Tout est à moi. Ça fait vraiment un choc de l'écrire, c'est étrange mais pas déplaisant.

Il s'agit de ma première originale alors soyez compréhensifs.

Genre : angst et yaoi

Rating : M, sans concession.

Ce rating n'a pas été choisi sans réflexion. Même s'il n'y a rien de véritablement graphique, l'ambiance et le milieu sont suffisants pour justifier le « M ».

Note 1 :

Ce chapitre a tardé à voir le jour, j'en suis consciente. Mais puisque je ne conçois pas FictionPress comme mon journal intime, je ne vous expliquerai pas les raisons. Sachez seulement qu'il y en a et pardonnez mon retard.

Ce chapitre et long. Très. Peut-être trop. Je n'ai pas réussi à le séquencer. Il s'agit de l'avant-dernier et j'ai des difficultés à dire au revoir à mes persos.

Note 2 :

J'ai longtemps hésité à poster cette fiction tant le sujet me tient à cœur. Un sujet difficile que je tente de traiter avec humanité.
Je vous demande de le prendre en considération, avec assez de recul pour ne rien y voir de plus.

Note 3 :

Un remerciement particulier envers Kami et Nyo, Je n'ai pas vos adresses mail et pourtant j'aimerais vraiment vous répondre et vous écrire à quel point vos reviews m'ont touchée. N'hésitez pas à me laisser une adresse à laquelle je peux vous joindre.

J'espère que vous lirez ce chapitre. Merci pour vos reviews.

Pensée :
Pour ma « Mama » à moi qui m'a quittée trop vite. Je ne t'oublierai pas.

Bonne lecture

ATTENTION, CHAPITRE VIOLENT, RESERVE A UN PUBLIC AVERTI

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LE MONDE DE DEMAIN

Tranche d'Espoirs

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Samedi 7 avril 2007, soirée bien avancée.

C'est étrange comme notre état d'esprit influence le ressenti extérieur. Lorsque l'on est joyeux, heureux, tout apparaît plus facile, plus acceptable. Même la pluie s'infiltrant jusqu'à humidifier son caleçon n'est en fait que de l'eau qui vient agréablement rafraîchir l'arrière de nos couilles après une dure journée de labeur.

Alors qu'à l'inverse, un moral plombé entraîne invariablement une vision légèrement pessimiste sur les bords et totalement glauque au centre. Notre clairvoyance sublimé indique sans équivoque que la journée sera merdique quels que soient le temps, le boulot, les amis qui nous entourent, ou le billet de cinq cents trouvé devant les marches du métro. Bon j'avoue que le billet aiderait grandement l'humeur à remonter la pente vers le beau fixe, mais…

Il y a des jours, des soirs, des nuits ou des lendemains de veille, où ça serait loin d'être suffisant.

Ce soir est un de ces soirs où rien ne va.

Un de ces soirs où la nuit semble plus noire. Où les lampadaires n'éclairent rien de leur lumière orangée mais au contraire créent des ombres. Où toutes personnes croisées ressemblent plus à Mr Hyde qu'au Dr Jekill à tel point qu'il faille se faire violence pour ne pas traverser fissa. Où la pollution du boulevard me monte à la gorge alors que je me presse vers mon emplacement.

M'a manqué.

- Mon fils Benjamin !

Je n'aurai pas été très loin finalement. Safia me coupe le chemin, bien campée sur ses deux jambes légèrement écartées comme si elle allait devoir subir un assaut frontal. Ses mains croisées sur ses lèvres, elle me dévisage comme un nouveau E.T. sortant de son vaisseau, l'air épouvanté. Qu'est-ce que j'ai encore fait, bordel ?

Soupirant, je l'observe sans comprendre alors qu'elle se reprend d'un clignement de paupière et s'avance pour porter son index à presque toucher ma bouche.

Mouvement involontaire de recul.

- Ça va, mon fils Benjamin ?

- Gnheu… ?

- Tes lèvres sont bleues.

Je passe nerveusement ma langue sur les traîtresses qui exposent mon état de faiblesse. J'espère trouver un stick de rouge à lèvres dans mon barda sinon je suis bon à finir consommé en bouche-trou ce soir, l'air maladif n'a jamais attiré les clients, ils ont trop peur de la contagion. Autrement, faudra que je demande à prêter, mais surtout pas à la Grosse, sa bouche a perpétuellement une teinte à faire pleurer de jalousie les drag-queen.

- T'inquiète, j'ai froid, c'est tout.

- Qu'Allah soit loué ! Tu devrais mieux te couvrir, mon fils, que dira ta mère si tu reviens malade, hein ?

- Je suis parti un peu précipitamment.

Doux euphémisme…

En vérité, le climat est le cadet de mes soucis. On n'appâte pas le pigeon engoué dans des fringues informes. Là, je veux pêcher, et vite. Tous les coups sont permis pour atteindre mon but avec vélocité, qu'importe les risques encourus.

Bon, évidemment, sortir sans écharpe et en fringues rikiki, n'est peut-être pas du plus intelligent. Moi qui croyais que Bruxelles était une ville où l'on pouvait se balader en Marcel toute l'année. On m'aurait menti ?

Léger sourire.

Qu'est-ce que ch'uis con…

- Une mère se doit de faire attention à ses enfants. Pourquoi ne t'a-t-elle pas donné un pull ?

- Safia, j'ai presque dix-sept ans ! Je n'ai plus l'âge de me faire materner. Et puis, dis pas du mal de ma mère, la psychologie Gaël et les bouquins amerlochs ont leurs bons côtés, elle essaie de faire de son mieux, c'est tout.

- Haaaaaaaaa… Qu'Allah en soit témoin, jamais mes enfants ne sortiront sans vêtements chauds. Je suis une bonne mère, mon fils Benjamin, laisse-moi m'occuper de toi.

Je rigole en évitant le châle chamarré qu'elle tente de me poser de force sur les épaules. Hors que question que je porte ce truc monstrueux, ce serait contraire à mon objectif. Manquerait plus que je m'apparente à un travesti en mal d'affection, ce genre de trip n'a jamais été ma tasse de thé.

Mais rien à faire, elle s'échine à me le glisser autour du cou, montant sur la pointe des pieds dans l'espoir de gagner les centimètres qui lui font défaut. J'esquive encore et encore, le tissu coloré dansant autour de moi, de nous. Et elle rie maintenant, tout-à-fait sereine face à mon jeu, occultant momentanément l'inquiétude.

Hors d'halène, nous nous guettons, pliés en deux comme des lutteurs sur un ring, visant la faille dans la défense de l'autre. Je dois rejoindre mon coin et donc la contourner. Elle est résolue à ce que son châle trouve sa place sur mon dos. Qui abandonnera le premier ?

Ce sera moi.

C'est que je suis pressé de me faire troncher que diable !

Me redressant, je porte une main à ma nuque. Les vertèbres craquent sous mon mouvement. Notre lutte est achevée pour ce soir, elle n'aura pas le dernier mot. Elle l'admet, ne tente plus de me déguiser mais noue le châle autour de sa propre gorge. Rien à faire, il lui va mieux qu'à moi, son teint olivâtre est rehaussé par les couleurs chatoyantes. C'est sa fille qui doit s'amuser à s'enturbanner dans les nombreux foulards et tissus qui doivent déborder de sa penderie. Bien que je ne l'ai jamais vue, je l'imagine très bien virevolter en riant, sous l'œil attendri de Safia.

Effectivement, elle est probablement une mère sensass.

J'ai un grincement de dents au souvenir de la mienne, me poussant à reprendre mille fois de la purée alors que j'en ai une sainte horreur. Ou alors lorsqu'elle lève les yeux de son émission préférée, les lunettes posées en équilibre instable sur le bout de son nez, m'indiquant qu'on mange les restes d'hier et que je serais « bien gentil de faire réchauffer les casseroles, merci ».

Et non, mon grincement de dents ne s'accompagne pas d'un pincement de cœur ! Faut juste que je me fasse sauter et tout ira mieux dans le meilleur des mondes.

- Bon, faut que j'y aille..

- Pas besoin, mon fils Benjamin, le ciel a entendu ta prière.

Je n'aime pas le regard qu'elle lance derrière moi. Rieur mêlé à un zeste d'appréhension. Un mélange dérangeant en soi.

Je sais que je dois me retourner et regarder l'individu dont je sens enfin la présence. Je dois le faire mais l'angoisse me cloue littéralement sur place. Le béton se prend pour des sables mouvants, je m'enfonce, je voudrais disparaître.

Deux lignes noires et arquées se rencontrent au-dessus du nez droit de Safia alors qu'elle examine, circonspecte, ma réaction. Je serre les mâchoires, je suis las des surprises et je sens que celle-ci sera de taille.

Raclement de gorge.

Dans mon dos.

Je me crispe.

- Bout d'Chique ?

Oh putain…

Sans conscience, je fais volte-face et m'élance. Des bras boudinés me pressent contre une poitrine opulente. Le nez dans le lycra, j'inspire à bloc. Qu'est-ce que ça m'a manqué !

Un rire répond à mon empressement de me fondre dans sa masse.

- Houlà, calmos Gamin, tu m'étouffes !

Comme si c'était possible… Il y a bien trop de graisse en protection.

- Mama…

Juste un soupir ressemblant à s'y méprendre à un sanglot accompagnant mon sourire. Elle ne peut l'apercevoir évidemment, il est collé à sa peau, mais distingue les pleurs que je réprime.

