Je suis un dieu. Un dieu tout-puissant, cela va de soi. Rien ne m'est impossible. Mais tout de même, je m'ennuie un peu. Mon seul passe-temps (c'est presque une vocation en vérité) est de créer des mondes. C'est très facile : je m'en vais vous livrer une recette infaillible, éprouvée par maintes générations de dieux. Écoutez bien :

Tout d'abord, prenez un peu de terre d'une main. Attention, pas n'importe quelle terre. De la terre de qualité, riche et odorante, à l'image de votre futur monde. Versez quelques gouttes d'eau dessus. Juste ce qu'il faut pour l'humidifier, ni plus, ni moins. A défaut d'eau, vous pouvez vous servir d'alcool, mais c'est beaucoup plus dangereux. Votre monde risquerait d'être bancal... les quelques créations nées de l'alcool n'ont pas été très satisfaisantes. Je le sais, j'étais là. Mieux vaut donc s'en tenir à l'eau.

Une fois que votre terre est suffisamment mouillée pour pouvoir être modelée, faites en une belle boule, bien ronde, et posez là quelque part dans un coin d'une galaxie. Ce n'est pas la place qui manque. Ensuite, dispersez le feu à sa surface. Si vous êtes un tant soit peu original, amenez-le autrement que par des météorites : c'est un scénario tellement classique de nos jours... Nous autres dieux nous devons d'avoir de l'imagination ! Gardez quelques braises pour constituer le soleil. Un monde sans lumière est un monde mort.

Une fois ces étapes accomplies, vous avez alors ce que nous appelons un Presque-Monde. Presque oui... car sans l'indispensable étincelle de vie, vous n'irez nulle part. Et c'est là que notre nature de dieu fait toute la différence... car ce que ce je viens d'évoquer, n'importe qui en est capable. Mais sans le souffle divin, la matière inerte reste... hé bien, inerte. Prenez donc une grande inspiration, et relâchez la sur votre monde.

Et voilà ! Vous pouvez maintenant observez votre création pour toute l'éternité.

Tout cela est certes très amusant. Mais l'éternité, c'est long, et nous finissons immanquablement par nous lasser de nos mondes, surtout lorsqu'ils ne sont pas très réussis. Que faire alors de ces boules fourmillantes de vie qui parcourent l'immensité de l'espace ? Nos lois nous interdisent de les détruire nous-mêmes, ce qui est bien embêtant. Évidemment, ils finissent par mourir au bout d'un certain temps, mais en attendant, ils polluent l'univers et se rappellent constamment à notre souvenir. C'est assez agaçant, pour tout dire, de voir se promener juste sous votre nez la preuve vivante de votre échec.

Celui-ci, par exemple... je le reconnais. Une de mes erreurs de jeunesse. La forme sphérique laisse à désirer, et les pôles sont très mal positionnés. Mais tout le monde peut se tromper, non ? Et que vient-il faire là, d'abord ?! Je croyais pourtant l'avoir déposé à l'autre bout. Il me nargue ostensiblement... Je devrais peut-être... Ce serait si facile... Ha non, je ne peux pas !

Quelque part, un bruit d'explosion retentit, interrompant ma réflexion. C'est un bruit assez étrange, que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Nos mondes n'explosent que très rarement. Cela attire donc mon attention... et je m'empresse d'aller voir de plus près.

Guidé par ces sons inhabituels, je débouche dans une galaxie plutôt isolée. Le genre d'endroit où sont rassemblées toutes nos expériences ratées... afin de les soustraire à notre vue. Et je ne suis pas seul. Un autre dieu regarde un monde exploser avec enthousiasme (cette dernière précision s'appliquant au dieu et non au monde, je doute qu'exploser puisse se faire avec enthousiasme).

