L'autre côté des ombres
Scribouilleuse : Shakes Kinder Pinguy
Genre : surnaturel, pré-slash
Date : 15-16 décembre 2007
Claimer : A mwa, tout est à mwa ! Yeah !

Note : Ceci n'est que le premier one-shot, en principe, la base de l'histoire. J'aime bien écrire en one-shots, ça me donne l'illusion que ce n'est pas une fic à chapitres. XD

L'autre côté des ombres
Ombre première

Owin poussa la porte de la boutique. Elle s'ouvrit dans un grincement inquiétant, il en leva les yeux au ciel. À l'intérieur, l'obscurité et la poussière avaient élu domicile ; le bureau croulait sous des dossiers colorés et du courrier ni classé, ni ouvert. Au milieu de tout cela trônait un ordinateur qui avait dû voir la naissance de la première disquette.

À l'idée du rangement qui l'attendait, Owin faillit faire demi-tour net, mais sa conscience professionnelle ne le lui permettait pas.

« Je suis là », grogna-t-il pour faire sentir sa mauvaise humeur.

Aussitôt, le sentiment de surnaturel se fit presque palpable, le sol trembla légèrement sous ses pieds ; il frissonna à cause du froid brutal, souffla pour voir son haleine blanchir. Face à lui, un rayon de soleil frémit, et, lentement, prit forme humaine.

« Frimeur, marmonna Owin, écoeuré.

– Allowin ! s'exclama le fantôme d'une voix ravie.

– Oncle Anatole. »

La mort n'avait rien changé chez Anatole Singulier. Il « portait » le même costume noir et violet qu'Owin lui avait toujours connu, cette même ressemblance frappante avec son père, les yeux ambrés des exorcistes Singulier, un noisette influencé par la fréquentation constante du surnaturel.

« J'ai cru que tu ne viendrais jamais ! s'exclama Anatole.

– Ça n'aurait tenu qu'à moi… Je n'arrive pas à croire que tu oses hanter ta propre boutique ! Et déranger tout l'immeuble au passage !

– Il fallait bien que j'attire ton attention.

– Tu es la honte des exorcistes.

– Les choses sont différentes, une fois que tu es de l'autre côté, répondit tranquillement Anatole.

– Je pourrais t'exorciser et repartir, menaça Owin.

– Tu ne le ferais pas », affirma son oncle avec une telle certitude que la tentation de passer à exécution fut presque trop forte pour être ignorée.

Owin se maîtrisa.

« Pourquoi moi ? demanda-t-il. Pourquoi pas Coré, Yvain ou Orphée ?

– Tu es le seul de mes neveux à ne pas avoir d'emploi stable.

– J'aime ne pas avoir d'emploi stable. Et je m'en sors très bien sans aide. »

Après trois ans à voyager en tant qu'exorciste itinérant, à vivre de travaux ponctuels et de CDD, il avait acquis une bonne petite réputation, qui n'avait rien à voir avec son nom de famille, ou plutôt ses noms de familles.

« Laisse-moi reformuler. J'ai des contrats, surtout un, qui remontent à plus d'un siècle et demi. Des contrats qui ne peuvent être transférés qu'à un membre de la famille Singulier.

– Et comme je suis le seul à ne pas être engagé ailleurs, c'est sur moi que ça tombe. Pigé.

– C'est important. »

Owin secoua la tête, irrité. Il n'était plus un enfant, on n'avait plus besoin de lui expliquer les conséquences de rompre un contrat. Il rejoignit la chaise, la dégagea de ses dossiers empilés, puis s'assit. Il croisa les jambes, les bras.

« Je n'ai pas le choix, de toute façon. J'accepte ton héritage.

– Formellement ? » demanda Anatole d'un ton soupçonneux.

Owin leva les yeux au ciel.

« J'appose mon nom, Allowin Singulier-Weyrd, et j'accepte le don de mon oncle de sang et de pouvoir, Anatole Singulier. Je m'engage à respecter tout pacte et tout contrat fait en son nom, à honorer sa parole et la famille Singulier, dans l'Au-delà comme dans le monde des vivants, dans le surnaturel comme le naturel. Que ma parole soit tel un sceau fait de mon sang. Ça va comme ça ?

