CHAPITRE V

L'ambassadeur fantôme

- Ce n'est pas normal du tout, murmura Grizzly en redescendant du chemin de ronde, le lendemain matin. On ne me fera pas croire qu'on va nous laisser approcher de la capitale aussi facilement.

- J'ai entendu parler de protections magiques, lança un soldat à la cantonade. Si ça se trouve, ils vont nous attendre tranquillement jusqu'à Bahriur et nous décimer à ce moment-là.

- Je le crois aussi, fit Arathéa d'un ton morne. Je suis même sûre que ça va se passer comme ça. Pour le moment, ça a été trop facile, si ce n'est l'entrée dans le pays. Là, ils ont compris qu'ils ne nous battraient pas et ont décidé de concentrer leurs forces autour de la capitale. Ça semble limpide.

Isthar la regarda sans rien dire. Elle semblait si abattue et pourtant faisait preuve de courage en restant au milieu des soldats, affirmant ses idées comme n'importe quel homme. Soudain, posant sa main sur l'épaule de Pierre Ali, qui n'était plus habitué à ce genre de marque de confiance et d'amitié, il se pencha à son oreille et murmura :

- Connais-tu un dénommé Whyn, un des nôtres… ?

Le capitaine le regarda d'un drôle d'air. Il savait. Isthar en était sûr. Pierre désigna d'un geste vague un groupe de trois jeunes hommes, assis non loin d'Arathéa et de Grizzly.

- Lequel ?

- Je n'en sais rien, Isthar.

Pierre sentit la pression sur son épaule s'accentuer.

- C'est celui du milieu, aux cheveux châtains.

Isthar fut quelque peu déçu du choix d'Arathéa. Ou alors, peut-être était-ce parce qu'il était lui-même un homme qu'il n'arrivait pas à juger un autre homme. Il lui semblait bien quelconque. Mais il regardait Arathéa d'un air étrange, c'était indéniable. Etait-ce possible qu'il fût…amoureux ? Brusquement, le jeune homme leva les yeux et croisa ceux d'Isthar, qui se durcirent. Whyn soutint ce duel imaginaire, les lèvres pincées.

Qu'avait-il, à le regarder ainsi ? Arathéa avait-elle parlé de lui ? Allait-il finir de le scruter, ce roi imbécile ! Il n'en revenait pas d'être dans un tel traquenard par sa faute, cet homme sans allure et sans personnalité qui dirigeait son pays aussi mal qu'un enfant conduit un char à bœufs. Whyn rompit ce contact visuel chargé de haine et suivit Najao et Jisibé qui sortaient prendre l'air.

Grizzly avait bien remarqué le petit manège de ces deux zigotos là. Ça ne lui plaisait pas du tout, mais quitte à prendre parti, le paysan semblait réellement attaché à elle.

Quoi que.

Non, objectivement, aucun des deux ne la méritait.

- Tu crois pas que tu es un tantinet subjectif ? dit Scala en aidant Cellas à s'habiller chaudement.

- Non, je suis honnête ! grogna le vieil assassin. Isthar n'est qu'un abruti qui l'a laissée tomber, et ce Drine me dit rien qui vaille.

- Whyn, Grizzly, Whyn, reprit calmement Scala sans masquer son amusement.

- Tu veux le transformer en oignon, ton Cellas ? lança Taël en croquant négligemment dans une pomme.

L'enfant était rouge, enfin, il était plus honnête de dire que seule sa tête, qui dépassait de l'amoncellement de vêtement, était rouge écarlate. Scala haussa les épaules.

- Je ne veux pas qu'il attrape la mort.

- Tu ne prends aucun risque, en effet. Comment il va faire, pour monter sur son dragon ?

Cellas hocha vivement la tête, faisant tomber une des quatre écharpes qui lui faisaient comme une minerve.

- Oui… Tu as raison, comme toujours, râla le rouquin en enlevant une cape et une écharpe ou deux. On part tout à l'heure et j'aimerais bien qu'il soit en meilleure santé possible.

- C'est un souhait honorable, certes, consentit Taël, mais de là à le changer en poupée…

Grizzly les coupa d'un geste impatient de sa grosse main gantée. On entendait Isthar et Izun Mishr discuter des opérations. Ils devaient rejoindre la capitale le plus vite possible, en se déployant sur une ligne double pour encercler la ville.

- Il a dû gagner en cervelle pendant la nuit, fit Scala d'un ton superbement méprisant. Je ne peux plus le sentir.

- Tu n'es pas le seul.

Ils jetèrent un œil à Taël qui haussa les épaules :

- Je n'ai rien contre lui.

- Pff…Tu es désespérant ! cria Scala.

- Hormis qu'il m'ait donné un crochet du droit magistral l'autre nuit, je n'ai objectivement rien à lui reprocher.

- Je me répète, mais tu comprends rien visiblement, fit Grizzly d'un ton mordant, je préférerais que tu sois mon gendre plutôt que ce gosse bouffi d'orgueil !

Taël se tut, comme à son habitude. Scala secoua la tête en murmurant à l'oreille de Cellas que jamais il ne devait devenir aussi « mou du genou » que « ce grand dadais que tu vois là ».

- Je t'ai entendu, Scala.

Isthar eut un bref entretien avec le grand prêtre des lieux, qui semblait extrêmement sceptique quant à l'issue de cette guerre.

- Pouvez-vous clairement me dire l'intérêt d'un tel conflit ? fit le magicien avec une moue sévère. Vous perdez votre temps. La guerre n'amène que la guerre, indéfiniment. Vous devriez employer votre énergie et vos troupes à pactiser avec ce royaume.

- C'était eux, ou nous, répondit Isthar d'un ton abrupt. Vous êtes forcément au courant des techniques employées par Sirn Sare, votre roi, pour marier sa nièce et forcer mon pays à lui céder des terres !

-J'en ai entendu parler, en effet. Mais puisque vous avez répudié votre femme, pourquoi ne pas arrêter là les hostilités ?

-Le conseiller que l'on nous a envoyés, ce Marek de Vertis, a contribué à cette mascarade, et je veux faire plier Bahriur une bonne fois pour toutes ! s'exclama Isthar.

Arathéa vit Isthar en pleine discussion animée avec le maître des lieux. Elle s'approcha prudemment et ce qu'elle entendit la glaça d'effroi.

-Vous devez vous tromper, fit le grand prêtre avec suspicion. Il n'existe aucun conseiller royal siégeant au palais du nom de Marek de Vertis.

-Allons bon, répliqua Isthar, agacé. Que me dites-vous là ?

