui pouvait lui donner d'ordres.

J'attrapai la poignée du tiroir de mon pupitre en faisant légèrement chauffer ma paume. La chaleur débloqua le système et le tiroir s'ouvrit. J'y rangeai consciencieusement mon encrier et ma plume puis me détendis un peu. Le cours était bientôt fini. Je n'avais nullement peur de l'entretien que Trautwein m'avait imposé.

Pour moi, il était bien plus que le sévère prêtre qui venait nous juger. Je le connaissais depuis toujours. Mais ici, je devais l'appeler Maître Trautwein. Si mes nourrices furent trop nombreuses et trop éphémères pour que je puisse en appeler une « Maman », Trautwein avait souvent dû reprendre le jeune enfant que j'étais et qui tendait naturellement à l'appeler Papa.

Etait-ce par manque de place qu'on m'avait installé, dès que je n'avais plus eu besoin du lait de la mère de Roldan, dans ses appartements ? C'est ce qu'on m'avait dit, mais depuis que j'étais en âge de réfléchir un peu, j'avais bien compris que ce n'était qu'un prétexte. On ne mettait pas un gamin abandonné dans les appartements du frère de la Reine et Grand Prêtre d'Irvin, même en dernier recours !

Ses servantes avaient été mes nourrices. Je dînais à sa table. C'était lui qui m'avait pour la première fois emmener à la chasse quand j'avais onze ans. Il m'avait appris à parler, à marcher, à maîtriser la chaleur de mes paumes. J'étais au courrant de toutes les affaires du grand-prêtre. Je n'étais pas son valet, non, il me traitait comme un fils. Cependant, il m'avait toujours interdit ce titre. Ce n'était pas mon père. Je n'étais pas son fils, ni même adoptif.

Mais j'avais grandi dans son ombre. Et on ne m'avait jamais dit pourquoi je méritais ce traitement de faveur. Mais il contrebalançait si bien l'ingratitude de ces parents absents que je m'en sentais pleinement heureux. Je profitais de cette chance sans chercher à la gâcher en en trouvant la raison. Il comptait sûrement faire de moi l'héritier de son titre de Grand-Prêtre d'Irvin mais ne m'en avait encore rien dévoilé.

J'interpellai Roldan tandis qu'il suivait le flot de nos camarades vers la sortie :

« Je te retrouve dans la cour, Rol ' ! »

Il hocha la tête et sorti. Il n'y avait plus que Trautwein et moi et la chaleur de la pièce commençait à s'estomper. Mon protecteur faisait le tour de la salle pour refermer les tiroirs oubliés et regrouper les parchemins de rédaction. L'air sévère qu'il adoptait avec eux devait faire penser à mes camarades que Trautwein était très vieux et très sérieux. Mais moi qui vivait avec lui au quotidien, je savais que cet homme qui n'avait pas tout à fait atteint ses trente ans pouvait passer un repas entier à empiler tout ce qu'il y avait sur la table pour voir quand est-ce que ça s'écroulerait ou bien m'accueillir d'une boule de neige en plein visage les jours d'hiver.

« Hé bien, Gwilym ?

- Hé bien quoi ? fis-je, désemparé.

- Hé bien ! Hé bien ! Je t'ai vu réfléchir à ce que je t'ai dis, tout à l'heure !

- Oui…

- Et ça a donné quoi, mon gars ?

- Heu … rien… »

Il éclata de rire et, troublé, je le suivis du regard. J'ignorais où il voulait en venir mais je sentais que tout ce que je disais allait dans ce sens. Je m'en sentais d'autant plus mal à l'aise. Trautwein repris son sérieux, s'assis sur un pupitre et me regarda droit dans les yeux :

« Gwilym, tu as quinze ans ! Il est temps pour toi de réfléchir à ton avenir ! Sérieusement ! Tu es toujours sous mon aile pour l'instant mais nombre d'enfant de ton âge travaillent déjà à leur propre compte dans le delta et même au château ! Je venais tout juste de te prendre avec moi, à quinze ans, tu sais !

- Je sais, et je pense à mon avenir, Trautwein !

- Pas assez, visiblement ! Ou bien, tu ne m'as parlé de rien ! »

Il fit une légère grimace et ajouta comme s'il se parlait à lui tout seul :

« Ce qui me vexerait un peu, quand même !

- Oh, mais Trautwein ! Bien sur que je t'en parlerais! C'est juste que je pensais que tu voudrais que je devienne Grand-Prêtre après toi, comme Ristéard n'a ni frère ni sœur ! »

Mon protecteur eu l'air sincèrement surpris :

« Oh ! Mais enfin, c'est à toi de décider ! Pas à moi ! Je ne t'imposerais rien ! Mais je te connais assez bien, mon garçon et voici ce que j'ai pensé : Tu aimes écrire, tu sais écrire, mais tu ne sais pas inventer de texte ! Ca ne te fait pas penser à un métier ?

Il avait levé un doigt au fur et à mesure de son énumération de mes capacités et j'avais doucement hoché la tête.

« Scribe ? »

Le sourire complice de Trautwein et son léger haussement d'épaule dans un mouvement d'évidence furent mes seules réponses. Je sentis mes paumes chauffer toutes seules d'émotion. Ce n'était pas la première fois que je m'envisageais scribe mais je m'étais toujours cru promis à la carrière de prêtre d'Irvin.

