Juliette et les menteurs

Jeune étudiante, Juliette se passionne pour un sport méconnu en France, la course trilanaise. Elle s'y intéresse depuis qu'elle a huit ans, participe régulièrement à des compétitions à l'étranger et collectionne tout ce qui a trait à ce sport. Elle surfe sur Internet aussi et adore les sites non francophones consacrés à ce site. Mais elle ne trouve rien en français.

Un seul site consacre une page à son sport préféré : wikakadia, la célèbre encyclopédie en ligne, parfaitement infaillible, complète et irréprochable, que tout le monde devrait consulter. Juliette constate cependant que la page en question est bourrée d'erreurs et de lacunes. Comme tout le monde peut modifier wikakadia et que c'est même recommandé, que seuls les gens tristes et rétrogrades refusent d'ajouter leur savoir à ce site magnifique, Juliette apporte ses contributions. Non, les origines de la course trilanaise ne remontent pas au 18ème siècle mais bien avant, elle l'a lu dans plusieurs ouvrages spécialisés. Un musée lui est consacré, en Autriche. Et la liste des joueurs célèbres ne mentionne pas Lar Amund, vice champion d'Europe depuis l'année dernière. Juliette pense avoir aidé tous les fans francophones en ajoutant ainsi son savoir.

Trois jours plus tard, elle constate que toutes ses contributions ont été effacées sans la moindre explication. Perplexe, elle les remet en place, et un administrateur lui envoie un avertissement. Atteinte à la neutralité, sources non citées. Juliette proteste, fait remarquer qu'elle a bel et bien cité ses sources, dont le site officiel de ce sport en Espagne, et l'administrateur lui cloue le bec en disant qu'il ne parle pas espagnol et qu'il ne va pas laisser une hystérique lui dicter sa conduite. Outrée, la jeune fille décide de claquer la porte. A partir d'aujourd'hui, la merveilleuse encyclopédie en ligne, entièrement composée par des gens qui ne connaissent rien à leur sujet et en sont fiers, devra se passer de ses services.

Juliette se confie à son meilleur ami, qui s'étonne de ce qu'un site aussi parfait que wikakadia n'ait pas voulu d'elle mais la réconforte tout de même, lui conseillant de créer son propre site. Enthousiaste, l'étudiante lui emprunte son logiciel de création, trouve un plan et compose ses textes. Histoire, règles de jeu, équipement, joueurs et équipes célèbres, images… Les photos sont d'elle, elle les a prises elle-même et contacte les personnes photographiées pour savoir s'ils accepteront la mise en ligne de leur image. Après des mois de travail, Juliette met son site en ligne et commence à lui faire de la pub.

Les débuts sont difficiles. Puis des gens se mettent à fréquenter son petit site. Plusieurs lui envoient des messages privés pour lui demander où on peut s'inscrire à des clubs ou acheter des produits dérivés, et Juliette crée deux pages supplémentaires sur les clubs en France et les produits dérivés. Un correspondant lui suggère d'ajouter un forum, ce qu'elle fait. Un à un, les passionnés s'inscrivent. Juliette repère deux membres qui participent activement, connaissent bien la course trilanaise et savent écrire sans erreurs d'orthographe, et leur propose de devenir modérateurs. Ils acceptent et s'occupent de faire respecter le règlement.

Sur le forum du site de Juliette, chacun a le droit d'exprimer son opinion, à condition de le faire dans le respect d'autrui. On ne poste pas de liens vers des sites de téléchargements illégaux, on évite le style SMS et les fautes d'orthographe, on ne tient pas de propos racistes, agressifs, pornographiques ou assimilés. Comme l'ambiance est bonne, les habitués reviennent régulièrement. L'un d'eux propose de composer des fiches pour le site. Elle accepte et relit soigneusement toutes les fiches avant de les mettre en ligne : pas question de laisser des bêtises ou des fautes d'orthographe comme sur wikakadia. Le site devient la référence française numéro un en matière de course trilanaise.

Il a d'ailleurs tellement de succès que des gamins le copient sans vergogne. A deux reprises, des correspondants préviennent Juliette que la page d'accueil a été plagiée sur des blogs. La jeune webmestre envoie un avertissement aux auteurs, qui ajoutent un lien retour avec plus ou moins de bonne volonté. Puis on annonce que c'est wikakadia qui a volé plusieurs textes du site. Scandalisée, Juliette envoie un e-mail de protestation.

Sur le forum, c'est la perplexité générale. Tout le monde sait que 99,99 pour cent des gens qui contribuent à wikakadia sont des êtres supérieurement intelligents, sérieux et civilisés alors pourquoi un neuneu aurait-il l'audace de salir ainsi la réputation d'un site aussi merveilleux ? Juliette préfère ne pas répondre et se consacrer à son site à elle, dont elle contrôle le sujet et le contenu. Une semaine plus tard, la soi-disant encyclopédie plagie de nouveau son site, qui lui a demandé tellement de travail. De plus en plus choquée, Juliette envoie une nouvelle et très longue lettre de protestation (sans trop s'énerver, plus question de se faire traiter d'hystérique).

On lui répond que ce qui est arrivé n'est pas la faute de wikakadia. Les administrateurs ne peuvent pas surveiller tous les innombrables articles et si elle n'est pas contente, elle n'a qu'à le faire elle-même au lieu de pleurnicher. Si elle consacrait moins de temps à ses études, son club de sport, sa famille, ses amis, son petit copain et son site, et plus de temps à surveiller wikakadia, et si tout le monde en faisait autant, le monde serait beaucoup plus beau.

Juliette capitule. Elle n'ira plus jamais sur wikakadia. Il y a tellement de choses beaucoup plus belles à faire dans la vie.

La fin.

Note de l'auteure : merci d'avoir lu. Pour ceux qui se poseraient des questions, ce texte est une fiction inspirée par des faits réels. Ce genre de choses est déjà arrivé sur Internet à des gens que je connais, ainsi qu'à moi. Pour le reste, je vous laisse vous faire votre propre opinion.