Cette fic est inspirée d'un court-métrage qu'un ami m'a fait visionner sur Dailymotion. Ca s'appelle "Du même sang". J'avouerai que je m'en suis très fortement inspirée. De plus, cette histoire n'est pas dans le genre de celle que j'écris habituellement. J'espère quand-même que ça vous plaira.

XXX

Je marche d'un pas allongé dans la rue sombre et mal éclairée. Les lumières provenant de la fenêtre d'un bar jettent une flaque d'or au milieu de cette route, mais je n'y prends pas garde, ombre chinoise sur fond doré, je me contente de poursuivre ma route, me fondant à nouveau dans l'obscurité, serrant frileusement mes mains dans les poches de ma veste bleu marine qui ne me protège que moyennement de l'humidité environnante.

Une rivière coule de l'autre côté de cette route sur laquelle je marche. Son faible débit pue l'eau stagnante vaseuse et le poisson crevé. Dire qu'avec mon frère, je venais m'y baigner lorsque nous étions mômes… Les choses ont bien changé. C'est tellement sale que je n'y jetterais même pas mon pire ennemi. Quelle idée stupide de tenir un bar près de cette puanteur. Normal que les loyers les moins chers de la ville se trouvent dans ce périmètre. Moi, c'est là que j'ai toujours vécu.

Le long de ma route, le cours d'eau rejoint un fleuve. L'air est toujours aussi humide, mais au moins, il ne pue plus.

-Yo Frank !

-Salut Yves, je réponds.

Je fais un signe de la main à mon vieux pote qui rentre chez lui après une dure journée de travail à l'usine, et poursuis ma route. A un moment, une volée d'escaliers rejoint un pont qui passe au dessus du fleuve. Je m'y engage, sautant les marches deux à deux. Je passe la capuche de ma veste sur la tête pour dissimuler mon visage dans l'ombre.

Dans notre quartier, tout le monde connaît tout le monde, et je préfère éviter qu'on me reconnaisse. Yves m'a vu, et même s'il ne peut connaître ma destination, cela suffit amplement pour ce soir.

Je descends les marches de l'autre côté du fleuve.

Je n'entends pas leurs voix, mais je sais qu'ils sont là, sous le pont, au bord de l'eau, ombres parmi les ombres. Je les aperçois enfin. Ils sont une dizaine, peut-être même plus, on ne peut pas se rendre compte dans l'obscurité. Je m'approche timidement.

Ce n'est pas la première fois que je viens, mais je suis toujours aussi gauche. Ce lieu de rendez-vous pour homos est aussi connu dans la ville que le Monoprix du centre. Et tout comme le Monoprix, ceux qui veulent venir viennent, et ceux que ça ne tente pas ne viennent pas. C'est aussi simple que ça. La seule différence, c'est qu'il n'y a personne qui déteste le Monoprix et qui l'oblige à changer d'emplacement tous les mois, le menaçant de coups de pieds, coups de poing, et de torches enflammées.

Dans l'ombre, je capte un regard souligné d'un sourire. Je le reconnais aussitôt. Aucun mot n'est échangé, mais son signe de tête est aussi éloquent.

Attrape-moi si tu le peux.

Le type s'éloigne, et je le suis de loin, répondant à son invite muette. Il marche assez vite pour faire croire qu'il ne m'attend pas, et assez lentement pour que je ne le perde pas de vue.

Vêtu d'un débardeur et d'un jean moulant noirs, je le trouve plutôt pas mal, et surtout réchauffé, moi qui ne peux me passer de ma veste sur le dos. Tout en marchant, je sens lentement l'excitation monter en moi. Parce que c'est la troisième fois que je le vois. Nous n'avons jamais échangé un mot, je ne connais pas son prénom, mais c'est lui qui m'a dépucelé il y a un mois, tout comme c'est encore lui qui m'a entraîné chez lui il y a deux semaines. J'ignore son nom, son âge, ou même la couleur de ses yeux, car nous nous sommes toujours vus de nuit, dans l'obscurité, dans notre monde en noir et gris.

