New Carceris City, le mercredi 25 août 2332

Cher journal,

Pour une fois, le restaurant était plein, hier. A la fermeture, je ne tenais presque plus debout, surtout que j'ai encore dû faire les quatre volontés de Diantha Loneman, qui fêtait probablement son vingtième film, son quatrième divorce ou son deuxième lifting. Heureusement qu'on est bien payés. C'est drôle de voir à quel point certaines personnes se croient au dessus des autres. Il n'y a que quand ils se sont mis à parler des Briseurs qu'ils ont eu l'air effrayé et un petit peu humains.

Claire effaça la dernière phrase. Les chances pour qu'un Briseur lise un jour son journal étaient très faibles mais elle préférait ne pas prendre de risques. Depuis qu'ils avaient fait leur apparition, trois ans plus tôt, la vie avait changé du tout au tout. A première vue, les Briseurs ressemblaient à des êtres humains normaux. Cependant, ils étaient dotés d'une force physique anormale et pouvaient vous attaquer sans crier gare, vous frapper à mort et repartir tranquillement comme si de rien n'était. Personne ne savait d'où ils venaient et même la police ne pouvait rien contre eux. Tout le monde vivait dans la crainte des Briseurs. Dans sa famille, on avait parlé de retourner en France, mais c'était la même chose dans tous les pays.

Claire secoua la tête, effleura son clavier du bout des doigts et plongea mentalement à l'intérieur de son ordinateur. Un virus s'effaça instantanément. Ça aussi, il valait mieux n'en parler à personne. Enfant, la jeune serveuse s'était rendu compte qu'elle pouvait contrôler les ordinateurs. Prudente, elle avait toujours fait en sorte de garder ce don secret. Une personne plus audacieuse ou ambitieuse en aurait sans doute profité mais Claire la timide préférait rester telle qu'elle était, petite et humble. Rien n'est plus agréable que de rester caché.

La jeune fille ne savait pas encore ce qui l'attendait. Si on lui avait dit à ce moment-là ce qui allait lui arriver dans les années suivantes, elle aurait rit ou se serait cachée. Pourtant, pas mal de choses allait dépendre d'elle…


New Carceris City, le vendredi 27 août 2332

Cher journal,

Je crois que je perds la mémoire. Hier, je me suis rendue à ma banque. Un peu plus tard, j'étais dehors, sans ma veste, avec un gros bleu au coude et sans le moindre souvenir de ce qui venait de se passer. Les flics m'ont emmenée et j'ai dû leur dire que je ne me souvenais pas qu'un type avait braqué la banque. Ils ont dit que c'était le choc qui m'avait fait perdre la mémoire. Je crois que j'ai vraiment besoin de vacances.

Claire éteignit son ordinateur et jeta un coup d'œil à sa montre. Il était temps qu'elle aille faire ses courses, avant qu'il y ait trop de monde. En plus, plus vite elle aurait terminé ses achats, plus vite elle serait rentrée chez elle, hors d'atteinte des Briseurs.

Dans la rue, une voix d'homme la fit tressaillir. Elle se retourna et se trouva face à un homme brun âgé de 25 à 30 ans. Son regard vide, à la fois absent et incroyablement perçant, la remplit de peur : à coup sûr, elle avait affaire à un Briseur ! elle tenta de garder son calme. « Je vous demande pardon ? » demanda-t-elle avec son sourire le plus gracieux, espérant qu'il s'en irait.

« Je ne suis pas un Briseur, Miss… Garreaux. Et vous allez me suivre.

Claire ressentit quelque chose d'étrange, comme si on l'avait effleurée du bout des doigts, mais à l'intérieur de sa tête. Un brouillard envahit son esprit. Quand elle reprit connaissance, elle se trouvait allongée sur une chaise longue, dans une pièce aux murs blancs et nus. En tentant de se lever, elle constata que ses poignets et ses chevilles avaient été liés par des ficelles, assez lâchement, aux montants de la chaise.

