Chapitre 1 : Akel

Akel était en train de brûler une offrande à Gweenah quand les cris commencèrent à s'élever. Il n'avait encore jamais rien entendu de tel, et immédiatement, une masse de plomb incroyablement lourde s'affala dans son estomac.

Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ?

Son cœur se mit à battre à tout rompre. Sa réaction lui parut très exagérée : il ne s'était jamais rien passé de grave dans ce petit village provincial. Ici, on était loin de tout ; on vivait de chasse, de culture et de petit commerce avec les voyageurs qui, de temps à autre, apparaissaient pour se recueillir dans ce modeste temple érigé à la gloire de la Déesse de la Terre.

Mais Akel avait toujours possédé un don pour prévoir les bons ou les mauvais événements.

Et ce jour-là, une angoisse terrible lui étreignait la poitrine. Il craignait le pire. Et le pire, en effet, ne devait pas tarder à se produire.

C'est juste un accident. Une charrette qui s'est renversée, un cheval qui s'est emballé… Qu'importe. Ce n'est rien de grave. Rien de vraiment grave.

Il essayait juste de se convaincre lui-même, il en avait conscience. Sa prémonition était bien trop forte. Il essaya quelques secondes de garder son calme, mais il tremblait. Déjà, la sueur s'agglutinait le long de ses tempes. Et puis, de véritables hurlements remplacèrent les cris. Des hurlements de souffrance, d'une souffrance terrible.

Akel se releva précipitamment, paniqué. Le nœud de son estomac s'était communiqué à sa poitrine tout entière, et soudain il eut l'impression d'étouffer. Il s'achoppa à sa besace, poussa un juron tout en se flagellant mentalement de souiller ainsi le temple d'une Déesse. Mais qu'importait. La panique le dominait totalement. Il n'avait encore jamais éprouvé une telle peur.

Il ouvrit la porte du temple. Elle tourna difficilement sur ses gonds rouillés, poussa un grincement affreux. Ce qu'il vit en regardant dehors confirma ses pires craintes, ce fut comme une douche glacée. Non, pire.

Mais que se passe-t-il ? Que se passe-t-il donc, à la fin ?

Il fallait que quelqu'un lui explique. La scène qui se déroulait sous ses yeux n'avait définitivement aucun sens. Il n'y avait aucune raison.

Pourquoi des hommes en noir, montant d'étranges animaux noirs, étaient-ils en train de massacrer les gens de son village ? Ils n'avaient rien fait. A personne. Il n'y avait aucune raison… Non, vraiment, aucune.

Et pourtant, ça avait lieu, ça se déroulait là, devant lui. A chaque seconde, des hommes mourraient. Et Akel restait figé sur le seuil de son temple, incapable d'y croire. Et parfaitement conscient de son impuissance.

Ici, on vivait de pêche, de culture, et de… Ici, on ne s'était jamais préparé pour la guerre. Les hommes et les femmes se partageaient équitablement le travail. Les seules armes à disposition à des lieues à la ronde étaient des pioches, des pelles, et des faux. Des arcs aussi, mais ils étaient faits pour la chasse, à la fois pratiques et puissants. On les utiliserait pour de longues traques, pour des affûts interminables, mais pas pour tuer des hommes. Non, jamais.

Et pourtant…

Sans rien faire, sans aucunement pouvoir se défendre, ils mourraient. Ils courraient dans tous les sens en poussant des cris, les enfants se marchaient les uns sur les autres, les femmes pleuraient en se griffant le visage. Rien n'y faisait, rien n'arrêtait la mise à mort impitoyable des agresseurs.

Qui sont-ils ?

Akel n'avait jamais vu ces uniformes. Ni les créatures qu'ils montaient, d'ailleurs. Ce n'étaient pas des chevaux, ni des antilopes, ni même des bœufs ou des ânes. D'obscurs animaux massifs au poil ténébreux, dont une corne unique ornait le front. Ces éléments impossibles en rajoutaient à l'aspect surnaturel du spectacle.

Et puis, ce qui devait arriver arriva. L'un des mystérieux ennemis l'aperçut, il poussa un rugissement et cria quelque chose. Akel ne comprit rien à ses paroles ; sa langue lui était inconnue, mais elle lui apparaissait râpeuse et purement désagréable. Il comprit qu'il était en danger. En effet, moins d'une seconde plus tard, le cavalier faisait obliquer sa monture et fonçait dans sa direction.

Le cerveau du garçon se débloqua instantanément.

La porte. Il faut fermer la porte.

Il s'arc-bouta désespérément. Elle lui paraissait soudain bien trop lourde. Elle ne lui avait jamais résisté ainsi.

A chaque seconde, son adversaire déclaré se rapprochait. Les sabots de sa monture claquaient sur le sol en un roulement de tambour continu et terrifiant. Ils résonnaient comme le tonnerre en couvrant les éclats de voix et les gémissements d'agonie. Akel n'avait plus le temps de penser.

Durant un instant, il se crut perdu. Une hache presque aussi grande que lui s'éleva dans les airs et s'abattit. A cet instant, la serrure cliqua en s'emboîtant. Le choc ébranla l'édifice avec un bruit sourd. Akel se hâta de la bloquer avec l'épieu solide prévu à cet effet.

Il s'autorisa alors à souffler. Que se passait-il ? Il n'en avait aucune idée. Tout ce qu'il savait, c'est que des gens inconnus étaient venus les attaquer… ou plutôt les massacrer. Eux, les habitants d'un paisible petit village qui n'avait que peu de contacts avec le monde extérieur, et ne causait de mal à personne. Il ne comprenait pas. Un sanglot le secoua et soudain il se plia en deux. Il ne parvenait plus à retenir ses larmes.