Titre : Vielle Rancune

Auteur : Cerbère

Note : Texte sans but autre que de me sortir cette histoire de la tête. Sans base réelle, au cas où certains se le demanderaient. Bonne lecture.


Vielle Rancune


Luc marcha le long de la plage, zigzaguant entre les différents tas de varechs. Au loin, il repéra la silhouette qu'il venait voir. Il s'installa près du SDF sans rien dire, puis lui tendit la bouteille qu'il avait emmené. Le clochard la regarda un long moment avant de la saisir pour en lire le cépage. Il déglutit. Cette bouteille vallait une petite fortune et ils le savaient tous les deux. Le SDF jeta un oeil sur Luc et reposa la bouteille. Luc sorti un tire bouchon de son sac et la déboucha. Il bu une grande goulée et la lui tendit.

« Tu vas pas laisser passer ça, hein ? ».

Le SDF hésita. Luc insista avec agacement et le regarda boire une gorgée, timidement.

« J'avais 10 ans quand mon frère s'est enfuis » Dit-il alors « J'étais content, j'aurais presque pû dire que c'était le plus beau jour de ma vie. Enfin, j'allais pouvoir prouver à mes parents que je vallais autant que lui, sinon plus. Que je pouvais moi aussi reprendre la firme familiale. J'avais 14 ans quand il a été presumé mort. Je dirais pas que j'étais ravi. Plutôt malheureux même. C'était mon frère. À ce moment là seulement, mes parents m'ont formé pour prendre leur succession, mais à reculons. Ils ne voulaient que Vincent - mon frère - et n'étaient pas prêt à me laisser tout ça... J'ai travaillé dur pour arriver toujours au dessus de ce qu'ils attendaient de moi. Toujours plus. Je m'y suis épuisé mais j'étais heureux. Je savais ce que je voulais faire et je savais que j'allais le faire. Ça m'allait. Même si cela ne convenait pas à mes parents ».

Luc fit une pause. Le clochard regardait droit devant lui les vagues mourir au loin, brisée par les écluses. Il écoutait, Luc pouvait le jurer. Il n'avait pas parlé très longtemps mais le SDF avait déjà bu la moitié de la bouteille. Il respirait doucement. Luc reprit alors:

« Tu vois... Quoique je fasse, ça n'allait jamais aux parents. Jamais assez bien, même lorsque je frôlait l'excellence. Au bac, j'ai eu mention Très Bien, 19,78. Tu me diras, c'est pas tout le monde. Mais non, pour eux, c'est pas que c'était pas bien, c'est que ce n'était pas Vincent. Ils s'ancraient dans la perfection qu'aurait pu avoir un fils, en oubliant celle qu'avait le second. Ça faisait mal, mais j'encaissais. J'ai toujours tout encaissé ».

Luc jeta un oeil sur le SDF qui finissait la bouteille. Bouteille qui avait coûté 2000 euros à Luc. Mais il s'en fichait. Ca vallait quoi ? Allez, disons quinze minutes de travail.

Il se leva, marcha de quelques pas vers la mer, et dos au clochard, il continua, assez fort pour qu'il l'entende malgré la distance et le vent :

« J'ai tenu grâce à une chose seulement. Tu veux savoir laquelle ? » Il n'attendit aucune réponse et poursuivit, enfonçant sa main dans son sac « La certitude que mon frère était vivant et qu'un jour, je pourrais lui faire payer. Lui faire payer de ne pas m'avoir laissé prouver aux parents que j'étais meilleur que lui. Meilleur que toi, Vincent ».

Il se retourna, arme à la main et visa le SDF. De loin, il percevait la larme solitaire qui coulait le long de sa joue. Un faible sourire étendit ses lèvres et il pressa la gâchette. Pas un bruit. Les mouettes restèrent sur le varech, sans bouger. Pas un bruit. Les gens aux alentours n'entendirent rien, ne virent rien, ne se doutèrent de rien. Vincent s'effondra au sol. Sans un bruit. Alors, sans un bruit, Luc s'en alla. Dérangeant les mouettes qui s'envolèrent alors en criant. Il n'aurait toujours pas l'approbation de ses parents, ni même une félicitation de leur part, mais au moins, il avait réalisé sa vengeance. Enfin, il pouvait dire qu'il venait de vivre le plus beau jour de sa vie.

Derrière lui, les mouettes se posèrent tout autour d'un SDF immobile, dont les lèvres étaient étirées en un sourire et le visage bien plus humide que Luc ne l'avait imaginé.

Fin


Le 12 mars 2008