– Ça manque un peu de cérémonial, mais je vais m'en contenter. »

Owin attendit quelques secondes, puis comme rien ne se passait il demanda avec soulagement :

« Tu restes avec moi ?

– Juste le temps que tu t'habitues. Il y a certains clients pour lesquels tu auras besoin de mon aide. »

Owin hocha brièvement la tête.

« Je suis navré de t'imposer cela, Allowin. »

Ce dernier haussa les épaules. Encore une fois, il était un professionnel, entraîné pour surmonter la difficulté émotionnelle de revoir un proche après sa mort. Même si cela n'avait rien de facile, il avait pleuré son oncle à son décès, et avait fait son deuil, une nécessité dans son métier.

S'accrocher au passé ne pouvait qu'empêcher les êtres aimés de passer de l'Autre Côté, dans le repos éternel ou la réincarnation, de risquer les voir errer dans un monde où ils n'avaient plus leur place. Bien sûr, cela n'avait pas suffi pour Anatole, mais Owin était là pour résoudre le problème. Si seulement tout était aussi simple pour apaiser les âmes tourmentées.

Il soupira, regarda de nouveau autour de lui. Autant se mettre au travail tout de suite s'il voulait avoir tout classé avant le siècle suivant.


Cela faisait une semaine et demi qu'Owin s'était installé dans l'appartement au-dessus de la boutique de son oncle, ou plutôt sa boutique désormais (il avait encore du mal à s'y faire), et il n'en voyait toujours pas le bout. Il finissait à peine de régler les problèmes légaux dus à l'héritage, encore compliqués à cause de la présence spirituelle de son oncle, il avait tout juste eu le temps de vaguement regarder quelques uns des dossiers empilés dans le désordre.

Il faudrait qu'il commence également à signaler le changement de propriétaire, qu'il fasse refaire l'enseigne…

Owin grogna sa lassitude et se frottait le visage dans les mains lorsque le téléphone de la boutique sonna. Il le regarda un instant avec un soupçon d'incrédulité. Il n'avait pas sonné de la semaine, il s'agissait d'un de ces vieux appareils tout noirs et fixes, à cadran tournant. Owin avait cru qu'il ne fonctionnait pas. Il décrocha prudemment. Anatole, attiré par le bruit, apparut discrètement près de lui.

« Allô ? »

Il y eut un court silence, puis une voix masculine, hésitante, demanda :

« Hum, je suis bien à la boutique d'exorcisme de Monsieur Singulier ?

– Oui, répondit Owin. Je suis son neveu, Owin Singulier-Weyrd. C'est moi qui reprends son affaire. »

Un nouveau silence.

« … il est arrivé quelque chose à Monsieur Singulier… ? »

Owin grimaça et jeta un coup d'œil au fantôme d'Anatole qui haussa un sourcil inquisiteur.

« Je suis désolé, Monsieur. Je crains que mon oncle ne soit décédé le mois dernier.

Oh », souffla son interlocuteur.

Owin le laissa reprendre son sang-froid ; au ton de sa voix, ce n'était pas que de la surprise mais une véritable tristesse.

« Je suis navré, reprit-t-il enfin. Si j'avais su je serai venu à l'enterrement… Toutes mes condoléances.

– Merci. En quoi puis-je vous être utile, Monsieur… ?

Oh, excusez-moi. Cendrevent, Frédéric Cendrevent. »

Owin jeta un coup d'œil à son oncle. Le nom ne lui était pas entièrement inconnu, mais il n'arrivait pas à le replacer.

« Cendrevent, prononça-t-il en silence.

– Important ! s'exclama le fantôme. Quoique ce soit, dis oui. Pauvre Frédéric. »

Intrigué, Owin revint à son client.

« Monsieur Cendrevent, répéta-t-il. Comment puis-je vous aider ?

Hum… Je sais que mon dossier est un petit peu problématique, confia Frédéric Cendrevent d'un ton embarrassé. Si vous n'êtes pas encore familiarisé avec, je peux attendre et vous rappeler plus tard ?

– Mon oncle m'a laissé des instructions à votre sujet, le rassura Owin sans mentir.

