Bonjour tout le monde !
Voici la suite ! Au menu de ce premier chapitre du tome 3, batailles, coucheries et compagnie (je rigole... Quoi que ).
J'ai essayé d'améliorer un peu la mise en page... dites moi si c'est un peu plus lisible ainsi !
Bonne lecture ! ;-)


CHAPITRE I

Oublie le monde

Les journées se ressemblaient inlassablement… Cela faisait trois semaines que les renforts étaient arrivés, mais chaque jour, il était de plus en plus dur de faire une percée dans la ligne ennemie pour fuir. Isthar avait été amoché à la cuisse par une lance, heureusement il avait été immédiatement soigné et pouvait reprendre le combat. Aveuglé par son envie d'en terminer avec cette guerre, il poussait ses soldats toujours plus loin, plus longtemps, par tous les temps. Il pouvait compter sur le dévouement de Mishr et Halora, mais réalisa rapidement que l'ardeur de Pierre Ali s'était amoindrie. Il lui en fit part un soir, après la bataille, alors qu'ils n'avaient rien pu faire de toute la journée hormis défendre le camp. Les trois capitaines étaient réunis, assis autour du roi qui partageait sa boisson avec eux.

- J'ai l'impression que tu n'as pas le cœur à guerroyer… Je me trompe ?

Isthar lui versa un grand verre de vin en lui jetant un regard de travers. Pierre ne détourna pas les yeux et l'affronta sereinement.

- J'en ai assez de tout ça. Ma femme m'attend à Osméa. Les hommes sont désespérés, ils savent que vous les prenez juste comme des bêtes bonnes à être sacrifiées et ils se battent sans conviction. Je n'appelle pas ça faire la guerre.

- Pierre ! s'indigna Izun Mishr en dodelinant de sa grosse tête noire. Un peu de respect.

- Je n'ai rien dit contre son Altesse, fit Pierre en s'inclinant avec ironie. Je lui fais seulement partager mes impressions…

- Qui sont faussées par ta vie privée, coupa Mishr en roulant des yeux. Ta femme te manque : moi aussi, il me tarde de retrouver ma famille ! Mais pas tant que nous ne serons pas assurés de la défaite de Bahriur.

- Où est-elle, cette fameuse défaite tant promise ? s'énerva le jeune capitaine en fixant Isthar, maintenant allongé dans son lit. Plus de trois mois de guerre, et rien, rien, pas une once d'espoir pour nos soldats ! Si vous voulez les pousser à la désertion, continuez ainsi et…

- Sera puni de mort quiconque qui quittera le camp ou le champ de bataille ! s'écria Isthar en se levant d'un bond.

Il avait en tête le souvenir cuisant de Scala. Il ne pouvait imaginer qu'il y ait des lâches dans son armée. C'était intolérable.

- Alors agissez ! cria Pierre en se dégageant de la main de Mishr, posée sur son épaule. Nous les faisons mourir, vous entendez ? Ils meurent à petit feu ! Ils ont froid, ils ont faim, ils sont exténués et l'ennemi aura bientôt réussi à s'emparer du campement ! Si Lii Odin a trouvé une idée si ingénieuse que ça, mettez-la en pratique ! Attendez-vous donc qu'ils aient tous crevé pour votre survie, comme ils l'ont fait il y a quelques années ? Je ne sacrifierai pas à nouveau mes hommes pour vous, Isthar !

Il avait hurlé ses dernières paroles et avait tourné les talons pour ne pas leur montrer les larmes qui perlaient sur ses joues. Le bataillon six était le meilleur. Il avait été affecté deux ans auparavant par l'attaque des monstres soigneusement gardés par la famille royale ; c'était différent, cependant Pierre Ali ferait dorénavant tout son possible pour éviter à ses soldats de mourir, coincés dans un traquenard.


- Quelle journée… soupira Isthar, qui s'était rendu dans la tente des assassins pour passer une soirée de détente.

Ils étaient tous les quatre assis autour d'un bas caisson en guise de table, réchauffés par le feu ardent qui brûlait à l'entrée de la tente. Taël et Scala, les plus frileux, étaient couverts de plusieurs épaisseurs de tuniques et de chemises, et emmitouflés dans des couvertures en laine. Cellas dormait déjà, couché en chien de fusil dans le lit de Scala.

- J'avoue. Faut dire que tu les excites, les ennemis, ils savent tous que tu veux assiéger leur capitale, y a mieux comme tacti…commença Scala en battant les cartes.
- Eh ! On arrête là les commentaires sur la bataille, j'en ai assez soupé pour les dix prochaines années ! cria Grizzly de sa grosse voix pour faire taire les deux hommes. Alors, ce soir, c'est nourriture, boissons chaudes et on essaie d'oublier un peu qu'on se trouve dans un pays ennemi en plein hiver par un froid de canard.

- Je suis d'accord, fit simplement Taël en attrapant les cartes que lui tendait Scala. Et puis ne vous énervez pas, y a Cellas qui dort.

Isthar leva les yeux au ciel avec une moue de dédain. Scala arrêta de distribuer les cartes et le toisa d'un regard hargneux.

- Vas-y, exprime le fond de ta pensée.

Le roi secoua la tête en haussant les épaules. Les deux autres assassins se dévisagèrent. Ils n'avaient pas tout compris…

- Vas-y, dis tout haut que tu considères que tu as le droit de gueuler, même si un gosse pionce à trois mètres de toi. Bah oui, après tout, c'est qu'un de tes nombreux sous-fifres, à tout bien considérer ?

Isthar poussa un soupir agacé.

- S'il faut toujours penser au bien-être des plus insignifiants de…

- Répète un peu ! vociféra Scala en attrapant Isthar au col. Vas-y si tu l'oses. Cellas, il vaut pas qu'on fasse attention à lui, hein ?