En m'approchant, je reconnais en lui une vieille connaissance. Certes, comme nous sommes immortels, nous finissons toujours par tous nous connaître, de vue au moins, mais celui-ci était ce que je pourrais qualifier d'ami. Il s'aperçoit tout de suite de mon arrivée. Entre dieux, on ne peut pas se cacher, notre énergie vitale nous trahit aussitôt. J'avoue que cela m'a parfois causé quelques désagréments... Mais là n'est pas la question.

— Anarkiel ! me salue-t-il. Ça faisait longtemps.

— Une ou deux éternités, je réplique en souriant.

— Qu'est-ce que tu deviens ?

— Oh, je me promène, de ci de là. Tu sais ce que c'est.

Je jette un coup d'œil interrogateur au flacon rempli de liquide verdâtre qu'il tient à la main. Il surprend mon regard et sourit à son tour.

— Ma dernière invention, explique-t-il en imprimant un mouvement de rotation au contenu de la fiole. Le Destructeur de Mondes.

— Tiens donc. Dans le respect des Lois ?

— Bien sûr. Rien à craindre de ce côté là. Je ne fais pas personnellement exploser les mondes, c'est cette chose qui s'en charge. Et elle ne m'a jamais déçu jusqu'à maintenant.

Je hausse les sourcils. Voilà qui est intéressant.

— Une petite démonstration ? je demande.

— Avec plaisir.

Il claque des doigts, et une planète se matérialise devant lui. Quel frimeur ! Moi aussi je pourrais le faire... C'est juste que... c'est tellement tape-à-l'œil !

— Une erreur de jeunesse... déplore-t-il. Beaucoup trop d'eau et pas assez de terre. Ça ne donne rien de bon.

Je ne fais pas de commentaires. Nous avons tous des mondes semblables dissimulés quelque part dans les galaxies. On ne peut pas tout réussir du premier coup, n'est-ce pas ?

Azrack verse une goutte de liquide sur son doigt et la jette presque négligemment vers la planète. Elle explose instantanément dans un bruit de tonnerre, projetant des morceaux de croûte terrestre dans tous les sens. Le silence revient alors que les restes de l'ex-monde se volatilisent peu à peu, fondus dans les froides ténèbres de l'espace.

Azrack laisse échapper un petit rire satisfait.

— Ça ne rate jamais.

— Comment ça fonctionne, au juste ? je m'enquiers avec curiosité.

Pour toute réponse, mon ami m'adresse un sourire.

— Je peux... ?

— Bien sûr.

Il me tend le flacon en ajoutant :

— Garde-le. J'en ai quelques autres en réserve.

Il fait une passe avec ses mains et me montre une autre fiole, les yeux étincelants de malice.

— J'ai encore beaucoup de mondes à faire disparaître... Tu m'en diras des nouvelles à notre prochaine rencontre.

Sur ces mots, il file comme une flèche vers une autre partie de l'univers. Des étincelles dansent dans son sillage. Resté seul, je me plonge dans la contemplation du fameux liquide vert. Je l'analyse avec tous mes sens de dieu, ce qui fait beaucoup, croyez-moi.

Consistance visqueuse. Goût inexistant... peut-être un peu salé. Pas d'odeur particulière. Je découvre cependant en le regardant en détail qu'il renferme un ADN particulier, destiné sans doute à se greffer sur un animal déjà présent sur la planète pour provoquer ensuite une mutation.

Je fais claquer ma langue tout en réfléchissant. Oui. Changement de galaxie. Où est-elle ? Ah... la voilà. Une petite planète un peu aplatie. A l'époque, je n'avais pas encore pris le coup de main pour obtenir le cercle parfait. Elle fera l'affaire pour mon expérience...

Un geste et le temps se ralentit considérablement dans tout le système solaire de la planète. La vitesse adéquate pour voir le processus clairement... voilà. Je dépose une goutte du liquide à sa surface et après m'être installé confortablement, je regarde ce qui se passe avec intérêt...

Vous ne vous sentez pas observé ?