Les couloirs de l'école sont presque déserts, compte tenu de l'heure tardive. Ma prof a demandé aux élèves du comité de l'organisation, dont je fais partie, de rester après la cloche afin de discuter un peu de l'aménagement du gymnase pour la fête de Noël. La réunion a duré une bonne vingtaine de minutes pendant lesquelles nous nous sommes enfin mis d'accord sur la couleur des guirlandes et le menu du buffet.

C'est d'un pas tout guilleret que je sors enfin de l'école, désireuse comme je suis de retrouver mon chez moi. Je distingue alors une silhouette accotée à la grille, seule et semblant espérer quelqu'un. En m'approchant, je reconnais le visage de Djamel, un garçon de ma classe de sixième. Je n'ai jamais eu vraiment l'occasion de discuter avec lui, mais je sais que c'est un chouette type. Ce n'est pas la première fois que je le vois planté ici, bien après le départ des élèves. Je ne sais pas qui il attend, mais je suis sûre que cette personne ne connaît pas la ponctualité.

Emmitouflé dans son manteau gris, les mains dans les poches et la tête rentré dans les épaules, Djamel tremble comme une feuille. Un foulard bleu enserre son cou et cache une partie son menton. Un nuage blanc se forme devant lui à chacune de ses expirations, son nez rougie coule et de temps en temps, il essuie celui-ci avec sa manche. Beurk!

Dans un élan de générosité, j'extrais un mouchoir en papier de ma poche et le lui tend avec un sourire engageant. Étonné, il accepte quand même mon offre avec un remerciement et se mouche bruyamment. Ensuite, il forme une boulette avec le mouchoir puis le met dans une des nombreuses poches que comporte son manteau.

- T'attends qui? je demande.

- Mon père.

- Depuis la cloche?

- Ouais.

Ne voulant pas le laisser là, tout seul et certainement malheureux, je lui déclare:

- Je vais attendre avec toi.

Son visage affiche la surprise, cependant il ne proteste pas. Ôtant mon sac à dos de mes épaules, je le laisse choir à mes pieds, puis m'adosse à la clôture.

- Tu sais quand il va arriver, ton père? je demande.

- Bientôt.

- Ça t'arrive de faire des phrases complètes?

- Parfois.

Un petit sourire étire ses lèvres gercées.

- Tu as froid?

- Ouais.

Je saute sur mes pieds et l'éloigne un peu de la grille.

- Mon frère m'a dit que le meilleur moyen pour se réchauffer en hiver, c'est de faire des Jumping Jack.

- Des quoi?

- Regarde!

Pour lui donner l'exemple, je commence à sauter en écartant les jambes, les mains se rejoignant par-dessus la tête, puis je ramène les pieds pour qu'ils se touchent, les bras alignés le long du corps. Je répète le mouvement plusieurs fois afin que Djamel m'imite. Mais il se contente de me dévisager avec un regard qui signifie probablement "Euh... ça va?".

- Oh, allez! je lui dis. Tu vas voir, ça réchauffe vraiment!

Visiblement réticent, il finit par adopter mes mouvements après que je lui ai assuré qu'il n'y a personne pour le regarder et se moquer de lui.

Quelques secondes de cet exercice ont suffi pour colorer ses joues et dégeler ses membres.

- Je crois qu'il ne viendra pas, me dit Djamel après un regard vers l'horizon désert.

Il paraît déçu.

- Tu habites loin d'ici? je m'enquiers en ramassant mon sac à dos.

- À environ vingt minutes de marche. J'habite quelque part là-bas, me répond-il en pointant vaguement la rue Saint-Simon.

- Ça tombe bien, moi aussi. On fait chemin ensemble?

Il accepte et on se met en marche. Je décide de rompre le silence qui s'est installé entre nous après quelques secondes. Je n'aime pas le silence. Je ne l'ai jamais vraiment aimé, d'ailleurs. Sauf quand je dors.

- Est-ce que t'attends souvent ton père après l'école?

- Des fois. Il me promet tout le temps qu'il viendra me chercher, mais...

Il soupire. Pauvre garçon. Ça ne doit pas être drôle d'attendre après quelqu'un qui ne respecte pas ses promesses. Maman me dit tout le temps qu'il est important de respecter ses engagements. Elle ajoute aussi que si on ne le fait pas, on n'est plus digne de confiance. Moi, je dis que ma maman a toujours raison.

- Et toi, tu marches ou quelqu'un vient te chercher? me demande-t-il à son tour.

- Oh, moi, je marche. Papa n'a pas le temps pour ça et maman travaille trop loin. Mais parfois, mon frère vient me chercher avec son camion préhistorique.

- Ton frère conduis déjà?

- Ouaip, il a eu seize ans cet été et il en est tout fier. Il l'a moins été quand maman lui a confié plein de nouvelles responsabilités.

- Comme?

- Faire l'épicerie, aller chercher nos petits frères à la garderie, aider papa à transporter ses marchandises, jouer les chauffeurs de taxi, bref que des trucs qui procurent des heures et des heures de plaisir sans fin.

- Wouah, le chanceux, ironise Djamel.

- Ha, je trouve aussi.