J'entre dans son immeuble. Je ne l'ai pas vu s'y engager mais je sais qu'il y est. Je monte les escaliers jusqu'au troisième étage, où je sais qu'il habite. Je rentre, referme derrière moi. Aucune lumière n'est allumée, seule la lune éclaire assez pour donner du relief aux ombres. Toutefois, même avec ces rayons de lune, je suis surpris lorsqu'on me pousse violemment contre le mur. Une bouche douce et gourmande s'empare de la mienne alors que deux mains repoussent ma veste sur mes épaules. Je ne proteste pas quand le vêtement tombe au sol. Je glisse mes mains sous son débardeur noir. Sa peau est chaude et douce. Mes lèvres glissent le long de son cou. Il me repousse, retire son débardeur, mon t-shirt blanc, et m'attire par les mains jusqu'à la fenêtre de l'unique pièce.

Le clair de lune éclaire son visage fin et agréable, ses yeux clairs, et sa bouche souriante ourlée de lèvres pleines et gourmandes que je me précipite pour embrasser, passant mes mains sur sa poitrine douce et chaude. Je sais qu'il aime être caressé. Pour preuve, sa peau se couvre d'une multitude de frissons.

Nous nous débarrassons du reste de nos vêtements, et je le fait pivoter face à la fenêtre. Je passe un bras autour de sa poitrine pour la caresser encore comme il l'aime. Mon autre main glisse le long de son épaule jusqu'à sa bouche. Il lèche mes doigts, les humectant de salive. Mes doigts humides et glissants descendent jusqu'à ses fesses, dont ils prennent lentement possession. Il tourne la tête et me regarde en une supplique muette. Je m'empare de ses lèvres, pénétrant sa bouche de ma langue pour le faire patienter. Je mordille ses lèvres, pinçant doucement un téton durci par l'excitation et je frotte mon érection contre ses fesses, lui donnant un avant-goût de ce à quoi il va avoir droit. Mes doigts s'y sentent d'ailleurs de plus en plus à leur aise. Ma langue descend sur le côté de son cou, alors que ma main quitte sa poitrine pour s'attarder plus bas, là où sa peau est encore plus douce et plus chaude qu'ailleurs. Je l'entends soupirer.

Mes doigts quittent son anus, immédiatement remplacés par mon érection, et vont se perdre sur sa poitrine, ses épaules, ses bras, pour le caresser. La tête rejetée en arrière, il pousse un long gémissement en s'accrochant aux rebords de la fenêtre tandis que je le pénètre. Je ferme les yeux, me contentant de ressentir la douceur de ce corps, la chaleur de cette étreinte. Je ne connais ce plaisir que depuis un mois, mais je ne pourrais plus m'en passer maintenant que j'y ai goûté.

Mes vas et viens sont lents, trop lents pour atteindre cet orgasme tant attendu de nous, mais nous avons tout le temps. Je préfère profiter de cette bulle de douceur et de tendresse, où la violence de ce monde ne peut nous atteindre.

-Yoan.

Je sors la tête du t-shirt que je suis en train d'enfiler et je regarde celui qui me fait face. Il me sourit, sûrement à cause de la surprise trahie par mon expression.

-Avec toi, c'est cent fois mieux qu'avec les autres, explique-t-il. Reviens me voir ici quand tu veux. Je t'attendrai.

-Qu'est-ce que j'ai de mieux ?

-Tu sais prendre le temps, au lieu de simplement te décharger les couilles et repartir. C'est vraiment bon avec toi. A tel point que je veux plus personne d'autre. Je n'irai plus au pont.

Je hoche la tête, je récupère ma veste devant la porte, et je quitte l'appartement. J'ai l'odeur du sexe et du plaisir sur mon corps. J'espère que Lionel ne sera pas rentré à la maison.

Songeur, c'est sans m'en rendre compte que j'arrive au pont, que je le traverse, et que je rejoins mon quartier en longeant la rivière puante. Je monte les escaliers quatre à quatre, sors la clé de ma poche, mais me rends compte que ce n'est pas verrouillé.