- Il n'a pas dit ça, fit Grizzly pour tenter de dédramatiser la situation. Isthar…

- Si, je voulais exactement dire ça, lâcha Isthar avec fermeté. Je ne vais pas me la fermer pour qu'un gamin du clan ennemi ait ses douze heures de sommeil.

Taël se redressa au bon moment pour intercepter le poing de Scala qui allait s'abattre en une seconde sur le nez d'Isthar.

- Lâche-moi, putain ! s'exclama Scala en repoussant Taël. Tu sais quoi, Isthar ?

Le souverain leva un sourcil exaspéré.

- Non, m'enfin tu vas me le dire.

Scala savait très bien au fond de lui qu'il ne devait pas formuler ce qu'il pensait… Cependant la colère fit voler en éclats le peu de scrupules qu'il avait à asséner une telle vérité à Isthar.

- Tu n'es qu'un égoïste fini, murmura Scala.

- Merci, ça me touche, railla Isthar.

- C'est pas tout. Je pensais pas en venir là, m'enfin tu me révulses tellement que faut que ça sorte.

Taël leva les yeux au ciel et pressa convulsivement le bras de Grizzly. Il n'y avait aucun moyen d'arrêter Scala une fois qu'il était décidé.

Isthar le toisait d'un air moqueur.

- Tu vois, tu vis comme un pauvre type depuis que tu n'as plus Arathéa, sans te douter une seule seconde qu'elle est chez nous depuis le mois d'Aodeth. Ouais, ça va faire quatre mois qu'elle est revenue à Osméa vivre avec nous, mais attend, on l'avait déjà revue avant ! Et tu sais quoi, ce qui me fait le plus plaisir, c'est que tu ne le saches que maintenant, quand elle est en train de se faire trucider pour toi dans une armée à la con !

Isthar semblait incrédule et cherchait dans l'attitude de Grizzly quelque chose qui pourrait définitivement lui laisser penser que Scala mentait.

Non. Rien. Juste un air coupable sur le visage. Et Taël qui regardait le plafond en marmonnant des choses incompréhensibles.

Et Scala qui vomissait sa hargne.

- Tu me crois pas ? C'est pas tout ! Elle a assisté à ton mariage, mon grand ! C'est pas chouette, hein ?

Il était comme enragé et souriait, satisfait de constater qu'Isthar peinait à le croire. Soudain, une petite voix le sortit de son état furieux.

- Scala…

Cellas était assis dans son lit, il se frottait les yeux lentement. Le rouquin le prit dans ses bras et lui assura que tout allait bien.

- J'ai froid…

Scala le recoucha, rabattit les couvertures et ôta la sienne pour l'ajouter aux autres. Il lui fit boire une gorgée de lait chaud dans une timbale en métal et lui promit de faire moins de bruit.

C'était un contraste saisissant, cette dualité en lui ; en quelques secondes il était passé d'un comportement vindicatif à l'attitude attentionnée d'un bon père.

Isthar avait l'impression que la terre tournait trop vite pour lui. Il posa à plat une main sur le sol, comme pour être sûr de ne pas vaciller. Arathéa… A Osméa ? Chez Grizzly ? Depuis si longtemps ? C'était impossible.

- Gri…

Ce dernier ne daignait pas le regarder et il se leva lourdement. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas faire face à ça, ce soir-là. Il ne pouvait pas affronter la colère et l'incompréhension d'Isthar, non.

- Me dis pas que…Espèce de salaud !

Taël s'interposa à nouveau et retint Isthar qui se jetait sur Grizzly.

- Isthar ! Arrête ! Ca ne sert à rien maintenant ! fit Taël en le faisant sortir bon gré mal gré. Arrête de…

Il fut repoussé en arrière après s'être pris une droite en pleine figure. Isthar s'était libéré de son emprise et invectivait Grizzly.

- Et tu comptais me le dire quand, hein ? hurla Isthar comme un enragé. Quand je l'aurais retrouvée morte sur le champ de bataille, hein ?

Grizzly ne répondit pas et passa devant lui comme si de rien n'était. Il aida Taël à se relever.

- Ça va ?

- Ouais. J'ai connu mieux, râla Taël en essuyant la traînée de sang sur sa joue. J'en ai marre, de vos histoires. Ça m'apprendra à toujours vouloir vous concilier au mieux. Allez, tapez vous dessus comme des hommes, des vrais, des brutes viriles incapables de s'exprimer autrement qu'en se foutant des coups, allez, moi je me tire !

Il était véritablement furibond et s'éloigna vers la première porte du camp. Il la fit ouvrir et arriva dans le second campement créé tout autour du premier, où il fut accueilli par des sifflets. Les soldats étaient encore dans cette rivalité nationale.

- T'as un problème ? fit-il à un homme qui lui avait craché aux pieds.
Il dégaina sa lame et lui agita sous le nez, au niveau de la gorge.

- Je suis plus freithnien que toi et je bosse pour Werlynd, alors ne viens pas me chercher des poux, c'est pas le moment.

Il fit régner le silence dans les tentes, rangea son arme et décida de faire le tour de la palissade pour calmer ses nerfs. Le froid et la nuit le calmeraient sûrement.


Grizzly dut frapper Isthar qui se montrait agressif : le roi vola sur deux mètres et atterrit aux pieds de Lii Odin qui en lâcha sa fiole d'alcool.

- Que se passe-t-il ici ? Grizzly, qu'avez-vous…

- Ça ne vous regarde pas, grogna l'assassin qui gardait les poings levés, prêt à se défendre. Arrête de faire tout ce cirque, Isthar, tu ne l'as jamais cherchée, tu t'es contenté de faire placarder trois affiches, de te marier avec une traînée et de coucher avec une putain !