Silence. Pas un bruit si ce n'est le bruissement du tissus alors qu'elle ressert sa prise sur mes épaules. C'est moi qui vais bientôt étouffer mais pour rien au monde je ne la repousserais maintenant. Et lorsqu'elle finit par nous désemboîter, je dois me faire violence pour ne pas chercher à retrouver la chaleur de son giron, comme un moumitche.

Elle me tient à bout de bras, les mains sur mes épaules, comme souhaitant malgré tout conserver un lien. Un long moment, nous nous dévisageons. Je m'efforce à ne pas la scruter trop intensément, ne m'arrêtant ni sur ses lèvres framboises, ni sur les cernes qui je devine dissimulées sous une épaisse couche de fond de teint. Seul son regard m'intéresse tant il est doux, tendre, triste aussi. Il m'inquiète. Que voit-elle ?

- Allez, viens, on bouge.

Maintenant sa paluche me sert l'épaule dans l'unique but de me mettre en branle. Je m'empresse de suivre le mouvement, trop heureux de retrouver notre carré de trottoir.

Pourtant, je la sens hésiter un instant.

- Safia, tu diras à Josie que je dois lui parler ? Ça urge.

- Bien Mama. Benjamin, mon fils, qu'Allah croise ta route ce soir et te fasse rentrer en bonne santé chez ta mère.

Safia. Mère avant tout. Une vraie, avec un « M » majuscule, de celles qui s'occupent des autres avant de penser à elle. Je ne m'engage pas dans les salutations de politesse qui durent une plombe avec elle et la salue d'un grand signe de la main qu'elle me retourne, bien que plus modestement, un brin inquiète de me voir m'échapper sans écharpe.

Alors que nous empruntons le boulevard vers notre bout de bitume, quelques coups d'œil à la Vieille suffisent à me préoccuper. Nous avançons, côte à côte, évitant les dalles piégées par la force de l'habitude. De temps à autre, un pied mal placé engendre une gerbe d'eau qui se colore en orange sous la lumière des lampadaires avant de retomber, grisâtre, et de disparaître entre les jointures des dalles. Elle ne pipe mot, ni autre chose d'ailleurs, même lorsque une éclaboussure plus importante que les autres vient humidifier le bas de son lycra. Pourtant, je jugerais que ses godasses se sont transformées instantanément en piscines. Elle est soucieuse, même la couche de maquillage n'arrive pas à atténuer sa contrariété.

En me débarrassant de sa main toujours agrippée à mon épaule -être traité comme un gosse, un peu ça met du baume au cœur mais bon- j'attire son attention interloquée.

- C'est quoi le stress, Mama ?

- Hum ?

- Josie. Elle a un problème ?

Il n'en faut pas plus pour qu'elle augmente la cadence sans plus me regarder, au point que je suis presque obligé de courir pour ne pas me faire distancer.

Je respecte un temps son mutisme qui finit par me taper sur les nerfs.

- Alors ?

- Richard vient la chercher tous les soirs…

C'est dingue comme des points de suspension peuvent s'entendre à la moindre inflexion de la voix. Ils apportent un poids non négligeable à la phrase, une tension, un questionnement sur la réaction, bref, ils plombent l'ambiance.

Et moi, je reste là, comme un con, ébahi. Heureusement que nous sommes arrivés car après une nouvelle pareille, je ne suis pas certain de réussir à bouger un tendon. Tétanisé que je suis.

C'est pas vrai… L'enfoiré est de retour. Plus présent que jamais si j'en crois le sous-entendu de la Grosse. Et Josie laisse faire, je l'imagine toute contente d'être de nouveau complimentée, de se sentir attirante. J'lui foutrais une torgnole si je l'avais devant moi, histoire de lui reconnecter ses neurones. Putain, comment peut-elle ?! Ce connard est parti avec tout son fric et maintenant qu'il l'a claqué, il revient la queue entre les jambes !

Inspirer profondément ramène un calme relatif, juste de quoi réussir à utiliser mes cordes vocales.

- Bordel, mais qu'est-ce qu'elle cherche ? C'est bon, mère Térésa, elle a donné !

- Elle veut être heureuse.

- C'est une pute et lui un morpion, Mama !

Elle ne répond pas à mon exclamation rageuse me jetant une œillade indéfinissable qui a l'art de me mettre les nerfs un peu plus en pelote.

Mon dos rencontre mon platane préféré dans l'espoir de détendre mes muscles. Les yeux baissés, je joue du pied dans la rigole écrasant un mégot contre la bordure. J'abandonne rapidement, ce truc est invulnérable.

M'en grillerais bien une, tiens.

- Bout d'chique.

Les épaules basses et les bras ballants, je relève la tête sans me redresser. Elle a les poings sur les hanches et le regard décidé. Le vent souffle, faisant tourbillonner les voiles autour du lycra.

Un sourire.

Je sais que ce n'est qu'un hasard, mais elle a vraiment le sens du mélodrame. On jurerait une scène finale d'un film quelconque quand l'héroïne se retourne et aperçoit son mec dans le lointain. Un instant de flottement, la soufflerie au maximum, avant qu'elle ne s'élance pour lui rouler le patin du siècle. Sauf que là, si Mama le met à exécution, je ne donne pas cher de la peau du type qui finirait broyer dans son étreinte.

- Va m'attendre chez Claude.

- Pardon !?

Je ne l'attendais pas celle-là.

- Faut qu'on parle.

- Mais, Mama…

Elle m'arrête d'un geste.

- Ça fait longtemps qu'on s'est pas vu, nous deux.

Son sourire est désarmant, je ne peux qu'obtempérer en me renfrognant.

Elle me retient alors que je la dépasse et m'embrasse sur le front. Ça devrait me rassurer, ça ne fait que me crisper. Je veux baiser pas parler !

- J'arrive dans un petite heure, une heure et demi tout au plus.

Ses doigts me quittent en effleurant ma tignasse. Elle est mignonne quand même, c'est vrai que ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vu, pas parlé, un petit verre d'attente avant de prendre le chemin de l'hôtel ne va pas me tuer et renouera nos liens. Finalement, c'est peut-être une bonne idée même si elle retarde mon but.

Ne voulant croiser personne, je ne suis pas d'humeur à tailler une bavette qui n'engagera aucun mélange de fluides, je choisis les petits rues de traverse. La tête dans les nuages orangés qui planent au-dessus de la ville, je ne prends pas garde au chemin emprunté, marchant instinctivement dans les rues de la capitale. L'impression désagréable que ma cervelle est en train de bouillir par un trop plein d'hypothèses dénuées de fondement, ne me quitte pas. Mes pensées tournent, se retournent, s'entrecroisent, se rentrent dans le lard, ricochent entre mon front et ma nuque, se bousculent à qui mieux-mieux pour se rencontrent à nouveau. Bref, je n'ai aucune idée de ce dont Mama veut discuter mais l'attente me stresse, m'éloignant un peu plus de mon but, des bras d'un corps sans visage, du sexe d'un homme sans prénom.

Avant même que je ne le réalise, le chocolat est là, fluide brun dans une tasse trop blanche, posé sur une soucoupe encore plus blanche, face à moi. Je n'ai même pas le souvenir d'être arrivé chez Claude. Un coup d'œil autour de moi me rassure pourtant : je suis bien à ma table habituelle, dos au mur, dans cette ambiance chaude et colorée qui n'existe nulle part ailleurs. Mon regard scanne la salle des fenêtres au bar. Pedro n'est pas là. Claude me sourie gentiment. Des habitués me font de l'œil. Ce soir, Souad Massi semble être à l'honneur. Aurai-je droit à Oum Kalsoum ?

Je ferme brièvement les paupières pour inspirer profondément histoire de bien prendre conscience du lieu, de ma présence à cette table. Et son existence se rappelle à moi par la même occasion : le chocolat m'attend. Un sourire esquissé par une arabesque de liquide plus clair provenant de la lente dissolution de la crème fraîche.

Il m'appelle, me criant de le boire au plus vite avant qu'il ne refroidisse. Avant que la condensation ne disparaisse pour laisser place à une peau chocolatée un rien gélatineuse, sensation tout-à-fait désagréable sur la langue.

Grimace. Aucune envie de me retrouver avec une moustache collée aux trois poils qui ont survécu à mon rasage hystérico-maniaque.

Il m'a tellement manqué ce chocolat. Une goutte de douceur dans un océan d'amertume. Mais je n'ai eu aucun moyen de m'évader avant ce soir, de m'échapper de ma prison dorée dans laquelle mes geôliers m'ont séquestré pour « mon propre bien », paraît-il.

Il m'a manqué au point que j'en ai fantasmé de ce chocolat, me réveillant à pas d'heure dans un état d'hébétement proche de la catatonie, me reprenant juste assez pour tituber jusqu'à la cuisine fouiller dans les placards à la recherche, souvent infructueuse, de victuailles à base de cacao. Juste de quoi survivre en attendant de pouvoir m'enfuir et venir ici en courrant.

Faut dire que mes soirées ont été pas mal remplies. Entre les repas familiaux, Nic qui me surveille et les autres qui ne nous lâchent plus, j'ai eu mon compte.

Surtout que ma mère a été très claire pour une fois. Si mes notes ne restent pas dans le positif, ils me cloîtrent et se mêlent de ma vie privée. Il faut croire que la mode psycho a fini par tourner et que Marie Claire a dû pronostiquer la dépression des ados post hiver et inviter ses lectrices assidues à encadrer leurs rejetons de limites précises destinées à les « protéger » du monde extérieur avec dextérité et compréhension… Je déteste la psychologie à deux balles.