Oh… Eh bien, en principe Monsieur Singulier vient effectuer un exorcisme une Pleine Lune sur trois, il n'est pas venu cette fois-ci pour des raisons évidentes, et… le manoir devient assez invivable, et la Nouvelle Lune ne va plus tarder... »

Owin écarquilla les yeux. « Une Pleine Lune sur trois ? » interrogea-t-il son oncle des lèvres. Anatole acquiesça avec une légère grimace.

« Je peux venir vous voir dès cet après-midi, si cela vous convient ?

Dès aujourd'hui ? »

Le soulagement dans la voix de Frédéric Cendrevent n'avait rien de simulé.

« Ce serait très généreux de votre part, ajouta-t-il.

– Je serai là à quinze heures. »

Son interlocuteur le remercia avec ferveur. Lorsqu'Owin raccrocha, il reporta toute son attention vers le fantôme de son oncle, sourcils froncés.

« C'est quoi cette histoire ? Cendrevent, c'est pas un nom qui m'est inconnu, et qu'est-ce qu'il voulait dire par « dossier un petit peu problématique » ? »

Anatole ne répondit pas immédiatement. Il parut réfléchir.

« C'est compliqué, finit-il par dire. Nous – la famille Singulier – avons conclu un Pacte de Sang avec les Cendrevent.

– Je croyais qu'ils étaient interdits.

– Pas ceux passés avant 1777. »

Owin grimaça. Un Pacte aussi vieux ne présageait rien de bon.

« Tant qu'il restera un membre de la famille Singulier en vie, il est tenu de répondre à toute demande d'exorcisme en provenance des Cendrevent.

– J'espère qu'on a été bien payé…

– Nous le sommes toujours, répondit Anatole.

– … d'accord, c'est déjà une bonne nouvelle, je déteste travailler pour rien. Quoi d'autre ?

– Ah, comme je te disais, c'est compliqué. Frédéric est… Mmh, tu verras. »

Le fantôme de son oncle parodia l'acte de croiser les bras puis hocha la tête.

« Après réflexion, je pense qu'il vaudrait mieux te laisser découvrir tout cela par toi-même.

– Tu plaisantes ? Oncle Anatole ! »

Mais il avait déjà disparu. Owin jura comme un charretier. Dans l'ordinateur, il découvrit l'adresse des Cendrevent et les termes du contrat, mais aucune autre information. Cela signifiait que le dossier était encore perdu quelque part au milieu des autres.

Owin maudit son oncle pour la forme et sans vrai pouvoir derrière, puis se résigna à devoir improviser. En toute franchise, il n'en était pas si fâché, sa vie manquait d'action, depuis quelques temps.


Frédéric Cendrevent vivait dans un manoir tout droit issu d'un film d'horreur, situé à une dizaine de kilomètres de la petite ville. Un parc aux arbres dénudés par l'hiver laissait apparaître, une bonne centaine de mètres plus loin de la grille rouillée, une gentilhommière à l'apparence délabrée, même vu de là.

« Il vit tout seul là-dedans ? » marmonna Owin.

Il n'avait rien vu d'aussi cliché depuis les cimetières irlandais. L'endroit vibrait d'énergies positives et négatives ; si Owin passait la main entre les grilles il pouvait sentir une quantité impressionnante d'esprits protecteurs s'y précipiter pour vérifier les intentions de cet objet étranger. Comment l'on pouvait avoir besoin d'un exorciste malgré leur présence le dépassait. Par précaution, il se coupa le bout d'une mèche de cheveux qu'il déposa bien à l'extérieur du cercle d'influence spirituel du parc, cracha dessus par sûreté. Quoiqu'il arrive une fois la porte passée, en laissant une part de lui-même à l'extérieur il pourrait toujours retrouver son chemin vers la sortie.

« C'est parti… »

La grille s'ouvrit dans un silence bien plus inquiétant que tous les grincements possibles, puis Owin pénétra dans l'enceinte du parc d'un seul coup. Aussitôt, ce fut la ruée. Il compta au moins dix esprits protecteurs différents, une variété inhabituelle : ces derniers étaient plutôt du genre possessifs et ne partageaient que difficilement leur territoire.

