LA FEMME-GRENOUILLE

By RätselGott

Il était tard et la galerie était déserte. L'obscurité régnait partout. Le silence également, seulement rompu par l'écho des pas réguliers du gardien de nuit. Mais de toutes les pièces, c'était celle-ci la plus silencieuse. On y exposait les œuvres d'un jeune peintre encore totalement inconnu du public. Le lendemain, la galerie serait ouverte, et les critiques donneraient leur avis.

Une lumière tremblotante perça par l'arcade ouvrant cette pièce sur le reste de l'exposition. Elle forci, mouvante, alors que le battement régulier des semelles du gardien s'amplifiait à la mesure de son approche... La source du halo apparu, éblouissant sèchement le portrait accroché au fond de la salle. Le gardien entra, éclairant les tableaux un à un. Il écoutait… Mais rien n'attira son attention, sinon la lourdeur de l'air. Cela faisait des années qu'il travaillait ici, il connaissait chaque, pièce, pouvait s'orienter rien qu'à l'odeur ténue que chacune des salles dégageaient. Mais ce poids, cette oppression, il ne l'avait encore jamais ressentie.

Il aurait voulu quitter la pièce au plus vite, fuir cette sensation si dérangeante. Mais quelque chose, un sentiment indéfinissable, l'en empêcha.

Il termina d'inspecter chaque tableau, et fit quelques pas en direction de la forte colonne soutenant la voûte de pierres brutes. Il savait qu'il y avait là derrière un tableau, qui restait caché à quiconque ne prenait pas la peine de contourner l'imposant pilier. Le disque de lumière caressa la pierre avant de se poser sur l'étiquette blanche.

LA FEMME-GRENOUILLE

Huile sur toile, 160x100 cm

2007

Je regardai son visage, et je m'oubliai

Qu'était-ce que cette lueur dan ses yeux ? Je la sentais m'appeler plus que je ne l'entendais. Et alors, plus rien n'eu d'importance. La torche roula sur le sol, mais je la voyais toujours. Son visage, à hauteur du mien, sa peau semblait si douce. Je levai une main pour la toucher, mais son bras m'arrêta. Si doux, si froid.

"Aide-moi"

Ce n'était qu'un souffle, je ne l'entendis pas. Mes yeux ne lâchaient pas les siens; si vivants et pourtant si morts. Sa prise fut plus légère, et elle me lâcha. Ma main repris son cheminement, et enfin se posa sur sa joue.

Ses lèvres carmines étaient désirables, je m'approchai pour les lui ravir. Mais je ne le fis pas, craignant d'en altérer la teinte. Je caressai sa joue, et elle soupira, gonflant ses poumons sous sa poitrine nue. Son souffle était léger, presque mélancolique. Me prenant le menton entre deux doigts, presque sans me toucher, elle me fit relever la tête pour qu'une nouvelle fois, son regard capture le mien.

"Aime-moi"

Je l'entendis cette fois, même si ses lèvres n'avaient pas bougé. Elle me le demandait, et alors seulement je me rendis compte qu'elle n'avait pas à le faire. Je l'aimais déjà, je la chérissais, des yeux et du cœur.

"Aime-moi"

Son ton était suppliant, son regard que j'avais cru désireux, m'apparu triste. Elle baissa le regard sur son propre corps nu, et alors je pris conscience de l'horreur.

Sous sa poitrine, du sternum jusqu'à la naissance de sa toison pubienne, son ventre était ouvert. Offrant à ma vue effarée ses organes chauds, ses rideaux de peau étaient épinglés à la plaque de bois sur laquelle son corps de nacre reposait.

Qui avait pu commettre une telle horreur ? Infliger tant de peine et de douleur à une femme si magnifique… Alors que les larmes se frayaient douloureusement un chemin jusqu'à mes paupières, je sentis sa paume fraîche sur ma joue.

Je fermai les yeux, frissonnant d'indignation autant que d'amour. Si douce…

"Aime-moi"

Si belle…

"Aime-moi"

Si froide…

"Aide-moi"

Si loin…

Je rouvris les yeux et levai mon regard vers le sien. Immobile, elle se tenait devant moi, ses organes luisants exposés à la vue de tous. Elle ne bougeait plus, ne le ferait plus, et ne l'avait jamais fait.

L'homme fit un pas en arrière, son regard évitant désormais celui de la femme-grenouille. Dans un mouvement hésitant, il se baissa pour ramasser sa torche au faisceau toujours allumé. Son battait à ses tempes, et l'oppression qu'il avait momentanément oubliée se rappela à son souvenir, le gratifiant d'une migraine puissante.

Il quitta la pièce, et n'y mit plus les pieds de toute la durée de la présentation des œuvres de ce jeune inconnu. La femme-grenouille l'appela encore les nuits suivantes, mais pour rien au monde il ne voulait supporter encore une fois la vue de ses entrailles encore vivantes.

Seule dans le noir, exposée dans la lumière, elle demeura.

FINI ?


Well, dans la version originale du tableau (cherchez pas, il sort de mon imagination), la femme est un homme. "L'homme-grenouille" donc. Mais je ne sais pas pourquoi, au dernier moment, j'ai eu envie de changer...

Petit clin d'oeil à Audrey : J'espère que ce petit texte te plaira. Envoie les amitiés du "jeune peintre" à qui-tu-sais.