Après moult réflexions, j'en suis arrivé à la conclusion que le nez de mes vieux n'avait rien à fabriquer dans mon caleçon, ce serait malsain, et que donc, moins ils en savent, mieux je me porte. Ce qui donne : terminer le travail scolaire avant de mettre un pied dehors.

Maman est rayonnante.

Papa est soulagé.

Le frangin en a développé une ride supplémentaire et un tic facial illustrant à merveille son état psychotique.

Et, enfin, je l'ai devant moi. Il me fait de l'œil avec la chantilly qui dépasse allégrement de la tasse. Elle joue à l'iceberg, s'enfonçant imperceptiblement à mesure qu'elle fond. Bientôt, elle disparaîtra complètement, laissant à peine une tache plus claire au centre du chocolat, le faisant déborder par le surplus de volume dans un espace réduit. Ce ne sera plus qu'un vestige d'une douceur passée, d'un petit bout sucré qui aurait pu s'évanouir sur ma langue.

Bientôt…

Si je ne la choppe pas avant d'un leste déplacement de la cuillère, bien sûr.

Les yeux dans le vague, j'hésite. Il faudrait que ma mère m'en prépare de semblables pour que je n'ai plus un cas de conscience d'iconoclaste. Surtout que je ne vais sûrement pas obtenir la sanctification en sortant de ce bouge. Le boulot m'appelle au dehors, je n'ai pas intérêt à trop traîner. J'espère que Mama ne m'oubliera pas.

C'est que je commençais à en avoir raz-le-popotin de cette vie d'ascète !

Un mois, bordel !

Un mois que mon corps crie famine.

Un mois qu'il ne s'est pas frotté à plus fort que lui.

Un mois que seules mes mains l'ont touché.

Un mois qu'on ne m'a pas fait hurler de douleur autant que de plaisir.

J'en peux plus, je suis en manque, il me faut ma dose, je VEUX baiser, qu'on me prenne, qu'on me lèche, n'importe qui, n'importe où, n'importe quand, je veux… Tant que ce n'est pas une femme. L'heure des femmes ne m'intéresse plus, leur désir de maternité perverse non plus, c'est de force dont j'ai besoin, m'oublier dans la douleur du plaisir. J'en veux…

Mais je me retiens. Le sexe n'a pas à entrer dans ma vie de tous les jours, il n'y a pas sa place. Je me dois juste de retourner bosser, c'est tout, ça va passer, je ne suis pas un désaxé.

Ma tentation immédiate est de gober ou non la crème fraîche enrobée de chocolat chaud. Choix délicat car savourer fera durer le plaisir.

La cuillère a un centimètre de mes lèvres, je lèche la crème. C'est bon. Surtout lorsque le goût investit l'entièreté de ma bouche. Une seconde, je ferme les yeux pour mieux apprécier. Une seconde. La saveur a déjà disparue. Encore un peu.

La cuillère va piocher un peu de chantilly, comme si ma main était entraînée par l'objet, comme si je ne la contrôlais plus, comme si je ne me contrôlais plus du tout en fait.

Vite, elle revient.

Vite, ma langue attend.

Vite…

J'en ai partout sauf dans la bouche.

Je grogne d'exaspération et lave les coins de mes lèvres avec ma langue. Il faudrait que j'utilise ma serviette, je le sais. Mais ce serait un véritable gâchis, je préfère encore coller.

Ma langue repasse inlassablement sur le pourtour de ma bouche dans une volonté farouche de ne perdre aucune parcelle de sucre.

Je savoure, ne vous déplaise.

Dans une attitude digne d'un gosse, certes, et je n'en ai que faire. Le chocolat est un anti-dépresseur scientifiquement prouvé comme disent les pubs, qui a le bénéfice de m'aider à faire abstraction du souvenir des rêves qui m'assaillent.

Je me sens juste sale.

Au point d'avoir des envies, de faire des cauchemars sur lesquels je n'ai plus aucune prise. Que, en dépit de la sueur emperlant mon corps et de l'humidité visqueuse de mon caleçon au matin, je les ignore. Que j'étouffe mon attrait naissant pour son odeur et ses mains. Vu comme c'est parti, ça risque de prendre un bon moment, mais je sais me montrer persévérant. Parce que, oui, il vient me faire chier jusque pendant mes nuits.

Gilles, enfoiré !

Des scènes de mes clients viennent se mêler aux moments où j'imagine son corps, ses doigts, sa langue, et lorsque je me réveille, je ne sais pas ce qui m'a fait bander. Je le déteste, je le hais littéralement lorsque je le vois, à m'attendre à la fin des cours avec cette expression entre tendresse et gourmandise qui le caractérise.

J'en suis arrivé à penser rejoindre Nathalie, à la voler à Connard, à finir entre ses jambes dans son kot d'étudiante sans histoire, afin de prouver à tous que je suis un homme, un vrai, avec de vrais fantasmes, de vrais désirs, une vraie vie sexuelle épanouie. Pas un détraqué, putain !

Soupir…

Tout ça, ce sont des conneries pures et simples. Je me dois d'oublier mes idées noires dans le chocolat chaud.

Je pioche à nouveau dans la tasse et remonte une cuillérée plus qu'honorable de crème à moitié fondue mélangée à une zeste de chocolat. Je la scanne sous toutes les coutures, glissements de terrain blancs sur le bord de la cuillère, jusqu'à m'arrêter sur une gouttelette en suspension, prête à piquer une tête direct vers son point de départ. Hors de question qu'elle se barre !

Dans un mouvement un brin trop rapide, je fonce dans le but certain de sauver le sucre. Et mes dents se referment douloureusement sur le métal. Une douleur sourde me fait instinctivement fermer les yeux. Cela ne me soulage en rien, incontestablement. Pire, ça entraîne un ricanement provenant de l'autre côté de la table.

Je refuse d'ouvrir les paupières, même les desserrer ne m'apporte que répulsion. Mais les yeux fermés concèdent une place au phantasme et les images surgissent, jouant de mes nerfs déjà malmenés.

Chaque fois que l'on se voit, Gilles m'asticote, comme il me l'avait promis.

Son pouce glisse sur mon poignet lorsqu'il me passe mon verre, avant qu'il ne le porte à ses lèvres pour faire disparaître une goutte d'eau inexistante. Sans me quitter de son regard mordoré évidemment.

Ses épaules frôlent les miennes lorsque l'on marche de concert dans une rue bondée, et il m'attrape brièvement la main pour me faire changer de direction prenant à témoin mes potes de ma distraction. Ou alors il me retient par la taille lorsqu'un badaud a osé me bousculer, remontant ses équivoque mes fringues sur mes reins en profitant pour jouer avec l'élastique de mon calebut, avant de me lâcher.

Sans parler de ses doigts, immobiles, sur ma cuisse, le temps d'un film. Frustrants. Obsédants. Crispants. Ils me font haleter face aux promesses contenues dans ce geste anodin.

Ils me font me sentir sale. Dégoûtant. Anormal. Animal en attente d'une caresse, d'une parole, d'un signe d'affection. Ce n'est pas sain, pas bien, déshonorant, il faut que je sois puni, une rédemption pour le salut de mon équilibre.

La poupée a besoin de son trottoir.

Je n'en peux plus, je préfère encore ouvrir les yeux et faire face à une réalité qui ne va pas me faire plaisir, je le sais.

Effectivement, mon regard écoeuré rentre un sourire digne d'une pub colgate. Un sourire regarde-moi-parle-moi-réagis-nom-de-dieu-j'en-ai-m arre-d'être-un-abruti-que-tu-snobes. Je crois qu'il cherche à attirer mon attention.

Qu'importe ! Il n'existe pas à mes yeux. Il n'est rien qu'un faire-valoir qui a dépassé la date de péremption à partir du moment où il a mis un pied Chez Claude et qui ne veut pas comprendre que la séparation est inévitable. Un abruti qui ne réalise pas qu'il n'est rien face au monde chocolaté devant moi. Un univers de douceur qui ne m'a jamais dérangé, lui, qui se laisse déguster sans piper mot.

L'iceberg a totalement fondu, perdant face à la température tropicale de son environnement. Dur, dur de finir en traînées blanchâtres et insignifiantes qui ne manqueront pas de s'agglomérer au chocolat.

Nous nous observons de part et d'autre de la table en bois. Un poids sur mon estomac à chaque fois que je croise ses yeux qui me scrutent.

Soudain, j'en ai assez de son attention qui me vrille le crâne à la naissance de mes cheveux.

Marre du mal de tête qui pointe allégrement entre mes temps.

Suffit de la tension, de la pression, inhérente à sa présence.

J'avais tout fait pour être seul… Tout pour me glisser au dehors de chez moi sans qu'aucune présence ne me suive.

Et le v'là qui débarque, posant son cul sur la putain de chaise qui attend la Grosse avant que je ne puisse enfin aller bosser, bordel !

Ce soir, c'était pourtant la bonne. J'ai retiré mon « uniforme » de sa cachette. String, cuir et micro-top sous une veste coupée haute et cintrée. Rasé de près et pas seulement les joues et le menton. Une touche de crayon. Les cheveux plaqués au gel et les lunettes sur mon nez. Je suis parfait pour être sauté.

Le gnome asocial s'est transformé en un ado un peu paumé en manque de tendresse.

Un jeu.

Juste un jeu, joué avec mes règles.

Où je ne peux qu'être gagnant.