Il attendit patiemment qu'ils aient fini leur inspection, puis se présenta d'une voix calme :

« Mon nom est Allowin Singulier-Weyrd. Je viens ici à l'appel du maître de ces lieux, Frédéric Cendrevent. »

Il les entendit murmurer entre eux, répéter son nom jusqu'à ce qu'il ne soit plus dit que d'une seule voix. Satisfait de son identité, ils se désintéressèrent de lui. Tous, sauf un qui l'accompagna jusqu'aux portes de la demeure. Il n'en fut pas fâché, tant qu'il n'aurait pas clairement identifié les énergies négatives et la raison pour laquelle elles co-existaient avec les positives il ne pourrait pas efficacement se défendre si elles décidaient de l'attaquer.

La porte, massive, était ornée d'un heurtoir, mais pourvue également d'une sonnette. Owin fut tenté d'utiliser directement le heurtoir mais sonna poliment, presque surpris qu'elle fonctionne.

Il n'attendit pas longtemps, entendit un aboiement bref, puis une voix réprimander : « Tais-toi, Bleiz. »

Owin se redressa lorsque la porte s'ouvrit, prêt à se présenter. Frédéric Cendrevent apparut alors dans l'entrebâillure et la voix d'Owin se coinça dans sa gorge.

Pu-tain.

« Monsieur Singulier-Weyrd ? » interrogea le maître des lieux.

Seulement alors, Owin retrouva sa voix.

« Je… oui, excusez-moi…

– Je vous en prie. »

Frédéric Cendrevent esquissa un sourire pâle, et ouvrit plus grand la porte pour le laisser entrer dans la demeure. Mais Owin, incapable de le lâcher du regard, resta immobile.

« Il y a un problème ? demanda Frédéric Cendrevent d'un ton anxieux.

– Vos yeux », ne put s'empêcher de répondre Owin.

Il secoua la tête pour reprendre ses esprits.

« Vous ne voulez pas me laisser faire quelque chose ? » demanda-t-il, fasciné.

Il n'avait jamais vu des yeux de la sorte. La hantise devait être vieille, pour réussir à se refléter comme cela. Frédéric Cendrevent baissa le regard, d'évidence embarrassé.

« Il n'y a rien à faire, répondit-il. C'est de naissance…

– Vous avez le regard hanté de naissance ?

– … C'est une malédiction familiale.

– Oh. Navré. »

Voilà qui était plus que gênant. Anatole aurait au moins pu lui dire ça.

« Je croyais que tout était consigné… ? fit Frédéric Cendrevent.

– Je n'ai repris l'affaire de mon oncle que depuis une semaine, avoua Owin. Votre dossier est perdu quelque part au milieu d'autres.

– Oh… Si ce n'est pas indiscret, qu'est-il arrivé à Monsieur Singulier ?

– Crise cardiaque lors d'une cérémonie. »

Ce qui était le diagnostic officiel. En vérité, son oncle s'était fait posséder par un démon plus fort que lui et il avait préféré mourir plutôt que risquer servir de vaisseau vers le monde mortel à une telle créature.

Son hôte hocha la tête d'un air attristé. Owin, désormais habitué à son regard étrange, prit un instant pour l'observer. Frédéric Cendrevent semblait plus jeune que ce à quoi il s'attendait, un peu plus âgé qu'Owin, peut-être, encore qu'il n'était pas évident de juger. Ses cheveux noirs, légèrement bouclés, faisaient ressortir la pâleur presque vampirique de son teint et les cernes sous ses yeux bleus et hantés. D'à peu près la même taille qu'Owin, il paraissait bien plus fragile, peut-être à cause de la malédiction, ou de la fatigue. Ses vêtements, sombres, avaient un aspect élimé et délavé.

« Ne restez pas sur le perron », murmura-t-il.

Owin se décida à entrer et de nouveau, marqua un temps d'arrêt. Il n'avait pas besoin de lui demander quel était son problème : il sentait la présence d'au moins deux poltergeists et trois revenants, sans compter l'humeur hostile de la maison elle-même.

« Sacrée hantise domestique, commenta Owin, impressionné. Comment se fait-il qu'avec la quantité d'esprits protecteurs qui rôdent, vous vous retrouviez avec tout ça ?

– Ce n'est pas moi qu'ils protègent », répondit Frédéric.