- Votre Altesse ! s'indigna Odin qui retenait le roi de toutes ses forces. Venez, allez vous coucher, tout ira mieux de…

- Tu n'es qu'un traître ! hurla Isthar en se débattant. Tu as voulu te l'accaparer !

- Et toi, tu n'as fait que parler ! Tu disais que tu l'aimais, tu ne t'es jamais donné la peine de la trouver ! Et pourtant elle n'était pas loin, la vallée d'Azhar c'est pas le bout du monde pour toi ! Tu étais juste bien trop occupé par ton occupation de roi, que tu as raté aussi lamentablement que ta vie avec elle ! tonna Grizzly.

Il se tenait debout, de toute sa hauteur, et dominait Isthar qui en aurait pleuré de dépit. Lii Odin ne savait que faire si ce n'est soutenir son roi. Il comprenait à peu près la situation, pourtant il lui avait semblé clair que cette jeune fille, Arathéa, était bien morte…

- Arathéa est ma fille, tu m'entends ? Et je compte bien profiter de sa présence plutôt que de la donner en pâture à un gamin comme toi qui la jettera dès que tu en seras lassé !

Scala était sorti et avait posé une main sur son épaule, tout en ne lâchant pas Isthar des yeux.

- Le pire, reprit Grizzly en pointant son index sur lui, c'est que cette idiote a tout fait pour te rejoindre. Une nuit elle s'est infiltrée dans le palais et t'a rendu visite, tu dormais comme une souche ! Elle s'est fait poursuivre par tes gardes et s'y est blessé la cheville ! Comme une idiote, parce qu'elle croit encore que tu ne l'as pas oubliée !

- Je…ne…l'ai pas oubliée ! vociféra le jeune homme, la tête baissée. Tu ne peux pas dire ça…

Grizzly se garda de répondre et tourna les talons, refermant le pan de la tente sur lui et Scala, laissant Isthar abandonné dans les bras d'Odin.


- Sire, Sire !

Odin fit face à la jeune sentinelle qui se trouvait sur le seuil de la tente royale.

- Je suis occupé.

- Seigneur Odin, il y a des…

Lii lui montra d'un coup de tête le roi qui semblait dans un bien piètre état. Le jeune soldat se tordit les mains, conscient que son souverain ne devait pas être dérangé…

- Sire, ils nous assiègent.


- Quelle soirée, marmonna Whyn en émergeant de sa couverture. Najao ?

Un grognement lui apprit que la silhouette près de lui était Jisibé.

- Réveillez-vous, il y a un problème, murmura Whyn en sortant à quatre pattes de la tente. Les feux du poste de garde sont allumés et tout le monde s'agite.

Il faisait un froid terrible qui le fit frissonner et le poussa à se couvrir chaudement.

Tous trois sortirent et suivirent leurs camarades après avoir revêtu leur amure et pris leur arsenal. Que se passait-il ? Dans la cohue, c'était impossible de comprendre quoi que ce soit. Tous couraient en tous sens. Whyn cherchait Arathéa des yeux mais Jisibé le ramena sur terre en lui faisant remarquer qu'il y avait plus important pour le moment.

- Le voilà, le responsable, fit Whyn en marchant vers Pierre Ali qui observait le remue-ménage avec un regard noir et perplexe. Que se passe-t-il ?

- C'est bien, vous êtes prêts, rejoignez les autres près de la porte de sortie, ordonna-t-il d'un ton absent.

Les trois jeunes hommes suivirent son regard : au-delà de la palissade… Whyn se mit à trembler sans savoir pourquoi. Il grimpa à un poste de surveillance et ce qu'il vit lui fit froid dans le dos. A la lumière de torches géantes, trois bataillons avançaient d'un pas cadencé, aussi rapide qu'ils le pouvaient sans glisser sur la neige et les étendues glacées. Trois masses noires dont on ne voyait pas la fin, plongée dans les ténèbres de la nuit.

- Oh non…

Il comprenait alors l'inquiétude dans les yeux de Pierre. Il pressa les jumeaux à rejoindre les autres soldats, en queue de peloton. Il ne tenait pas vraiment à être en ligne de mire.

Les pas des soldats ennemis étaient étouffés par la neige : on entendait seulement le crissement des bottes, et un peu le tintement des épées contre leurs jambes.

- Ça y est, on va tous y passer, murmura un jeune garçon à côté de Najao, ce qui terrorisa ce dernier.


Arathéa était excitée, comme si quelque chose d'extraordinaire arrivait… Elle ne savait pas si cette bataille serait simple ou non, si son camp allait gagner ou perdre, cependant elle se battrait jusqu'au bout car tous ceux envoyés en pâture ce soir-là n'étaient que des civils.

- Arathéa !

Pierre lui serra la main et l'enjoignit de faire attention à elle. Une lueur étrange brillait dans ses yeux noirs, éclairés par la torche qu'il tenait.

- J'essaierai, promit-elle en tirant son épée. Je ne veux pas mourir ici… Même si l'envie m'a souvent traversé l'esprit. Pierre, ajouta-t-elle précipitamment, est-ce qu'Isthar a…

- Il est plus bouché qu'avant. Il se fiche de vous tous, avoua-t-il, mortifié. Pour le moment vous épargnez les forces des bataillons six, sept et huit, c'est tout…

Il secoua la tête et s'éloigna : Tekhig l'attendait, posté près d'une sentinelle. Sa mine était également sinistre.

- Ça promet, murmura Arathéa pour elle-même.

Elle enjamba le feu qui mourait au milieu des tentes dressées, repéra les deux groupes de soldats prêts à sortir et choisit celui où se trouvait Whyn. Elle tenait à le protéger du mieux qu'elle pouvait…


Lii Odin donnait des directives à tour de bras, débordé. Mishr et Halora se révélaient moins enthousiastes que d'ordinaire. L'homme noir fit comprendre son désappointement à Odin.