Trautwein se releva et s'approcha de moi. Il me prit par l'épaule et m'entraîna vers la sortie de la pièce. Il me dominait encore en taille mais au file des années, je grappillais lentement mais sûrement des centimètres et j'espérais finir par le rattraper. Sa main chauffait un peu sur mon épaule et il soupira :

« Quoiqu'il en soit, Gwilym, réfléchit bien ! C'est pour toute une vie !

- Je sais, Trautwein !

- Maintenant, file, Roldan doit t'attendre ! Mais je veux te voir revenu pour le repas ! »

Je lui souris et pris le pas de course. Je connaissais le château Saftrate par cœur et je déambulais dans ses couloirs depuis que je savais marcher. La lumière du jour pénétrait par de larges fenêtres et le sol était jonché de feuilles de rilys fraîches. Le parfum que dégageaient ces plantes avait la particularité de devenir visible quand on le chauffait et d'éclairer. La nuit, il suffisait d'avancer les paumes en avant, les chauffant, même légèrement, pour se retrouver en pleine lumière.

Je débouchais très vite dans la cours. Roldan était en train de s'entraîner à l'arc. Ou plutôt d'entraîner quelqu'un d'autre. Je souris et accéléra encore un peu en reconnaissant l'adversaire de mon frère de lait ainsi que l'homme qui les surveillait : notre jeune prince Ristéard et son père, le prince-consort Ewald. Ristéard arborait l'habituelle livrée de chasse, cuir souple et pratique, avec le symbole de la famille régnante du royaume de Saftrania, la tête d'une licorne couronnée, représentée jusqu'à l'encolure sur un fond vert-émeraude.

Ewald, Prince-Consort de la Reine Pankratia, était assis sur un banc de la cour et surveillait les exercices de son fils en lui donnant de temps à autres des conseils. Ce n'était visiblement pas un cours officiel, puisque le maître de chasse, notre professeur de tir à l'arc, n'était pas là. Il s'agissait simplement d'un moment de répit, où Roldan et Ristéard avaient par hasard décidé de faire la même chose au même moment et où ils s'entraînaient mutuellement.

Je rejoignis Roldan et Ristéard et m'inclinai devant les membres de la famille royale. Mon frère de lait s'interrompit et me tournant le dos, il alla me chercher un arc qu'il me lança. Je l'attrapai et vint me placer à côté de Ristéard. Il était gaucher et moi droitier et pour tirer l'un côté de l'autre, nous nous retrouvâmes face à face.

« Alors, Ristye, tu veux qu'on recommence ? Tu veux prendre ta revanche ? Oh, tu sais que tu peux, je ne me moquerais pas de ton pitoyable score ! »

Je pris l'air suffisant et baissai les yeux sur mon Prince. J'aurais été n'importe qui d'autre et un geste de lui, d'Ewald ou de Pankratia m'envoyait directement en prison pour la fin de mes jours, pour avoir ainsi parlé à mon Prince. Mais j'avais quatre ans quand il était né, et à la suite de son oncle Trautwein, je m'étais penché sur son berceau comme s'il avait été mon cousin.

Il était le fils de la Reine et j'étais le petit protégé du Grand Prêtre d'Irvin et cela faisait de nous les deux adolescents les plus importants du royaume de Saftrania. Sauf que le sang royal coulait dans ses veines et que moi, je n'étais qu'un gamin abandonné, charitablement recueilli par le frère de la Reine.

« On parie, Gwilym ? » s'exclama le petit Ristéard.

Petit et chétif, fils unique de la Reine, Ristéard était le seul héritier du Trône Saftrate et il était le dernier du sang Monokère, sang royal depuis la nuit des temps. La tradition voulait que les frères et sœurs du Roi ou de la Reine du Trône Safrate soient fait prêtres ou prêtresses à son couronnement. Et par conséquent, un prince Héritier n'avait pas de cousin. Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir des amis… et Roldan et moi pouvions nous vanter d'être ceux de Ristéard.

Sa première flèche alla se planter directement dans à l'emplacement du cœur sur la fausse biche en paille et, tandis que son arc effectuait une élégante rotation, retenu à son poignet par la dragonne, je m'exclamai, sincèrement et agréablement surpris :

« Hé bien ! Tu as fait des progrès !

- Coup de chance ! ironisa Ewald.

- Mais, père, euh ! » s'écria Ristéard en tapant légèrement du pied.

Le visage du Prince-Consort se fendit d'un large sourire et ses yeux pétillèrent. Je le suivis quand il éclata de rire. Roldan, loin de rire, fit un pas en avant :

« Non, c'est bel et bien de la progression ! Tiens, Ristéard ! »

Il lui tendit une nouvelle flèche. Je repris mon sérieux et encochai la mienne. Le tir à l'arc était une des seules activités qui ne nécessitait pas une maîtrise très élevée de la chaleur des paumes. Peut-être était-ce pour cela que Roldan y excellait. J'eus un léger sourire à cette pensée en bandant mon arc. Il était un peu grand pour moi, mais j'étais trop jeune et pas assez noble pour en posséder un à moi. Il fallait viser un peu plus haut que la cible…la corde vibra, l'arc se fit lourd et je le laissai retomber mollement de ma main, le sachant attaché à mon poignet.