-L'homme qui a monté cette « mascarade » comme vous dites, ne fait pas partie des conseillers gravitant autour de notre roi. Je vais appeler un de mes disciples, qui revient de la capitale, mais j'en suis certain, je n'ai jamais entendu parler d'un homme nommé ainsi.

Isthar ouvrit la bouche pour s'indigner, mais lorsqu'il entendit le jeune prêtre parler comme son maître, il faillit tomber à la renverse.

-Comment ça… Mais qui était cet homme ! Il était mandaté par le roi, j'en suis certain !

-Il n'y a que trois conseillers autour de Sirn Sare de Bahriur, poursuivit le jeune érudit en hochant la tête. Maître Udel, maître Khuggal et maître Oko sont constamment au palais. Ils n'ont jamais quitté le pays pour négocier avec vous.

Arathéa secoua la tête, incrédule. Elle comprenait tout à fait le désarroi d'Isthar, bien qu'elle n'eût pas connu ce fameux Marek de Vertis, Scala lui en avait suffisamment parlé pour savoir qu'il ne s'agissait pas d'une erreur. Elle décida de lui en parler avant qu'il ne parte en mission de reconnaissance à dos de dragon avec Cellas.

-Tu te paies ma tête ?

Scala s'habillait correctement pour affronter les vents des altitudes et les chutes de neige. Il ne la prit pas au sérieux.

- Je t'assure, deux prêtres ont assuré à Isthar qu'aucun Marek de Vertis ne séjournait au palais !

- Ecoute, j'ai trimballé ce gros plein de soupe prétentieux à droite et à gauche des semaines durant ! s'agaça Scala en prenant Cellas par la main. Je n'ai pas rêvé !

- Ne comprends-tu pas ? Il s'agissait d'un imposteur !

- Quel intérêt y avait-il à usurper ce rôle ? s'énerva Scala. Il est parvenu à ses fins de toute manière, il a marié l'autre dinde à Isthar !

- Je l'ignore, mais il est évident que ce n'était qu'une tromperie organisée pour obtenir quelque chose de bien précis !

Taël réfléchissait intensément en observant Arathéa défendre son idée. Il était entièrement d'accord. Il avait déjà prévenu Scala de l'étrangeté de ce de Vertis. Et l'ordre de mission qu'il avait trouvé sur son bureau…

- Marek de Vertis n'existe visiblement pas. Violine et lui sont de mèche, c'est évident, dit-il en mesurant ses paroles. Il était là pour tout manigancer, la prise d'otage d'Innko par Darunn pour faire plier Isthar, tout… Et il est vrai que jamais Sirn Sare n'a appuyé sa présence, il n'a jamais parlé de lui, pour autant que je sache.

Scala semblait un peu plus réceptif à ce que son ami disait. Pourtant, c'était trop gros pour lui.

- Ecoutez… Vous avez peut-être raison… J'ai dit peut-être. Pour le moment, on a rien pour étayer vos thèses, alors… Oublions ça, voulez-vous. J'ai une mission à mener à terme, ajouta-t-il en entraînant Cellas derrière lui. Archers !

Arathéa et Taël virent trois hommes, juchés sur le chemin de ronde, pointer leurs arcs sur eux tandis qu'ils sortaient à découvert, jurant avec l'épais tapis de neige qui crissait sous leurs pas.

Le dragon apparut lentement, à découvert ; les deux silhouettes, qui se tenaient toujours par la main, grimpèrent sur son dos, Scala bien moins assuré que le petit dresseur. Lentement, la créature prit son envol et disparut rapidement dans la masse nuageuse qui surplombait toute la plaine.

Pierre Ali, bien qu'assez réticent à l'idée d'écouter Isthar, lui laissa révéler ce qu'il venait d'apprendre. Le capitaine secoua la tête, pensant qu'il était certainement devenu un peu fou.

- Isthar, vous êtes sûrs que ce prêtre ne veut pas vous tromper ? fit-il d'un ton négligent. Ca ne serait pas la première fois…

- Que je me fais avoir ? Je sais, Pierre, tu es bien aimable de me le rappeler. Mais Lii Odin est témoin, aucun de Vertis n'est connu au palais…

- Est-ce si important que ça ? coupa Pierre en haussant les épaules et en prenant son cheval par les rênes. Vous vous occuperez de ça plus tard.

- Ai-je définitivement perdu ta confiance ? demanda brusquement le roi en posant sa main sur le bras de son capitaine.

L'homme leva les yeux au ciel et se dégagea.

- Je ne vous reconnais plus.

Un silence s'égrena, pendant de longues secondes. Puis Pierre se rengorgea et annonça qu'il dirigerait le premier groupe jusqu'à la capitale.

Arathéa décida de partir dans les premiers, avec Grizzly et Taël. Elle ne voulait plus rester dans ce monastère lugubre. Elle rejoignit la centaine d'hommes qui composait ce petit groupe, sous la coupe de Pierre Ali qui semblait plutôt blafard.

- Nous allons ouvrir la voie pour les groupes suivants. Notre stratégie est d'encercler la ville de Bahriur. Nous serons au front ; nos compatriotes et amis freithniens se diviseront par la suite pour nous épauler, sur les côtés. Le but est de rester campés sur nos positions. Il est fort probable qu'on nous ait préparés un comité d'accueil composé de cavaliers, d'archers et peut-être de magiciens de guerre, aux dernières nouvelles.

Un murmure anxieux parcourut l'escouade. Arathéa et Grizzly haussèrent les épaules : les mages de guerre étaient certes redoutables, mais Bahriur ne disposait pas de tant de mages que cela, et ils ne décidaient jamais de l'issue d'une guerre.

Ils se mirent en route, au grand galop, couverts par les archers qui quitteraient les lieux en tout derniers, prenant le plus de risque.

D'un geste rageur, Zaria jeta une branche dans l'âtre. Le feu vomit une flamme qui le consuma presque immédiatement. Elle retourna s'asseoir et reprit ses travaux forcés. Tricoter. Quelle invention ridicule.

- Je sais à quoi tu penses. Je t'assure que c'est très utile, fit calmement Innko en tournant une page de son livre. Surtout quand tu connais la capacité qu'ont les tisserands à s'éloigner des villes quand on en a le plus besoin.

Zaria poussa un énième soupir.

- Zaria, je sais que c'est dur, mais je t'assure, cette guerre devrait bientôt finir…

- Tu devrais changer de refrain, fit la jeune fille en lâchant ses aiguilles. Je ne sais même pas s'il est en vie…

Elle chassa cette idée de son esprit, refusant d'imaginer le pire. Innko ferma son livre, le remit avec soin dans son étui, et s'approcha d'elle.