- Envoyons au moins le bataillon sept, ce ne sont que des civils… Nous ne devrions pas les mettre en première ligne, ils n'ont pas beaucoup d'expérience en terre inconnue… Et les conditions de cette nuit sont terribles…

- Izun, je suis désolé, ce sont les décisions du roi. Je sais bien que c'est une mission suicide, que voulez-vous que je fasse ?

- Désobéir.

Lii Odin se retourna et vit Pierre accompagné de Tekhig, le capitaine freithnien. Il soupira bruyamment.

- Pierre, vous perdez la tête…

- Ce sont eux qui vont la perdre si nous les laissons aller au front sans soldats professionnels à leurs côtés ! Les freithniens ne sont pas si nombreux que cela !

- Je suis d'accord, fit Tsu Halora en hochant sa tête protégée de son casque rouge. Je réprouve ce genre d'action lâche. Que cela plaise ou non, j'envoie les miens au front.

Il salua sommairement et courut vers l'est du camp où se trouvait l'ancien bataillon huit, composé de deux cent hommes solides comme des rochers. On entendit très vite le son d'un cor : ils étaient rassemblés sous sa bannière. Lii Odin sentit qu'il perdait toute autorité, cependant il était conscient de la gravité de la situation : perdre ces civils dès le premier affront serait inutile.

- Bien, bien… Izun, vos cent-soixante hommes ne seront pas de trop. Menons une stratégie violente : mettons tous nos œufs dans le même panier, si j'ose dire. Nous allons écraser cette attaque une bonne fois pour toutes. Cela les fera partir en déroute et nous aurons le temps de quitter le camp pour la capitale avec quelques kilomètres d'avance.

Pierre ne baissa pas la tête face à ses hommes, cette fois-ci. Il les considéra avec une fièvre non dissimulée. Debout face à eux, le dos collé à la porte, il entendait les pas de l'ennemi se rapprocher, très vite couverts par les tambours de guerre frappés par les sentinelles pour leur donner du courage. Il scrutait les visages anxieux tournés vers lui, baignés d'une lumière orangée.

- Je ne vous demande qu'une seule chose, déclara-t-il d'une voix forte où perçait l'émotion. Soyez prudents, combattez groupés, ne vous retrouvez jamais seul, au risque d'être encerclé et abattu sur le champ. Nous devons les faire reculer jusque dans les montagnes : vous les attaquez de front, deux autres cohortes vont les assaillir sur les flancs. Alors tenez-vous à une ligne précise, ne vous lancez pas dans l'action sans réfléchir et comptez les uns sur les autres.

Il repéra le visage d'Arathéa, un des seuls qui n'était pas crispé dans l'attente du combat. Elle était nerveuse mais prête à donner le meilleur de ses capacités. Son stress était bénéfique et ne la paralysait pas, contrairement à d'autres.

- Calme-toi, murmura-t-elle à Najao qui suait à grosses gouttes. La porte va s'ouvrir, nous allons faire du mieux possible.

Le jumeau du jeune homme lui serra le bras : Jisibé lui chuchota quelques mots de réconfort, bien plus revigorants car ils venaient de son frère.

- Fais attention à toi…

Arathéa sentit la main de Whyn sur sa taille. Elle l'attrapa par la nuque et l'embrassa.

- Je sais que je m'en sortirai, fit-elle à voix basse. C'est à toi de faire attention. Je ne te le pardonnerai pas si tu…

« Si tu m'abandonnes comme Isthar l'a fait… »

Ils échangèrent un autre baiser et furent séparés par la masse de leurs camarades qui s'agitait. Les portes de bois s'entrouvraient lentement. Leur champ de vision s'agrandissait au fur et à mesure sur une étendue sombre parsemée de taches de lumière crées par les feux allumés çà et là... Arathéa empoigna plus fortement la garde de son épée et rapprocha son bouclier de sa poitrine. Elle ne laisserait à quiconque une chance de la tuer. Elle pensa un peu égoïstement qu'elle était la plus apte à survivre, grâce à son passé de tueuse. Cependant, dans de telles conditions climatiques, il n'y avait plus de statistiques possibles ou de théories qui tenaient la route. Comme trois semaines auparavant, plein de Yuzo tomberaient sous les coups, sans que personne ne s'en préoccupe.

Le choc fut rapide, violent, bruyant. Les bottes des soldats crissaient sur la neige épaisse, ils s'enfonçaient parfois jusqu'aux genoux et frappaient presque à l'aveuglette. Très vite, le manteau blanc devint rouge, noir. Arathéa avait été attaquée simultanément par deux ennemis. Elle ressentit de la peur car elle ne les voyait pas. Elle tendit le bras droit, sectionna le genou du premier qui l'assaillait latéralement et enfonça son bouclier dans le visage du second pour se donner le temps de le contrer. Elle fut brutalement projetée en arrière mais n'avait rien de cassé ; son bouclier l'avait bien protégée. Elle se redressa le plus vite possible et roula sur le côté : son ennemi avait abattu sa lame en fente jusqu'à la garde. Le souffle court, elle dégaina sans réfléchir un de ses poignards et l'enfonça dans son avant-bras alors qu'il retirait son épée de terre. Ses instincts de tueuse refaisaient surface. La peur la tenaillait tellement, qu'elle ne réfléchissait plus pour agir comme un soldat. Elle tenait juste à sauver sa peau. Elle se laissa glisser le long de la pente neigeuse et aida un de ses collègues en décapitant sauvagement le soldat avec qui il était en prise.

- Merci, murmura le jeune homme en se retournant pour continuer le combat.

