Tout est à moi. Ça fait vraiment un choc de l'écrire, c'est étrange mais pas déplaisant.

Genre : OS/yaoi

Rating : T

Note
Petit coup de gueule personnel…

Pour Camille
Pour ses yeux pétillants tout au long d'une lecture.
Pour son sourire et son rire par dessus une salade.
Pour sa présence de tous les jours.
Pour elle, tout simplement.

Merci pour les reviews sur tous mes écrits

Bonne lecture

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CHRONIQUE FAMILIALE

La voie du père

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Ne pas cautionner la voix du père est quelque chose de délicat.

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- Hum…

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Surtout lorsque l'on sait être son préféré.
Enfin…
Non.
Pas « préféré ».
Disons juste que nos choix de vie suivent au plus près son intellectualisme d'existence. Et cela même si on a déjà déçu, on le sait. Le diplôme pas assez universitaire et trop scolaire, est quand même préférable aux choix bohémiens des autres enfants.

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# Halètements dans le creux d'une nuque. Des mains griffent le bas de reins. Une bouche dévore un cou offert. #

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Mon frère aîné s'est envolé pour l'Afrique avec l'intime conviction que si quelqu'un peut réussir à traverser le Sahara à pied d'Ouest en Est, c'est lui. Performance soutenue par l'Etat sous la forme d'un sponsoring de bas étage couvrant à peine le prix du ticket d'avion.
Qu'importe !
Il part...
Avec la promesse qu'il vantera les bienfaits de la Wallonie dans les Pays en Voie de Développement.
A toi, Papa, de pester devant l'ignorance de nos dirigeants qui ne connaissent même pas les nouvelles terminologies. « Pays en Voie de Développement », ça n'existe plus, ça. Ce n'est pas politiquement correct, ça. Maintenant, il faut parler de « Pays Emergeants », c'est très éloigné d'une réalité économique et beaucoup plus proche d'une volonté d'aveuglement menant à une relative bonne conscience de la part des « Pays Post-Industrialisés ».
Ces mêmes pays qui peuvent se permettre de jeter l'argent pas les fenêtres en finançant les rêves de quelques fous...

Quelle bêtise ! En quoi ce périple pourra-t-il servir à sa situation d'avenir ?

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- S'il te plait…

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Ma sœur aînée s'est barrée aux States avec son copain pour finir, 8 ans plus tard, mariée avec la villa de banlieue, la Cherokee qui consomme plus qu'un jet privé, les trois gosses et un sourire qui fait vingt fois le tour de son visage.
Le bonheur peut parfois prendre des formes étranges, n'est-ce pas Papa ?
Evidemment, si elle se fait planqué par son époux, elle sera plutôt mal barrée sans aucune formation, mais…
Et puis, que de difficultés !
Que de différences sociétales !
Que d'ennuis conjugaux en perspective.

Décidément, elle n'a pas choisi la facilité la frangine.

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- Oui ?

# Un sourire frôle la peau. Elle frissonne. #

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Les jumeaux, de quatre ans mes cadets, se sont lancés sans scrupule dans la musique, puisant dans l'argent mis de côté avec patience par nos parents prévoyant pourtant d'utiles études pour leurs benjamins.
Julie a passé son premier prix de saxophone au conservatoire d'Anvers.
Marc joue de la contrebasse dans je ne sais combien de formations différentes et commence sérieusement à se faire connaître.
Comme quoi, même dans l'artistique, quant on veut, on peut. Il faut juste avoir de la chance.

Ce qui n'est pas une donnée mesurable, tu as entièrement raison, Papa.

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- A… Arrête !

# Des mains finissent par repousser un corps trop entreprenant. Il tombe en arrière sous la pression. Une bouche ouverte. Des yeux ébahis. #

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Et moi, je suis au centre.
Entre mes parents.
Au milieu de mes frères et sœurs.
Le premier salarier.
Le dernier à la maison.
Le seul célibataire.
Mais surtout celui qui suit les actualités.
Qui a du vocabulaire, des connaissances académiques, et un avis sur tout.

