Velours

Il s'appelait Velours. Il avait de magnifiques yeux bleus et il était tout tigré. Nous ne l'avions pas spécialement remarqué lors de notre visite à la SPA de Gennevilliers. Nous ne cherchions pas un type de chat en particulier, juste un matou que l'on pourrait rendre heureux. Nous avons fait le tour pendant une petite heure, et si on avait pu, on aurait adopté tous les chats qui se trouvaient là. Finalement, alors que nous discutions avec une volontaire de la SPA, Velours a agrippé la petite peluche qui était accrochée à mon sac pour jouer avec. On nous a alors dit qu'il était vraiment génial, qu'on devrait l'adopter. A priori il avait à peine un an. Il était né à la SPA, avait été adopté quand il était chaton mais la famille d'accueil l'avait à nouveau abandonné quelques mois plus tard, soit disant pour cause de bébé et parce qu'il n'était pas propre. Cela faisait presque trois mois qu'il était à la SPA à nouveau. Nous l'avons regardé et nous avons craqué. C'est ainsi qu'en janvier 2007, Velours est arrivé chez nous.

Au début stressé par son nouvel environnement, il s'est vite adapté et nous a offert quelques moments de tendresse dès ses premiers jours. Il n'y avait pas plus heureux que nous avec ce matou. Nous venions d'acquérir récemment une petite maison près de Paris, avec un petit jardin, et nous étions content d'offrir enfin un peu d'espace à notre adorable Velours.

Notre première erreur fut de le laisser sortir. Au début, il sortait dans le jardin seulement quand nous étions avec lui. Nous habitions au bord d'une rue passante, nous avions peur qu'il se fasse écraser. Nous avons passé des moments formidables à le faire jouer avec un simple bout de ficelle. Nous avons planté du gazon et il aimait se rouler dans l'herbe tendre. Cependant, nous nous rendions compte qu'il souhaitait plus de liberté. De plus, nous le laissions tout seul à la maison pendant la journée de travail, nous nous sommes dit qu'il devait probablement s'ennuyer, seul à la maison alors qu'il rêvait de grands espaces. Inconscients, nous avons finalement posé une chatière sur la porte qui mène au jardin pour qu'il puisse sortir quand bon lui semble. Nous ne souhaitions que son bonheur… Mais nous avons eu tord, nous n'aurions pas dû avoir autant confiance dans la société. Le monde des humains est cruel pour les animaux.

Nous avons eu une belle frayeur au mois d'Avril, à peine plus de trois mois après son arrivée chez nous. Nous avions pris l'habitude que Velours sorte la nuit pour vagabonder un peu, mais le lendemain matin en général nous le retrouvions sur notre lit. Ce matin là, il n'était pas là. Inquiet, nous nous sommes vite levés et avons fait le tour de la maison. Personne. Nous avons alors fait le tour du quartier en l'appelant, en vain. L'estomac noué, nous sommes tout de même aller travailler l'après-midi, après une matinée de recherche infructueuse. Nous sommes rentrés plus tôt mais il n'y avait toujours aucune trace de notre matou le soir. Nous avons mal dormi et sommes retournés au travail le lendemain, très pessimistes. Où était donc notre matou ? Lui était-il arrivé quelque chose ? Le doute est vraiment un ennemi foudroyant. En rentrant le soir du deuxième jour, une voisine, assez loin de notre maison mais sur mon trajet pour rentrer du bus, est rentrée chez elle au même moment que moi. Alors que je passais, j'ai entendu un miaou, et elle m'a demandé si le petit chat qu'elle avait trouvé dans son jardin n'était pas le nôtre. C'est avec un soulagement et une joie indicible que j'ai retrouvé notre Velours.