Arathéa haletait, les yeux rivés sur le cadavre sans tête. Elle avait cruellement froid mais du sang avait giclé sur son visage, dégoulinant dans son cou. C'était brûlant, c'était bon. Elle reprit ses esprits et se jeta dans la bataille avec rapidité et habilité. Elle entendait très peu de cris, de gémissements de douleur comme elle s'y attendait. La lutte n'était pas simple, ni la nuit ni le temps n'arrangeaient les choses : elle savait que ce combat leur serait défavorable, sans pouvoir dire pourquoi. Soudain, alors qu'elle repoussait de toutes ses forces un colosse qui entraîna trois autres ennemis dans sa chute, elle entendit une voix familière derrière elle.

- Courage ! Les bataillons six, sept et huit sont avec nous ! Ne perdez pas cou…

Elle fit volte-face, égorgea un indésirable et vit Pierre à terre, à la merci d'un général de l'armée de Bahriur. Elle poussa un cri féroce et bondit sur lui, l'épée tendue en avant. Il y eut un bruit sourd, il s'écroula sur le dos, ses viscères se répandaient en discontinu sur la neige gorgée de sang. Haletante, Arathéa aida Pierre à se relever.

- Tu veux tous nous sauver, murmura-t-il en guise de remerciement. Mais tu n'y arriveras pas, Arathéa.

La jeune fille se détourna de lui et courut vers un petit groupe de Freithnien encerclés de soldats de Bahriur. Ils tombaient comme des mouches, l'un après l'autre. Elle entraîna quelques werlyndiens avec elle, dont Najao et Jisibé, et ils se ruèrent sur leurs ennemis.

Un bras tranché. Un pied coupé, une botte qui ne sert plus à rien. Des cris silencieux, juste la nuit, le froid et nous tous dans ce piège gigantesque… Et tout ce sang qui coule pour rien, tout ce sang pour rien… Nous sommes tous des assassins, nous sommes tous coupables…

- Grizzly !!!

L'assassin émergea juste à temps pour trucider un avorton qui s'était attaqué à lui. Il était totalement absent du combat. Taël évita une lance pour le rejoindre, perché sur un promontoire rocheux.

- Viens plus bas, ici c'est trop dangereux, la pierre est trempée, on doit aider les autres, fit Taël en le tirant par le bras. Grizzly ! cria-t-il en voyant que son ami ne l'écoutait pas. Que se passe-t-il ?

- Arathéa… Arathéa est ici…

- Mais qu'est-ce que tu racontes ? s'énerva le jeune homme en montant à côté de lui. quoi…

Grizzly tendit son bras au bout duquel brillait une torche énorme. En contrebas, il y avait un petit escadron allié, qui reprenait ses esprits, tapi dans un fossé boueux. Parmi eux, une silhouette courbée plus fine que les autres qui semblait respirer difficilement. Des cheveux noirs détachés qui tombaient sur ses épaules. Et surtout, à sa main gauche…

- Le bouclier…

Taël et Grizzly dévalèrent la pente, glissèrent la plupart du temps sur des pierres et des plaques de glace, guidés par la torche, et rejoignirent en courant le petit groupe. Certains se relevaient déjà.

- Nous ne faisions qu'une pause, fit un jeune homme sur un ton coupable.

- On n'est pas vos supérieurs, lui signala Taël en suivant Grizzly.

- Arathéa ! cria celui-ci de sa voix rauque et puissante.

La jeune fille se redressa, la main sur sa poitrine, cherchant qui pouvait bien l'appeler ainsi. Elle vit alors une silhouette de géant courir vers elle : le flambeau qu'il tenait éclairait un visage buriné, creusé de rides, une barbe rousse touffue et deux yeux bleus rayonnants.

- Grizzly ! s'exclama-t-elle quand il la souleva du sol après avoir donné la torche à Taël.

C'était un contact irréel : elle avait tellement souffert de sa solitude, loin de lui… Elle oublia sa retenue habituelle et l'enlaça solidement.

- Papa…

Grizzly eut un sourire qu'elle ne put voir.

- Je suis si content de te retrouver, murmura-t-il en s'écartant d'elle. Comment as-tu réussi à... Taël, tu me la laisses ? grogna-t-il en voyant son ami prendre sa fille dans ses bras.

- Ecoute, je te dirai ça plus tard, quand nous aurons réussi à libérer un peu la situation, fit Arathéa avec sagesse. Allons venir en aide aux autres.

Seulement, elle repartit au combat avec plus de cœur et de courage. Entourée de Taël et de Grizzly, elle sentait que rien ne pouvait l'atteindre et se battit avec audace. Cela faisait bien longtemps qu'elle ne s'était sentie aussi proche de son père adoptif. Pour elle, c'était comme s'il l'avait abandonnée en partant escorter Isthar.
Isthar… Où pouvait-il bien être ? Et est-ce qu'il…

- Attention !!

La jeune fille ne vit que bien trop tard l'homme barbu au visage enragé qui avait jeté sa lance sur elle. Elle dut son salut à quelqu'un qui la poussa de tout son poids.

- Ça a raté de peu, murmura son sauveur couché sur elle.

Arathéa était un peu sonnée par le choc et reconnut malaisément Taël qui réprimait une grimace de douleur.

- Il t'a touché ?

- Ouais… Merde…

Elle se dégagea de son étreinte et constata que le fer avait entamé la chair de la jambe de Taël. Grizzly leur vint en secours.

- J'ai buté ce fumier… Attends, c'est pas très grave, bouge pas, et Arathéa, couvre-nous.

Le vieil assassin empoigna l'épaule de Taël et le traîna plus loin, près de l'entrée du camp, arrachant une plainte sourde au blessé.

- Je te dois une fière chandelle, marmonna Grizzly en arrachant sans sommation la lance de la jambe.

- Après ce que tu viens de faire, ah çà oui, grogna Taël en le fusillant du regard. Tu m'as achevé.