Une voix froide s'éleva derrière elle. « On vous détachera dès que l'entretien sera terminé, Miss Garreaux, et vous retournerez chez vous. »

« L'entretien ? » répéta Claire en essayant de ne pas avoir l'air effrayé. Quand une fille de vingt ans se fait kidnapper et ligoter à une chaise, il y a de quoi s'inquiéter. Une autre voix d'homme, plus grave et plus chaude, s'éleva dans son dos.

« On ne te touchera pas, on ne te filmera pas, on ne te fera rien faire de dégoûtant, on veut juste te parler, c'est tout. Désolé de t'avoir attachée, c'est juste que pour le moment, tu ne doit pas voir nos visages. Et pour la chaise longue, c'est juste le plus confortable qu'on avait. »

Plus par réflexe que par intelligence, la jeune serveuse feignit un calme olympien, comme quand elle avait affaire à un client énervé au restaurant. « Je vois. Puis-je savoir de quoi vous voulez parler ? »

« On veut que tu nous expliques ce que tu as fait hier à la banque. »

Instantanément, des images apparurent dans l'esprit de Claire, s'affichant comme si quelqu'un les téléchargeait dans son esprit. Elle s'était rendue à la banque la veille. Un inconnu avait braqué la banque et exigé d'entrer dans le coffre. Et elle avait manipulé mentalement le système électronique de la banque pour l'y enfermer. Ensuite, elle ne se souvenait plus de rien.

La serveuse tenta de reprendre ses esprits. « Montrez-vous », demanda-t-elle. « Il n'y a pas de raison pour que vous puissiez voir mon visage alors que je ne vois pas les vôtres. »

« Notre identité doit rester secrète », dit l'homme à la voix froide. Claire savait que c'était lui qui venait de lui imposer ces images en tête, et elle ne savait pas d'où venait cette certitude.

« Hier, vous ne vous êtes pas gênés pour m'effacer la mémoire », fit-elle remarquer.

« Perspicace, la petite ! » dit une troisième voix, féminine, rauque et sensuelle. « Ecoute, ce que tu as fait hier nous a impressionnés et on aimerait que tu nous rejoignes. »

« Tu lui dit ça aussi directement ? » coupa l'homme à la voix dure.

« C'est ça ou les Briseurs la prennent avant nous », fit remarquer la femme.

« Vous n'êtes pas des Briseurs ? » s'enquit Claire. La nouvelle s'avérait à la fois rassurante et inquiétante : s'ils n'étaient pas des Briseurs, qui étaient-ils ? Un bruit de pas se fit entendre et une femme apparut dans le champ de vision de la jeune serveuse, qui étouffa un cri de surprise. Chaque centimètre de peau visible était couvert de longs poils noirs et son visage aux yeux dorés et aux oreilles pointues évoquait davantage celui d'un félin que celui d'un humain. La « femme » sourit, découvrant des canines pointues, et poursuivit de sa belle voix rauque.

« On est comme toi, un peu spéciaux. Quand les Briseurs sont apparus, on s'est regroupés, ou plutôt quelqu'un nous a regroupés. Actuellement, on essaie de les éradiquer. Avec un de plus dans l'équipe, ça irait un peu plus vite. »

« Merci, mais je n'ai rien d'une héroïne. J'ai déjà du mal à assurer en tant que serveuse. »

« J'ai aussi commencé par réagir comme toi », fit remarquer la femme. « Mais au train où vont les choses, on ne peut pas se permettre de rester en retrait quand on peut faire autrement. »

« L'autre problème », ajouta l'homme à la voix froide, « c'est que comme dit ma collègue, si les Briseurs te trouvent et découvrent que t'as eu un contact avec nous, ça risque d'aller mal pour toi. »

« Je n'ai pas demandé à ce que vous preniez contact avec moi », protesta Claire. « Vous êtes en train de me forcer la main. »

« Elle a raison », fit remarquer l'homme à la voix chaude. « On ferait peut-être mieux de laisser ce bout de chou en paix. »

Les derniers mots firent sursauter Claire. Bout de chou ? Savait-il au moins quel âge elle avait ? Mais en même temps, la curiosité commençait à la dévorer. Que ces gens savaient-ils réellement des Briseurs ? En quoi consistaient leurs activités ? Elle réfléchit longuement et se risqua à poser une question.