Intrigué, Owin allait lui demander de s'expliquer lorsqu'un animal surgit de l'ombre. Il sut immédiatement que ce n'était pas un chien, « loup » lui vint d'instinct à l'esprit, mais sa sensibilité surnaturelle corrigea d'elle-même.

Non, pas un loup. Un fenris.

L'esprit-loup touchait à peine le sol, mais la puissance qui se dégageait de sa masse n'avait rien de légère, le grondement sourd dans sa gorge rien de rassurant.

Cela commençait à faire beaucoup en peu de temps, là.

« Paix, Bleiz », dit Frédéric.

Le fenris s'arrêta à ses côtés, son regard d'or fixé sur Owin.

« Et lui ne vous protège pas ? demanda-t-il, secoué malgré lui.

– C'est différent, répondit Frédéric. Bleiz n'est pas lié au manoir, il n'a pas le pouvoir d'en limiter l'accès.

– Sa présence même devrait suffire à intimider n'importe quel créature de l'Au-delà. »

Sans compter qu'un esprit-loup ne se domestiquait pas ainsi. Owin en avait plus combattus que caressés, et le fenris le savait parfaitement. Frédéric esquissa un pauvre sourire.

« Voulez-vous faire le tour du manoir ? demanda-t-il.

– Ça me faciliterait la tâche », acquiesça Owin, un œil prudent sur l'esprit-loup.

Le manoir, à l'intérieur, était aussi délabré qu'à l'extérieur. L'électricité fonctionnait, par quelque miracle, et les ampoules nues au plafond éclairaient des murs au papier peint sale et déchiré, les meubles ne semblaient tenir debout que par la volonté de la maison. Il y régnait une atmosphère étouffante que Frédéric ne semblait pas remarquer, peut-être trop habitué. Tous les sens d'Owin le démangeaient, il n'avait qu'une envie : exorciser cet endroit jusqu'à en brûler la personnification même.

Comment l'on pouvait vivre dans un lieu pareil le dépassait. Chaque pièce, ou presque, vibrait d'énergie maligne. Curieusement, tout était propre et rangé, malgré le sentiment que personne n'y vivait.

Frédéric, que le fenris ne quittait pas d'une semelle, commentait les lieux d'une voix embarrassée, s'excusait pour le délabrement.

« Je n'ai malheureusement pas les moyens de tout entretenir », murmura-t-il.

Malgré l'envie de demander ce qui le retenait ici, Owin garda le silence. Cela avait certainement à voir avec la malédiction.

Et peut-être aussi avec la porte qui apparaissait régulièrement sur leur chemin, et que Frédéric ignorait avec une sorte de désespoir angoissé. Owin, par politesse, accepta de faire semblant de ne pas la voir. Être un bon exorciste exigeait de ne pas poser de questions sur les squelettes qui se cachaient dans les placards, juste d'en débarrasser son client.

Le tour du manoir leur prit une petite heure, Owin avait pris le temps de s'arrêter à chaque point stratégique. Pas besoin de sortir son pendule pour s'assurer que le manoir avait été construit à la croisée de lignes d'énergie. Cela n'avait rien d'étonnant qu'il attire toutes les créatures surnaturelles de la région. Les solstices devaient être impressionnants à vivre, ici…

Lorsqu'ils revinrent à l'entrée, la porte s'était installée près de celle de l'entrée. Le fenris lâcha échapper un grondement sourd, la hantise dans les yeux de Frédéric devenait presque insoutenable. Owin commençait à s'énerver. Il détestait les maisons qui ne protégeaient pas leur propriétaire, et tout le manoir se contentait de laisser les choses se faire alors qu'il aurait dû remettre la porte à sa place à l'instant où son apparition avait éveillé le moindre soupçon de détresse chez Frédéric.

Une maison et des esprits protecteurs qui laissaient le maître des lieux se faire tourmenter ainsi, on n'avait jamais vu ça. À partir de cet instant, Owin faisait du manoir Cendrevent une affaire personnelle.

« Avant de commencer, j'ai besoin de deux ou trois précisions, fit Owin. La zone protégée que je sens vers l'aile ouest ?