- Et toi t'as sauvé ma fille, petit abruti. Bouge pas, j'te dis.

Il arracha un morceau de sa tunique et banda la plaie, très serré. Taël trouva le moyen de faire de l'humour.

- Tu crois que je vais m'enfuir en courant, peut-être ? Même si je voulais échapper à tes grosses pattes malhabiles, je ne pourrais pas.


Les combats durèrent jusqu'au crépuscule, le lendemain, où Bahriur battit en retraite. De faibles cris de joie retentirent un peu partout, mais tous ne pensaient qu'à dormir et soigner les blessés.

Arathéa était exténuée, comme beaucoup d'autres, car elle s'était permis des « idioties » comme aimait dire Grizzly alors qu'il la portait presque jusqu'au campement. La neige avait fondu et la boue avait rendu les mouvements très ardus.

- Pff… Quel besoin tu avais d'aller trucider un général, hein ? Tu n'en avais pas assez pour t'occuper les mains ?

- Pour déstabiliser les troupes, il faut…

- Oui je sais, pour que les jambes marchent pas, faut trancher la tête, finit Grizzly de mauvaise humeur. M'enfin, je vois pas pourquoi tu es allée te fourrer dans un traquenard pareil.

- Traquenard dont tu es ressortie vivante, souligna malicieusement Taël qui boitait à peine à leurs côtés. Grâce à Papa Nounours.

- M'appelle pas comme ça ou je t'esquinte l'autre jambe, fit machinalement l'autre. Attends, tu m'énerves toi.

Il s'arrêta et malgré les protestations d'Arathéa, attrapa ses jambes et la prit complètement dans ses bras.

- Avoue que tu aimes bien jouer les princesses, plaisanta son père en la portant comme si de rien n'était. Je ne sais pas ce qui est le plus lourd : toi ou tes armes ?

Arathéa le tapa gentiment dans le dos sous le regard goguenard de Taël. La jeune fille retrouva sa tente intacte, et quelle ne fut pas sa joie en voyant Whyn, Najao et Jisibé, en pleine santé ! Elle les rejoignit le plus vite qu'elle le put et Whyn, soulagé, l'embrassa sans qu'elle ait le temps de réagir.


- Grizzly… Viens. Qu'est-ce que tu regardes ? Allez, dépêche, j'ai envie de dormir.

Le vieil assassin plissa les yeux devant un tel spectacle.

- Cet avorton de fermier… Il se gêne pas… Mais fous lui une droite, ma fille…C'est que ça a pas l'air de lui déplaire, non mais !

- Qu'est-ce que tu racontes encore ? s'énerva Taël en le rejoignant.

- Rien, rien, fit Grizzly à voix haute. On y va, j'ai faim, décréta-t-il en dépassant son ami.

Taël ne voyait rien d'intéressant : Arathéa parlait avec trois jeunes qui semblaient être ses amis… Grizzly se faisait toujours une montagne d'un rien.


Scala n'eut aucune honte à avouer qu'il n'avait combattu qu'une partie de la nuit. Il était plutôt reposé et semblait plus intéressé par Cellas que par le résultat de ces heures de batailles. Grizzly s'occupait de soigner Taël, assis près du feu, dans leur tente commune. La plaie était nette et il n'y paraîtrait plus dans les deux jours suivants.

- Faut toujours qu'il t'arrive un truc, toi, railla Scala en leur donnant un grand bol fumant. Soupe de légumes et à la viande. Autant ne pas préciser que j'ai du me battre pour avoir plus de viande que les autres.

- Si tu veux qu'on te remercie, apporte-nous du pain si possible, on crève la dalle.

Cellas dormait déjà. D'après Scala, l'enfant était resté en sécurité à l'intérieur du camp, avec l'énorme dragon comme compagnon. Ce dernier se trouvait actuellement sur le champ de bataille, pour prendre son « dîner » comme avait précisé Scala. Nul doute que le monstre se repaissait des quelques cadavres laissés derrière les troupes, car il n'avait pas été possible pour aucun des deux camps d'enterrer leurs morts. Beaucoup étaient restés étendus là, brisés, ensanglantés. Scala réapparut sous la tente, avec dans les bras une énorme miche de pain, une grande timbale pleine de soupe fumante et une boîte en ferraille.

- Alors là, tu es génial, fit Grizzly en le remerciant d'un coup de tête. C'est quoi, ça ?

Scala eut un air mystérieux et ouvrit lentement la boîte. Une odeur fumée titilla les narines des deux autres.

- Tadam ! Du pâté de cerf. Que je viens de piquer dans la réserve de nos supérieurs, ni vu ni connu j't'embrouille. Avoue, Taël, ça rachète mon attitude, non ?

Son ami ne dit rien. Dans son esprit, flottaient des pensées contradictoires. Il n'en voulait pas à Isthar d'être aimé d'Arathéa, il n'y pouvait rien ; cependant le côté le plus animal de son être jubilait de la peine provoquée par l'esclandre de Scala. Il essayait bien de repousser cette idée peu charitable, en vain.

- Tu es un saint, Taël, pouffa Scala en leur coupant du pâté et du pain.

- Un saint qui a du sang sur les mains, ça fait mauvais genre, grommela le jeune homme en haussant les épaules. Arrête de dire des conneries et dis-nous ce que tu as vu.

- Pas grand-chose, à vrai dire. Je suis rentré y a quelques heures déjà, pour m'occuper de… De trucs importants, se reprit-il en se raclant la gorge.

- Pour border Cellas, fit Grizzly avec réalisme.

- Tu ne vas pas t'y mettre…

- Eh, oh, lâche-moi, je ne me fous pas de toi, je sais ce que c'est d'avoir un enfant, fit Grizzly avec fermeté. Ne nous mène plus en barque, Scala. On sait tous les trois que tu le considères comme ton fils, tu n'as pas à te justifier ou à mentir. Moi j'ai adopté Arathéa quand elle avait dix ans, et c'est ma fille, un point c'est tout. Je suis bien placé pour te comprendre.