« Wah, encore jamais vu ça ! Elle est passé carrément entre les jambes de la biche ! Mon pauvre Gwilym, je ne me moquerais pas de ton score pitoyable ! »

Ristéard avait repris exactement ma phrase et je ne sais pas si son but était de me vexer, mais cela me fit plus sourire qu'autre chose.

« Je ne sais pas … je ne comprends … j'ai fait comme d'habitude ! »

Je le dépassai d'une tête, mais il se détourna en me tapotant tout de même l'épaule, dans un geste aussi compatissant que l'expression de son visage.

« De toutes façons, Gwilym, je n'ai plus le temps de m'amuser avec toi ! Il faut que j'aille à mon cours d'herbologie.

- Oui, va récupérer tes flèches, mon garçon ! » approuva Ewald en se levant.

Le jeune Prince avait une éducation beaucoup plus complète que celle de Roldan et moi car le futur monarque qu'il serait se devrait d'avoir le plus de connaissance possible. Roldan et moi l'en plaignons, mais pour rien au monde, nous n'aurions voulu partager son sort ! Ecriture, lecture et arithmétique nous suffisaient largement !

Mon frère de lait avait prit un arc et se dirigea vers moi :

« Tu veux faire des progrès aussi spectaculaires que ceux de Ristéard ?

- J'en ai besoin, non ? »

Roldan me sourit et se décala. Il changea de cible puisque Ristéard se dirigeait vers la fausse biche pour récupérer ses flèches sur la biche. Je le suivis et nous nous plaçâmes tous les deux à une quinzaine de mètres d'un sanglier de paille.

« A toi l'honneur !

- Merci ! Je vais me rattraper, tu vas voir !

- Montre ! »

Je bandais mon arc, visait et relâchait. La flèche vola et alla se planter dans le ventre du sanglier.

« Mieux ! » apprécia Ristéard.

Il venait de ramasser la flèche de mon premier échec qui avait rebondi contre le mur de la cour et alla s'occuper de ses propres flèches, dont la biche était criblée.

« A moi ! Sur un sanglier, il faut viser l'épaule, à un endroit très précis ! »

Roldan choisit soigneusement une flèche dans son carquois. Elles lui appartenaient toutes en propre. Cadeau de maître Sorvène à son meilleur élève et il s'en occupait avec un soin zélé. J'observai tout, sa position exacte, l'immobilisme parfait de la flèche dans l'arc, la corde tirée sans aucun tremblement, le pied gauche placé dans l'alignement...

Roldan lâcha la corde au moment même où une rafale de vent faisait soudainement voler le sable de la cour en tourbillon.

Ewald se leva en poussant un cri :

« Ristye ! »

Mais la flèche en vol se déporta par le vent et alla se planter droit dans l'épaule du jeune prince. Celui-ci se retourna et s'exclama :

« Roldan, tu pourrais faire attention !

- Excuse-moi mon Prince ! Le vent ! Je ne l'ai pas fait exprès !

- C'est une très bonne occasion pour voir si tu peux mettre en pratique tes cours de chirurgie ! » s'exclama Ewald.

Roldan et moi posâmes nos arcs et suivîmes Ewald vers Ristéard. Arrivé à la hauteur de son fils, Ewald lui retira la flèche d'un coup sec et assuré :

« Hou, elle était enfoncée profond ! Tu as de la force, Roldan ! A toi, Ristéard, maintenant ! Souviens-toi bien de tes cours ! »

Ristéard hocha la tête d'un air grave et le Prince-Consort fit :

« Roldan, Gwilym, vous qui n'avez jamais assisté à un cours de chirurgie, regardez-bien ! »

Ristéard ferma les yeux et posa la main sur sa blessure qui saignait légèrement. Quand il la retira, la chaleur de sa paume avait si bien cicatrisé la plaie que plus aucune trace n'était visible.

« Alors ? Père ?

- Parfait, c'est parfait, Ristéard ! Ton maître de chirurgie sera satisfait quand il verra ça !

- Mais il ne pourra rien voir, il n'y a plus rien !

- La preuve que ça a réussi, Gwilym ! Mais il faudra recoudre ton vêtement, Ristye ! fit Ewald.

- Je ne pourrais jamais chauffer mes paumes avec ce degré de précision ! soupira Roldan.

- Mais si ! Si tu veux, Trautwein voudra bien t'aider ! »

Mais au regard méfiant et inquiet que me lança Roldan, je me tu, renonçant à briser l'image impressionnante que mes camarades de classe avaient de Trautwein.

« Bon, Ristéard, tu vas vraiment être en retard, cette fois ! Et passe te laver les mains ! fit Ewald.

- Oui, Père ! Tiens, Roldan ! »

Ristéard rendit sa flèche à Roldan et me tendit la mienne. Puis il s'éloigna de nous en suivant son père et il nous adressa un radieux salut que nous le rendîmes après nous être inclinés. Mon frère de lait et moi continuâmes à nous entraîner assez tard.

La nuit tombait quand je traversai en courrant le ponton entre les deux rives du Fleuve et atteins la Rive Sacrée, celle où s'alignaient les temples des six divinités du panthéon Saftrate. Mais je n'étais pas en retard : Trautwein n'était pas encore là quand j'atteins ses appartements dans le Temple d'Irvin. La table était cependant dressée et les aliments disposés, attendant d'être chauffé dans la paume.