Celui qui peut te tenir tête dans un débat d'idée et que tu écoutes, Papa.

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- Mais pourquoi… ? Pourquoi me repousses-tu sans cesse ? Je croyais que je te plaisais. Je me suis gouré ?

# Une main se tend vers un corps à moitié déshabillé qui se crispe et se recule. La main se rabaisse. Tristesse dans le regard. #

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Même si mon père a grimacé lorsque j'ai stoppé mes études universitaires pour entreprendre un cursus moins élevé, je sais qu'il est aujourd'hui fier de moi. De ma réussite professionnelle.
J'ai choisi un métier d'enseignement.
Un métier où il y a des débouchés.
Un métier reconnu.
Un métier sûr.
Un métier d'échange, de partage.
Un métier de poigne aussi même si féminisé avec le temps.

J'ai abandonné mes rêves pour me réveiller dans une réalité tangible.

Seul.

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- Je… Je suis désolé. Je ne peux pas.

# Une tête que l'on prend dans ses mains. Une envie de pleurer. Des yeux que l'on cache. #

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Seul, mais pas malheureux. Il s'agit d'un choix personnel qui désole et inquiète quelque peu mes parents bien qu'ils ne m'en parleront jamais.

Comment ferais-je pour placer une histoire d'amour dans ma vie ? Je n'ai pas le temps actuellement pour débuter une relation. Parce que, oui, il faut avoir du temps. Et de l'énergie.
Apprendre à connaître quelqu'un n'est pas évident et personne ne veut sortir avec un homme pressé et pressant. Je me vois déjà devoir téléphoner à pas d'heure pour expliquer brièvement que « Chéri, je ne pourrai pas te voir ce soir… Comment ? La troisième fois cette semaine ? Oui, je comprends mais les corrections, les prépas… ». Tout cela terminerait bien vite par un « Allo ? Alloooo ? » catastrophé devant un combiné sonnant dans le vide.
Pathétique.

Je me souviens de ce gars qui a tenu le coup un peu plus longtemps que la moyenne. Il s'est donné à fond, m'excusant tout, acceptant de se voir à l'improviste, lisant à mes côtés alors que je corrigeais.
Il lui a fallut trois mois avant de m'embrasser sur la joue.

Après réflexion, il me vaut mieux attendre d'avoir un peu plus de temps avant de me lancer dans une vie affective active.
Marre d'avoir le mauvais rôle.

Et puis, il y a mon père…

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- Ecoute, je commence à en avoir assez de ne pas te voir.

# Un sanglot s'échappe de derrière les mains. Un soupir lui répond. #

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Mes parents connaissent ma préférence pour les services trois pièces. Bien que toujours légèrement tendu, je n'ai jamais caché les mecs qui ont parsemé mon adolescence, les ramenant dans ma chambre, dans mon lit.
C'était ça ou me les taper au parc du Cinquantenaire, cachés par un buisson, entre celui du vieux travelo qui tire les pipes comme pas un -expérience oblige- et ceux qui voient passer les tournantes plus vite que les attractions de la Foire du Midi en plein mois de juillet.
J'aime mon confort, j'ai choisi le lit.
Le mien de préférence, pas spécialement envie de croiser les parents de mon copain du moment, de l'instant.

Evidemment, je n'ai pris qu'un risque mesuré ayant deux aînés pour m'ouvrir la voie de l'acceptation parental. Bon, ils sont hétéros, ce qui occasionne une différence notoire. Mais, ou j'ai raté la grimace de ma mère, ou mon père l'a superbement masqué, en tout cas je n'ai en rien remarqué d'un dégoût ou d'un signe de rejet. Je peux pourtant comprendre qu'ils aient tiqué à l'époque. Ça n'a pas été plus loin, heureusement, je ne sais pas comment j'aurais réagi dans le cas contraire.

Bien qu'avec du recul -et la fin du nombrilisme de l'adolescence- je ne peux que remettre en question cette affirmation.