Scala ouvrit la bouche et aucun son ne sortit de sa gorge. Il était infiniment reconnaissant à Grizzly de ne pas le juger sur l'affection irrationnelle qu'il éprouvait pour Cellas. Taël leur jeta un œil morne et replongea dans la contemplation de sa soupe. Il n'avait plus faim, il avait sommeil surtout. Il se leva et s'étendit sur sa paillasse, emmitouflé dans une couverture qui lui piquait la peau. La minute suivante, les bribes de la conversation de ses deux amis s'assourdirent, une douce torpeur l'enveloppa, éloignant la douleur de sa jambe, et il s'endormit.


Najao et Jisibé lui faisaient mal au cœur : Arathéa ne cessait de jeter un œil aux jumeaux, prostrés dans leur tente, se tenant mutuellement assez chaud pour somnoler un peu. S'ils avaient survécu à ce premier assaut nocturne, il était évident que les séquelles sur le long terme seraient bien plus morales que physiques. Elle leur apporta un peu de nourriture bien chaude et rejoignit Whyn qui faisait le tour du camp. Le spectacle autour d'eux était désolant, effrayant et immensément triste. On voyait encore des cadavres déchiquetés. Le dragon prenait son petit déjeuner avec une sauvagerie qui leur souleva l'estomac. Il avait entre ses griffes la carcasse sanglante d'un cheval dont il arracha la tête avec une aisance effrayante. Entre ses crocs gigantesques, un craquement glauque leur apprit que l'appendice venait d'être impitoyablement broyé. C'était apparemment un encas, car après avoir ingurgité le reste du cadavre, il se redressa sur ses quatre pattes, déploya un peu ses grandes ailes qui reflétaient les dernières lueurs du soleil et se mit en quête d'un meilleur repas, son gros museau relevé, frémissant.

- Quel monstre, murmura Arathéa. Il ne m'inspire pas confiance.

Whyn haussa les épaules et marmonna quelque chose entre ses dents, qu'il ne voulut pas répéter devant elle.

- Les deux frangins ont pas la forme, remarqua-t-il en changeant de sujet. C'est inquiétant… Faut qu'ils s'en remettent sinon ils ne tiendront pas la route.

Arathéa se retint de dire qu'à son avis, c'était ce qui allait se produire. Elle n'en était pas sûre et ne voulait pas alarmer Whyn inutilement. La guerre était une loterie, après tout… Ce n'était pas forcément les plus doués qui s'en sortaient.

- Et toi, ça va ? lui demanda-t-elle doucement.

- Oui, pas de quoi s'en faire. Je suis solide, j'ai été bâti à coup de travaux dans les champs, plaisanta-t-il. Il en faudrait plus pour me...

- Arrête.

Il la regarda, étonné : elle semblait anxieuse. Il passa un bras autour de sa taille, elle le repoussa.

- Qu'est-ce que tu as ?

- Je n'aime pas que tu parles comme ça. On ne sait jamais. Tu peux mourir du jour au lendemain, asséna-t-elle en accélérant le pas. Ne dis jamais plus qu'il en faudrait plus pour te tuer, je sais bien qu'un humain reste mortel, peu importe sa rapidité, sa force ou son habileté…

- Je n'ai pas dit ça pour t'inquiéter, coupa Whyn en attrapant son poignet. Et puis après tout, le principal, c'est ce que nous vivons tous les deux, l'avenir importe peu…

- J'ai déjà vécu avec cette philosophie, Whyn, et je peux te dire que dans le cadre d'une relation, ça peut tout fiche en l'air.

- Je ne suis pas Isthar ! s'exclama son amant en l'attirant vers lui. Je ne t'oublierai pas, moi, je ne te laisserai pas aux mains du premier venu !

Il la fit reculer jusqu'à l'enceinte intérieure du camp et l'embrassa. Elle voulut le repousser mais se laissa finalement faire et partagea leur baiser.


- Ecoute, Isthar, je crois que tu exagères… Ils n'ont fait que ce qu'ils estimaient juste, et il faut les comprendre. Moi-même j'avais des scrupules à n'envoyer que ces pauvres civils en première ligne…

Il semblait à Lii Odin que le roi était devenu sourd. Il le suivait depuis une demi-heure, traversant le camp de long en large, dans la boue neigeuse qui engluait leurs pas. Le roi n'avait pas desserré les lèvres depuis la veille. Il était contrarié pour cette jeune femme, Arathéa, et ses subordonnés n'avaient pas obéi à ses ordres.

- Je t'assure, je n'ai voulu que sauver leurs vies…

- La guerre n'est pas faite pour épargner la vie des soldats, coupa brutalement le souverain en se dirigeant vers une tente où un guérisseur soignait un homme touché à l'épaule.

Il regarda quelques secondes le praticien travailler et repartit de plus belle, Odin sur les talons.

- Oui, mais… Isthar, écoute-moi ! tonna Odin d'un ton péremptoire. Arrête de faire l'enfant !

Il sut qu'il avait touché juste. Le roi fit volte-face, outré. Odin l'avait traité comme Azhar le faisait, des années plus tôt.

- Je ne suis plus un gamin !

- Alors montre-toi digne de ton rang, rétorqua Odin, enhardi par cette victoire. Voulais-tu vraiment que tous les civils meurent dès la première bataille ?

- Je veux partir d'ici le plus vite possible, peu importent les pertes !

Arathéa repoussa gentiment Whyn, l'oreille tendue.

- On dirait…

- Rien du tout, coupa le jeune homme en reprenant où il s'était arrêté.

Ils devenaient assez entreprenants, tous les deux, et Arathéa le pria de s'arrêter là.