-Yo Frankie !

Je réponds à mon frère d'un signe de la tête, maudissant ma guigne. Il passe quasiment toutes ses soirées avec ses copains dehors. Manifestement, il a préféré rester devant la télévision ce soir.

-Pas de bisou à ton frère chéri ? demande-t-il avec un sourire.

Je retire mes chaussures à l'entrée, et me dirige en traînant les pieds vers lui. Il me serre dans ses bras, puis frotte son poing sur mon crâne.

-Tu sens bizarre ! Non, en fait, tu pues le cul ! Ne me dis pas que tu as une chienne !

-Non, je n'ai personne, Lionel.

-Et cette odeur ?

-Je suis allé mater un film porno chez un copain, ça s'est fini en branlette.

-En branlette ou en partouze ? me demande mon frère avec suspicion.

-Juste en branlette, Lio, chacun garde ses mains sur lui.

Mon frère sourit et me lâche.

-Incroyable que ça t'excite de voir une gonzesse se faire prendre. Mais je suppose que c'est l'âge. A dix-sept ans, moi aussi, il en fallait peu pour m'exciter.

Je vais à la salle de bains, et sous la douche, je ferme les yeux, implorant silencieusement mon frère de me pardonner.

Notre père est parti lorsque maman était enceinte de moi. Mon frère a huit ans de plus que moi, et il m'a dit une fois que notre père frappait maman, et la prenait devant lui sans aucune gêne.

Lorsqu'il est parti, maman a eu bien du mal à s'occuper de nous. Mon frère me changeait mes couches, jouait avec moi, et plus tard, m'aidait même à faire mes devoirs.

La journée, notre mère était une simple secrétaire qui rentrait à dix-huit heures du travail, vêtue d'un tailleur bon marché. Elle se couchait directement, et repartait à minuit, habillée, cette fois, de jupes plus courtes et de hauts décolletés. Parfois, la nuit, j'étais réveillé par ses gémissements, voire par ses cris de douleur lorsque ses clients étaient durs. Dans ces moments-là, mon frère m'attirait dans ses bras, et posait ses mains sur mes oreilles pour que je n'entende pas.

De ce fait, Lionel déteste les femmes, ces créatures dégueulasses qui se font prendre comme des chiennes, qui profitent de leur corps pour extorquer de l'argent aux hommes. En ce qui me concerne, je suis quelque peu reconnaissant à maman d'avoir sacrifié son corps et sa santé pour nous nourrir. Mais je suis quelque peu d'accord avec lui sur un point : je n'aime pas les femmes non plus.

Toutefois, ce que Lionel exècre le plus, ce sont les homos, des hommes encore plus dégueulasses qui se font prendre comme des chiennes même s'ils ne sont pas conçus pour ça. Pour ma part, je ne le lui dirai jamais, mais je ne suis pas du tout d'accord. Chacun trouve midi à sa porte. On ne peut pas comparer quelqu'un qui vend son corps, et quelqu'un qui l'utilise comme il le souhaite pour son propre plaisir.

Maman est morte lorsque j'avais dix ans. On ne m'a pas expliqué comment, mais avec le recul, je crois que j'ai compris. Mon frère était majeur. Il a arrêté le lycée à un mois du bac et a commencé à bosser dans un garage pour nous nourrir. Quelques années plus tard, je me suis rendu compte que si les femmes ne me faisaient aucun effet, j'avais tendance à me retourner (discrètement) sur les hommes.

Malgré ça, je comprends quand-même l'aversion de mon frère pour les personnes qui se font prendre. D'ailleurs, c'est un peu de sa faute si je suis gay, lui qui m'a toujours parlé aussi mal des femmes, mais il ne le saura jamais. Parce que s'il le sait, il risque de me tuer…

Parfois, j'ai envie de lui dire que pour être pris, il faut quelqu'un qui prenne. Je ne le fais pas. Je sais que cet argument ne serait pas de taille face à sa haine.