Zaria avait beaucoup changé depuis la visite d'Arathéa, l'annonce de sa grossesse et le départ de Pierre. Elle était devenue hargneuse, anxieuse. Son ventre était rond et proéminent, il la gênait pour marcher, il était devenu évident qu'elle haïssait son état de mère. Innko, bien que plus âgée qu'elle, ne savait vraiment pas comment lui remonter le moral.

- Tu ne sais pas ce que c'est, de se sentir comme un sanglier coincé dans une porte, lança la jeune fille brune en enfonçant rageusement une aiguille à tricoter dans un des trous de la table.

- Non, puisque ma vie amoureuse dépend des stratèges et de la situation politique, répondit Innko d'un ton ironique. Un jour mon cousin, un jour le fils de tel roi, un jour…

- Ça va, ça va, excuse-moi. Seulement… Je ne voulais pas que ça arrive. Je ne veux pas…

Innko lui prit la main, compatissante.

- Je t'aiderai tant que je pourrai. Je ferai tout ce qu'il faudra. C'est prévu pour début Jezea, Alvira et le guérisseur chez qui Fijtri travaille seront là pour t'aider.

Zaria hocha lentement la tête, les yeux dans le vide.

Elle ne voulait pas blesser Innko en formulant ce qu'elle pensait. Si elle avait pu tuer cet enfant sans en mourir, elle l'aurait fait. Elle n'avait jamais voulu être enceinte. Elle ne le voulait toujours pas ; mais le dire à voix haute l'aurait fait passer pour un monstre. La nuit, elle faisait des cauchemars dans lesquels elle mettait au monde un être dépourvu de tête, ou de bras. Elle se réveillait en hurlant, paniquée, et seule dans leur grand lit. Cette solitude, loin de la galvaniser comme avant, la tenaillait dès que le soleil se couchait. Innko lui avait proposé de venir au palais, mais Zaria ne voulait pas être à la charge de la famille royale.

- Tu devrais prendre un chien, entendit-elle soudain, émergeant de ses sombres pensées.

- Pardon ?

Innko réfléchissait à voix haute.

- Il te faut un chien, pour garder ta maison la nuit, pour te garantir une certaine sécurité. Je vais te trouver ça, Zaria. Je suis sûre que ça t'apporterait un peu de réconfort.

- Un chien à la place de Pierre. Je suis sûre que j'y gagne au change, répondit l'autre en riant.

Innko prit congé de Zaria et rentra à pied au palais, marchant à grands pas dans les rues vides d'Osméa. Il n'y avait pas âme qui vive dans les grandes allées marchandes. Pas d'animaux gambadant dans les jardins. La capitale était blanche et glacée, comme un immense labyrinthe noyé dans la brume. Elle pensait à Zaria, à son enfant à naître, à Pierre Ali qui ignorait tout de sa situation… Quand cette guerre prendrait-elle fin ? Combien de temps s'écoulerait-il avant que son frère ne revienne ?

- Innko !

Peu habituée à ce qu'on l'appelle par son prénom, elle mit quelques instants à réaliser que Fijtri la suivait.

- Que fais-tu là ?

- Je rentre de chez Zaria. Et toi ? Comment vas-tu ?

Le shaman n'était plus très présent au palais. Elle le comprenait pertinemment, mais avait du mal à s'endormir en sachant qu'il ne viendrait plus la rejoindre. Il portait une cape fourrée avec une capuche qui lui donnait une allure inquiétante. Il avait la mine sombre.

- Le vieux Gadin est malade, comme la moitié des habitants. J'ai beaucoup de travail en ce moment, fit-il comme pour s'excuser de son absence. Je vais sur l'heure m'occuper d'un enfant qui a une toux insupportable, ajouta-t-il en agitant la bourse de cuir qui pendait au bout de son bras.

Elle acquiesça, les yeux baissés. Bien qu'ils soient seuls, ils n'osaient pas afficher leur relation, de peur qu'elle ne leur nuise. Innko lui pressa seulement le bras et s'éloigna, songeuse.

Elle n'était pas la seule à ruminer les mêmes pensées depuis plusieurs jours. Fijtri savait bien que cette situation ne pouvait plus durer. Le duc d'Alintkam était au courant de leur relation illégitime ; ils attendaient simplement le verdict, les conséquences de tout cela.

« Cela ne me ressemble pas, pensa le shaman en empruntant un chemin boueux qui menait à la forge. Ces intrigues de cour ne m'intéressent pas. Je veux seulement vivre en harmonie avec mes sentiments, loin de toutes ces bassesses et ces calculs… »

Il ne put s'empêcher de se trouver utopique. Ces derniers temps, une autre facette de son histoire personnelle lui apparaissait en rêve, et cela le perturbait. Il voyait sa tribu, les Fiers, réunis autour d'un grand feu, comme ils en avaient l'habitude. Dans ces veillées mystiques, les anciens racontaient les grands exploits de leur temps, la magie des illustres shamans, la bravoure des guerriers Fiers. Fijtri les avait aimées pendant très longtemps. Mais dans ses rêves, la veillée ne se terminait pas comme prévu. Le feu se propageait dans la grande tente du chef, dévorait les peaux tendues, brûlait les visages et ne laissait qu'un peu de cendres autour d'une bûche calcinée. Tous les visages que Fijtri connaissait disparaissaient en une poignée de secondes, sans un cri, sans un geste pour s'enfuir. Le feu les consumait comme une feuille de parchemin.

Il ne put s'empêcher d'agripper fermement le losange de métal qu'il n'avait plus enlevé depuis son exil. Sa tribu avait peut-être besoin de lui. Il les avait quittés pour Arathéa, il ne le regrettait pas, cependant sa mère lui manquait. Comment vivait-elle depuis son départ ? Il s'était souvent posé la question. Lui manquait-il ?

Il bouscula quelqu'un et s'excusa, baissant les yeux vers…

- Je te reconnais ! s'exclama-t-il en attrapant le bras de Darunn qui s'enfuyait déjà.

La jeune femme fit volte-face et se dégagea de son emprise. Ses yeux aussi clairs que la glace transpercèrent Fijtri. Cette femme transpirait la haine.

- Tu n'as pas peur de venir ici ! Quand je pense que c'est toi qui as enlevé Innko, et tu oses te montrer en ville ! Si ça ne tenait qu'à moi, je…

- Mais ça ne tient pas qu'à toi, coupa Darunn en haussant les épaules. Mais vu que je t'ai sous la main, tu vas me renseigner. Où est passé Scala ?