Ce soir, mes parents sont partis au cinoch persuadés que je suis malade au fond de mon lit, les draps tirés jusque sous le menton. S'ils savaient… La tension à son comble, je n'ai même pas eu à simuler lorsque j'ai refusé de les accompagner : je tremblais d'espoir sans arriver à me contrôler.

Lorsque je suis descendu à pas de loup, mon frère était affalé avec des potes devant la télé à mater le foot ou devant un film à l'eau de rose employé à bécoter sa copine. Qu'importe, il avait d'autres occupations que de me surveiller, faire le mur a été un jeu d'enfant.

Et tout ça pour quoi ?!

Pour qu'il vienne me faire chier !

Mouvement d'énervement.

Et je m'aperçois avec désespoir que je viens de réduire à néant les arabesques que dessinait la crème fraîche à la surface du chocolat chaud. Fronçant les sourcils de déception, je manque de balancer la cuillère fautive pilepoil vers l'objet actuel de mon aversion. Mon exaspération n'a d'ailleurs pas dû passer inaperçue car le petit sourire en coin s'apparente au regard : « Oseras/ oseras pas ? ». Putain d'enfoiré.

Mais bon, pour cela il faudrait encore que je tienne compte de sa présence. Mister Muscle s'est changé en fils de l'Homme Invisible, en plante verte de la cuisine de ma mère, en poster kitsch et rabougri du bar de Claude, en déjection canine dans le caniveau… Bref, en n'importe quoi qui me pourrit la vie sans avoir une once d'importance.

La chaleur de la porcelaine entre mes doigts, je laisse ma neutralité englober la salle.

Une gorgée. Il y a du peuple ce soir, la vitre en est totalement embuée.

Deux gorgées. Dans le miroir, j'observe un homme qui embrasse sa compagne à pleine bouche, camouflés par un ficus. Le reflet de leurs mains jointes laisse deviner l'éclat d'une bague.

Trois gorgées. Cliquetis de touches d'une bande d'otaku, tous concentrés sur leur écran. Asociaux psychotiques ou association en réseau ? Mystère.

Quatre gorgées. Rires gras à la chaîne d'un groupe de poivrots dont seul le bar assure l'équilibre. Mon regard rencontre les yeux porcins de Mosselman, « Visqueux » pour les non-intimes.

Cinq gorgées. Le contact est heureusement brisé. Ma tasse est vide.

Je me renonce dans ma chaise inconfortable et pose ma tête sur le mur derrière moi. C'est bizarre, jamais je n'avais remarqué que j'étais mal assis. Pourtant, c'est la même table. Celle du fond par sécurité pour mes petites fesses libérées par le taille-basse et contre le matage excessif de mes formes. Je suis un dieu, je sais.

Néanmoins je me bats pour ne pas gigoter comme un asticot afin de trouve une position qui ne cautionnera pas des bleus disgracieux. Il faut que je me calme, c'est juste l'agacement et l'attente qui se font sentir.

Les yeux fermés, je laisse donc l'ambiance prendre possession de mon corps. Claude a véritablement un don pour choisir la musique qui convient à mon humeur, la voix éraillée de Nina Simone a toujours réussi à me détendre.

-Oh putain.. J'ai la trique !

Cette exclamation à demi étouffée de l'Ostrogothe roux, ses premiers mots depuis qu'il s'est installé en face de moi, me fait ouvrir les yeux. Un simple réflexe que je regrette immédiatement en le voyant me tournant le dos à moitié, tendu dans la contemplation de la créature sur le pas de la porte.

- C'est un travelo, Nic.

Mon timbre est enrouée, un chat dans la gorge, un reflet de ma tension. Et je ne sais pas si c'est d'entendre le son de ma voix ou si ce n'est que ma réponse, qui entraînent son brusque volte-face.

- Nooon ?!

- Si, même qu'elle s'appelle Arnaud et chausse du 42.

- Merde alors, j'aurais pas cru. Des formes pareilles, ça s'invite pas !

- Bin, justement…

Et moi, mon sans-scrupulisme invente un rien, travestissant la réalité bien plus facilement qu'une gonz ne réussirait à se greffer une bite. Qu'importe s'il ne cherche au fond qu'à me faire parler, sa naïveté m'a toujours touché et j'adore lui retrouver cette expression infantile qui lui convient si bien.

Bien sûr, les sujets à tendance sexuelle sont les plus faciles à utiliser. Nic a toujours eu une pine d'ours et des couilles de mites. « Enfourner, c'est vider. » Telle est sa devise face aux filles qui ont la malchance de lui plaire. Le pire c'est que la majorité ne se fait pas prier pour faire un tour entre ses draps de soudar en manque. Quoique, la dernière en date, Evelyne-la-Vache, a tenu plus longtemps que la moyenne. Il semblait amoureux. Ça devait être un coup divin.

Je ne comprendrais jamais les femmes…

- C'est vraiment… enfin, tu sais quoi.

- Un travelo ? Oui, très cher, mais si tu veux vérifier, te gène pas.

Offusqué qu'il est, le mec.

- Ch'uis pas homo !

- Autant que moi, je dirais.

Et le voilà qui fait la gueule. Trop simple.

Le bon côté des choses, c'est que son air maussade met un terme à cette simili conversation qui est définitivement malsaine. Je me replonge donc dans l'observation des nervures du bois de la table dans l'espoir, un peu vain je l'accorde, qu'il perde patience et me quitte.

Suivant du gras de mon index un accros dans le verni, je me force de réprimer le fou-rire qui monte dans ma gorge. Je viens de sous-entendre une rupture, comme si nous étions un couple !

Grotesque…

Le gloussement fait trembler ma cage thoracique, je ne sais s'il va finir par s'en apercevoir. J'ai gardé ma veste, si le tremblement ne se propage pas à mes épaules, cela devrait passer. L'observation ne fait pas partie des qualités de Nic. Ce bouffon en a-t-il au fait ? A part d'avoir une biroute plus imposante que mon avant-bras ?

A force de me retenir, des larmes perlent à mes yeux et menacent de déborder.

Je serre les dents.

Il doit partir.

Je dois le décourager de cette surveillance de tous les instants.

Lui faire comprendre que je ne changerai pas.

Que je ne veux pas changer.

Je veux vivre.

Baiser.

L'un ne va pas sans l'autre.

Et Nic n'y a aucune place.

J'efface une larme.

A trop être présent, ombre dans mon ombre, il m'étouffe. Je ne peux plus le supporter.

Focalisé sur l'optique plus que probable de lui hurler dessus histoire de le pousser à rentrer chialer dans les jupes de sa mère comme quoi j'ai encore été méchant, une habitude qu'il avait étant enfant, je sursaute lorsqu'un truc non identifié me passe devant le nez.

Un instant d'hébétude et le monde environnant reprend de la consistance.

Dans un ralenti esthétisant une manche blanche amidonnée fait demi tour. Suivie d'une main bronzée. Impeccablement manucurée. Avec une seconde de retard, le parfum du propriétaire m'englobe et je frissonne.

Chocolat.

Menthe poivrée.

Masculin.

Savoureux.

L'eau me monte à la bouche. Mon estomac est en fête. Mes hormones aussi.

Le parfum se fait plus prononcé. L'homme se penche, m'effleure.

Sensuel.

J'aurais dû sentir le piège. J'aurais dû. Et pas seulement la trique en conséquence. Mais, hélas, je n'en pris conscience qu'au murmure dans le ceux de mon pavillon. Murmure destructeur d'espoir d'un festin de roi pour mes sens.

Oh, bien sûr, la voix est chaude, promesse d'un septième ciel jamais égalé, parfaitement compatible avec l'odeur, la présence.

Le chocolat.

- Tu ne m'avais jamais dit que tu connaissais des bombes pareilles. Tu le gardais sans penser aux amis, espèce de radin ?

Pedro.

Envoyant des phéromones à pleine puissance vers l'Hulk aux cheveux roux assis face à moi.

Un coup d'œil m'apprend qu'il le dévore du regard, le trouvant apparemment tout-à-fait à son goût, s'empêchant de se lécher les babines de peur de provoquer la fuite du gibier.

Ses mains posées sur mes épaules descendent lascivement le long de mon torse avant qu'il n'enroule ses bras autour de mon cou. Je ne peux m'empêcher de frissonner en sentant son souffle près de mon oreille.

- Un véritable kartash, ton pote, Benji, pourquoi ne me l'as-tu pas présenté plus tôt ?

Pas besoin de lui jeter un coup d'œil pour deviner son sourire lubrique, le regard fixé sur Nic avec malice.

Enfoiré.

La tarlouze veut se taper mon meilleur ami et ne s'en cache pas. C'est hors de question !

- Cherche pas, tu t'y casserais les dents.

Une moue. Une déception flagrante comme seul un homo confirmé peut laisser percevoir face à un hétéro tout aussi confirmé et donc intouchable.

Il se redresse. Sa présence s'envole, son odeur n'est plus qu'un mythe, me replongeant dans l'ambiance bruyante bien que feutrée du café de Claude. Rien n'a changé si ce n'est la place de Pedro qui est passé en territoire ennemi de l'autre côté de la table et qui secoue allégrement la paluche d'un Nic un chouya dépassé par les évènements.

- Tu peux m'appeler « Pedro », mon chou. Serveur attitré de ce lieux de débauche liquide. Le meilleur du monde en fait, il n'y en a pas un pour servir les cocktails comme je le fais, avec douceur et tendresse. Mon doigté est connu, tu sais ? Un cocktail réussi fait littéralement l'amour avec ton gosier, t'envoyant au paradis plus facilement que cette tapette. Alors, tu te laisses tenter ?

