Ground Zero

Auteur : Angelin

Genre: Sad love-story/Drama/Angst sur fond d'anticipation

Public: PG-13, ça devrait suffire je pense.


Je regardais avec un mélange d'appréhension et de soulagement le plafond blanc de ma chambre stérile. Bientôt, tout ceci serait terminé, enfin. Et j'y serai gagnante…

J'avais de la chance d'être née à mon époque. Dire que lorsque mes grands-parents avaient vu le jour, on ne savait même pas encore guérir définitivement un simple cancer s'il était trop avancé, et qu'on commençait seulement à connaître cette merveille qu'est le cerveau humain. Du moins, avant la chute dans la guerre, on avait essayé d'en apprendre plus... Puis il y avait eu cette guerre qui n'avait duré qu'un an mais avait tué près de trois milliards de personnes. C'était avant la fondation de cette société unie, complémentaire et pacifiée, à l'échelle mondiale, dont j'allais devenir bientôt l'un des cobayes les plus précieux. Nous étions en 2196, à Paris. Une ville qui n'avait plus rien de la Paris des anciens, qui avait été entièrement détruite, mais qu'on avait reconstruite sur ses ruines.

J'avais de la chance. J'avais échappé à la guerre. Je n'avais aucune chance de mourir de maladie. Mes parents étaient riches et influents auprès de la Dirigeante. J'avais la certitude d'avoir un jour un travail qui me permettrait d'avoir une vie prospère. J'étais une citoyenne libre au sein de l'Etat Mondial. Non, vraiment, je n'aurais jamais dû avoir à être ce que j'étais actuellement.
Une larme roula sur ma joue, et je me recroquevillais sur mon lit, rongée par la culpabilité. Comme si j'avais besoin de ça, en plus du reste… Je fermais les yeux, et comme à chaque fois, je revis la scène se jouer devant mes yeux sans que je puisse y faire quoi que ce soit.

« Léto, tu sais bien que je t'aime, tu es une fille géniale, vraiment, tu n'as pas idée de la valeur que tu as à mes yeux et…
-Si c'était vrai, tu n'aurais pas besoin de le dire…Je sais ce que tu vas…
-Je… Je suis trop jeune pour pouvoir vivre une relation vraiment sérieuse ! Tu comprends… Un jour tu pourrais te lasser de moi, et qu'est-ce que je ferais à ce moment là ?
-JE pourrais me lasser ? Tu te moques de moi ?
-Non, mais… Ce que je veux dire, c'est qu'on est pas fait l'un pour l'autre. T'avais raison, la toute première fois, quand c'est arrivé sur le tapis… T'avais toutes les raisons du monde d'avoir peur… J'suis bien avec toi, mais j'aspire en même temps à autre chose, et… C'est pas toi qui m'empêche de vivre mais…
-ARRETE DE ME PRENDRE POUR UNE IDIOTE ET DIS CE QUE T'AS A ME DIRE ! »

Ca recommençait, encore. C'était toujours pareil, ça l'avait toujours été. Elle lui avait accordé toute sa confiance, elle était tombée amoureuse, elle s'était sacrifiée pour qu'il soit toujours au mieux, et encore une fois, ce n'était même pas un merci, même pas un « je t'aime, mais… ». C'était un « t'es géniale, mais je suis un con qui ne te mérite pas » qu'il ne pensait même pas, mais qui lui évitait bien des tergiversations.
Encore une fois, elle sentit son cœur se serrer dans sa poitrine et un flot continu de larmes jaillit de ses yeux alors qu'elle retournait la question dans sa tête, encore et encore. C'était impossible qu'il parte, impossible. Il ne pouvait pas lui faire ça… Pas lui, pas cet ange, pas lui, lui c'était celui qu'il lui fallait pour le reste de sa vie, elle l'avait su dès qu'elle l'avait vu…

Y repenser me faisait mal, encore. Je caressais la cicatrice qui barrait mon avant bras depuis si longtemps maintenant, et qui n'était jamais partie. Cette marque, ce n'était que la marque physique de la blessure de mon cœur, qui, elle, ne s'était jamais refermée. D'après la psychiatre que j'avais consultée avant l'opération que j'étais sur le point de subir, l'être humain abordait la rupture amoureuse de la même manière que la mort, par cinq états successifs : le refus, la colère, le marchandage, la dépression puis enfin une certaine forme d'acceptation, ou du moins de résignation. Les quatre premiers se mélangeaient, arrivaient dans le désordre, mais la conclusion était toujours la même. Dans mon cas, une acceptation, à contrecœur et qui me tuait chaque fois que j'y repensais. Ma technique, c'était de bannir tout ce qui me pouvait me faire penser à lui. Mais on y revient toujours, c'est malheureusement plus fort que tout…