Fijtri secoua la tête et s'éloigna pour ne pas s'emporter. Elle le rattrapa en un rien de temps et le plaqua violemment contre un mur, bien qu'il soit plus imposant qu'elle.

- Je répète. Où est Scala ? Je sais que tu es au courant de tout ce qui se passe dans leur petit clan d'assassins miteux.

Fijtri se concentra, plongeant ses yeux dorés dans les siens. Il visualisa rapidement toute la triste vie de Darunn. Il haïssait agir ainsi, il avait l'impression de violer un sanctuaire sacré, cependant il n'y avait pas d'autre échappatoire. Il se trouva plongé dans un tourbillon d'images troubles, des cris atroces déchiraient ses oreilles.

La jeune femme vacilla, porta sa main gantée à sa tête, décontenancée.

- Que fais-tu… ?

Fijtri trouva enfin ce qu'il voulait dans ce raz-de-marée de souvenirs et s'en servit contre elle avec rage. Darunn s'effondra contre lui, tremblante. Il la repoussa et la laissa choir au bord d'une rigole gelée.

- Comment as-tu…murmura-t-elle, visiblement en proie à une grande douleur.

Le shaman se pencha vers elle.

- Il n'y a pas que les armes qui peuvent blesser… Je te conseille d'oublier Scala, d'oublier toutes tes rancœurs et de partir d'ici le plus vite possible. Tu peux encore vivre décemment.

- Scala mourra seul, comme un chien, cracha Darunn en se redressant tant bien que mal. Il n'aura plus personne sur qui compter. Déjà…

Elle s'interrompit, mais le shaman lut immédiatement dans ses pensées. Sidéré, il recula de plusieurs pas avant de s'enfuir à toutes jambes.

Darunn avait tué Paul Elier, La Terreur et Le Serpent.

Fijtri n'avait revu aucun des assassins de l'ancienne guilde depuis des lustres mais cela ne l'avait pas inquiété plus que ça. Pourtant, à l'instant, dans l'esprit torturé de Darunn, il avait entrevu leur mort. En pleine forêt, le clair de lune éclairait leurs corps ensanglantés… Que faisaient-ils là bas ?

A qui parler de tout cela ? Arathéa, Taël, Grizzly et Scala n'étaient pas là. Ce n'était pas l'affaire d'Innko qui avait bien assez à gérer sans devoir s'occuper des affaires internes aux guildes d'assassins. Fijtri arrêta sa course, essoufflé. Leur mort le révoltait. Ils avaient aidé Arathéa du mieux qu'ils le pouvaient ; bien qu'ils aient tous vendu leur âme au dieu des assassins, ils n'avaient jamais rien fait qui puisse mettre en danger Arathéa ou Isthar, ou même lui-même, lorsqu'il avait atterri dans leur société secrète.

Il revit brièvement le regard haineux de Darunn. « Scala mourra seul ». Elle le haïssait profondément, au point de tuer tous ceux qui l'entouraient.

Les tempes battant douloureusement, Darunn se traîna jusqu'à la seule taverne ouverte d'Osméa. Elle se laissa tomber sur une chaise, la tête prête à éclater.

- J'vous sers quoi ? grogna l'aubergiste, mal aimable.

- Le plus puissant des tord-boyaux, dépêche-toi, maugréa Darunn en lui donnant quelques piécettes.

- Que t'arrive-t-il, ma chère Darunn ? fit une voix familière.

- Rien qui ne te concerne.

L'homme s'assit en face d'elle, ignorant son regard agressif.

- Tu dois me dire absolument tout, tu le sais.

- Ce que je fais en dehors des missions ne te concerne pas.

- Je crois bien que si.

Il lui attrapa le poignet et le vrilla violemment. Elle poussa un grognement féroce et voulut sortir son fouet.

- Oublie ton jouet, Darunn, si tu veux garder ta main gauche. Dis-moi juste qui tu viens de rencontrer.

Il la relâcha. Elle se fit un bandage sommaire avec son écharpe et refusa de parler avant qu'on ne lui ait servi sa chope d'alcool.

- C'était cet homme basané. Celui qui est venu récupérer l'otage. Il m'a mis à terre sans même me toucher.

Son interlocuteur releva la tête, intéressé.

- Comment ça ?

- Je n'en sais rien. J'ai revu le pire moment de ma vie…

Elle se tut, les yeux plongés dans la contemplation de sa bière, l'air mélancolique. Elle but chope sur chope jusqu'à sombrer dans un état presque léthargique.

Darunn repensait au jour où elle avait sauvé Scala, dans la forêt. Il avait été touché par une flèche de… Elle était impliquée dans cette histoire bien plus qu'elle ne l'avait pensé. Elle avait sauvé Scala au lieu de le laisser mourir…

- C'est pourtant tout ce que je veux…murmura-t-elle, la tête posée dans ses bras croisés. Qu'il meure…Qu'il sache ce que j'ai vécu… Le jour où il m'a laissée à Freithnen, sans même un regard…

- Tu aurais dû le tuer, asséna l'autre d'un ton ferme.

- Ta gueule… Tu ne sais pas ce qu'il y a entre nous… Je ne veux plus être mêlée à vos histoires…

- C'est trop tard, Darunn. Tu connais tous nos secrets. Tu ne peux plus t'en aller. Pas avant que notre but soit atteint.

- Dire que tu as réussi à tromper Scala tout ce temps, railla Darunn en regardant son visage dur et sec. Hein, tu as magistralement joué le débonnaire « Marek de Vertis » pendant tout ce temps…Tu es le roi des illusionnistes, c'est ça ? Tu pourrais te grimer en Scala ?

L'homme secoua la tête, méprisant.

- Tu n'es qu'une simple exécutante, dans notre projet. Bientôt prendra fin ton contrat avec nous, tu auras ce que tu désires le plus.

- Et qu'est ce que je veux le plus ?

- Scala. Je te l'amènerai sur un plateau d'argent. Mort ou…

- Vif, finit Darunn dans un souffle. Amène le moi… Vivant…

Elle s'effondra sur la table, terrassée par la fatigue et l'alcool.

Au milieu de ses rêves tourmentés, visions sombres sans queue ni tête, elle revoyait un jeune homme aux longs cheveux roux, au sourire ravageur et au rire sonore.

Des larmes coulèrent sur ses joues et s'écrasèrent sur le bois vermoulu de la table.

Scala et Cellas se posèrent dans un bois après avoir survolé l'itinéraire prévu par les troupes. Scala sortit de quoi manger pour eux deux.