Je n'y toucha pas et j'attendis Trautwein, accoudé à la fenêtre, admirant, le cœur léger, le soleil se coucher sur la multitude d'îles du Delta qui composait la cité Saftrate, toutes reliées entre elles par un écheveau de pontons flottants. Je l'entendis venir et me retournai vers lui en me redressant :

« A quoi pensais-tu ? me demanda gaiement Trautwein en guise de salut.

- A … Au fait qu'il y a peut-être quelque chose au-delà de la Mer … ! »

Trautwein soupira, se mit à table et m'invita d'un mouvement du menton à prendre place devant lui. Il fit voler les larges manches de sa tenue de Grand-Prêtre en prenant une pomme de terre. La serrant dans ses mains, il me regarda, et me lança :

« Qui est ta mère ou qu'est-ce qu'il y a derrière la mer ! Mais enfin, quand donc est-ce que tu arrêteras de te poser des questions aussi futiles ? Ca ne te mènera à rien, Gwilym ! A rien ! »

Je pensais que mes interrogations sur ma famille agaçaient Trautwein par leur futilité. Je découvris ce soir-là qu'elles blessaient son amour-propre. Je baissai la tête sous son discours :

« Enfin Gwilym ! Ne t'ai-je pas fourni tout ce que tu pouvais souhaiter ? Toujours ? Un toit, un lit, une éducation, une nourriture, des vêtements, tout cela parmi les meilleurs du Royaume ! Il ne doit y avoir que mon neveu le Prince qui est mieux loti que toi. Bien sûr, parfois, les études, on voit ça comme une épreuve dont on se passerait bien, faite d'examens et d'échec !

- Je … »

Trautwein me réduit au silence en levant simplement la main et il reprit :

« J'ai été jeune avant toi, tu sais ! Je sais bien ce que c'est, et dis-toi que j'ai reçu une éducation aussi complète que celle de ma sœur ou de mon neveu ! C'est à dire que ton éducation n'est rien par rapport à la mienne et je sais bien, je sais combien ça peut être pénible ! Mais bon, ce n'est pas ça l'important ! Mais je te connais, je sais que tu es raisonnable et sérieux dans tes études. Sur ce point, je n'ai rien à te reprocher ! Mais peut-être préfèrerais-tu vivre dans une masure sur une île de l'archipel, où tu travaillerais depuis tes sept ans, où tu ne mangerais pas tous les jours, mais où tu aurais tes parents ? Ou bien vivre au château, étudier autant et ne presque jamais voir une famille que tu connais et qui te manque ? »

Il s'interrompit et chercha mon regard pour me forcer à répondre :

« Je ne me suis jamais posé véritablement la question !

- Je sais, tu voudrais tes parents et ta situation actuelle. Mais ce n'est pas possible. Sauf si tu es le Prince. Ni toi ni moi n'avons connu la misère et on ne peut pas parler de ce qu'on ne connaît pas. Irvin ne nous donne qu'une vie, qu'un destin et on ne peut pas en connaître d'autre. A quoi est-ce que cela sert de se demander ce qu'aurait été notre vie si .. ou si au contraire… Epanouir complètement le destin qui t'a été donné est déjà suffisamment dur pour perdre du temps à imaginer une autre vie. Reste dans la réalité, mon garçon. Tu es ce que tu es. Tu es mon protégé et ça fait de toi un privilégié. Si tu n'as pas eu l'amour de tes parents, tu as eu le mien. Ca ne te suffit pas ? »

Il termina en évitant mon regard et ma gorge se noua. J'avais été ingrat et je m'en rendais seulement compte. On voit toujours ce qui nous manque sans voir ce qui nous manquerait dans une autre vie. J'avais l'amour et la protection du frère de la Reine de Saftrania et je ne pensais qu'aux parents qui m'avaient abandonné.

« Je suis désolé… »

Il releva la tête.

« Oh, je sais que tu es désolé ! »

Il attrapa un filet de poisson dans le plat, le plaça dans sa boite en fer qu'il couvrit de ses deux mains. Je fis la même chose avec une saucisse et un pesant silence s'installa pendant que nous cuisions notre nourriture. On frappa à la porte et, à l'autorisation de Trautwein, une servante nous amena le pichet de vin qu'il avait commandé. Quand la jeune femme ressortit, mon protecteur demanda d'un ton léger en me servant du vin.

« Alors, tu as quoi, demain ?

- Arithmétique, et chasse !

- D'accord ! Tu auras un peu de temps libre ?

- J'en trouverais, si tu as besoin de moi !

- Si tu… Enfin, je serai au Temple toute la journée. Viens me voir si ça te dit ! »

La soirée se termina dans la banalité du quotidien, lui retournant à ses dossiers les plus importants jusqu'à l'heure de la libation du soir, et moi lisant tranquillement dans sa bibliothèque. J'étais déjà couché quand il revint du temple après la libation et il était déjà parti quand on vint me réveiller.