Elle fracasse le magnifique flacon de parfum, le liquide se répand sur le sol, dégageant une odeur forte. Et cette bague, deux diamants montés sur de l'or blanc, un héritage de son arrière-grand-mère…Elle la lance de la fenêtre du sixième étage. Qu'elle aille au diable, avec sa foutue ancêtre, et lui avec ! Qu'ils meurent, tous… Qu'il crève dans d'atroces souffrances, autant qu'elle, elle a mal à cause de lui, qu'il… Oh non, qu'il ne meure pas, pitié, qu'il ne meure pas, parce que s'il pouvait y avoir une autre chance… Non, Léto, du calme, il n'y aura pas d'autre chance… Tu le regretterais toute ta vie, si ton vœu était exaucé… Non, Léto, petite Léto, calme toi… Allonge-toi et ferme les yeux. Imagine que tout s'arrange… Ou plutôt non, n'imagine rien. Ferme les yeux, essaye d'oublier… Oublie ta douleur, essaye… Essaye…

Comment pouvaient-elles faire, toutes mes ancêtres ? Je ne comprenais guère comment guérir de ce mal. Par chance pour moi, cette triste histoire s'était déroulée au moment où l'un des bons amis de mon père, brillant neurologue, avait eu besoin d'un modèle d'expérience, ce qu'on aurait autrefois appelé un cobaye.

« Léto ? On m'a dit que tu souffrais beaucoup.
-J'ai mal. Trop mal pour vous en parler.
-Ta douleur, c'est toi qui la provoque, par tes émotions, tu le sais n'est-ce pas ?
-Bien sûr. J'ai des bases de chimie anatomique. Je sais ce qu'est l'amour, techniquement... Et ça ne m'empêche pas d'en souffrir.
-Dis-moi… Voudrais-tu que cela cesse définitivement ? »

Elle le regarde, incrédule. Elle est dans cet état lamentable depuis trois mois, et il ne lui propose que maintenant ce moyen de guérison ? Certains médecins étaient vraiment trop cruels…

Il reprit après un moment de silence :

« Alors, Léto ?
-Comment faire ?
-Eh bien… il se trouve que la Dirigeante a besoin d' un nouveau moyen de rendre incorruptibles ses servants et…
-Les faits…
-Elle m'a demandé d'expérimenter les effets d'une suppression totale de sentiments. Tous les tests et simulations menées en laboratoires ont été un succès. Mais il nous faudrait passer à la phase finale des tests, maintenant…
-Une altération volontaire en laboratoire du cerveau ?
-C'est ça…Tu ne cours que très peu de risques. Alors, qu'en penses-tu ?
-Je le veux. »

Ils me demandèrent si j'étais prête, si j'étais sûre. Je visualisais une dernière fois son visage. Ses cheveux d'or, ses lèvres pleines, ses yeux azur… Je manquais de pleurer, encore, mais me retint et leur affirmai que j'étais bel et bien décidée. La seringue hypodermique se ficha dans ma nuque, tout se brouilla et en quelques secondes le monde disparut.

Lorsque j'ouvris de nouveau les yeux, j'avais un peu mal à la tête. Un infirmière me dit de ne pas me soucier de mes cheveux, qu'on me donnerait ce qu'il fallait pour qu'ils repoussent dans la semaine. Je me redressai sur mon lit et me vit ans le miroir. La même qu'avant. Le visage lisse, les yeux délavés. La seule différence était les cheveux qu'on m'avait coupés pour l'opération.

Je ne remarquais qu'ensuite la présence de mes deux parents, arborant tous deux un air de profonde tristesse. Je voulus leur sourire, parce que je l'avais toujours fait, mais les commissures de mes lèvres se redressèrent en une grimace ridicule. Je compris alors que l'opération avait réussi.
J'avais voulu sourire par habitude, par politesse. Je n'y étais même pas parvenue. J'étais devenue la première humaine à avoir choisi de son plein gré de ne plus jamais ressentir d'émotions.

Je n'avais pas perdu la mémoire, je pouvais encore me souvenir clairement de ce qu'avait été ma vie avant. Je me souvenait d'avoir été heureuse ou triste. Mais ce n'était plus que des mots. Je n'arrivait plus à ressentir ce qu'étaient le chagrin ou la joie. Je n'en souffrais guère, cela m'était impossible. Je prenais même ce fait comme une bénédiction. Après tout mes souvenirs accolaient le mot « désolation » au derniers instants de ma vie d'humaine 'normale'. Je n'eus jamais l'impression d'avoir tout perdu. Au contraire, j'avais même l'impression d'y avoir très largement gagné.


Notes de LinAngel: Je suis de retour après un moment pour de "nouvelles" aventures. En fait ce début "traîne" dans mon dossier depuis avril 2007, suite à une rupture, mais j'ai décidé que je la continuerai si elle intéressait, en prenant sur moi cette fois pour ne pas écrire uniquement avec mes émotions du moment, mais bien avec ma tête. Défi personnel.

Les reviews sont bienvenues!