- Où as-tu eu tout ça ? s'étonna Cellas en mordant avec férocité dans un morceau de pain moelleux.

- Les cuisines du monastère n'étaient pas très bien gardées, fit Scala en lui donnant un gros morceau de fromage. Et puis ça changera de la viande séchée de notre paquetage.

Il observa Cellas qui mangeait avidement. Il lui rappelait tellement quelqu'un… Lui-même ? Non… Quelqu'un d'autre… Ces grands yeux curieux, cette frimousse constellée de taches de rousseur…

- Scala ?

- Mm ? J'étais dans mes pensées, tu disais ?

- Je crois qu'il y a des gens là-bas.

Scala eut à peine le temps de se lever qu'une flèche siffla à ses oreilles. Il attrapa Cellas, le jeta sur le dos du dragon et s'y accrochait lorsqu'une autre flèche vint se ficher dans sa jambe. Poussant un cri de douleur, il lâcha le dragon qui s'envola brusquement et retomba lourdement sur sa jambe blessée. Un groupe d'hommes armés déboula d'un bosquet en vociférant des menaces.

- Scala ! hurla Cellas, la main tendue vers lui.

- Dégage de là ! cria le jeune homme en arrachant brutalement la flèche de sa jambe. Dégage, je te dis !

Un archer décocha une flèche qui rata de peu le dragonnier. La bête secoua la tête et prit brusquement de l'altitude, éloignant les cris désespérés de Cellas.

- Bande de chiens ! hurla Scala en abattant l'archer d'un coup d'épée dans le ventre. Vous en prendre à un gosse !

Il compta rapidement sept soldats ennemis qui l'encerclaient lentement. Malgré ses talents, il savait que la lutte était inégale et qu'il allait y laisser sa peau. Serrant les dents, il fit volte-face et s'élança dans les bois, aussi vite que sa jambe blessée le lui permit. Il les entendit se lancer à sa poursuite et se maudit de ne pas avoir pris son cheval plutôt que de monter sur ce stupide dragon.

Sa course folle le mena au-dessus d'une rivière parsemée de plaques de glace qui serpentait vers le nord, cascadant tel un serpent scintillant. Scala voulut descendre prudemment le long du promontoire rocheux, mais il perdit pied et s'écrasa sur la surface miroitante. La glace céda sous son poids et il eut un instant le souffle coupé par la température de l'eau qui pénétrait tout son corps. Paniqué à l'idée de mourir noyé et gelé, il se débattit violemment contre les crampes musculaires qui le paralysaient et refit surface. Tremblant violemment, il se laissa porter par le courant et prit appui sur un rocher émergeant de l'eau. Il n'arriva pas tout de suite à se hisser dessus, ses forces l'abandonnaient peu à peu.

- Bordel… jura-t-il en claquant des dents. Je ne vais quand même pas clamser ici…

Rassemblant le peu d'énergie qu'il lui restait, il prit appui sur ses bras musclés et se laissa choir sur la pierre ; ses deux jambes étaient toujours dans l'eau mais au moins, il pouvait respirer. Ses doigts étaient gourds, crispés désespérément sur la pierre froide. Il ne sentait plus sa jambe blessée. Hoquetant, frissonnant, il redressa la tête et vit que le sang avait coagulé sur sa blessure. Il voulut ramener ses jambes à lui mais l'effort était trop grand, il sombra dans un semi-coma, persuadé qu'il vivait ses dernières heures.

Le froid pénétrait sa chair, paralysait ses muscles, glaçait ses os ; et bientôt, il ne sentit plus rien.

Pierre Ali et Arathéa devisaient à voix basse en tête du bataillon. Ils étaient tous deux d'accord pour dire qu'ils allaient devoir être très prudents s'ils ne voulaient pas mourir bêtement.

- Je pense que nous devrions essayer de négocier, une fois encore, fit Arathéa en regardant Isthar qui caracolait devant eux. En as-tu parlé avec lui ?

- Je ne lui parle plus de quoi que ce soit, fit Pierre en se renfrognant. Il a bien assez de conseillers comme cela. Lii Odin, Izun Mishr, Tsu Halora… S'il ne les écoute pas…

- S'il ne les écoute pas, ça mènera à notre perte à tous, finit Arathéa en fronçant les sourcils. Il doit essayer de négocier avec le roi de Bahriur. Après tout, cette guerre n'a aucun sens, aucun but, il n'y a rien à défendre et tout à perdre…

- Je ne crois pas t'avoir demandé ton avis, fit Isthar en se retournant sur sa selle. Et j'apprécierais que tu te cantonnes à ce que tu connais, c'est-à-dire, le combat. Laisse-moi ce qui relève de la stratégie et du commandement de mes hommes, veux-tu.

Arathéa se raidit sur sa selle, sidérée par la façon dont il s'était adressé à elle. Pierre Ali ouvrit la bouche pour répondre mais elle l'en empêcha, d'une pression sur l'avant-bras.

- Non, Pierre… Ce sont nos problèmes personnels qui prennent le pas sur notre relation hiérarchique, murmura-t-elle avec sagesse. S'il est incapable de dissocier les deux, parfait. Mais tu verras qu'il aura besoin de nous plus sûrement que l'inverse.

Le capitaine hocha la tête, encore plus maussade. Arathéa le laissa pour rejoindre l'arrière de l'escouade. Whyn et les jumeaux Caranastro traînaient parmi les derniers soldats.

- Comment ça va ?

Jisibé et Najao secouèrent la tête mollement. Whyn fit signe à la jeune fille de se rapprocher. Ils s'éloignèrent de quelques mètres.

- J'ai peur qu'ils ne tiennent plus du tout le coup, murmura le jeune homme d'une voix angoissée.

Arathéa le considéra un petit moment avant de répondre : les jumeaux étaient ses amis d'enfance, elle ne pouvait pas comprendre ce qu'il ressentait mais imaginait son inquiétude.

- Ils mourront ici, continua Whyn en serrant les dents.

Il détourna la tête pour masquer son émotion.

- Ils vont mourir ici pour cette guerre stupide… Arathéa…

Elle se sentit désolée pour lui et agrippa sa main gantée avec force. Il la regarda et essuya ses yeux.

- Je vais faire mon possible, Whyn, fit-elle en regardant Najao et Jisibé chevaucher côte à côte. Je voudrais qu'Isthar envisage des négociations avec Sirn Sare, mais ce n'est pas gagné…

- Essaie… Ils ne méritent pas ça… Que cet abruti de Kiroé y laisse sa peau, je veux bien mais…

Arathéa serra sa main encore plus fort. Elle savait qu'il n'en pensait pas un mot. Kiroé était son cousin, et même s'ils se détestaient cordialement, Whyn ne pourrait supporter de le voir mourir sous ses yeux.