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- On ne se connaît pas depuis longtemps, mais on pourrait tenter, non ?

# Une main passe dans des cheveux pour les rejeter en arrière, dégageant un regard inquisiteur et paradoxalement angoissé. #

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Je crois que mon père ne m'a plus jamais vu comme un homme.
Pas comme une femme non plus d'ailleurs.
Mais comme un individu asexué ayant un problème identitaire entraînant une fragilisation de son psychique, et demandant donc d'être soutenu et protégé. Ce qui a occasionné un regain d'intérêt pour ma personne, mes amis, mes sorties, mes hommes.

Une présence floue dans mon ombre. Silencieuse, attentive, attentionnée, chiante pour l'adolescent en pleine recherche. Il n'est jamais agréable de se sentir espionné lorsque l'on s'engage sur le chemin de la découverte du plaisir, qu'il soit solitaire ou non. Chaque fois que je me retournais, j'y trouvais mon père, un sourire doux jouant sur ses lèvres.
Je suis son fils, il m'aime...
Même mes sœurs n'ont pas eu à subir ce traitement !

Oui, finalement, en y réfléchissant bien, ça a dû être délicat à accepter pour mon père. Une part de sa masculinité personnelle mise en échec.

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- On couche ensemble depuis quelques semaines et tout le monde se demande ce que je fais de mes soirées, on ne te pose pas de questions à toi ?

# Une main caresse le dos d'une forme recroquevillée, tentant de la faire réagir. Peine perdue. #

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J'ai fait mes expériences, sortant énormément, plaquant encore plus, rarement en me faisant plaqué. Sauf par ceux qui ont réellement compté, cela va de soit.
Certains souvenirs m'apportent aujourd'hui le sourire, d'autres ont laissé un goût amère, quelques uns, en plus de m'entraîner dans une introspection déplaisante, suscitent la déception de ne pas être bi.

Si mes parents se sont toujours tus, une fois mes relations achevées il en était autrement.
Le sujet de mon dernier ex en date et de notre histoire ressortaient bizarrement au détour d'une conversation somme toute banale. Et mon père ne se gênait en rien pour donner son avis -négatif bien entendu- du jeune homme qui avait brièvement accompagné ma vie.

Le pire, c'est que toute remarque de sa part était fondée.
Oui, untel avait tout de l'hétéro refoulé, homo par effet de mode.
Oui, un autre n'aurait jamais pu me rendre heureux vu le peu de centres d'intérêts communs.
Oui, Pierre, Paul, Jacques n'étaient pas des lumières, mais ce n'était objectivement pas pour leur nombre de neurones que je les avais choisis, mon intérêt s'orientant plus au Sud.

Une fois tous ceux-ci virés de ma vie.
On en riait en commun.
On se moquait gentiment.
On pouffait en les imitant.
On était dégueulasse.

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- S'il te plait, réponds-moi.

# Une voix qui se fait câline. Comme pour ne pas inquiéter. Comme pour se rapprocher. Comme pour apprivoiser. #

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Ses remarques avaient beau rentrer par une oreille et sortir aussi rapidement par l'autre, un petit quelque chose m'en est resté. Et ce qui n'était qu'un sujet de plaisanterie lors de mon adolescence devint vite la plaque tournante de ma vie d'adulte.
Après un nombre minime, mais assassin, de déceptions amoureuses, je n'ai pas pu m'empêcher d'y repenser, d'y réfléchir.

J'en suis progressivement venu à préférer les coups d'un soir afin de vidanger des couilles trop lourdes, plutôt qu'officialiser une relation et présenter mon copain à mes parents. Tout plutôt que d'observer le rayon laser de la critique paternelle.

Je ne peux rencontrer un homme sans l'analyser comme le ferait mon père, c'est-à-dire en ne voyant que les défauts qui pourraient fausser une hypothétique histoire.

L'âge adulte est-il sans rêve et sans surprise ?

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- Sig ?