- On ne va pas faire ça dans la boue, murmura-t-elle en se sentant fondre sous la caresse des mains de Whyn.

- Mmm…

Soudain, il se raidit, empoigna Arathéa par les épaules et la jeta sur le bas-côté, lui arrachant un cri de surprise. Elle atterrit dans un renfoncement entre deux planches disjointes.

- Whyn, que….

Deux silhouettes passèrent devant le jeune homme. Elle eut le temps d'apercevoir une longue queue de cheval avant que sa vue ne soit obscurcie par Whyn qui la dissimulait.

- Soldat, que fais-tu là ? fit la voix d'un homme âgé. Retourne dans ta tente, demain sera une longue journée.

- Oui, mon… Mon…

- Conseiller Lii Odin. Je t'ordonne de rentrer comme tous les autres. Laisse-nous deviser en paix.

Arathéa vit les jambes de Whyn fléchir légèrement. Une autre voix prit la relève. Une voix qui la fit frémir des pieds à la tête.

- Allons, qu'as-tu, à la fin ? Va-t-en !

Whyn se retint de déclarer ouvertement son dégoût à cet homme qui se permettait de lui parler comme à un chien alors qu'il couchait avec son ancien amour. Il se tortilla sur place, dissimulant encore un peu mieux la jeune fille qui recula sans un bruit.

- Que son Altesse m'excuse, mais… Je cherche un endroit pour… Vous voyez. Et ce petit coin là me plaît bien…

Il vit le regard d'Isthar se durcir et il crut un instant qu'il avait repéré la jeune fille cachée derrière lui.

- Ne serais-tu pas freithnien ?

- Non. Non, votre Altesse, reprit Whyn en masquant son amertume. Je viens d'un petit village près d'Osméa.

- Hum. Isthar, allons plus loin, laissons ce malheureux se soulager, fit Lii Odin, qui, sans le savoir, venait de rendre à Arathéa sa respiration normale.

La gorge serrée, elle regarda s'éloigner la seule vision qu'elle ait eu d'Isthar depuis quelques mois…

- Istha…Humpf !

Le roi se retourna avant que son conseiller le pousse à avancer.

Whyn relâcha sa prise et ôta sa main de la bouche d'Arathéa. Sa main était mouillée. La jeune fille avait failli se faire repérer, volontairement.

- Ça va pas non ? vociféra Whyn en l'entraînant vers le campement où les attendaient Najao et Jisibé.

Arathéa essuya à peine les larmes qui s'étaient mises à couler, subrepticement, se dégagea de Whyn et alla se coucher dans leur tente. Les jumeaux semblaient aller mieux, et Whyn resta quelques minutes à discuter avec eux. Elle ne s'y était pas attendue. Il était tout prêt, là, à portée de sa main, il aurait suffi qu'elle émette un seul son, qu'elle… Isthar était là, dans ce camp, peut-être qu'il l'avait déjà vue…


- Quel cirque !

La jeune fille ne répondit rien à Whyn et se contenta de s'enrouler dans ses couvertures pour lui tourner le dos.

- Tu ne vas pas me dire que cet abruti te manque, tout de même ? Arathéa ! cria-t-il, agacé par son silence. Cet homme t'a totalement oubliée, arrête de te lamenter pour lui, il n'en vaut pas la peine !

Elle haussa faiblement des épaules, les yeux résolument fermés. Au moins elle ne voyait pas la colère prendre possession des traits de Whyn.

- Et alors moi, je suis quoi ? Un passe-temps ? Je t'occupe le temps que tu retrouves ce pauvre con ?

Cette fois, elle se redressa, l'air mécontent.

- Ne joue pas le romantique. Ça ne sera jamais comme ce que j'ai connu avec lui. On sait toi et moi que ce n'est qu'une histoire de sexe, nous deux.

Le jeune homme fut stupéfait, et blessé dans son amour-propre. Arathéa se rendit compte trop tard qu'elle avait une fois de plus été plus loin que ses pensées. Il passa une main sur le bas de son visage et croisa les bras, essayant de rester calme.

- Donc… Tu m'as cédé parce que tu estimes que tu n'as plus rien à perdre ? Pour le rendre jaloux, peut-être ?

- Que… Qu'espérais-tu ?

- Oh, rien… Juste que tu ressentes quelque chose pour moi, tu sais ce que c'est, je suppose, tu as tellement aimé Isthar. Bref, tu vois, j'ai été con de penser un truc aussi improbable, hum ?

Arathéa se sentait mal, elle n'avait pas voulu l'humilier, loin de là. Elle tenta tant bien que mal de recoller les morceaux.

- Non, pas du tout, tu es quelqu'un de très bien et…

- Je ne veux pas de ta pitié, bordel ! s'exclama Whyn en levant les bras au ciel. Tout ce que je veux, c'est que tu me dises que tu as couché avec moi parce que je te plaisais, peu importe Isthar !

- C'est… C'est vrai, Whyn, tu me plais beaucoup, mais…

- « Mais c'est Isthar que j'aime », oui, ça va, je connais le refrain, coupa-t-il avec mépris.

Il déplia sa couverture et se coucha tant bien que mal, en remuant beaucoup et en poussant Arathéa le plus loin possible de lui. Pour oublier qu'il n'avait été qu'un passe-temps pour assouvir la jalousie d'Arathéa. Lui, le tombeur, le séducteur du village, n'avait jamais imaginé une seule seconde tomber réellement amoureux. Une passion incontrôlable, un désir physique urgent, il n'avait jamais connu cela auparavant. Même s'il avait couché avec de nombreuses jeunes filles, quasiment toutes celles de la vallée d'Azhar, il n'aurait pas pu envisager qu'un jour, ce serait à son tour de se sentir utilisé et sali.