- Heu… non, non, juste une bière, s'il vous plait.

- Mon dieu, quelle politesse… Un demi ? Ça marche.

Un Nic ébahi qui l'observe partir avec ma tasse vide en dandinant du cul un peu plus que nécessaire.

- Quel dikkenek il a ce type.

- T'inquiète. Il est toujours ainsi.

Son attention se focalise de nouveau sur ma petite personne avant que, les yeux un peu inquiets et totalement dans le vague, il réfléchisse à ce que j'ai réellement suggéré par « ainsi ».

Je cache un sourire en buvant une gorgée brûlante du chocolat que Pedro m'a servi, hélas sans chantilly, on ne pas gagner à tous les coups.

- C'est donc comme ça que tu passes tes soirées ?

- Hum… ?

Son regard m'étudie, en attente de je ne sais quelle réponse.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Quand tu fais le mur, tu finis dans ce café ?

Gémissement…

Il n'a rien compris.

Ou se ferme sciemment les yeux.

Ou désire que je lui mente délibérément.

- Tu sais ce qu'il en est de mes soirées.

Nous nous observons dans un silence inconfortable. Moi par dessus ma tasse. Lui avec cette expression de soucieuse lassitude qui ne le quitte plus lorsque nous sommes seuls tous les deux.

Et c'est dans un soupir de soulagement réciproque que Pedro vient dégeler l'ambiance en apportant la chope. Je ricane même lorsqu'il effleure de la main l'épaule d'un Nic paniqué qui voudrait clairement disparaître sous sa chaise.

Je ne sais depuis combien de temps nous sommes là, en un face-à-face burlesque, silencieux dans le brouhaha environnant. Le temps n'a plus aucune importance. Il s'allonge comme un élastique trop tiré alors que j'observe le peuple. Et il me claque à la gueule sans détour à chaque fois que nos regards se croisent.

Je détourne les yeux trop vite.

Pas assez.

Je ne sais plus.

Est-ce ton attention qui m'émeut ou suis-je trop faible pour supporter l'épreuve ?

Comme prévu, Oum Kalsoum a remplacé Souad Massi, trop jeune, trop énergique pour Claude. La voix rauque et pleureuse convient nettement mieux au lieu, aux affiches défraîchies et surtout à la clientèle changeant à cette heure de la nuit. Les travailleurs du matin s'en sont allés. Les noctambules sont de sortie. Nous, nous restons là, somme toute immuables dans notre attente…

Et j'en ai marre.

- Comment m'as-tu retrouvé ?

La question se devait d'être posée.

Tu rougis, de la naissance de tes cheveux roux à la marque de ton tee-shirt. J'imagine assez bien la teinte cramoisie suivre le chemin de tes pectos mais je n'ai pas les couilles de vérifier. Cela détruirait le statut quo mis en place depuis que tu es au courant.

- C'est Mama…

J'entends à peine ton murmure. Pas tant qu'il soit inaudible, non, je suis juste bien trop occupé à t'observer, à décortiquer la moindre de tes mimiques, le plus petit éclat de tes yeux, avant de fixer tes lèvres. Tu te les mordilles montrant à quel point tu es gêné.

Elles bougent. Tu me parles. Je ne t'entends pas.

Je ne t'entends plus.

Je n'entends plus.

Elles bougent et je les fixe. Rouges comme auparavant ta peau, elles me narguent, ta langue les humidifiant nerveusement. Je voudrais être à sa place. Les embrasser.

Etre embrassé.

Embrasé.

Les sentir sur les miennes, ces lèvres. Qu'elles prennent possession de mon souffle, qu'elles me torturent avant que je ne dépose les armes et ne crie grâce.

Le goût du sang sur ma langue.

Je me suis mordu.

Fort.

- … Bout d'Chique !

Sursaut.

Je serais tombé de ma chaise si je n'étais pas occupé à serrer le bois de la table à m'en briser les jointures.

Je décrispe les doigts m'efforçant de lâcher prise, serrant et desserrant les poings dans le vain espoir de ramener le sang jusqu'au bout de mes phalanges. Mes articulations sont douloureuses et je grimace en faisant face à la silhouette qui me surplombe.

- Oui, Mama ?

Exquise politesse.

Mon sourire d'ange faux-cul et mon regard de chien battu ne l'amadouent pas le moins du monde.

- Le seul truc que tu boufferas ici, c'est ton chocolat.

Saloperie de vieille peau !

Je ne peux que grimacer en acquiesçant, faisant mon possible pour effacer Nic de mon angle de vue, ce qui est loin d'être évident puisqu'elle s'installe à ses côtés. Ch'uis plus en manque que je ne le pensais.

Pedro accourt et j'affonne ma tasse. Les sourcils froncés, j'enregistre la commande en même temps que le larbin de service et il nous quitte, emportant les reliefs de nos consos. Inconsciemment, je prends note de l'expression anxieuse de mon pote, il s'attend à un esclandre. Mais seule la Grosse a droit à une œillade meurtrière.

- Un Irish ?!

- Qui te dit qu'il est pour toi ?

- Me prends pas pour un con. Un demi et deux Irish, pas difficile de tirer une conclusion valable.

- Et en conclusions, il s'y connaît le microbe…

La faible intervention de Nic pour apaiser la tension tombe à terre comme une pauvre merde. Mama et moi ne nous quittons pas des yeux jusqu'à l'arrivée des bibines. Elle me défie de deviner ses intentions.

Je lui jette un dernier coup d'oeil suspicieux avant de me focaliser sur ma tasse. Rien que l'odeur me soulève le cœur. Je ne sais pas ce qu'elle cherche à atténuer en me servant de l'alcool alors qu'habituellement elle me défend d'en boire, mais ça pue pour mon grade. « Retrouvailles », mon cul !

Je sens toujours l'attention lourde de Nic. La Vieille, elle, ne m'en prête plus aucune, sirotant sa boisson comme si elle était l'axe du monde. M'énerve.

Mais bon, faut pas se faire d'illusion, question patience, on ne joue pas au même niveau.

- T'as vu Josiane ?

- C'est qui ?

- Celle qui a éclaté Davies.

Eclat de compréhension et un sourire qui lui illumine le visage. C'est vrai que Josie ferait un challenger de poids comme boss final pour rafler le prix de « Hulk number one ». Un beau défi qui ne verra jamais le jour. La grande blonde n'attaque qu'en défense. Un échauffement des sangs sans plus de stratégie qu'une locomotive, désirant simplement exploser l'obstacle avant qu'il ne touche à ses poussins. Moi en l'occurrence.

La tonalité presque rauque d'un raclement de gorge accru par la fausse porcelaine de la tasse m'interpelle et je me reconcentre sur la Grosse.

- T'as pas l'air en forme, Gamin.

- Je vais bien Mama, juste un peu de fatigue.

Un écho douloureux, on ne m'a pas fait la même remarque un peu plus tôt dans la soirée ? J'ai bien peur que la Vieille soit moins facile à berner que Safia. Pas que ce soit une imbécile, mais elle est trop engluée dans ses principes à la con pour prendre conscience lorsque l'on travestit la réalité. Le mensonge n'existe pas à ses yeux, ce qui n'est pas le cas pour Mama. Le mensonge, elle le vit au quotidien, elle le pratique aussi face aux hommes qui viennent la voir, elle vend du rêve après tout.

- Tu n'as pas vraiment l'air en forme, Gamin.

Claquement de langue exaspéré. Elle ne peut pas la boucler ?

- Je vais bien, bordel !

- Alors pourquoi t'es aussi tendu ? Pourquoi ces cernes ? Tu t'es maquillé mais t'as pas réussi à en camoufler une seule. C'est pas un débutant qui me m'aura, Bout d'Chique.

Je lui dédie un sourire incertain. Je ne vois vraiment pas où elle veut en venir. Si c'est pour des cours accélérés sur la manière de se tartiner la tronche à la truelle, elle peut aller se brosser.

- Tu ne bois pas ?

- Je déteste l'Irish.

Pas gênée pour deux sous, la Grosse. Ce n'est pas comme le rouquin qui se tortille sur son séant. Danse macabre pour la dernière once de bonne humeur qui me restait encore. Qu'est-ce que ça me tape sur les nerfs.

- Mais arrête, Nic ! On croirait que tu bandes.

Il s'immobilise, passant du blanc au rouge à la vitesse de la lumière et ouvre la bouche pour m'invectiver. Enfin, je crois…

D'une main sur son biceps gauche, Mama le calme et il la ferme dans un claquement de mâchoires. Ses lèvres ne forment plus qu'une fine ligne de contrariété alors qu'il croise les bras sur son large poitrail.

- T'excites pas sur lui, c'est moi qui l'ai appelé lorsque t'as décampé pour venir ici.

- QUOI !?

Putain, c'est quoi ce binz ? Y aurait pas comme un foutage de gueule derrière mon dos ?

Maintenant, Nic a une bonne raison d'être mal à l'aise. Si je le pouvais, je l'assassinerais sur place. Je sens déjà sa peau sous mes doigts, son sang sous mes ongles, son teint virant au mauve alors que je l'étrangle, son gargouillis gutturale alors qu'il s'étouffe… Et il se laisserait probablement faire, ce con.