# Une main veut retourner la forme tendue. Elle se fait repousser brutalement par un mouvement d'épaule. #

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Le pire c'est qu'actuellement ils sont inquiets !

Bon, d'accord, ça fait quatre ans que je ne me suis plus exposé avec un nouveau spécimen de la gente masculine qui pourrait être un « prétendant potentiel » comme dirait ma mère.
Bon, d'accord, même les coups d'un soir ce sont fait rares voir inexistants mais ça ils n'en savent rien heureusement.
Bon, d'accord, j'ai fini par choisir la facilité et prendre un ex comme amant d'une fois par mois, histoire de s'entretenir, et d'entretenir un semblant de relation qui m'ôte tout désir d'aller voir ailleurs.
Bon, d'accord, je suis seul et à la limite de l'aigri vieux garçon.
Mais tout choix a son lot de contrariétés, non ? Certains juste un peu plus que d'autres…

Et puis, ce n'est pas comme si je n'avais pas de succès.
De temps à autres, je ne peux empêcher la lueur du désir de briller dans le regard de certains et, plus souvent d'ailleurs, certaines. Mais heureusement, j'ai toutes les astuces pour mettre en place un périmètre de sécurité bien utile en cas de matraquage d'intérêt.

Je suis célibataire.

C'est un choix.

Qu'on me foute la paix.

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- MAIS PARLE-MOI, PUTAIN ! Comment veux-tu que je comprenne si tu ne dis rien ! Qu'est-ce que tu attends de moi ?!

# Une main relève brusquement un menton. Des yeux plongent dans des prunelles floues. Une larme se perd dans le tissus d'une chemise. #

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Vos gueules.

Je vous en supplie.

Fermez-là.

« Hello, Sigismond… »
Je n'en peux plus de vos voix.

« Tu vas bien aujourd'hui ? »
De vos sourires,

« Tu as bien dormi ? »
De vos attentions,

« Tu as des projets pour la journée ? »
De votre intérêt,

« Tu pourrais répondre par autre chose que des borborygmes ! »
De votre présence,

« Tu comptes encore t'enfermer dans ton bureau ?! »
De vos regards en biais,

« Tu devrais avoir plus d'activités extérieures. »
De votre morale,

« Cela te permettrait de rencontrer des personnes différentes. »
De votre soutien,

« Tu n'en as pas assez de voir toujours les mêmes individus ? »
De vos questions,

« Ce n'est pas comme ça que tu rencontreras quelqu'un. »
De vos appréhensions,

« Je sais que c'est difficile mais il faut se bouger pour être heureux. »
De votre condescendance,

« Tu ne pourras pas éternellement vivre avec nous. »
De votre charge,

« On n'a juste envie de te voir rire au lieu de subir ta nervosité ! »
De votre affection,

« Il n'y a vraiment personne qui te plait ? »
De votre inquiétude,

« Vraiment, vraiment personne ? »
De votre pression,

« Evidemment, si tu ne sors pas, c'est compliqué... »
De votre tristesse.

Je veux juste vivre. VIVRE !

C'est tout.

C'est déjà beaucoup, je trouve.

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- Sig… Je t'en prie... Dis-moi...

# Une main essuie rageusement une joue. Un corps se lève et se rhabille. Un homme s'arrête face à une porte, la main sur la poignée. #

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J'en suis là.

Devant cette porte.

L'esprit tournant en rond.

Dans une masturbation intellectuelle sans éjaculation possible.

Une seule réponse est envisageable.

v

- Mais je n'attends rien de toi, voyons...

# Une main appuie sur une clenche. Une porte est doucement refermée derrière l'homme habillé. Sur le lit, un corps se couche en position fœtale, la tête dans l'oreiller. #

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Merci, Papa.

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Cet OS aurait pu s'appeler « introspection autour d'une salade », mais bon…
Il m'est venu naturellement et me tient vraiment à cœur.
En tout cas, j'espère qu'il vous a plu (surtout à toi, Came).

A bientôt

HLO