– Oh, oui, pardon. »

Frédéric inspira alors que la porte disparaissait de nouveau. Son regard s'apaisa.

« Il s'agit de mes quartiers, dit-il. C'est le seul lieu où l'on est un peu tranquille…

– Joli travail », apprécia Owin.

Il ne sentait rien du tout derrière la barrière de protection, il y avait une vraie zone de vide spirituelle. La barrière en elle-même, fine et puissante, vibrait agréablement d'énergie positive. Une rougeur naquit sur les joues pâles de Frédéric.

« Merci, murmura-t-il. Hum, les bases ont toujours été là, je n'ai fait que les renforcer.

– Il n'empêche. »

Le maître des lieux esquissa un sourire un peu plus solide. Owin le lui rendit.

« La deuxième chose concerne cette fichue porte. »

Le sourire de Frédéric s'évanouit.

« Je préférerais que vous n'y touchiez pas, admit-il.

– Bien ce qui me semblait. C'est tout ce que je voulais savoir. »

Owin jeta un coup d'œil au fenris.

« Vous devriez l'emmener dans vos quartiers. Je ne voudrais pas l'exorciser par erreur. »

L'esprit-loup montra les dents, provocateur, mais Owin soutint son regard calmement. Il n'avait aucun droit de prétendre à une quelconque position d'alpha alors qu'il n'était même pas capable de protéger son humain de choix.

« Non, Bleiz, dit fermement Frédéric. Viens. »

Le fenris claqua la mâchoire dans la direction de d'Owin, ce dernier éleva la densité de son pouvoir en réponse, mais Frédéric, une main sur l'échine de l'esprit-loup, l'entraîna hors de la pièce. Owin attendit que leur présence s'évanouisse derrière la protection des quartiers de Frédéric puis se plaça au centre de la pièce.

De sa sacoche, il sortit ses craies.

Il s'accroupit, choisit la verte pour commencer, pour les attaquer sur leur propre terrain. Un mauvais sourire lui étira les lèvres ; le manoir retenait son souffle vital, les poltergeists rôdaient derrière les murs, prêts à le surprendre pour lui faire rater lignes et incantations, les revenants préparaient leurs hurlements mortels.

Qu'ils viennent.


Deux heures et demi plus tard, Owin lâcha la craie blanche et s'écroula contre un mur, épuisé et satisfait comme il ne l'avait pas été depuis longtemps. Il regarda les lignes dessinées disparaître petit à petit, emporter avec elles les poltergeists prisonniers. Les revenants avaient été exorcisés à coups d'incantation, l'énergie négative qui étouffait le manoir purifiée au maximum. Il ne pouvait pas l'éliminer complètement sans s'attaquer à la source, cette dernière avait été impossible à découvrir. Owin soupçonnait qu'elle se cachait derrière la porte mobile, qui s'était faite curieusement discrète.

Une chose était certaine, ça sentait le propre.

« Je peux vous offrir une infusion d'églantier ? »

Owin tourna la tête vers Frédéric, il devait être sincèrement épuisé pour ne pas l'avoir senti arriver. L'aura spirituelle de son hôte n'avait rien de discret, sans compter le fenris à ses côtés. La hantise avait presque disparu des yeux de Frédéric, ses épaules s'étaient redressées et un véritable sourire lui éclairait le visage.

« Ce serait avec grand, grand plaisir », acquiesça Owin.

Il accepta la main que Frédéric lui tendait.

« Merci, souffla son hôte avec une gratitude touchante.

– Je vous en prie. »


Le sanctuaire de Frédéric était une sorte de paradis sur Terre. En dehors même de la sensation de paix offerte par la barrière de protection, de celle que quelqu'un y vivait, il y avait la bibliothèque. Alors que son hôte préparait l'infusion régénératrice, Owin se rua sur les innombrables rayons avec la sensation euphorisante d'être Galaad face au Graal.

« L'édition non censurée du Traité de la Lune noire, jubila-t-il. Même ma mère n'a pas réussi à mettre la main dessus… ! »

Frédéric lui tendit sa tasse.

« Voulez-vous l'emprunter ?

– Vous me laisseriez le sortir d'ici ? fit Owin, entre l'horreur, l'incrédulité et l'envie de supplier que oui.