D'ailleurs, mes idées plus que meurtrières doivent se lire clairement dans mon expression, il se ratatine littéralement sur place, pire qu'avec Pedro. Pas pour la même raison, évidemment, je l'ai déjà vu à poil et, bien qu'il soit monté comme un taureau, il a le coefficient charismatique d'une poule d'eau. Tantôt ce n'était qu'une exception, un moment de faiblesse de ma part, une brusque montée hormonale inhérente à mon âge et à ma frustration… Là, il doit crevé.

- Calme-toi le Môme. Il n'y est pour rien. J'lui avais demandé de garder un œil sur toi.

Bien sûr ! En voilà un argument convainquant. Merci Mama de me l'avoir fourgué entre les pattes, c'est gentil tout plein, j'avais justement besoin d'un garde du corps pour protéger ma petite carcasse. Cette nouvelle va véritablement m'aider à gérer mon calme.

- Tu te fous vraiment de ma gueule, la Vieille !?

- Vocabulaire, Benjamin !

Ch'uis trop parti pour faire attention à son air outragé. Pourtant, le fait qu'elle m'appelle par mon prénom complet devrait m'indiquer à quel degré d'énervement elle se situe.

Rien à kicker.

- Non, mais tu crois quoi ? Que je vais te porter aux nues pour m'avoir fait surveillé ? Bordel, ce mec est pire qu'une sangsue en chaleur !

- Mais c'est toi qui a proposé de…

Ton pleurnichard. J'y croirais presque, surtout avec la lèvre inférieure tremblotante et les yeux humides.

Presque.

- Un cinoch. A la limite un verre de temps en temps avec tout le monde, mais pas ça !

Il a la décence de paraître honteux, la tête enfoncée entre les épaules.

Passant le bras bien au-dessus de l'abominable Irish, j'attrape son demi pour l'affonner devant son expression déroutée. Bien fait pour sa gueule. Qu'il ose me réclamer de la tune et je lui fais la tête au carré.

J'en peux plus.

Cherchant d'une main mon paquet, j'hèle la tarlouze de l'autre. Elle se dépêche de ramener ses fesses, toute contente d'avoir l'opportunité de mater langoureusement Hulk.

- Tu as besoin d'autre chose, chéri ? Tu peux tout me demander…

Je me fais tout bonnement nier. Mais je n'ai pas le cœur à taquiner Nic et son teint congestionné. Pas plus que de m'agacer devant les efforts de l'homo face à l'hétéro. Là, ça me fait tout simplement chier.

- Ta gueule, Pedro.

Blocage. Ses yeux ronds me contemplent ahuris.

- Ramène deux demis et, s'il te plait, boucle-là.

Il joue au poisson hors de son bocal la fraction de seconde qu'il lui faut pour assimiler, avant de se détourner d'un mouvement brusque. Le claquement sec de ses talons m'apprend à quel point il est furibard.

- T'en as pas marre de passer tes nerfs sur tout le monde ?

- T'as raison, Mama, je devrais peut-être réserver ma mauvaise humeur à la fouteuse de trouble. Putain, tu te rends pas compte ou quoi ? Pour une fois que j'arrive à me barrer de chez moi pour passer la soirée avec toi, j'me retrouve coincé avec ce con ! Passe encore qu'on fasse des conneries après les cours, c'est de notre âge. Mais là, raz le cul ! Il vient me chercher le matin, lorsqu'il ne dors pas dans mon pieu. Il me suit pas à pas, le chien-chien à son maî-maître, toujours là à faire le beau en remuant la queue avec un tel regard de cocker qu'il me file le bourdon. Il me lâche pas des yeux au point que je me demande comment ma peau ne s'est pas ratatiné. C'est limite s'il me la tient pas aux chiottes ! T'as pensé à quoi en l'envoyant me coller aux basques ? A m'envoyer en thérapie avant même la crise de la quarantaine ?

- HE !

Ch'uis essoufflé. Je ne porte aucune attention à l'onomatopée indignée de Nic. Elle n'a pas bougé d'un pouce. Sa tasse finie, elle sirote l'Irish initialement posé devant moi. Visiblement mon ton vindicatif lui passe allégrement par dessus la tête.

Je détourne mon attention le temps de m'allumer une sèche, fermant brièvement les yeux devant la lumière de la flamme. La nicotine joue à merveille son rôle d'apaiseur psychologique. Dans un pur élan de générosité, je lance mes Marlbacs de l'autre côté de la table, arrachant un pauvre sourire de remerciement du balourd.

- Pourtant, j'ai cru comprendre que t'étais bien entouré.

Nic s'étrangle en tirant sa première latte.

Faux-frère, savoure la cigarette du condamné…

- On t'aura menti.

- Allez, Bout d'Chique…

- Que d'.

Je tire comme un sourd sur ma clope. Le bois verni sauvé in extremis par le cendar posé par Pedro juste à la perpendiculaire du bout incandescent. Je prends une gorgée de ma Jup' alors qu'il se barre sans un mot. Je crois qu'il tire la gueule.

On se calme. Se fâcher avec les personnes qui ne veulent que mon bonheur n'est pas la meilleure manière de passer le temps.

Inspiration.

Expiration.

La Vieille fronce le nez sous le nuage de fumée qui l'enveloppe. Je suis étonné qu'elle n'ait pas hurlé lorsque j'ai allumé ma clope. Elle qui les a en sainte horreur. Elle supporte et se tait. Quelle belle preuve d'affection…

Un sourire.

Reprenons sur de bonnes bases.

- De quoi tu voulais me parler, Mama ?

Sa main laquée de rouge sang porte sa tasse à ses lèvres. Elle m'observe sous ses faux cils.

- Il faut que t'arrêtes de venir…

- J'vais aux toilettes !

Je ne veux pas en entendre davantage.

J'écrase d'un coup sec ma clope à moitié fumée, me lève et file comme une flèche, tellement rapidement que le café de Claude n'est plus qu'un flou artistique. J'ai la tête qui tourne et les oreilles qui bourdonnent. Plus rien ne m'apparaît clairement. Je me sens nu soudain, mon corps en offrande aux regards cupides. Tout le monde me fixe, j'en suis persuadé. Seul un petit coin de mon esprit résiste encore à la paranoïa mais je ne suis pas en état de le prendre en compte.

Je percute quelque chose, manquant m'étaler sous le choc et me rattrape à un truc passant à ma portée. Un corps si j'en crois les invectives qui s'en dégagent. M'en fous, ma conscience n'a qu'un but et il faut que j'y parvienne.

Je me plonge littéralement la tête sous l'eau. Le robinet me bombarde. Les gouttes coulent en flots le long de mes joues, de mon nez, de mon menton, pour rejoindre au plus vite le siphon. Elles réactivent mes neurones, me remettent la tête à l'endroit.

J'inspire profondément.

J'aurais pas dû.

Me redressant en toussotant, je porte instinctivement mes mains en avant me raccrochant à ce que je peux pour ne pas tomber. La fraîcheur de la porcelaine finit de me réveiller. Un coup d'œil autour de moi, je suis arrivé aux chiottes. Le blanc du carrelage, flou derrière mes binocles trempées, et les diverses odeurs de produits nettoyants et de pisse, ne laissent aucune place à l'imagination. Comment ai-je fait pour descendre les escaliers sans atterrir sur le cul ?

Je tremble.

Au point de resserrer mes doigts. Pas que ça serve réellement à quelque chose, si mes jambes décident de me lâcher, le sol arrêtera ma chute, mais c'est un point d'encrage non négligeable dans mon état.

Nouvelle inspiration pas très assurée.

Je finis par ôter mes verres, les essuie brièvement d'une main et les repose sur mon nez.

Mon reflet n'est pas très brillant. En fait, le résultat est encore pire que dans mes prévisions les plus pessimistes. L'eye-liner forme des arabesques peu esthétiques sur mes joues. Traînées noirâtres de moins en moins prononcées à l'approche de mon col. L'eau a remodelé mon semblant de coiffure se mêlant sans complaisance au gel afin de coller de grosses mèches direct sur mon crâne. Un petit côté Jeanne d'Arc juste avant de rejoindre le bûcher dont je me serais bien passé.

J'ai l'air d'un plouc.

Je me sens plouc.

Je le suis probablement.

Je frissonne incontrôlablement et je sais que ce n'est pas entièrement dû à mon t-shirt froid et humide qui me colle à la peau, ainsi qu'aux gouttes qui slaloment le long de mon dos à la rencontre de mon froc. Non, c'est juste que je prends peu à peu conscience que je peux dire adieu au boulot pour ce soir.

Pas moyen de bosser dans cet état.

Pas moyen de bosser…

Plus jamais ?

Impossible.

Ricanement désabusé. Je me fais peur à moi-même c'est d'un pathétisme…

Mama s'est foutu de ma poire et j'ai marché comme le con que je suis. Juste une tentative pour me tirer une réaction, me sortir de mon apathie. Oui, c'est ça, elle a tout géré pour que me reprenne, même la présence de Nic fait partie intégrante de son plan machiavélique. Quand même, elle a fait fort la Grosse, c'est que j'y ai vraiment cru, moi, l'espace d'un instant.

Résultat ?

Je ne ressemble plus à rien.

Il faut que je répare les dégâts afin d'être plus ou moins potable avant de remonter.

Je rigole nerveusement en m'appuyant contre le lavabo. Le stress se fait toujours ressentir, mes tremblements aussi. Me pencher maintenant équivaudrait à me tôler la gueule. Un cocard pour compléter mon « maquillage » serait du plus bel effet.

Je décrispe difficilement ma main droite pour en user comme réceptacle afin d'amener l'eau à mon visage.

Une pause.

Je me vois. Mes yeux sont congestionnés, entourés de noir.