On avait déjà fait chauffer mon petit-déjeuner et l'eau de mon bain pour moi et je finis de me réveiller en me glissant dans l'eau chaude. Je renvoyai une servante d'un revers de main et d'un regard foudroyant en tirant sur moi une serviette que j'évitai de faire tremper dans l'eau. Ca, au moins, j'en étais sûr, dans les bas-quartiers des îles du delta, personne n'entrait pendant que vous preniez votre bain. Bon, la possibilité qu'on n'y prenait pas de bain était bien sûr à envisager.

Je me rappelle m'être passé la main sur les joues en soupirant à leur douceur. J'étais sur que Roldan se rasait déjà et cela m'inspirait une vive jalousie cachée sous un certain mépris. Je retrouvai mon ami où je l'avais quitté la veille, dans la cours du château de la Reine, de l'autre côté de la Rivière. Le cours n'était pas encore commencé et il s'entraînait déjà tout seul, de plus en plus éloigné d'une cible de plus en plus petite. Je ne le sentis cependant pas à l'aise et j'en connaissais la cause.

L'incident de la veille, absolument inoffensif pour un Saftrate, l'avait tout de même perturbé car il s'agissait du Prince. Si Ewald ou Ristéard avaient pris la flèche perdue pour une insulte, il aurait déjà été au cachot. Bien sur, pour nous, les Saftrates, une flèche est totalement inoffensive. A la chasse, nous tuons les animaux avec ces même flèches, mais nous ne sommes pas des animaux et ce qui les tue ne nous fait absolument rien. Une flèche plantée dans le dos ou un pied écrasé dans un accident professionnel est juste gênant pour continuer à travailler. C'est pour cela que la science de la chirurgie s'était développée et Ristéard nous en avait fait, hier soir, une belle démonstration.

Maintenant, je peux dire cela comme ça : un Saftrate ne connaît pas la douleur. Mais à cette époque de tranquillité, qui aurait pu nommer et même imaginer ce que nous n'avions jamais connu ?

J'allais chercher mon arc et vins me placer aux côtés de mon frère de lait qui tourna vers moi un sourire de bienvenue après que sa flèche ait atteint sa cible. Notre Maître de chasse arriva à ce moment-là et le cours se déroula selon son habitude. Il termina cependant par un exercice plus dur mais plus pratique. Les cibles étaient désormais mouvante et défilaient sur rail, activées par la chaleur des paumes de notre maître.

A côté de moi, Roldan en manqua si peu que j'eue envie de briser mon arc à terre ou de le faire exploser à la chaleur de ma paume, dans un élan stupide mais si humain de jalousie.

« Les meilleurs d'entre vous, avait déclaré maître Sorvène en installant le mécanisme, m'accompagneront jeudi à une véritable chasse. A cheval, mes jeunes. Il vous faudra lâcher les rênes en plein galop pour tirer sur une cible qui ne vous attendra pas sagement. »

Je ne m'inquiétais pas pour l'équitation et la maîtrise du cheval en pleine course, sans les mains. Les chasses auxquelles m'avait amené Trautwein m'y avait habitué. Mais j'étais trop jeune pour utiliser l'arc et c'était alors au lance-pierre -si facile à utiliser avec un minimum de maîtrise de la chaleur des mains- que je chassais.

« Bien, stop, tirez la flèche encochée et c'est terminé ! »

Je me concentrai, visai le faux lièvre qui passait devant, comptant atteindre le porc-épic qui le suivait. La flèche vola et frappa sa cible en plein centre. Je rabaissai mon arc au lieu de le laisser pivoter, en savourant le plaisir de terminer sur une note positive.

Quelques flèches volèrent encore et Sorvène retira sa main du mécanisme. Les fausses proies stoppèrent leur ronde monotone sans un grincement et j'essayai de compter le nombre de flèches empennées à ma couleur qui y étaient plantées. En vain, ma vue et la multitude de flèches m'en empêchaient.

« Bien, merci, messieurs, allez ranger vos arcs pendant que je fais le compte ! Je m'occuperais de ranger vos flèches ! »

Roldan n'avait pas à s'inquiéter, il serait de la fête jeudi. Je coinçais mon arc entre mes jambes de façon à pouvoir relâcher la corde et allais l'accrocher à sa place dans la salle d'arme. Je revins vers mon frère de lait en détachant le carquois de ma ceinture. Il enlevait le sien quand il leva les yeux vers moi :

« Tu devrais être sélectionné ! me fit-il.

- Tu crois ?

- Oui, tu t'es bien entraîné hier soir, et je n'ai pas beaucoup vu de flèche à plus bleues et jaunes à terre !

- Dans ce cas, on ira ensemble, jeudi ! »

Il me sourit d'un air complice. Il était à la fois trop honnête pour nier son talent et trop bien élevé pour s'en vanter. Je rangeai mon carquois dans notre casier et il m'attendait à la porte de la cour quand je revins vers lui. Nombre de nos camarades étaient déjà revenus dans la cours à atteindre le verdict de Maître Sorvène. Celui-ci, majestueux et impressionnant, faisait les cents pas en nous attendant, les mains dans le dos et toutes nos flèches regroupées dans l'une d'entre elle. Quand nos derniers camarades de classes nous rejoignirent, il s'arrêta et se tourna vers nous.

