Laurane et le guitariste


A quoi la musique fait appel en nous, il est difficile de le savoir ; ce qui est certain, c'est qu'elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n'y saurait pénétrer. (Emile Cioran)
Mettons les choses au clair tout de suite: je suis une perdante. Dans le langage de tous les jours, on dit une loser. Malheureusement, c'est vrai. Je me demande parfois si je ferai un jour quelque chose de bon dans la vie, mais à chaque fois, je refuse de répondre à cette question; la réponse m'inquiète trop. Je me demande parfois si j'ai des perspectives d'avenir dans ce monde pourri. Peut-être que non.

Ne partez pas en peur, je ne suis pas aussi pessimiste que j'en ai l'air, ni aussi désespérée. Après tout, je viens d'une famille moyennement aisée, j'ai vingt ans, je suis en deuxième année d'université, j'ai quelques amis que j'aime bien et j'ai une famille très compréhensive. J'ai même un chien et un portable. Pourtant, ma vie est nulle et je ne sais pas pourquoi.

J'ai toujours eu cette impression de vide en moi, un vide que je ne suis pas capable de combler. C'est pire que d'avoir l'estomac vide, parce que quand tu as le ventre creux, tu manges et ensuite tu te sens mieux. Moi, je n'ai pas encore trouvé ce qui allait remplir mon creux.

Peut-être que ça a rapport avec le fait que ma vie amoureuse est totalement inexistante. Qu'est-ce qu'il y a de plus pathétique qu'une fille de vingt ans n'ayant jamais eu de vrai petit copain? La seule fois où l'adolescente que j'étais a décidé d'ouvrir sa grande bouche pour dire à quelqu'un qu'elle l'aimait, elle s'était fait rejetée. Depuis ce temps-là, elle avait repris son rôle de reine de l'Arctique, qui lui convenait bien.

Une autre facette de ma personnalité qui fait peur aux garçons, c'est que je monologue souvent comme aujourd'hui. Entres autres petites choses embarrassantes, il y a aussi le fait que j'emploie la troisième personne du singulier pour parler de moi-même. Je vous l'ai dit, je suis pathétique. Lamentable avec un L majuscule.

Pourtant, mes parents ont essayé de m'aider et mes amis aussi, mais rien à faire: je suis un loup solitaire. C'est sans doute pour cela que je suis dans un café underground plutôt miteux, en train d'écouter quelqu'un chanter une chanson que je déteste et que je bois un café, au lieu d'un verre d'alcool, comme tout le monde ici.

Quand le type finit sa chanson, il est peu applaudi, puis un autre monte sur scène, l'air presque aussi déprimé que moi. Il me plaît déjà plus. Il est habillé d'une paire de jeans bleu foncé qui glissent mollement sur ses hanches (trop) minces, d'un chandail et d'un veston noir. Il a une silhouette décharnée, mais je ne crois pas que ce soit volontaire. Il a les cheveux blonds, bourgognes et noirs, mais je crois que sa vraie couleur est blond foncé. J'aimerais connaître la couleur de ses yeux, mais il est trop loin de moi. Je me demande quel âge il a. Ai-je besoin de préciser que j'adore observer les gens?

Il s'assit sur un banc en silence, puis se remet debout. Il semble incertain de la façon dont il doit se tenir. Peut-être n'a-t-il jamais joué devant un aussi grand public? Grand est un grand mot, il doit y avoir une dizaine de personnes dans la pièce, dont la moitié sont déjà ivres. Toutes des âmes en peine, comme moi, je crois. Et comme lui. Il se racle la gorge pour se donner un peu de courage, et commence à parler.

— Bonjour. Je m'appelle Aidan et la chanson que je vais vous chanter... non, vous vous en fichez, de toute façon, conclut-il en soupirant.

Moi, je ne m'en fichais pas, mais je ne dis rien. J'aurais dû, pourtant. Il gratta maladroitement, mais délicatement, les cordes de sa guitare acoustique, comme s'il cherchait ses accords. Il semblait incertain de ce qu'il faisait là. Aidan. Ce nom me disait quelque chose, on ne pouvait pas l'oublier.

J'ai souvent souhaité pouvoir tout recommencer
Naître sous un autre nom, dans une autre nation
Être quelqu'un d'autre, faire autre chose
Ne pas être moi, ne plus penser à toi

Tout me semblait familier. Le nom, la douceur de sa voix, et pourtant... je ne croyais pas le connaître, mais la criante vérité que cachaient ses mots me bouleversait. Combien de fois avais-je souhaité être quelqu'un d'autre? Combien de nuits avais-je prié pour ne plus exister? Pendant tant d'années, j'ai tellement détesté qui j'étais que je pensais en devenir folle. À priori, lui aussi.

Quelqu'un a dit qu'on ne se tue que pour exister
Mais pourquoi exister si on finit tous par crever?

Je ne savais pas pourquoi il m'attirait autant, ni pourquoi des paroles aussi simples me paraissaient aussi vraies, mais j'écoutais. J'écoutais la détresse qu'il mettait dans chacune des intonations de sa voix, dans chaque syllabe de ses mots. Chaque lettre s'enfonçait dans mon coeur de plus en plus profondément, alors que je réalisais à quel point je haïssais ma vie. À quel point je détestais le monde entier, alors que je n'avais aucune raison de le faire.

Avait-il, lui, une raison valable de les mépriser? Avait-il aussi ce vide profondément ancré dans sa vie, ressentait-il aussi amèrement la routine? Est-ce qu'il rêvait de bonheur, lui aussi? La connexion que j'avais ressentie, quand il avait parlé, quand il avait chanté, m'avait assuré que oui. Malgré notre ignorance l'un de l'autre, nous nous ressemblions. J'en étais persuadée, et je le suis toujours.

Revenue dans le monde réel, je réalisai que je n'avais pas entendu le reste de la chanson. Encore une fois, le regret m'envahissait. J'écoutai ses derniers mots.

... mais j'existe.

Un frisson me parcourut de la tête aux pieds. Qu'on le veuille ou non, on existe. Je l'ai compris ce soir-là, il n'y a rien à faire, on ne peut pas changer qui on est. Je le vis gratter sa guitare pour la dernière fois. Ensuite, il se releva, marmonna un «merci» embarrassé et descendit de la scène. Il sortit du café en vitesse, mais je sus, sans trop savoir pourquoi, que j'allais le revoir. Peut-être demain, peut-être dans un an, mais j'allais revoir Aidan.