-Où tu vas ?

Je regarde Lionel, qui se prépare à sortir, lui aussi, et je mens.

-Chez Yves.

Depuis que je suis rentré avec cette odeur de sexe sur moi, il y a deux semaines, mon frère se fait assez suspicieux à mon égard. Manifestement, il n'a pas été convaincu par cette histoire de film porno et de branlette.

-On y va ensemble, je vais chez Kader, c'est juste à côté.

Je hoche la tête et finis de chausser mes tennis. Moi qui pensais passer la soirée avec Yoan, c'est mort. Et pourtant, avec ce qu'il m'a dit la dernière fois, je n'aurais pas dû attendre deux semaines pour le revoir. D'ailleurs, peu importe ce qu'il a dit. Le fait qu'il ait parlé est déjà significatif en soi.

Je passe ma veste à capuche et nous quittons l'appartement. Nous quittons l'immeuble, entrons dans le bâtiment voisin. Je m'arrête au deuxième palier, je sonne.

-On dirait qu'il n'est pas là. Tu viens avec moi chez Kader ?

Je hausse les épaules.

-Je vais plutôt aller me balader en ville.

Mon frère me prend par l'épaule et m'attire en direction des escaliers, ne me laissant pas le choix. Alors je le suis jusque chez son pote. Parce que je n'ai jamais refusé d'y aller, et que je risque d'attirer l'attention si je me débats pour ne pas y aller.

C'est vrai que j'aime bien Kader. Avec mon frère, on traîne avec lui et le reste de la bande depuis qu'on est gosses. Ils sont tous plus âgés que moi de sept ou huit ans. Mais ils m'acceptent. Parce que mon frère m'imposait. J'essayais d'être sage, conscient la chance que j'avais. En effet, rares sont les grands frères qui acceptent leurs petits frères dans leurs jambes quand ils sont avec leurs potes. Moi, il ne m'acceptait pas, il m'imposait. Pour ne pas que je sois seul lorsque maman rentrerait avec un client. Parce qu'il m'aimait, voulait prendre soin de moi, et que pour lui, notre lien du sang était plus fort que tout.

Il est tard. J'ai poireauté plus d'une heure devant chez Yoan, mais il n'était pas là. Je n'ai pas jugé utile d'aller voir sous le pont, il a dit qu'il n'irait plus, et même si je ne comprends pas trop pourquoi, après ce qu'il m'a dit, je n'ai pas trop envie d'être avec un autre type.

Je quitte son immeuble et je rentre chez moi, poussant un long soupir de déception.

J'arrive sur le parking, devant chez nous. Mon frère est là avec Kader, Tony et Yves. Ils ont des bouteilles à la main, et sont adossés au capot de la voiture de Tony, le coffre encore ouvert.

-Tu viens avec nous ? me demande mon frère.

-Où ça ?

-Casser du pédé. Kader a trouvé leur nouvelle planque, ils se retrouvent sous le pont maintenant.

-Pas ce soir, ça a failli mal tourner la dernière fois, déjà.

Hypocrite ! Je m'en veux de ne pas avoir le courage de lui dire que s'il veut casser du pédé, il en a un juste en face de lui, qu'il n'a pas besoin d'aller jusqu'au pont. Parce qu'il est mon frère, je l'aime, je ne veux pas le décevoir. Je ne veux pas le perdre. Alors quand il va à la chasse aux homos, ou à la chasse aux putes, je vais avec lui. Je me contente de le regarder faire peur, et ses pauvres victimes s'enfuient comme un troupeau de moutons égarés pourchassés par une meute de loups.

Il y a cinq ans, mon frère et ses potes sont allés à la chasse. Bien sûr, ils m'ont emmené avec eux. La victime était une prostituée. Je ne me souviens plus de son visage, mais dans mes cauchemars, elle avait l'apparence de maman.