« J'ai des parents et je ne veux pas qu'ils se retrouvent en danger. Que leur arrivera-t-il si je vous rejoins ? »

« Avec les Briseurs, on est déjà tous en danger », répondit l'homme à la voix agréable. « Il faudra simplement que tu ne leur dise rien de ce que tu feras. »

Claire ne répondit rien. L'idée de mettre sa famille en danger, de quelque manière que ce soit, la mettait mal à l'aise. En même temps, ils seraient peut-être davantage en danger si elle ne faisait rien. Mais pouvait-elle faire confiance à ces gens ?

« Je ne sais rien de vous. Comment voulez-vous qu'une personne dotée de bon sens accepte une telle proposition ? » finit-elle par demander.

« Donc, tu refuses ? » s'enquit l'homme à la voix froide.

« Vous ferez sûrement ça mieux sans moi. »

La femme-panthère sortit de son champ de vision. Les trois inconnus se concertèrent à voix basse. Claire tendit l'oreille mais ne put distinguer un seul mot. Puis le brouillard envahit de nouveau son esprit et tout devint sombre...


New Carceris City, le samedi 28 août 2332

Cher journal,

j'ai fait un rêve vraiment étrange hier. Le pire, c'est que je ne suis même pas certaine à cent pour cent que ce soit un rêve. Depuis, j'ai l'imagination qui galope. Je me vois en super héroïne de comic-book, sauvant la planète d'envahisseurs mystérieux... Heureusement, je sais que c'est juste un fantasme. Qui voudrait de la vie dangereuse d'un super-héros ?

Ce soir, le restaurant va probablement encore être plein. Je me rends compte que par moments, en fait, ma vie ne me satisfait pas. Je porte le masque de la gentille petite employée modèle, alors qu'en fait, j'aimerais faire entendre ma voix, faire de grandes choses, montrer à tout le monde qui je suis… Oh, quelle idiote je suis ! Ce genre de comportement ne me ressemble pas, c'est tout. Je suis comme une biche qui rêverait d'être une panthère. Autant bien servir les repas fins, puisqu'il n'y a qu'à cela que je suis bonne.

A onze heures du soir, les rues de New Carceris City étaient presque désertes. Bien que les Briseurs n'attaquaient pas plus souvent la nuit que le jour, la plupart des citoyens préféraient éviter de sortir quand ils pouvaient faire autrement.

Si quelqu'un s'était trouvé dehors et avait levé la tête, il aurait probablement vu deux points noirs qui filaient à toute allure. Si cette personne avait été en mesure de les approcher, elle aurait vu qu'il s'agissait en fait d'un homme et d'une femme, debout sur des objets volants qui ressemblaient à des croisements entre des skateboards et des planches de surf. Identiquement vêtus de combinaisons sombres assez amples, ils se différenciaient par des physiques très dissemblables. Agé d'un peu plus de trente ans, grand et athlétique, l'homme arborait une expression naïve et bon enfant sur son visage aux traits harmonieux. La femme, grande, mince et très bien proportionnée, semblait perdue dans ses pensées. Du moins, c'était ce que son compagnon supposait. Il est difficile de lire sur le visage de quelqu'un qui a l'air à moitié félin.

« Bagheera, à quoi tu penses ? » finit-il par demander d'une voix chaude.

Elle le regarda avec surprise. « On n'est pas censés papoter maintenant, tu le sais très bien. »

« Trop tard, on a commencé. Tu penses à quoi ? »

Elle haussa les épaules, estimant qu'elle n'aurait la paix qu'en répondant. « A la vie qu'on avait avant. Je me demande ce que le cirque est devenu. »

« Je suis sûr qu'ils vont très bien. »

« Non, je veux dire… En voyant cette gamine, je me suis rendue compte de tout le chemin que j'ai parcouru, en quatre ans. »