« Bien, tout le monde est là ? C'est parfait : Voici les cinq qui participeront à la chasse royale jeudi. »

Un murmure parcouru nos rangs. Avant l'épreuve, il s'était bien gardé de nous dire qu'il s'agissait d'une chasse royale et que donc Ristéard et Ewald y participeraient et que la Reine Pankratia elle-même nous accompagnerait. Cela changeait grandement la pression qui pesait sur nous et notre Maître avait sûrement eu raison de ne rien nous dire. Mais nous n'eûmes pas vraiment le temps de trembler car Sorvène égrena sa liste de vainqueurs.

« Alors, Roldan Raster, bien sûr ! Simanet Téraguet, Polnire Belèta, Cervène Jilstor, et Gwilym protégé de Trautwein Monokère ! »

Je crois que je perdis connaissance pendant quelques dixièmes de secondes, en tout cas, quand je fus à nouveau capable d'entendre et de ressentir, Roldan me tapait dans le dos et Sorvène consolait Emalg en lui disant que nous avions été départagés à une flèche près. Ma dernière flèche ! Je me rappelle m'être mentalement adressé à Irvin pour le remercier !

Et puis, je me jetai sur Roldan aussi bien pour le féliciter que pour fêter ma propre victoire. Ceux qui n'avaient pas réussi, beaux joueurs, nous félicitaient chaleureusement quand la voix de Sorvène s'éleva soudainement, visiblement surprise :

« Messieurs ! La Reine ! »

Notre rang retrouva aussitôt sa perfection et bien droits, nous attendîmes, le cœur battant, que le cortège royal qui s'avançait vers nous fut assez près pour, un genou à terre, nous incliner humblement, la tête baissée, devant notre Reine.

« Hé bien, Sorvène, est-ce fait ?

- Oui, ma Reine !

- Alors, qui parmi vous, jeunes hommes, m'accompagnera demain ? Levez-vous ! »

A mes côtés Roldan se releva et je l'imitai. Bientôt, debout parmi les quinze perdants, Roldan, Polnire, Simanet, Cervène et moi fîmes face à la Reine. C'était un trop grand honneur que la Reine magnifiquement coiffée et parée et toute son escorte se soient spécialement déplacées pour nous. Elle devait sûrement aller quelque part et notre cour était sur son chemin.

Encore jeune et de constitution plutôt frêle, Pankratia VI n'en était pas moins impressionnante, dans sa robe de Reine dont les fils d'or brillaient au soleil tout autant que le cercle qui lui ceignant le front. Reine toute puissante et sans conteste, elle avait su faire oublier la dureté du règne de son père Reftrate dès le début du sien. En particulier, elle avait mis en place le système de recueillement des enfants abandonnés au château et mes autres camarades et moi avions été parmi les premiers à en bénéficier.

Elle était montée le trône l'année de ma naissance, à tout juste vingt ans. Ewald était alors apparu derrière elle comme par enchantement. La rumeur prétendait que la simultanéité de la libération de la jeune fille de l'emprise de son père et l'apparition au grand jour d'un prétendant n'étaient peut-être pas qu'une coïncidence.

Autoritaire et sévère mais juste et compréhensive, la jeune Reine avait su allier la force et la douceur pour maintenir la famille Monokère sur un trône chancelant, conséquence du terrible régime de Reftrate. Maintenant tout à fait à l'aise dans son rôle, elle était aimée et appréciée de tous ses sujets. En tant que protégé de son unique frère, j'étais bien sur plus proche d'elle que n'importe lequel de mes camarades. Mais sa prestance et son titre m'impressionnait toujours.

Éclatante dans sa robe vert-émeraude brodée au blason des Monokère, elle se tenait devant nous cinq avec Ewald et Ristéard derrière elle. Ce dernier tentait désespérément de nous faire rire, Roldan et moi, en grimaçant jusqu'à ce que la main d'Ewald s'abatte discrètement sur le sommet de son crâne. Sa mère nous toisait en souriant et finit par s'exclamer :

« Bien, messieurs, je vous fais confiance pour rendre Maître Sorvène fier de ses élèves, demain ! Gwilym ? »

Elle nous avait évité de nous interroger du regard entre nous pour savoir qui lui répondrait mais avait mis celui qu'elle connaissait le mieux –moi- dans une situation encore plus impressionnante que de se tenir debout devant elle. Je pris ma respiration, hochai légèrement la tête et m'entendis déclarer :

« Nous ferons en effet tout notre possible pour rendre hommage à notre Maître et montrer à notre Reine qu'elle ne s'est pas trompée en nous accordant d'étudier auprès des meilleurs maîtres de son château ! »

Elle m'adressa un sincère sourire de satisfaction et j'espérai de toutes mes forces que, à ce moment précis, ses souvenirs n'avaient pas fait apparaître devant ses yeux le petit garçon de cinq ans tout nu qui courrait dans les appartements de son frère pour échapper au bain, au moment même de sa visite.

« Bien ! Messieurs, nous nous reverrons donc jeudi ! Vous pouvez vous relever. »

Mes camarades agenouillés lui obéirent et hochèrent la tête pour la saluer comme elle nous quittait, entraînant sa suite avec elle.

« Merci, Gwilym ! fit Sorvène en me souriant, tu t'es bien débrouillé ! Décidément, aujourd'hui, tu es dans un bon jour !