Nous avons alors choyé notre matou qui nous avait fait une sacrée frousse en disparaissant comme cela. Il était affamé, avait froid, et s'était bagarré, ce qui lui valut une morsure infectée au départ de la queue. Nous avons dû l'emmener chez le vétérinaire qui l'a soigné et nous a demandé de lui mettre une collerette pour qu'il évite de lécher sa plaie. Notre Velours a alors vécu les journées les plus désespérantes de sa vie. Le voir si dépité nous a fendu le cœur, au bout de trois jours nous l'avons soustrait à sa torture. Ce fut à nouveau une immense joie de le voir ainsi revivre. Après quelque temps, il a à nouveau demandé à sortir. Nous ne savions pas trop comment réagir, mais il insistait tellement que finalement nous avons cédé et ouvert la chatière à nouveau… Nous n'aurions jamais dû…

Le printemps a passé et, pour rendre plus heureux notre matou, nous songions à lui prendre un compagnon de jeu à la SPA. C'est alors qu'une collègue m'a annoncé que sa chatte allait avoir une portée. Nous lui avons dit que nous lui prendrions un chaton pour que notre Velours ait un compagnon. Les chatons naquirent le 4 Mai 2007, et il nous faudra attendre deux mois avant de pouvoir aller chercher un petit bout de chou tout noir.

Tout allait bien à la maison. Cependant, j'avais de plus en plus peur quand Velours sortait. C'était latent, pas franchement conscient… Je rentrais souvent du travail avant mon ami, j'allais pour ouvrir la porte de la maison et d'un seul coup Velours se matérialisait à mes côtés. Je ne savais d'où il venait, tout ce dont je me rendais compte était la circulation intense sur la route à ce moment là, et qu'il venait probablement de traverser pour me rejoindre. J'eu plusieurs fois envie de l'empêcher de sortir, nous en discutâmes à diverses reprises, mais on ne put se résoudre à le garder enfermé. Maintenant qu'il avait goûté à la liberté, cela aurait été cruel de l'en priver à nouveau.

Un jour, en Juin, un dimanche après-midi, je suis allée dans le jardin voir si Velours était là. Il y était, je l'ai regardé un long moment, les yeux remplis d'amour. Et d'un seul coup, je me suis dis qu'il fallait que je le prenne en photo. Mon ami l'avait déjà immortalisé avec son appareil numérique de nombreuses fois, mais je ne l'avais jamais photographié avec mon APS. Et ce dont j'étais sûre à ce moment là, c'est qu'il fallait que je le prenne en photo. Je DEVAIS avoir des photos de lui. J'ai couru chercher mon appareil et j'ai photographié notre petit ange griffu. Quand j'y repense, je me trouve idiote de n'avoir pas su interpréter tous ces signes… Je m'en veux tellement…

Finalement, le dimanche 8 Juillet arriva. C'était le jour où je devais aller chercher le petit Vega chez ma collègue. Mon ami était parti voir sa famille, j'y allais donc avec une connaissance qui adoptait elle aussi un chaton. Velours n'était pas là, le matin, quand je suis partie. Nous avons déjeuné chez ma collègue et nous sommes repartis avec les chatons. Elle habitait loin, nous sommes donc rentré en fin d'après-midi à cause des bouchons. J'ai déposé la jeune fille à la gare et je suis rentrée à la maison.

Quand je suis arrivée sur le perron, comme à son habitude, Velours s'est soudainement matérialisé à côté de moi. J'ai sursauté. Avec toute cette circulation, comment avait-il fait pour arriver là ? Je suis rentrée et notre matou chéri s'est aperçu qu'il y avait quelque chose dans la cage. J'ai refermé la porte d'entrée et j'ai ouvert la cage à Vega. Contrairement à ce à quoi je m'attendais, Velours n'a pas semblé heureux du tout de voir le petit chaton noir arriver. A bien y repenser maintenant, il a dû se sentir abandonné ou trahi, à voir le petit chaton que je choyais à sa place. Je voyais bien qu'il était un peu perdu, mon Velours. A un moment, je l'ai appelé en le regardant droit dans les yeux. « Viens. Viens me faire un câlin. Je t'aime toujours tu sais, Vega est là pour toi, pour que tu t'ennuies moins pendant la journée. » Voilà ce que j'ai pensé très fort. Il m'a compris, a miaulé et a commencé à venir vers moi. Malheureusement, à ce moment là, alors que j'aurais dû ne m'occuper que de lui, j'ai tournée mon attention vers le petit chaton pour le caresser… Si vous saviez comme je regrette ! Si vous saviez ! Velours a alors miaulé et m'a regardé… J'ai eu l'impression qu'il pensait que je ne l'aimais plus. C'était tellement faux ! Nous l'aimions tellement que j'avais été lui chercher un nouveau compagnon de jeu. Mais il n'a pas compris. Il m'a regardé tristement, a miaulé et est parti. Je l'ai rappelé mais il n'est pas revenu, il est passé par la chatière et est sorti.