Nous arrivons dans un parc recouvert de neige. Nos bottes impriment des traces bien nettes sur le chemin de gravier tapissé d'une mince couche de flocons immaculés. De gros grains de sel éparpillés sur le sol nous empêchent de glisser.

Frappée d'une soudaine illumination, je me penche discrètement vers un tas de neige. Ramassant un peu de cette substance blanche, j'en forme une boule bien ronde en prenant garde à ce que mon compagnon de route n'aperçoive pas mes manigances.

La première boule l'atteint dans le milieu du dos. Se figeant momentanément sous le coup de la surprise, il réplique assez vite avec une boule qui me frôle le bras.

- Ha, raté! Humff!

Une seconde boulette m'a atteint cette fois l'épaule, sans que j'aie vu le coup venir.

- Hé, c'est de la triche! Tu m'as attaquée quand j'étais déconcentrée! je m'écrie avec toute ma mauvaise foi.

- Tu t'es gênée peut-être pour me lancer une boule de neige dans le dos? rétorque-t-il en croisant les bras sur la poitrine.

Je lui offre mon plus innocent sourire avant d'esquiver de justesse un autre projectile de sa part.

- Puisque c'est comme ça...

Nous nous amusons ainsi à nous bombarder de boules de neige, chacun se prenant pour un soldat en guerre. Après une bonne dizaine de minutes de ce que mon frère appellerait "enfantillages", nous reprenons notre chemin d'un pas joyeux.

- Oh, attends! je m'exclame en m'arrêtant.

J'enlève ma tuque, la secoue un peu pour faire tomber la neige qui la recouvre, puis, me dressant sur la pointe des pieds, je l'enfonce gentiment sur la tête de Djamel et prenant soin à ce qu'elle recouvre ses oreilles toutes rouges.

- Eh, mais c'est une tuque pour fille! proteste-t-il en mimant de la retirer.

- Ça m'étonnerait, je réplique en éloignant ses mains. Elle a appartenu à mon frère avant qu'il me la donne.

- Ah...

- Je te la prête jusqu'à demain, parce qu'avec ce froid, tu vas attraper une grippe si tu te promènes encore la tête nue. Maman n'arrête pas de me dire que notre chaleur s'échappe en majorité par notre tête et que si on continue à la laisser filer, on va se transformer en glaçon sur pattes.

- Mais... et toi?

- He, he.

D'un geste théâtral, je rabats ma capuche sur ma tête. Comme elle est trop grande, la fourrure qui compose son contour s'abattent sur mes yeux, bloquant ma vision. Je lève le nez et regarde Djamel à travers les touffes de poils. Il me sourit en réajuste ma tuque sur sa tête.

- Euh... Cannelle?

- Oui?

- Tu ressembles à un écureuil avec un capuchon.

- Trop gentil, je rétorque en souriant.

Afin de ne pas me prendre un arbre ou quoique ce soit d'autre en pleine figure, je m'empare du bras de Djamel, l'obligeant à me guider.

- On se rejoint demain à la grille? je demande à celui que je considère maintenant comme un ami.

- Si tu veux.

Je relâche soudainement son bras et m'écrie:

- Le dernier arrivé au stop est une poule glacée!

Après quoi, je détalle en riant sans me soucier de regarder devant moi.

- Eh! Tricheuse! s'exclame Djamel en courant derrière moi. Cannelle, attention!!

- Hein? Aoutch!

Trop occupée comme j'étais à distancier mon compagnon et accessoirement aveuglée par ma capuche poilue, je ne me suis pas rendue compte que j'avançais en diagonale, tout droit dans une boîte à courriers. Le choc a été plutôt douloureux et je me suis retrouvée les quatre fers en l'air.

Djamel, à côté de moi, rit joyeusement de ma personne, sans daigner s'informer de mon état. Je vérifie si je n'ai rien de cassé. Ouf, tout est en ordre. Mon ami me propose alors sa main, mais je l'ignore en me remettant sur mes pieds toute seule, comme une grande.

Il retire alors son foulard avant de s'approcher de moi. Retenant ma capuche d'une main de façon à ce qu'elle ne couvre plus mon regard, il enserre son écharpe autour de ma tête avec son autre main.

- Eh, qu'est-ce que tu fais? je demande.

- Attends, tu vas voir.

Il fait finalement un gros noeud avec deux pans du foulard, sur le côté de ma tête. Mon champ de vision s'est enfin élargie. Du bout des doigts, je tâte l'espèce de turban qui a fait doubler de volume ma petite tête.

- Cool, je ressemble à un écureuil enturbanné maintenant, je soupire.

Djamel rit et me tend son bras. Je m'y agrippe en retenant ma coiffe qui menace de m'entraîner vers l'avant.

- Vive le vent, vive le vent, vive le vent d'hiver, je fredonne joyeusement.

- Qui s'en va, sifflant soufflant, dans les grands sapins verts, oh ! chantonne mon compagnon.

Nous continuons à chanter ainsi tout le long de notre chemin. Puis je remarque les flocons de neige virevoltant autour de nous. Relevant la tête, je sors ma langue et avale quelques cristaux.

- Tu as le nez tout rouge, m'informe Djamel.

Je me contente de lui offrir un grand sourire. Lui aussi, a un nez de Rudolf.