- Je vous dirais demain si ce jour s'est aussi bien terminé qu'il n'a commencé, maître ! »

J'avais senti dans le ton de mon maître de chasse que je pouvais m'autoriser cette petite réponse fantaisiste et elle le fit rire. Tandis que mes camarades repartaient vers le château, il nous rappela, tous les cinq :

« Demain, venez à huit heures au lieu de neuf ! Vous devez recevoir un entraînement plus conséquent et ça m'embêterait de devoir faire mentir Gwilym !

Nous acquiesçâmes en riant et le cours se termina là-dessus. En montant l'escalier de pierre vers la salle du château où nous recevions les cours d'arithmétique, je bavardai avec mon frère de lait :

« Trautwein m'a demandé ce que je voulais faire, hier ! Il a dit qu'il était temps que je me décide ! Il m'a suggéré scribe, t'en penses quoi ?

- Ca t'irait pas mal, oui, mais tu m'avais dit que tu voulais devenir prêtre, non ?

- C'est ce que je croyais, c'est pour ça que je te l'ai dit ! Mais à priori, il ne veut m'obliger à rien !

- Moi, il faut que je trouve le courage de demander à Sorvène de me prendre officiellement comme apprenti et … Papa dit que… enfin, tu crois qu'il acceptera ?

- Une vache a plus de chance de refuser un pré d'herbe fraîche que Sorvène de te prendre comme apprenti !

- Arrête ! » s'exclama-t-il en riant de ma moquerie.

Rire un peu avant un cours d'arithmétique ne fait jamais de mal. J'en ressorti plus fatigué que d'un cours d'équitation. Je suivi Roldan jusqu'au logement de ses parents. Sa mère, Malia, une femme replète, avait été ma nourrice quand j'étais encore un nourrisson et c'est son lait qui m'avait nourri. Elle avait gardé pour moi une tendresse toute maternelle que je supposais être le lot de tous les enfants que son métier de nourrice au château lui avait fournis. Son mari travaillait aux écuries royales et tous les deux jouissaient d'une bonne opinion des habitants du château, de la Reine au plus humble garçon de cuisine.

Malia nous fournit, à son fils et moi, une solide miche de pain et un pichet d'eau qui furent avalés en un rien de temps, ayant le grand avantage de ne nécessiter aucune chaleur des paumes avant d'être mangés. Je n'avais pas juré à Trautwein de trouver un moment pour venir le voir au Temple, me réservant la possibilité de passer l'après-midi avec Roldan, Malia et l'adorable marmaille qui lui courait dans les jambes.

Cependant, je quittai la joyeuse ambiance de leur maison quelque temps après le repas, bien décidé à flâner un peu sur l'entremêlement de pontons du delta. Déambuler sur les pontons de bois qui tanguaient doucement sous l'effet des vagues, entendre le clapotis de l'eau contre le bois chauffé par le soleil, m'asseoir, laisser mes pieds tremper dans l'eau du delta en ne pensant à rien, traverser de part en part les îles pour atteindre l'autre rive au lieu de me jeter dans la cohue du ponton direct, me laisser bercer par les cris des pêcheurs dans les ports miniatures des îles, n'être arrêté dans ma promenade qu'aux heures où on ouvrait les pontons flottant pour laisser passer les bateaux et les voir glisser devant moi pour s'élancer vers la haute-mer, tout cela m'attiraient irrésistiblement.

Mais Irvin en avait visiblement décidé autrement. Arrêté quelques temps sur l'île de Tarla parce que le ponton la reliant à l'île d'Ister avait été momentanément ouvert, je regardai passer les bateaux devant moi. Leurs tailles m'impressionnaient toujours et je ne me lassai pas de regarder ces grands chalutiers faire leurs chemins à travers le delta. Et même une fois que le ponton fut refermé, je restai un moment à les regarder s'éloigner, vers d'autres pontons à ouvrir pour atteindre la mer et son immensité.

La foule qui attendait avec moi pour passer finit par m'entraîner avec elle sur le ponton. L'agréable chaleur du bois passait à travers mes chausses et je n'avais nulle envie de me presser ! Mais la foule fut soudainement plus agitée et plus bruyante et bientôt, je distinguai des cris furieux devant moi :

« Attrapez-là ! Attrapez-là ! Ne la laissez pas filer ! »

Je compris alors que je devais faire un bond de côté, m'écarter du milieu du ponton. L'agitation semblait se rapprocher et en cette heure d'affluence, la foule était compacte. Tous durent avoir la même idée que moi, car je me retrouvais brusquement presque seul sur le côté gauche du ponton, et tous les autres à droite. Stupéfait, je n'eus pas le temps de détourner les yeux d'eux pour regarder devant moi que je fus percuté de pleine face. Nos deux cris se firent échos et je vacillai dangereusement.

Ma conscience revint aussitôt après s'être enfuie au moment du choc et ce fut à ce moment là que quelque chose se précipita dans mes jambes. Marron, chaud, et doux, je sursautai et cela n'arrangea rien. Je fis en vain de grands moulinets avec les bras et je tombai du ponton, soudainement avalé par l'eau aussi bien que par le ridicule.