Je me sentais mal mais je n'ai pas réagi plus. Je suis retournée vers le petit chaton qui était lui aussi tout perdu…

Dix minutes après j'ai reçu un appel, un monsieur m'a dit qu'il venait de renverser notre Velours avec sa voiture. Je suis sortie en courant de chez moi, j'ai dévalé le trottoir et j'ai trouvé notre Velours adoré étendu sur la route, derrière une voiture. Je me suis approchée de lui, il respirait encore mais son regard était fixe. J'ai éclaté en sanglots, j'ai pris son petit corps tout cassé dans mes bras et je l'ai serré très fort contre mon cœur. Je l'ai bercé comme j'aurai bercé un enfant, mon petit chat si mignon que j'aimais tellement. Je l'ai bercé contre mon cœur et le sien, de cœur, a cessé définitivement de battre.

Incapable de le lâcher, je l'ai ramené à la maison où le petit Vega se terrait dans un fauteuil. J'ai allongé mon chat sur la table du salon et j'ai laissé éclater toute ma peine et mon désespoir en lui tenant une patte. Je n'aurais jamais imaginé pouvoir ressentir une telle douleur un jour dans ma vie. Mon Velours venait de mourir… en étant persuadé que je ne l'aimais plus. C'est ça, le plus dur à supporter, de savoir qu'avant de mourir il n'a pas eu de caresses mais qu'il s'est senti rejeté parce qu'on avait ramené un autre chat à la maison.

Mon ami est rentré peu après. Nous avons pleuré ensemble et enterré notre Velours dans le jardin. Je lui ai offert un dernier bisou avant de le déposer dans le trou que mon ami avait creusé. Inconsciemment, j'ai crié lorsque j'ai recouvert sa tête avec une poignée de terre. La douleur était si forte…

Nous avons posé notre lundi et nous sommes allé chercher Banjo, le dernier frère de Vega qui n'avait pas été adopté. Nous ne voulions pas que Vega se sente seul, ce petit bout de chaton qui avait très bien compris ce qui était arrivé à Velours la veille.

Deux jours après la disparition de Velours, une chatte du nom de Frimousse est venue miauler plusieurs jours de suite sur notre perron. Elle devait se demander pourquoi son ami ne sortait plus le soir…

Cela fait dix mois maintenant que Velours nous a quitté, et il ne se passe pas une seule journée sans que je ne pense à lui. Je regrette tellement de ne pas avoir pu le serrer une dernière fois dans mes bras avant qu'il ne nous soit enlevé. Je regrette tellement de ne pas avoir été là plus souvent, de ne pas l'avoir choyé plus, de ne pas lui avoir donné plus de gourmandises, de ne pas avoir passé plus de temps à jouer avec lui… Je m'en veux tellement d'avoir été si inconsciente…

Velours était un chat génial, gentil et qui ne souhaitait que profiter de la vie. Je l'aime de tout mon être et il sera toujours bien au chaud dans mon coeur, sur son gilet préféré, en train de ronronner.

La mort nous l'a pris beaucoup trop tôt. Nous avions encore tellement d'amour à partager avec lui…

Dancelune

16/03/2008