– Je vous mets au défi d'abîmer ou tenter de voler un seul des livres de cette bibliothèque, répondit Frédéric avec un petit sourire orgueilleux.

– Je suis exorciste.

– Et vous êtes lié à ma famille par un Pacte de Sang. »

Owin reconnut le fait d'un hochement de tête avant d'être distrait par un autre titre.

« Danse macabre ? La première version illustrée par Lodois Sombresang ?

– Hum, il y a eut des nécromanciens, dans ma famille, murmura Frédéric avec une rougeur embarrassée.

– Orphée maudirait pour être à ma place… »

Owin but une gorgée de son infusion, se sentit presque tout de suite mieux. Elle était dosée parfaitement. Il se demanda si Frédéric la préparait pour son oncle.

« N'hésitez pas à les prendre, insista Frédéric. Vous me les rendrez plus tard. »

Owin ne répondit pas tout de suite.

« Mmmh. Je ne sais pas si j'ai l'irrévérence nécessaire pour ça. Cela vous dérangerait si je venais de temps en temps pour les consulter sur place ? »

Le visage de son hôte s'éclaira.

« Non, bien sûr que non, venez quand vous voulez ! »


Lorsqu'Owin rentra enfin à la boutique, il faisait nuit noire. Son oncle l'attendait, d'abord une vague tache de lumière dans un coin avant de se reformer.

« Tu reviens tard, commenta-t-il.

– J'ai discuté avec Frédéric, répondit Owin. Alors, c'est quoi, l'histoire des Cendrevent ? Sans même parler de la façon aberrante dont se comportent les esprits protecteurs, les yeux qu'il a sont absurdes au-delà de tout le naturel et le surnaturel que j'aie jamais rencontré, et j'inclus le kappa mexicain. »

L'image de son oncle frissonna un instant.

« Ce que je te dis est issu de nos archives et de mes propres conclusions. Les Cendrevent sont des invocateurs, je suppose que tu l'as senti… »

Owin acquiesça impatiemment.

« À l'origine, ils étaient spécialisés dans la nécromancie, et surtout des démonistes puissants.

– Je vois où ça va. L'un d'entre eux a voulu invoquer un trop gros cornu et ses descendants en subissent les conséquences.

– Frédéric porte la totalité de la malédiction. Il est le dernier Cendrevent, et je crois qu'il a l'intention de le rester.

– C'est déjà incroyable que sa famille ait survécu jusqu'à aujourd'hui.

– Ils ont été puissants.

– Il en reste de bonnes traces », commenta Owin.

L'aura de Frédéric devait être la seule chose qui lui permettait de vivre dans un tel environnement sans devenir fou.

Dans les semaines qui suivirent, Owin fit des efforts peu enthousiastes pour ranger la boutique, répondit à quelques missions ponctuelles qui lui parvenaient timidement (personne n'était certain de savoir s'il était ouvert), et passa beaucoup de temps à lire chez Frédéric. Il en profitait au passage pour maintenir le manoir purifié, ce dernier commençait enfin à réagir comme une maison digne de ce nom. Owin n'avait pas vu la porte réapparaître une seule fois.

Frédéric avait l'air d'un autre homme. Toujours aussi pâle, mais les cernes sous ses yeux disparaissaient petit à petit, ses sourires rayonnaient, contraste impressionnant avec les ombres du début.

Un soir, après un débat animé sur la nature exacte des feux follets, Owin se décida à poser la question qui le gênait. Avec un coup d'œil significatif aux vêtements plus qu'élimés de Frédéric et sa maigreur inquiétante, il demanda :

« De quoi vivez-vous ? »

Il savait par son oncle que le compte qui versait son salaire ne servait qu'aux Singulier, était le même depuis des siècles et possédait ce côté inépuisable des coffres pleins d'or brut. Ledit or devait être plus alchimique que minier, mais cela ne comptait pas lorsqu'il était si vieux. Frédéric n'y avait pas accès, l'or était consacré par le Pacte de Sang.

La question, directe, ne pouvait être évitée. Les joues de son hôte se colorèrent, il baissa les yeux, une main se porta à sa gorge dans un geste caractéristique qui manqua faire s'étrangler Owin.