L'homme soupira intérieurement. C'était bien les femmes, ça, à se poser des questions et à toujours parler pour ne rien dire. Il aimait bien Bagheera mais sa tendance à vouloir tout compliquer lui tapait parfois sur le système. « Cette fille est encore un bébé, au cas où t'aurais pas remarqué. »

« Ce n'est pas ce que je voulais dire. Simplement, notre vie d'avant ne te manque pas, des fois ? »

Il eut une bouffée de nostalgie. La belle époque où on pouvait marcher tranquillement dans la rue sans craindre que la personne qui se promenait à côté de vous se transforme en monstre dangereux. L'époque merveilleuse où tous les soirs, sous les feux des projecteurs, des dizaines de gens l'admiraient et l'acclamaient au lieu de passer près de lui sans le voir. L'époque bénie à laquelle il avait plein d'amis, juste avant qu'il se soit obligé à tout plaquer pour vivre caché et mentir à tous ceux qu'il rencontrait.

« Bien sûr que ça me manque, Baghee, mais qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse ? »

Elle ne répondit pas. Il était vrai qu'on ne pouvait pas revenir en arrière et que, peut-être encore plus que lui, elle se sentait seule. Contrairement à lui, elle avait toujours eu pour habitude de se cacher : seuls les gens du cirque savaient que son apparence étrange était la sienne et non un déguisement. Elle vivait alors dans ce qui était pour elle une petite famille très intime. Et elle avait décidé d'elle-même de la quitter.

« Rien. Mais en parler, c'est sympa, non ? »

Et je suis la seule personne au monde à qui elle peut en parler, puisque Mind est à peu près aussi chaleureux et compréhensif que le frigo dans lequel je range mes bières… « Je sais, ma puce. On a une vie de dingues. »

« Regarde, là ! »

Le ton était brusque, et il y avait de quoi : un des murs du bâtiment que Bagheera désignait venait d'exploser. Des gens commençaient à s'attrouper. Les deux compagnons prirent de la hauteur de manière à voir ce qui se passait sans être vus. Apparemment, c'était encore l'œuvre des Briseurs. Les deux compagnons se regardèrent avec tristesse. « On arrive trop tard », constata l'homme.

« Peut-être pas. » Sans vérifier si personne ne la regardait, elle plongea dans les ruines de ce qui ressemblait à une cuisine. Tout était désert. Apparemment, le bâtiment était vide ou presque vide au moment de l'accident.

« Tu crois qu'on nous a vus ? » s'enquit-elle auprès de son compagnon, qui venait de la rejoindre.

« Il fait sombre. Et au besoin, Mind effacera leurs mémoires. »

« Ouais. On ferait mieux de rentrer, maintenant. » Ils remontèrent sur leurs planches et quittèrent le bâtiment. Dans la rue, les gens commençaient à s'attrouper. Soudain, la femme-panthère fronça les sourcils et fit signe à son collègue. « Regarde, là-bas ! »

Il regarda. Il y avait en bas une jeune fille minuscule qui serrait un grand manteau sur son uniforme de serveuse. Même de loin, on pouvait voir qu'elle était en train de pleurer. L'homme grogna. « La petite d'hier ? Mais qu'est-ce qu'elle fout ici à cette heure-là ? »

« A ton avis ? Elle nous a dit qu'elle était serveuse. Elle travaillait ici et elle vient juste de quitter le travail, tiens ! »

Bagheera sortit une paire de jumelles de sa poche et scruta le visage de la jeune fille. Une grimace de douleur tordait ses traits ordinaires et des larmes mêlées au maquillage réglementaire chez les serveuses du restaurant lui coulaient sur les joues. En même temps, une détermination nouvelle se lisait sur son visage. Bien que non télépathe, Bagheera pouvait sans peine deviner ses pensées. Je m'en sortirai et cela n'arrivera plus jamais…

« Laisse-moi deviner », lui dit très doucement son ami. « Tu penses à ce qui est arrivé au cirque il y a quatre ans ? »

« Pas seulement. Tu viens ? Je préfèrerais qu'on soit deux pour parler au patron. Je crois que cette fois-ci, on l'a, notre nouvelle recrue. »

A suivre…