- Je hais la guerre, murmura Whyn. Je hais ce pays, je hais ces rois imbéciles…Comment as-tu fait pour l'aimer ? lança-t-il brusquement.

La jeune fille secoua la tête, déroutée.

- Tu… Tu ne le connais pas… Il est… C'est quelqu'un de bien…

- Tu parles ! Arathéa, cet homme nous mène au désastre ! Comment peux-tu aimer un homme aussi égoïste et inhumain ?

- Il n'est pas inhumain ! s'énerva Arathéa. Tu parles de lui sans le connaître. Tu ne sais pas ce qu'il y a eu entre nous, tu ne peux pas imaginer par quoi nous sommes passés, tous les deux. Isthar est la seule personne qui m'ait aimée, avec Grizzly…

- Et moi. Mais visiblement, je ne vaux pas autant qu'eux.

Whyn lâcha sa main et rejoignit ses amis, laissant Arathéa mélancolique.

- Ramasser du bois, ramasser du bois… Ma claque de ramasser du bois !

Un jeune homme se tenait devant un tronc couché et débitait du bois avec une énorme hache, tout en pestant bruyamment. Vêtu comme les paysans de Bahriur, d'un habit traditionnel composé d'une tunique de cuir par-dessus une grosse chemise épaisse et d'un pantalon large serré dans des bottes fourrées en laine de mouton, il s'activait avec ardeur autour de l'énorme souche de chêne depuis une demi-heure. Grand, la taille fine mais les épaules larges, il maniait sa hache avec force et précision. Il s'arrêta quelques instants, le temps de charger sa charrette avec les bûches fraîchement coupées, et remit une mèche de cheveux roux derrière son oreille. Son cheval piaffait d'impatience.

- Oui, oui, j'arrive, j'ai bientôt fini. T'es pire que Debya !

Il retourna à sa tâche ingrate, ne s'arrêtant que pour s'étirer de temps à autres.

- Voilà, sale mule, j'ai terminé. Dépêche-toi de nous ramener à la maison, dit-il à son cheval en faisant claquer son fouet.

Il se mit à siffloter pour rompre le silence pesant de la forêt, et prit une route qui longeait la rivière. Il regardait avec fascination les plaques de glace érodées par le courant, les paillettes d'argent qui scintillaient sur les galets, le cadavre au milieu de l'eau et les rochers qui…

Le cadavre ?!

- Par tous les dieux ! jura le jeune homme en arrêtant sa carriole.

Il ne pouvait pourtant pas se tromper : là, au milieu de la rivière, un homme était à moitié étendu sur un bloc de pierre, apparemment inconscient.

Après avoir rapidement analysé la situation, il en convint qu'il ne pouvait le sauver seul et lança son cheval au galop pour aller chercher du secours.

- Si c'est une blague, je ne la trouve pas drôle ! râla la jeune fille en s'arcboutant au bord de la rivière. Tiens-moi bien !

- Debya, je ne te lâcherai pas, faut te l'dire combien de fois ? Et ce n'est pas une blague, j'ai trouvé ce pauv'malheureux là, mais s'il est vivant on ne va quand même pas le laisser mourir ici !

- Non, non, tu as raison…

La jeune fille s'assura que la corde qui la maintenait à la taille était bien nouée et s'avança avec agilité dans le lit de la rivière.

- Ce n'est pas profond à cet endroit, fit-elle à voix haute, comme pour se donner de la contenance. Tu me tiens bien hein ?

Le jeune homme avait attaché la corde à son cheval et la tenait lui-même au milieu, par mesure de sécurité.

- Mais oui, j'te dis !

Il la regarda plonger ses jambes bottées dans l'eau, il eut froid pour elle mais si sa sœur en souffrit, elle n'en montra rien et monta sur une pierre plate, à mi chemin entre la berge et celui qu'ils tentaient de sauver. Elle déroula ce qu'elle avait pris avec elle, le crochet qui servait à hisser les bottes de foin dans leur grange, et le lança à trois reprises vers l'homme avant d'arriver à accrocher sa ceinture.

- Hourrah ! s'exclama-t-elle en tirant précautionneusement sur la corde.

Le corps inconscient suivit. Avant de poursuivre le sauvetage, elle fit prudemment demi-tour et lança la corde reliée au crochet à son frère qui l'attacha également au bât de son cheval.

- C'est bon !

Elle tira lentement la corde à elle, et le corps de l'homme suivit avant de tomber lourdement dans l'eau. Elle se campa sur ses jambes, résistant au courant, et recula dans l'eau gelée. Son frère vint à sa rescousse et tira l'homme hors de la rivière.

- Il aurait pu se tirer de là tout seul, s'il avait été conscient, grogna le jeune paysan en le traînant sur la berge.

- Il a dû se blesser, fit sa sœur en détachant leur système de cordes. Viens, on va l'emmener à la maison.

- C'est peut être un fou dangereux, Debya, ne sois pas si naïve. On est en guerre, je te le rappelle.

- Si tu penses ça, on aurait mieux fait de le laisser mourir de froid ici ! s'énerva la jeune fille en secouant ses longs cheveux. Mais je refuse de le laisser là après l'avoir sauvé !

Elle donna une bourrade dans les côtes de son frère et retourna l'homme sur le dos. Il poussa un gémissement sonore.

- Il est vivant, que les dieux soient loués, fit-elle. Allez, hisse-le sur la charrette, la maison n'est plus très loin.

Ils vivaient dans une petite bicoque plantée au milieu d'un domaine potager, non loin de la capitale. Une maison de pierre, petite et solide, entourée de plusieurs hectares cultivables, qui devait être charmante au printemps mais qui semblait plus lugubre que jamais, entourée d'une nappe de brume blanchâtre, plantée sur un tertre enneigé. Poussant le portail de fortune, Awa fit manœuvrer la charrette jusque devant l'étable. Ils débâtèrent leur unique cheval et s'empressèrent de rentrer chez eux.

Le jeune homme porta l'inconnu jusque dans leur chambre et partit raviver le feu. Après l'avoir couché dans le lit de son frère, Debya prit des serviettes sèches et une bassine d'eau chaude. Elle repoussa quelques mèches de cheveux trempés et détailla le visage de l'homme inconscient. Il lui rappelait vaguement quelqu'un, mais qui…Elle n'arrivait pas à le dire. Elle s'activa autour de lui, enlevant ses vêtements mouillés et le frottant énergiquement. Elle avait déjà pris un bain glacé, plus jeune, et elle savait parfaitement que c'était une expérience traumatisante. Il fallait absolument réactiver la circulation sanguine. Déjà, le visage hâve de l'inconnu reprenait des couleurs. Elle lui sécha les cheveux, l'emmitoufla tant bien que mal dans d'épaisses couvertures, ôta ses bottes ruisselantes d'eau et partit les mettre devant la cheminée.