Je les vois. Je n'ai pas retiré mes lunettes.

Mais quel con…

Un coup entre les omoplates. Mes poumons se vident. J'évite de justesse le robinet dans la tronche mais pas de boire la tasse. Je tousse. Je m'étouffe à moitié. Je tente de me redresser.

Pas moyen.

Ne pas paniquer… Surtout ne pas paniquer. Virer le truc qui me retient. Me dégager. Fissa !

Une main sur le fut'… Compris. C'est la seconde qui m'épingle.

- C'est ça, laisse-toi faire, Benjamin.

Mosselman, enfoiré !

- PUTAIN !

Un poids dans mon dos, une poussée plus brusque et ma pommette rencontre violemment l'inox du robinet. Connerie de porcelaine qui glisse !

Je tente un coup de pied vers l'entrejambe. Un glapissement m'apprend que j'ai touché quelque chose.

- Petite tapette !

Je n'ai pas fait mouche. L'ai juste rendu plus furieux. Ses doigts empoignent mes cheveux. Suis mal barré.

Simili grognement de rage dont je n'ai que foutre, bien trop occupé à me retenir au lavabo alors que Visqueux me tire en arrière.

Nouveau choc.

Souffrance.

L'inox m'a entamé l'arcade sourcilière. Seule la douleur de mon cuir chevelu alors qu'il me retire à lui, m'empêche de tomber dans les vapes.

Un bruit rapide et régulier.

Un bruit étrange et désagréable.

En fait, je crois que c'est moi : j'halète. Ma tête pulse, mes jambes ne me portent plus. Son corps adipeux collé au mien me soutient contre le lavabo.

Il bande.

- Regarde, Benjamin…

Susurrements dans l'oreille. Frisson de dégoût. Je sais que je dois obtempérer. J'ai du mal à réfléchir mais je le sais. Il a de la force pour un poivrot et a prouvé qu'il était prêt à s'en servir. Je dois ouvrir les yeux.

Un instant, je crains de ne pas y parvenir. Un coup sec sur mes cheveux me signifie clairement que je n'ai pas le choix si je ne veux pas finir prématurément chauve.

Un œil.

L'autre à moitié.

Le rouge se mêle artistiquement au noir. Mon arcade est ouverte, ma pommette tire joliment vers le violet. Le tout forme une masse de couleur. Mon verre gauche est en miette. Le droit me renvoie ma tronche de boxer. Et lui…

- T'inquiète pas, dans une semaine t'auras retrouvé ta gueule d'ange.

Et lui.

- D'ici-là va falloir penser à faire des réducs.

Et lui, il ricane dans mon cou, fier de sa connerie.

Sa main quitte mes cheveux, vient caresser ma joue, la « propre », puis enserre mon cou.

- Pauvre, pauvre petit Benjamin…

Il lèche le sang de mon menton à ma paupière. J'ai envie de gerber. Je serre les dents.

- Je vais bientôt t'faire te sentir bien, fais-moi confiance.

Je tremble, il le sens, et je ne peux pas m'en empêcher.

Je tremble et entraîne sa graisse dans un ballet burlesque.

Je tremble et il m'écrase un peu plus contre le lavabo.

Je tremble et son sexe se gorge contre mes fesses.

Je tremble et sa main se faufile vers ma ceinture.

- C'est combien, petite pute ?

La voix est hachée, ne cache rien de son excitation. Il veut me baiser, quelle que soit ma réponse. Mes mâchoires se resserrent d'autant. Mes mains suivent son exemple.

- Réponds !

Une seconde, il m'écrase la trachée et me libère tout aussi rapidement. Une quinte de toux. J'ai des difficultés à retrouver une respiration normale. J'halète. Il attend, un éclat d'impatience dans le regard.

- Ça … Ça dépend pour quoi…

- La totale.

Il glisse sa main dans l'échancrure de mon pantalon tout en m'agressant la nuque. Il a fermé les paupières, probablement pour savourer, me permettant d'échapper à ses œillades perverses.

Connard.

Je ne peux pas me plaindre, pas à voix haute, hurler comme un dément ne me servira à rien, personne ne m'entendra, personne ne viendra. La musique, assourdie, me parvient de loin. De très loin. Comme un souvenir à peine évoqué d'un temps plus agréable. Une petite madeleine aux senteurs de Mama, Nic, Pedro…

Sanglot réprimé de justesse. Il ne faut pas que je montre ma peur. Qu'il puisse l'utiliser.

Je ferme les yeux.

Et trésaille dans la foulée.

Douleur.

Partout.

Il mord. Fort. Quelque chose coule dans mon dos. Du sang ?

Il me branle sans douceur, s'acharnant à m'extirper une réaction qui ne vient pas.

Il se branle contre le cuir enrobant mes fesses, m'écrasant un peu plus au passage.

Me lâchant finalement.

Pour mieux me mordre à nouveau, prenant appui dans mon épaule afin de laisser ses mains libres pour me baisser le froc.

Je ne veux pas.

Derrière mes paupières closes, le monde tourne au ralenti, caléidoscope d'impressions à peine esquissées avant de disparaître.

Il souffle, grogne dans mon cou et je ressens chaque poil de mon duvet s'envoler et se poser en rythme. Je perçois l'attache de ma boucle de ceinture qui m'érafle la peau jusqu'à la goutte de sang qui s'en échappe pour aller désaltérer les fibres de mon caleçon. J'ai la sensation de ses doigts marquer mon corps au point que, si je me concentre, je suis persuadé d'être capable de redessiner ses empreintes digitales.

Je sens.

Et je ne vois plus.

C'est pire.

Tête baissée, j'entrouvre les paupières.

Blanc.

Blanc.

Blanc.

Et rouge. Le robinet laisse échapper un filet d'eau qui entraîne paresseusement mon sang vers le siphon.

Je saigne encore.

M'en fous.

Mon pantalon vient d'atterrir à mes pieds. Son gland est déjà prêt.

Une inspiration. Je bloque mon souffle , m'efforçant de préparer mon corps.

Après tout, je suis un professionnel.

Après tout, c'est ce que je désirais en venant ce soir.

Du sexe.

Violent.

Après tout, je devrais m'estimer heureux de baiser.

Je l'attendais tellement ce client.

Pas lui, certes.

Mais quelqu'un.

Qui n'arrivera jamais.

Son poids a disparu et la fraîcheur a pris la place de sa graisse.

Il s'est barré.

- ENFOIRE DE PUTAIN DE CONNARD DE PEDOPHILE !

Ouvrir les yeux a atténué mes autres sens, c'est un fait, mais là c'est définitif, je n'ai plus d'ouïe.

Des doigts se posent sur mon épaule. D'autres me retournent avant de m'obliger à redresser le menton. Doucement. Comme s'ils s'efforçaient de ne pas m'effrayer.

- Bout d'Chique…

Ce qu'il reste de mes lunettes s'envole à la vitesse de la lumière et un mouchoir humidifié vient tamponner le côté gauche de mon visage appuyant sur mes bleus. Putain, ça fait vachement mal !

Mon œil valide reste fixé sur la boule de couleurs enrobant le lycra noir. Suis incapable de discerner ses traits mais son souffle rapide et ses gestes tendres me démontrent sans peine son angoisse.

- Ça va, Mama, y a pas mort d'homme.

- « Pas mort d'homme » ? PAS MORT D'HOMME ?!

Le rugissement de Nic m'arrache à la contemplation de la Grosse qui hoquette, faisant trembloter sa poitrine plus que corpulente.

Une plainte, rauque.

Je me décale.

- Arrête, Nic, tu vas le buter !

- Ça fera un connard en moins sur terre.

Sans trop savoir comment, je me retrouve à moitié à poil, perché à son bras, mes doigts de pieds effleurant à peine le sol. Un coup d'œil affolé vers Mama m'apprend qu'elle ne me portera pas assistance. D'après le peu que j'arrive voir, elle se tient contre le lavabo que j'ai abandonné et nous contemple, amorphe.

Finalement, son aide n'a pas été nécessaire. Nic s'est figé, dans la position du Hulk furibard, poing levé et prêt à écrabouiller le tas contre le mur. Probablement la peur instinctive de m'y encastrer au passage s'il termine son mouvement.

Il lâche le col de Visqueux que s'étale au sol. Boule de graisse gémissante.

Nic me force à recule, un bras autour de mes épaules, sans quitter l'autre enfoiré des yeux.

Regard porcin hargneux.

- Je vais porter plainte ! Vous m'entendez ? Frapper un honnête citoyen…

- Je ne crois pas, non.

Mon chevalier servant, la cavalerie qui arrive presque toujours à l'heure, est à genoux, tentant de démêler mon pantalon pour que je puisse me rhabiller. Ce n'est pas lui qui a parlé.

Mama me tend mes lunettes. Elle les a nettoyées comme elle a pu, c'est à dire mal, elles ont morflé. La voix est masculine.

Je les pose quand même sur mon nez. Visibilité réduite mais suffisante pour observer ses traits figés.

Pedro.

- C'est toi qui m'en empêcheras, pédale ?

Mosselman éructe, se redresse à moitié pour cracher du sang dans la direction de la porte, Nic a dû lui péter des dents.

- Voyez-vous, Monsieur, je me verrais alors dans l'obligation d'expliquer que vous étiez en train d'agresser sexuellement ce jeune homme quand son ami l'a défendu. Cela s'appelle de la légitime défense et le juge sera clément. Pas pour tout le monde, bien sûr.

Se soutenant au mur, Visqueux finit par se lever en même temps que mon froc.