« Je… je fais partie du réseau Vivent les Morts », avoua Frédéric.

Ce qui revenait à dire qu'il vendait son sang aux vampires sans calice fixe.

« Je refuse de croire que vous avez passé la visite médicale légalement. »

Frédéric n'avait que la peau sur les os, aucun médecin ne lui aurait donné l'autorisation de s'ajouter au réseau, et si c'était le cas cela allait barder. Mais Owin pensait plutôt que Frédéric avait illusionné l'équipe médicale, cette dernière ne devait pas avoir souvent affaire à une aura de cette puissance-là, principalement parce que ceux qui en possédaient n'avait pas besoin de vendre leur sang.

Frédéric se crispa. L'ombre d'un orgueil aristocratique que la pauvreté avait dû enfouir passa sur son visage un court instant avant de disparaître, fantôme d'une période révolue.

« Je n'ai pas d'autre moyen de survie, répondit-il, la nuque droite. Je ne peux rester longtemps loin du manoir. Et personne n'accepterait de m'engager.

– Pourquoi ? » demanda Owin, avant que le regard de Frédéric, soudain envahi par la hantise, ne se rappelle à lui.

Il secoua la tête. Bien sûr. Personne ne prendrait le risquer de se lier à quelqu'un à ce point stigmatisé. Frédéric avait détourné les yeux, les épaules de nouveau abaissées. Owin fixa le livre posé sur la table basse un instant.

« Vous savez vous servir d'un ordinateur ? demanda-t-il soudain.

– Pardon ?

– Vous savez vous servir d'un ordinateur ?

– Oui, bien sûr…

– J'ai un travail à vous proposer. »

Frédéric cligna des yeux.

« Un travail ?

– J'ai besoin de quelqu'un pour entrer les dossiers de mon oncle sous informatique, les mettre en ordre et à jour, potentiellement s'occuper des problèmes administratifs. Je suis un exorciste de terrain, j'ai toujours vécu au jour le jour et je n'ai aucune idée de la façon dont je dois gérer la boutique de mon oncle. Vous pourriez faire ça pour moi ?

– Vous m'engageriez ? souffla Frédéric.

– Je suis un exorciste. Il faut plus qu'une paire de jolis yeux hantés pour m'effrayer. Je ne vous promets pas un salaire faramineux, encore que je ne sais pas comment gérer cela, je vous l'ai déjà dit, et il faudra probablement vous payer vous-même. Mais ce sera toujours plus que ce que le réseau vous donne, et surtout ça ne mettra pas votre santé en danger. »

L'expression de Frédéric avait quelque chose de fragile. Le fenris se leva pour poser la tête sur ses genoux, Frédéric glissa une main distraite dans sa fourrure. Un sourire hésitant, prudent, naquit sur ses lèvres.


« J'ai engagé Frédéric Cendrevent, déclara Owin à son oncle. Il rangera la boutique à ma place et je pourrai garder un œil sur lui. »

Anatole partit d'un rire intérieur qui fit gondoler son image.

« Tu as toujours été un bon garçon, Allowin. Je suis content que ce soit toi qui prennes ma succession. »

Owin leva les yeux au ciel.

Le lendemain, lorsqu'il redescendit dans la boutique, la lumière qui pénétrait par les fenêtres resta immobile. Une paix inhabituelle, presque dérangeante, régnait dans la pièce. Owin, en silence, tendit vers les rayons du soleil une main qui tremblait légèrement.

Il aurait pu dire au revoir.

Owin ferma les yeux, ravala salive et gorge serrée, puis alla ouvrir la boutique.

(Fin, pour ce one-shot)

Petites notes :

– Allowin déteste son prénom. Comme la narration est de son point de vue, c'est son diminutif qui prédomine. :)

– Distinction entre fantôme et revenant dans cet univers : le fantôme est un esprit qui n'a jamais quitté le monde des vivants, un revenant est un esprit qui a vu le royaume des morts et en est sorti d'une façon ou d'une autre, il est forcément malin, dans le sens mauvais du terme.

– Bleiz, bien sûr, veut dire « Loup » en breton :p

– Allowin n'aime pas parler de sa rencontre avec le kappa mexicain. Il l'a trouvé en train de traverser le Rio Grande.