Ils ont humilié la pauvre femme, l'ont frappée, violée, puis sont partis. Mon frère m'a interdit de participer, il me trouvait trop jeune. Je devais juste regarder. Quelques jours plus tard, les flics ont emmené mon frère. Il en est sorti il y a à peine un mois. Ce qu'il a appris de ces cinq ans de prison, c'est de ne jamais laisser une victime vivante.

-Allez, viens ! lance mon frère en passant un bras autour de mon cou. Tu vas pas faire ta baltringue !

Il passe le poing de son autre main sur mon crâne, et je me tords en deux pour échapper à cette étreinte fraternelle.

-Non, lâche-moi…

Finalement, je cède. Parce qu'il est mon frère. Et que je suis un lâche. Tony me tend une bouteille, un immense sourire aux lèvres, l'air de dire « plus on est de fous et plus on rit ».

Assis dans la voiture, entre Yves et Kader, je regarde la route défiler. Devant moi, tout en conduisant, Tony boit une longue rasade puis passe la bouteille à mon frère, assis à côté de lui.

-… le nouveau gouvernement promulguerait une loi pour autoriser le mariage homosexuel, crache l'autoradio.

Lionel pousse le bouton « off » et s'écrie :

-Ils vont pas autoriser les pédés à se marier, non ? Et quoi encore ? Les aider à se reproduire entre eux peut-être ?

Les autres se mettent à rire. Je les imite, pour ne pas être suspect. Tony se gare près de l'extrémité du pont. Et je me dis que je dois courir plus vite que mes compagnons, si je veux prévenir les moutons de l'arrivée des loups, au risque de passer pour l'un des loups… ou l'un des moutons.

A cette pensée, mon estomac se serre dans mon ventre.

Ils fouillent dans le coffre de la voiture, allument des torches dont ils se munissent. Kader attend caché tandis que nous contournons le pont. A ce moment-là, tout dégénère. Je cours devant, agitant ma torche en signe de prévention, mais mon frère, Tony et Yves me rattrapent bientôt, me dépassent.

Surpris, les moutons, simples hommes à la recherche du plaisir, s'affolent et partent en courant. Voyant Kader, ils renoncent à suivre le fleuve et montent les escaliers menant au pont. Je les suis, pour qu'ils s'enfuient le plus loin possible. Toutefois, j'en suis à peine au milieu des marches que j'entends :

-Connards !

Cette voix n'appartient pas à mes quatre compagnons. Et pourtant, je l'ai déjà entendue une fois. Une seule. Je tourne la tête. Yoan est là, allongé par terre, subissant les coups de pieds de mon frère et ses potes, criant de douleur. Je n'entends que sa voix, même si les homophobes poussent eux aussi des cris de folie et de joie.

Debout dans les escaliers, je suis pétrifié. Je ne peux m'empêcher de regarder Kader tenir Yoan par les épaules, les trois autres lui pisser dessus. Ses cris, mon dieu, ses cris alors qu'il enfouit lui-même son visage dans le sol pour cacher ses larmes.

Des images tournent en boucle dans mon esprit. Notre premier baiser, à l'entrée de son appartement sombre. Les caresses qu'il aimait tant que je lui fasse. Notre première fois, lorsqu'il m'a lui-même tourné le dos, invitation muette de pénétration.

-Salope ! Si tu aimes ça tant que ça, tu vas goûter à ma grosse queue !

Je ne m'étais pas rendu compte que j'avais fermé les yeux. Je les ouvre lorsque j'entends un hurlement aigu provenant de Yoan. Mon frère est posté derrière lui et s'enfonce en lui, alors que mon amant crie et pleure de douleur, tendant les bras devant lui, cherchant quelque chose à quoi se raccrocher.

Je m'accroupis dans les escaliers, me penche en avant, et mon estomac serré rend tout l'alcool que j'ai ingurgité au long de cette soirée. Je me sens enfin capable de bouger. Je saute les marches, cours jusqu'à mon frère, le pousse. Etalé au sol, Lionel referme sa braguette, se relève et me pousse au sol en criant :

-C'est quoi ton problème ?