Scala avait repris conscience en sentant des mains vigoureuses s'activer sur ses cheveux détachés. Il ouvrit lentement les yeux. Il était seul dans une chambre chichement meublée. Une petite table appuyée faisait office de coiffeuse, à en juger par la cuvette et le grand miroir appuyé contre le mur. Par l'étroite fenêtre, Scala vit qu'il s'était remis à neiger. Soudain inquiet, il se démaillota des couvertures et réalisa qu'il ne portait plus que son pantalon déchiré. Il examina sa blessure. La flèche l'avait bien écorché, mais ça ne semblait pas grave ; il n'en ressentait aucune douleur pour le moment. Le froid l'avait certainement anesthésié.

Tremblant, il se leva tant bien que mal, posant les pieds sur un tapis en peau d'ours, très agréable au toucher. Il fit quelques pas dans l'espace restreint baigné d'une lumière blafarde. Il se pencha au-dessus de la table, regardant son reflet dans la glace craquelée par endroits. Il voulut rattacher ses cheveux en bataille mais ne trouva plus son lien en cuir. Haussant les épaules, il se tourna et fut surpris de trouver un portrait trônant près de l'autre lit. Un dessin grossièrement crayonné à la mine de charbon, mais qui laissait voir le visage fin d'une femme qui avait du être très belle… Un visage qui lui disait vraiment quelque chose…Des yeux clairs, une bouche fine… Et ces cheveux auxquels le crayon ne rendait vraiment pas justice… Pourtant, Scala savait de quelle couleur ils avaient été, ces cheveux raides…

- Je délire, murmura-t-il en secouant la tête.

Sans réfléchir, il se laissa retomber sur le lit, et s'endormit d'un coup. Ou peut-être s'évanouit-il…

Debya referma sans bruit la porte derrière elle et s'approcha de leur mystérieux hôte. Il s'était visiblement déplacé dans son sommeil, elle ne se souvenait pas de…

Elle détailla alors le visage dégagé de l'inconnu.

Ses yeux s'agrandirent de stupeur et d'effroi.

- Oh... C'est impossible… Awa ! cria-t-elle, faisant accourir son frère. Regarde, on dirait tellement… Papa ?

- Ne raconte pas n'importe quoi, grommela le dénommé Awa en s'approchant. Pousse-toi que je…

Son visage blêmit et il s'approcha de Scala, en proie à une excitation fébrile. Il l'agrippa par les épaules et le secoua sans ménagement, devant l'air médusé de sa sœur.

- Ce n'est pas possible…

- Awa, que…

- Réveille-toi ! hurla le jeune homme en le secouant de plus belle. Réveille-toi, Skena !!

Un tourbillon monstrueux s'empara de l'esprit de Scala.

Skena. Scala.

Scala, Scala était bien là, oui, c'était lui, et personne d'autre.

Le sable humide, l'odeur d'iode dans les narines, l'immensité devant eux. Cet infini étendu jusqu'aux confins de la terre, cette mer attirante et noire et belle… Et cet autre lui à ses côtés. Cet autre Scala, cet autre être.

« Skena, Skena ? Où es-tu ? »

« Scala, je suis Scala, je suis Scala… »

Qu'est ce qui est bien ?

D'avoir un nom, rien qu'à toi seul… Ne pas le partager avec une moitié de toi-même…

Ses yeux s'ouvrirent brusquement et un cri déchirant s'échappa de ses lèvres craquelées. Une vision d'horreur s'étendait devant ses yeux écarquillés.

Le sable, le vent, le ciel gris-blanc, ce ciel sans soleil, la mer et sa profondeur éternelle… Deux yeux verts qui l'imploraient, les bulles crevant misérablement à la surface et…

- Skena !

Scala se redressa brutalement, en proie à une angoisse mortelle. Il aurait tout donné pour mourir, là, tout de suite, plutôt que de supporter ce qu'il ressentait.

Une jeune fille lui prenait les mains, lui caressait le visage, murmurant des mots de réconfort, mais il ne l'entendait pas.

- Skena !

Scala tourna la tête, réalisant enfin où il se trouvait. La jeune fille eut un sourire ému, il ne sut pas pourquoi. Il porta à sa tête ses mains froides, complètement sous le choc. On le prit par les épaules sans ménagement.

- Skena Advoria, grogna Awa avec une flamme de haine dans le regard. Te souviens-tu de nous ?

Scala se dégagea mollement de son emprise et regarda la jeune fille. Ses longs cheveux étaient d'un beau roux, elle avait de grands yeux noirs qui peu à peu s'emplissaient de larmes. Il approchait sa main de son visage, en proie à une angoisse insupportable.

- C'est moi, c'est Debya, fit-elle en posant sa main sur la sienne… Skena, tu m'as tellement manqué…

Scala la laissa l'étreindre sans pouvoir comprendre ce qui se passait. Le jeune homme le dévisageait avec colère. Il avait les mêmes cheveux couleur ambre, le même nez, le même regard que Scala. Ce dernier avait l'impression de voir une copie de lui-même à vingt ans.

- Skena, comment… Pourquoi es-tu ici ! s'écria-t-il sans pouvoir se maîtriser. Comment oses-tu réapparaître dans nos vies après tout ce que tu nous as fait ! Toi, le plus indigne de notre famille !

Soudain, Scala ne put en supporter d'avantage et repoussa Debya. Il sentait qu'il allait perdre pied. Tout ce qu'il avait essayé de construire s'effondrait comme un château de cartes. Cette chambre, les gens qui l'avaient sauvé… Ce portrait… Le hasard pouvait-il être aussi cruel ? Fallait-il vraiment qu'il retrouve ici les seules personnes qui le connaissaient réellement ?

- Awa… Je… Je suis désolé, murmura-t-il en regardant son petit frère.

- Tu es désolé ? répéta le jeune homme en s'approchant de lui, à la fois menaçant et désespéré. Tu nous as abandonnés, Skena ! Tu nous as laissés tomber quand on avait le plus besoin de toi ! Si j'avais su, je t'aurais laissé crever dans cette rivière !

Debya voulut dire quelque chose mais son grand frère l'en empêcha.

