"Chez moi n'est pas chez moi si ce n'est pas chez lui"
by RätselGott
(pour MinishKat -)

L'aube n'était pas encore levée, et le réveil n'avait pas encore sonné. Il était tôt, très tôt, mais il était plus que temps pour le jeune homme de quitter ce lit. Il dormait encore mais ne tarda pas à se réveiller, un peu pâteux, ressentant les effets d'une gueule de bois qu'il devinait déjà tenace. Mal à la tête... Silencieusement, il maudit le bras qui lui barrait le torse. Il le souleva doucement. Pas pour ne pas gêner le dormeur… Uniquement pour qu'il ne tente pas de le retenir pour d'éventuelles joyeusetés matinales. Anakin n'aimait pas ce genre de choses, sauf…

Un étourdissement le prit quand il fut levé. Mais il ne prit pas la peine de se dire "Plus jamais": il savait pertinemment que ça recommencerai le soir même. La lumière, la musique, les corps… Puis l'alcool, quelque chose qui n'était pas du tabac et pour finir, LE corps. Non, UN corps… et le sien, qui s'entremêlaient, se nouant dans les draps. Draps qu'il quittait avant le matin, toujours…

Il ne faisait pas froid, mais dans un réflexe, il resserra son manteau autour de lui. Il n'y avait pas de vent non plus. L'aube était encore loin, mais elle semblait se profiler déjà. Il héla un taxi et rentra chez lui… Dans son appartement.

Non, ce n'était pas chez lui. Il ne prit pas la peine d'ouvrir les volets. De toute manière, il faisait encore noir sur Greenwich Village. S'il avait pu, il aurait évité d'avoir à rentrer, même si ce n'était que pour une douche et pour changer de vêtements. Il n'aimait pas cet appartement. Mais préférait quand même y retourner plutôt que de rester chez les autres, les corps…

Il avait encore tellement de temps avant le début des cours… Il se sentait las et pourtant ne voulait pas dormir. Incapable d'occuper le lit, puisque ce n'était pas le sien, il s'installa dans le canapé et alluma la TV. NBC. Il sentait qu'il ne pouvait pas dormir… Aucune importance, il dormirait dans l'amphithéâtre, quand le sommeil viendrait enfin…

Combien de temps cela faisait-il qu'il vivait ainsi ? Plusieurs mois, peut-être un an… Non, pas un an. Car il était arrivé au début des cours et ceux-ci n'étaient pas terminés. Pourquoi y allait-il toujours d'ailleurs ? Il ne travaillait plus depuis longtemps, ses résultats pourtant si brillants en France n'étaient plus que l'ombre de son train de vie: vides de sens.

NBC. On parlait de l'Indonésie. Il se souvenait de l'Indonésie, même si le souvenir était déjà ancien. Douze ans. Quand on en a vingt-et-un, ça fait un bail quand même.

Il avait l'impression d'étouffer. Il ferma les yeux, et un sanglot l'aurait soulagé, mais il ne pouvait s'y résoudre. Fierté masculine ? Allez savoir. Finalement, il quitta l'appartement toujours aussi sombre et froid pour rejoindre Central Park. Il n'éteignit pas la télévision, laissant NBC parler seule… Pourquoi l'éteindre ?

¤¤¤¤¤

"First time here ?"
"Sure not…"

Oh non, ce n'était pas la première fois qu'il venait. Mais il n'allait pas tous les soirs au même endroit, histoire de varier les plaisirs. Souvent, il allait en discothèque, entrant seul, sortant accompagné. Ce soir là, c'était le sauna…

La première fois qu'il était entré, c'était avec l'image un peu stupide du Mann gegen Mann de Rammstein en tête. Oh, il ne s'était pas attendu à retrouver un tel assemblage de corps, mais cette image flottante lui avait tiré un sourire décalé quand il était entré dans la salle pleine de vapeur, simplement vêtu d'une serviette.

"What 'you lookin' for ?"
"Just pleasure…"

Bien sûr, quoi d'autre ? Quel dommage qu'on ne puisse pas fumer dans un sauna…

"Your accent… You french ?"
"You like it ?"
"Wanna guess ?"

Pas de conversation, c'était inutile. Pas d'échange d'identité, inutile aussi. Juste deux corps dans le besoin, deux esprits esseulés cherchant pour quelques minutes, quelques heures peut-être, du réconfort auprès d'un de leurs semblables.

Des mains, deux , quatre. Les siennes et celles de l'autre. Surtout celles de l'autre, sur lui, encore et encore. Mais les mains ne sont rien. Le français, l'anglais – non, l'américain – Anakin ne savait plus quelle langue parler. Alors il prenait cette langue, celle de l'autre, et il la goûtait, inlassablement, comme pour oublier les deux autres.

Rein… Raus… one more time… Rein… Raus… Un peu d'allemand… just a little more…

"Again…"
"Hungry ?"
"Starving"

Inlassablement…

Puis il s'endort, un corps inerte, deux, côte à cote, collés, soudés par la sueur. Ils ne sont plus au sauna. Ils sont… chez l'autre sans doute. Aucune importance. Quand le jour viendra, il aura disparu, et il aura oublié l'adresse…

¤¤¤¤¤

NBC, encore une fois. La télé bouge, mais ne parle pas. Lui… il ne fait ni l'un ni l'autre: il regarde. Un jour viendra où il revivra, il le sait. Mais pas tant qu'il sera ici. Pas tant qu'il sera si loin… On sonne à la porte. Le hasard a voulu qu'il soit présent. Avec l'impression qu'il attendait cette visite, il se lève sans illusion et va ouvrir la porte, un peu élouit par la clarté du couloir. De quoi a-t-il l'air, l'étudiant bringueur, yeux rouges, gueule de bois et mal rasé ?

Un livreur lui tend un panier fleurit, des gerbes éclatantes de couleurs s'en échappent. Une signature ? La voici, mais d'où viens ce colis ?

De France…

La porte fermée, la lumière n'est plus. Seulement la télé. Et pourtant, il lui semble que le bouquet remplit tout l'espace, illumine la pièce comme les lustres de cristal de Versailles. Une carte… Soutenant le bouquet d'une main, il l'a prend et l'ouvre.

Bruderlein,

Le fleuriste est un voisin, ais-je été bien inspiré de lui rendre visite ? Ne m'en veux pas trop d'envoyer un peu de "gayté" dans ton appartement mon chéri, tu me revaudra ça plus tard.

Je t'en prie, appelle moi… Moi je n'ose pas.

Tu es près de moi chaque nuit et chaque jour.
Je t'aime, reviens moi.

Lou.

¤¤¤¤¤

(FIN)

Ne demandez pas la suite, y'en a pas. Je dis ça parce qu'il m'est arrivé souvent qu'on me demande la suite d'un texte bel et bien terminé. Bref, j'espère que ça vous aura plu. Gros bisou à Minish-onee san !

PS: petit lexique pour les parties en allemand
Rein : dehors
Raus : dedans
Bruderlein : petit frère
Mann gegen Mann (titre d'une chanson de Rammstein) : homme contre homme (à prendre au sens propre ou au sens figuré, au choix ;-))