- C'est une pute !

- Peut-être, mais notre bistrot n'a rien d'un hôtel de passe et, au vu de ses marques, il ne semblait pas consentant.

- Je… je… !

Il est congestionné par la rage, postillonnant en s'étouffant. Pas un muscle facial de Pedro ne lui répond. Je ne pensais pas qu'il pouvait se montrer si glacial. Si calme aussi.

- Vous feriez mieux de quitter l'établissement, Monsieur.

La voix est basse, dangereuse, pleine d'une promesse de complications s'il n'obtempère pas dans la seconde. Une facette inconnue de sa personnalité, il cherche à faire concurrence à Hulk ou quoi ? Quoi qu'il en soit, il ira jusqu'au bout.

Un pas de Visqueux dans ma direction. Nic en mode « barrage humain ». Soufflement de phoque asthmatique, il disparaît dans un tremblement d'escaliers en bois.

Je n'arrive pas à fermer mes boutons, bordel ! Je vois trouble, ça n'aide pas.

De grandes mains écartent les miennes pour s'atteler à la tâche. Je relève un regard surpris sur un rouquin concentré sur mon entrejambe. Il est en pleine crise d'altruisme délirant, faut le soigner sans tarder !

- Benji…

Houlà, ne jamais énervé notre serveur, il a un regard carrément flippant.

- Si je te retrouve encore une fois dans une situation pareille, c'est toi que je fous à la porte.

Clair. Net. Précis. Faut pas que je tchoulle. Je… AIE ! Bordel !

Mama a recommencé à me « soigner », me déconcentrant à merveille du départ de mon futur ex-serveur.

- Tu vois, Bout d'Chique…

Quoi ?

- Faut qu't'arrêtes, ça devient trop dangereux.

- Des couilles, Mama, je gérais.

- Tu QUOI ?!

Ne pas plus énerver Nic que Pedro, se prendre la transformation en Hulk en pleine poire est mauvais pour la santé, il l'a suffisamment prouvé pour ce soir.

- Non, mon Chéri, là ce n'est plus du boulot mais un viol.

Un soupir. Elle a fini de s'occuper de ma tronche et tente de me recoiffer. J'aimerais lui expliquer que c'est peine perdue mais j'ai une boule dans la gorge qui m'oppresse. J'aime pas quant elle me donne des surnoms débiles, ça signifie toujours que je vais encore moins apprécier la suite.

Raclement de gorge.

- J'en ai vu d'autres…

- Des types comme Mosselman ? Jamais. J't'aurais pas laissé les approcher.

- Il a compris.

- Et s'il revient ?

Je ne suis pas le seul à avoir des difficultés. Ses cils retiennent péniblement ses larmes. Elle me tient par les épaules hésitant clairement à m'étouffer contre ses seins.

- C'est plus possible, Bout d'Chique.

Je me tends à en avoir mal.

Non.

Je ne veux pas.

- Tu ne peux pas me faire ça, Mama…

-J'croyais qu'être avec nous t'apportait quelque chose. Une sorte d'équilibre bizarre. T'es un p'tit gars courageux et volontaire. J'croyais que c'était que pour un moment que quand t'aurais trouvé ce qui te manquait, t'arrêterais de toi-même. Mais c'est l'inverse. T'es dans une spirale d'auto-destruction, t'arrêteras pas avant de t'écrouler. J'peux pas participer, j'peux pas te laisser.

Douleur dans la poitrine. Je bloque mes conduits auditifs de mes mains. Ses lèvres bougent. Je ferme les yeux.

On se colle à mon dos. Je sursaute. On m'empêche de bouger. Nic. Il me tient. Ote de force mes boules Quies improvisées.

- Benjamin, écoute !

Gauche. Droite. Gauche. Droite. Ma tête est un battant d'horloge.

- S'il te plait, Côme…

Une voix basse qui vacille à mon oreille. Je la regarde enfin, incapable de me barre face à la force de Hulk.

- C'est pour ça qu'il est là, hein ? Seule, t'aurais pas pu.

Soupir. C'est à son tour de baisser les yeux. Elle retient mes épaules. Lui a immobilisé mes bras, me gardant prisonnier contre son torse. La fuite n'est pas une option envisageable.

- Ne rends pas les choses plus difficiles.

J'aimerais ruer, beugler, leur montrer ma rage. Je ne peux pas. Pas sans chialer comme un gosse. Et ça, hors de question !

- Tu te détruis, Bout d'Chique. Faut que t'arrêtes, je peux plus te protéger.

- Tu t'répètes, la Vieille.

Susurrement. Rancœur. Crachée à la gueule. Elle ne lève pas les yeux.

- T'es devenu un mythe : le gamin prêt à tout pour se faire sauter. Les connards t'attendent au tournant, tu sais ? Les Macs aussi d'ailleurs.

Mon visage brûle. Ce n'est pas seulement dû aux coups, je crois.

- Mais tu ne vas pas me laisser, pas vrai ?

Geignard. Un vrai pleurnichard.

- Tu prends trop de risques, toujours plus. Ça finira aux oreilles des flics et ils rappliqueront dare-dare pour te placer en IPPJ. Tu veux mettre tout le monde au courant ? Ton école ? Tes amis ? Ta famille ?

Mes parents…

- Non, Bout d'Chique, c'est terminé, j'veux plus te voir risquer ta vie sur le trottoir.

- Mais…

- J'veux pas que tu finisses comme moi. T'es intelligent, fais des études, trouve un travail qui te plait, sois heureux et puis tu pourras revenir nous voir.

Elle me fixe enfin. Elle pleure. Les larmes dégoulinent sur ses joues, transformant son visage en patchwork.

Elle pleure. Et je ne peux que l'observer. Ahuri. Comme si sa douleur anesthésiait ma propre peine. Comme si elle me vidait de mon chagrin pour le prendre à sa charge.

Elle pleure.

Pour nous deux.

- Tu pourras venir nous dire bonjour, Bout d'Chique. Nous prouver qu'on a raison d'être fières de toi, de te croire capable. Tu nous raconteras ce que tu fais, comment ton job te fait chier au quotidien mais que tu l'aimes quand même. Et on rigolera, je me moquerai de toi, les jumelles te proposeront un plan à trois, Safia désespérera que son p'tit dernier ne fout rien en classe, Josie sanglotera sur ta poitrine, peut-être que tu seras à niveau alors. Mais d'ici-là, si j'te vois, c'est moi qui appelle les flics.

Coup de poing. Même effet. Sauf qu'il est interne, ne marquant pas la peau. Direct dans le cœur. A bout de souffle que je suis. J'ai mal.

Nic desserre sa prise pour croiser ses bras autour de mon corps. Plus de risques, je suis bien incapable d'effectuer le moindre mouvement.

- J't'aime, Bout d'Chique.

Une caresse. Aérienne. Ses doigts effleurent ma joue.

Un regard. Ses larmes me serrent le ventre.

Un départ.

Non.

Je tombe.

Je tombe et j'hurle.

J'hurle à m'en déchirer les cordes vocales.

J'hurle à genoux dans les bras de Nic.

J'hurle les yeux secs, c'est lui qui humidifie mon t-shirt.

J'hurle dans l'écho des chiottes qui me laisse à peine entendre ses chuchotements, ses paroles de réconfort d'un homme qui n'y croit pas, ses « ça va aller, Côme, tu verras, ça va aller » étouffés.

Non.

Ça ne va pas aller.

Plus rien ne va aller.

Je tombe.

Tu ne me retiendras pas cette fois.

-v-

A suivre…

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v-v

Informations à lire ou non

Vocabulaire :

Moumitche : pour ceux qui l'auraient oublié en route, il s'agit d'un terme bruxellère désignant un enfant.

Biroute : mot argotique pour le sexe masculin.

Kartash : désigne un homme grand et musculeux, style barbare.

Dikkenek : littéralement « gros cou », de l'expression « faire de son dikkenek » signifiant frimer.

Affonner : boire coup sec. Je suis consciente que l'orthographe a peut-être changé en fonction des chapitres, mais je n'ai aucune idée et personne autour de moi n'a pu m'aider.

Binz : signifie « problème », de l'expression « mais qu'est-ce que c'est que ce binz ? ».

Que d' : contraction de « que dalle ».

Jup' : contraction désignant la Jupiler, bière belge dans le style de la 1664 (en meilleur quand même).

Tchouller : aucun certitude de l'orthographe, signifie « pleurer » (peut-être que ça existe dans les autres pays de la francophonie ?).

Organisation étatique :

IPPJ : « Institutions publiques de Protection de la Jeunesse » dont la mission principale est d'accueillir les jeunes ayant commis des faits qualifiés infractions, âgés de 12 ans et plus, et confiés par le Tribunal de la Jeunesse en vue de leur éducation et de leur réinsertion sociale. En résumé : on les choppe et les place dans des maisons de redressement avant de le refourguer en internat et de tenter un retour dans un enseignement dit « normal »

v-v

De la chantilly, du chocolat et de la bonne musique… Elle est pas belle la vie ?

Dernier chapitre : Tranche de corps.


Edit octobre 2013: Je suis actuellement en train de réécrire entièrement le Monde de Demain (non, je n'ai pas abandonné!) et je suis en recherche de lecteurs susceptibles d'être intéressés de jeter un coup d'oeil sur le premier chapitre retravaillé histoire de savoir si ça en vaut la peine au pas (parce que c'est un travail de malade dans lequel je me suis lancée). Faites-moi signe si ça vous tente.

HLO