- Tu n'avais que quatre ans quand Scala est mort et que Skena est parti, tu ne sais pas ce que ça a fait à notre mère de se retrouver avec quatre enfants en bas âge et sans plus aucun soutien, tu ne te souviens pas des soirées que maman a passées à pleurer pour le retour de son fils…

Scala reprit soudain contenance. Il devait faire face à tout cela, comme un homme, comme l'homme qu'il était devenu après bien des échecs. Il se redressa, s'assit complètement dans son lit et regarda alternativement son petit frère et sa petite sœur. Ils étaient comme des étrangers pour lui.

- Notre mère ne me supportait pas, murmura-t-il en serrant les poings. Awa, toi aussi tu étais trop jeune pour comprendre, tu n'avais pas dix ans à l'époque et…

- Et quoi ? J'étais assez grand pour faire le travail que tu faisais avant ! Tu nous as trahis ! Et si j'ai dû m'occuper de Debya depuis ses cinq ans, c'est entièrement ta faute ! Tu as tué Scala, tu as tué notre mère, tu as tué Erla et Fedoka et tu nous as laissés tout seul !

Awa avait hurlé ses dernières paroles et tourna les talons.

- Regardez, voici Cellas ! lança un soldat de l'arrière garde. Il revient de sa patrouille de reconnaissance !

Entendant cela, Arathéa s'arrêta et regarda le dragon apparaître à basse altitude. Mais… Le jeune garçon était seul. Elle lança son cheval à sa rencontre. Cellas n'attendit même pas que le Seigneur se pose et sauta à terre.

- Scala… On a été attaqués… lâcha-t-il, haletant et paniqué. S'il vous plaît, il faut retourner l'aider !

Les soldats se regardèrent, peu enclins à partir à la recherche d'un seul homme en territoire ennemi. Arathéa se fraya une place parmi eux et demanda à Cellas s'il pouvait retourner sur les lieux de l'embuscade.

- Oui, oui, je connais l'endroit ! assura le gamin avec agitation.

Arathéa lui demanda de se calmer et partit avertir Grizzly et Taël qui se proposèrent immédiatement pour l'accompagner. Elle laissa Taël venir avec elle et demanda à Grizzly de rester avec le bataillon, il était un fameux soldat et leur serait certainement utile en cas d'attaque. Cependant, bien que le dragon soit très utile pour repérer le lieu de l'embuscade, Arathéa et Taël préférèrent s'y rendre à cheval.

Cellas retrouva vite le bosquet où ils avaient été surpris. De là, ils mirent pied à terre et essayèrent de retrouver la trace de Scala.

- Déjà, il n'est pas mort ici, c'est une certitude, murmura Taël en scrutant les taches de sang sur l'écorce d'un arbre. Il s'est enfui.

- Scala déteste s'enfuir, coupa Arathéa. Il devait être blessé, s'il a préféré renoncer plutôt que se battre.

Elle sortit son épée et suivit prudemment une piste possible. Des empreintes encore visibles commençaient à être recouvertes par la neige. Elles menaient à la sortie du sous-bois.

- Tu crois qu'il a pu… ? questionna Taël en la rejoignant, près d'une cascade gelée.

Arathéa examina attentivement les lieux. Il n'y avait plus de traces de pas.

- Regarde, fit-elle en pointant de son épée le rocher sur lequel ils se tenaient. Il est blessé, il a certainement voulu descendre par ici pour rejoindre la berge, en contrebas. Il y a du sang ici, et là aussi.

Taël suivit des yeux ce qu'Arathéa lui désignait. Si elle avait raison, Scala avait voulu jouer au surhomme et se trouvait peut être un peu plus loin, ou bien emprisonné sous une plaque de glace.

- Qu'est ce qu'on va faire ? murmura Cellas, la gorge serrée par une boule d'angoisse. Scala, Scala…

Taël posa maladroitement sa main sur sa tête.

- On va le retrouver, ne t'en fais pas. Rentre avec le dragon. Fais très attention, vole haut et ne redescends que pour rejoindre Grizzly. Tu sais, Grizzly…

- Le gros barbu ?

Taël et Arathéa réprimèrent un sourire.

- Exactement. Tu rejoins le gros barbu, tu fais disparaître ton monstre ailé et tu ne lâches pas Grizzly d'une semelle. Compris ?

Le dragonnier hocha vigoureusement la tête et s'enfuit à toutes jambes. Taël jeta un regard en coin à Arathéa.

- J'espère ne pas lui avoir menti en lui disant qu'on allait le retrouver…

- S'il est vivant, on va le retrouver. Je suis sûre qu'il est en vie, sur une des rives ou accroché à un rocher. Il est coriace.

Ils revinrent sur leurs pas, prirent leurs montures et contournèrent le promontoire rocheux pour descendre vers la vallée, guidés par la rivière. Ils avançaient lentement, les sens en alerte, l'épée prête à frapper. Ils ignoraient où ils se trouvaient exactement ; Taël n'était jamais venu en Bahriur et tout ce qu'Arathéa connaissait aussi bien que sa poche, c'était Freithnen. Elle avait bien une carte, mais tellement grossière et imprécise qu'elle ne leur servirait à rien.

Ils virent une pierre plate émerger du lit du torrent et s'en rapprochèrent autant qu'ils purent, avec leurs chevaux.

- Il aurait très bien pu prendre appui ici pour sortir…émit Taël. Regarde !

Il lui montra un tracé qui ne laissait aucun doute : un chariot était passé par ici il y a peu de temps.

- Ça peut être n'importe qui, fit Arathéa en mettant un pied dans l'eau froide. Il doit y avoir des tas de fermiers dans le coin.

Elle fit quelques pas, jusqu'à avoir de l'eau aux genoux. Le roc était tout à fait quelconque… Mais à la joie mitigée d'Arathéa, un peu de sang luisait encore sur sa surface polie par la rivière.

- Tu as peut-être raison. Scala s'est certainement cramponné ici. Et il se peut que quelqu'un l'ait secouru…

- Ou l'ait enlevé.

- Autant l'achever ici de suite… Aucun intérêt de l'emmener pour le tuer… Non ?

- Ou pour lui poser des questions sur nos plans, soumit Taël en ouvrant la marche, suivant le sillage profond d'épaisses roues en bois.

- Dans ce cas, ils sont mal tombés. Scala ne sait même pas ce qu'il va manger le lendemain, alors les plans militaires...plaisanta Arathéa.

L'Étoile Double de Freithnen III – Chapitre V


Je sais que cela fait bien longtemps mais j'espère tout de même que ce chapitre vous a plu :-)

Bonne année 2011 !

S.