Enfant de la cité Saftrate, je savais bien évidemment nager, et la chaleur de mes paumes provoquée par la peur et la surprise réchauffa instantanément l'eau autour de moi tandis que j'en ressortais la tête. Je battis des paupières et tendis d'instinct la main vers le ponton.

Une jeune fille, très misérablement vêtue était à genoux et me tendait la main. A ses côtés, ce qui m'avait filé dans les jambes, une loutre, semblait dans un grand état d'agitation. Je vis la loutre en même temps que le pied lourdement botté qui vint frapper avec violence son flanc marron. La bête poussa un couinement et glissa dans l'eau, tout près de moi.

« Vikka ! »

L'intonation sincèrement paniquée de la fille me serra le cœur, mais je n'eus pas le loisir de m'apitoyer dessus. Quatre mains saisirent la fille par les épaules et la remirent plus que violemment sur pieds. C'était trois gardes sacrés et je compris alors que le remue-ménage dans la foule avait été provoqué par la poursuite de cette même jeune fille qui m'avait percuté dans l'affolement.

« Alors, voleuse, tu croyais nous échapper ? Hein ? Quelle idiote de t'arrêter ! »

Le chef des trois gardes l'agrippait par les cheveux pour la forcer à le regarder tandis qu'un autre la ceinturait par derrière, et qu'un troisième fouillait dans son sac-besace. Elle se débattait en se gardant bien de parler mais on sortit bientôt trois coupelles d'or de son sac. Une pilleuse de temple.

« Emmenez-là ! » ordonna le chef après qu'elle eut tenté de le mordre.

Et tandis qu'on l'entraînait, elle se tourna vers moi et cria :

« Occupe-toi d'elle ! »

Bien avant qu'elle ne me l'ait demandé, j'avais rattrapé la loutre inconsciente pour l'empêcher de couler. Il ne faisait nul doute que la loutre était apprivoisée et elle remua faiblement dans mes bras. Le chef des gardes se pencha, saisit ma main et me ramena vers le ponton avec une force surprenante et sans douceur. Sans faire un geste pour m'aider, il me regarda me tortiller pour remonter sur le ponton où je me retrouvai à genoux, détrempé, la loutre encore dans les bras.

« Elle est à toi ? Tu connais la fille ? Ton nom ! »

Je me relevai doucement et fit face au garde. Je mettrai Trautwein au courrant de sa rudesse. Je lui répondis effrontément :

« Je ne connaissais pas la fille, je ne comprends pas pourquoi elle m'a dit ça. Vikka, cette loutre, est à moi ! Vos hommes l'ont battue et je compte demander réparation ! Quant à mon nom, je suis Gwilym, protégé de Trautwein !

- Oh, je ne …

- Vous ne saviez pas mais j'ai maintenant un aperçu de comment les gardes de mon protecteur traitent les honnêtes gens qui se trouvent mêlé visiblement à leur insu à des problèmes ! Ne doutez pas que le Grand-Prêtre soit mis dès que possible au courrant de ce comportement inacceptable !

- Monseigneur …

- Je vous offre une chance de vous racheter ! Allez sur-le-champ me chercher un chirurgien des bêtes ! Vikka n'est pas une proie de chasse qu'on peut battre pour l'achever ! Je vous assure que si elle a la moindre côte cassée …

- Oui, Monseigneur ! »

Il fit mine de partir mais je le rappelai d'une voix sévère :

« Votre nom !

- Elmer Jacri, monseigneur, affecté au temple de Térépo !

- Hé bien, Jacri, sachez que vous aurez encore à faire à moi ! »

Il détala et la foule reprit sa lente et paisible baguenauderie. Vikka se retourna sur le ventre dans mes bras et je baissai les yeux vers eux. Le pelage trempé et l'air endormi, elle reprenait peu à peu conscience. Les Saftrates ne connaissent pas la douleur, mais ils ne peuvent ignorer que les animaux, quand ils sont blessés, poussent de terribles gémissements déchirants. Comme un aveugle à qui on tenterait de décrire une couleur, ce spectacle était teinté d'une incompréhension décourageante et presque inquiétante. Mais cela est un fait, les animaux crient quand ils ont un membre cassé ou qu'une mort violente est sur le point de les emporter.

Vikka, elle, ne couinait pas à fendre l'âme et c'était peut-être bon signe. Mes paumes se chauffèrent pour la rassurer. Je repris mon chemin, les vêtements et les cheveux dégoulinants me collant à la peau. Je ne voulais pas imaginer ce que les gens qui me croisaient devaient penser de ce personnage, trempé, errant comme perdu, une loutre évanouie dans les bras et je regagnai le plus rapidement possible la rive sacré via l'île d'Ister.

Jacri était peut-être revenu avec un chirurgien d'animaux sur le ponton, mais il n'y aurait trouvé personne. J'étais parti sans l'attendre pour l'humilier encore plus. Vikka était très grande et d'autant plus lourde qu'elle était mouillé. Mais le soleil et le temps radieux séchèrent rapidement la loutre dans mes bras. Elle avait ouvert un instant des yeux d'un profond marron et les avait posés sur moi. Sa cage thoracique s'était soulevée sous l'effet d'une grande inspiration et elle les avait refermés. J'avais été rassuré, elle n'avait rien de grave.

Mais je n'avais plus envie de traîner, je voulais me rendre au temple pour voir Trautwein aussitôt.