Antoine vient d'avoir 14 ans. Il adore la science-fiction et les histoires de samouraïs. Le soir, après le collège, il écrit un roman qui mélange tout ce qu'il aime, avec un héros si parfait que tout le monde devrait l'aimer et des phrases qu'il trouve magnifiques. Il imagine son histoire devenant un best-seller, adaptée au cinéma et jouée par ses acteurs préférés. Il se voit signant des autographes, lisant des critiques laudatives dans tous les journaux et répondant à des courriers de fans. Il est impatient de voir son œuvre publiée.

Antoine imprime son histoire et l'envoie à vingt éditeurs différents. Il attend en se rongeant les sangs. Et des courriers lui parviennent un à un. « Votre histoire ne correspond pas à la ligne éditoriale de notre maison d'édition… Nous ne sommes pas en mesure de publier ce texte… » C'est un choc très dur pour lui. L'estomac noué, il cherche à comprendre. Il avait pourtant énormément travaillé sur ce roman ! Sûrement, les éditeurs ne lisent pas les manuscrits qui lui sont envoyés.

Découragé, Antoine continue d'écrire parce qu'il adore ça. Il ne surveille pas son orthographe : il y a des correcteurs pour cela, après tout ! Mais il n'ose pas faire lire ses textes à ses proches. Si on lui fait la moindre critique, il prend cela personnellement : pour lui « tu pourrais écrire mieux » se traduit par « je ne t'aime pas ». De toute façon, sa façon d'écrire est tellement géniale qu'on lui pardonnera toutes les petites imperfections de ses textes, non ? Il continue de rêver à la gloire mais prend la fuite quand on lui suggère d'intégrer un club d'écriture. Il en sera malade s'il côtoie des auteurs plus doués que lui. Les manuscrits, lus par personne, s'entassent dans ses placards.

A 18 ans, Antoine entre à la fac. Il hésite entre la carrière de journaliste et celle de prof de français : avoir un métier ne l'empêchera pas d'écrire des romans et de les faire publier un jour, de toute façon. Un matin, il se lance et publie un texte sur son blog. En fin de journée, un unique commentaire s'affiche : « l'histoire est drôle mais tu ne trouves pas que ton style est un peu guindé ? » Il s'offusque : de quel droit cette pimbêche se permet-elle de le critiquer ? Elle est sûrement jalouse de son immense talent ! Guindé… Dans le doute, il consulte des sites de conseils aux auteurs débutants et constate qu'une erreur classique consiste à en faire des tonnes pour bien montrer qu'on a du style. Antoine a le cœur lourd. Dans la soirée, il efface son texte du blog et décide d'écrire autre chose. Plus personne ne dira jamais de lui qu'il est guindé.

Antoine a fini ses études. Il a bien essayé de faire publier plusieurs de ses textes, sans succès. Son nouveau métier, celui d'enseignant, lui plait bien et lui laisse du temps libre pour son hobby préféré. De toute façon, il ne peut plus laisser passer une journée sans écrire : c'est devenu comme une drogue pour lui. Il estime que sa façon d'écrire a énormément évolué depuis ses débuts : il accepte les critiques même si c'est un peu difficile et il n'essaie plus d'imposer à toute force ses idées et ses opinions à travers ses textes. Mais il rêve toujours d'être publié. Même si cela ne lui apporte ni la gloire, ni la fortune, ce serait tellement bien que les libraires vendent ses bouquins !

Antoine ouvre la lettre de son éditeur, le cœur battant. Ils acceptent ! Le professeur n'arrive pas à contenir sa joie. Plus de quinze ans après son premier roman, il réussit enfin à réaliser son rêve. Antoine repense à son premier texte qui n'a jamais été publié. Il s'en réjouit car il réalise maintenant qu'il était mauvais à tout point de vue : mauvaise intrigue, mauvais style, personnages clichés et fin prévisible. Il lui a fallu du temps pour apprendre à bien écrire, mais maintenant, Antoine se sent vraiment heureux. Il se dit qu'il n'aura plus jamais la grosse tête.

Les élèves d'Antoine sortent de cours. L'un d'eux s'attarde et laisse tomber un cahier par mégarde. Antoine le ramasse et constate qu'il s'agit apparemment du manuscrit d'un roman. L'élève lui annonce fièrement qu'il a bien l'intention de le faire publier. Antoine approuve et suggère d'y jeter un coup d'œil. Indigné, le garçon lui reprend le cahier. « Pas besoin monsieur, j'écris déjà trop bien. Vous verrez, je serai écrivain célèbre, un jour… »