-C'est toi mon problème ! T'étais en train de le violer, ce mec !

-Tu prends la défense des pédés maintenant ?

-Tu veux retourner en taule ?

Mon frère court jusqu'à la voiture de Tony, à quelque mètres. Je n'ai pas le temps de penser qu'il avait abandonné, il revient avec un bidon d'essence qu'il s'apprête à vider sur Yoan.

-Fais pas ça !

Hors de moi, je lui prends le bidon des mains et me le vide sur la tête. L'odeur entêtante de l'essence me donne la nausée, mais j'ai déjà vomi tout ce que contenait mon estomac. Je m'agenouille devant mon frère, les bras écartés, et je lance avec défi :

-Si tu veux le cramer, crame-moi aussi ! Parce que moi aussi, je suis un pédé !

-Dis pas ça ! s'écrie mon frère.

Il regarde Yves, Kader et Tony.

-Cassez-vous !

Effrayés par la colère dans laquelle il semble être, les trois hommes se ruent en direction de la voiture de Tony. Lionel ramasse une torche, me prend par le revers de mon t-shirt, et hurle :

-Dis pas ça ! C'est moi qui t'ai torché le cul ! Toi et moi, on est du même sang ! Dis plus jamais ça !

-Et pourtant, je suis un pédé aussi ! je crie plus fort que lui.

Les larmes coulent sur mon visage humide d'essence. Mon frère lance la torche plus loin, il me lâche, et d'un pas titubant, marche jusqu'aux escaliers sur lesquels il prend appui. Je me laisse tomber, allongé près de Yoan, et je regarde le dos de Lionel. J'ignore s'il pleure, si je l'ai déçu, s'il me déteste à présent. Tout ce que je sais, c'est que je ne veux plus qu'il retourne en prison. Parce que j'étais trop seul, sans lui. Et parce qu'il en est revenu encore plus dur qu'avant. S'il n'était pas mon frère, je pourrais même le qualifier de mauvais.

Lentement, il monte les escaliers menant au pont, s'accrochant fermement à la rampe. Lui qui a toujours pris soin de moi, qui m'a toujours aimé plus que tout, ne m'accorde même pas un regard. Je le suis des yeux alors qu'il s'éloigne.

Reprenant le sens des réalités, je me tourne vers Yoan. Prostré au sol, tremblant, il me tourne le dos. Je passe un bras autour de ses épaules.

-Pour…pourquoi tu n'es pa…pas venu ? demanda-t-il. Je t…t'ai attendu jusqu'à hi…hier.

-Mon frère me fliquait, j'avais peur qu'il se doute de quelque chose.

-Il… il a déjà fait de la taule ?

-Oui.

-Alors il va y retourner… Là bas, ils trouveront peut-être ce que c'est, son p…problème.

Je ferme les yeux. Pas mon frère. Il a sacrifié sa vie pour moi, il s'est occupé de moi, m'a traîné avec lui lorsqu'il voyait ses potes, il était toujours là pour me serrer dans ses bras, pour prendre soin de moi.

Non, pas lui. S'il y retourne, dieu sait comment il en ressortira. Les larmes coulent sur mes joues alors que ma main tremblante remonte le long de l'épaule de Yoan. Toutefois, elle ne tremble plus lorsqu'elle se referme sur son cou qu'elle serre de toutes ses forces.

Lionel m'a toujours protégé. C'est mon tour de faire quelque chose pour lui.

Allongé à côté de Yoan, les larmes dégoulinant toujours sur mon visage, l'odeur de l'essence me paraît insupportable. Elle imprègne nos vêtements, notre peau. Je rejette le bidon vide aussi loin que possible.

Aussi immobile que Yoan, je regarde la lune dans le ciel étoilé. Elle seule a été témoins de nos étreintes. Elle sera également témoins de notre dernière étreinte.

On dit que le feu purifie. J'ignore s'il pourra me laver du mal que j'ai fait ce soir. Je tends ma main tremblante en direction de la torche abandonnée par mon frère.