Tout est à moi. Ça fait à chaque fois un choc de l'écrire, c'est étrange mais pas déplaisant.

Genre : OS/yaoi

Rating : T

Note 1 : Ce n'était pas du tout prévu, mais deux demoiselles m'ont donné envie d'écrire. J'espère qu'elles se reconnaîtront. J'ai donc retravaillé un OS commencé en mars 2007, continué en août 2007 et terminé hier. Pas de commentaire…

Note 2 : Pour tous ceux qui attendent la suite du Monde de Demain (toujours prévue en juillet).

Et surtout pour tous ceux qui, hauts comme trois pommes, ont tendu une main vers un gamin inconnu juste pour jouer, sans arrière pensée.

Bonne lecture

v

-v-V-v-

Elle est pas belle, la vie ?

-v-V-v-

v

v

On pourrait penser que notre quotidien est sans couleur, mélange atone de gris qu'un mauvais coloriste a saccagé, brouillant la netteté de notre vision de jets d'encre conceptuels.

On pourrait penser que chaque journée est une répétition de la précédente, sans piquant, sans surprise, partition rejouée d'une main de maître, au silence près, à la nuance exacte.

On pourrait penser qu'il ne sert à rien de travailler puisqu'à la retraite nous n'aurons plus l'âge d'en profiter, vieillards apathiques dont l'occupation principale est de faire chier l'infirmière débordée qui peine à s'en sortir, mourant sur un lit d'hôpital avec le cancer comme pénitence.

On pourrait penser n'être rien de plus qu'un numéro parmi tant d'autres, interchangeable, passant sur Terre puis oublié à la vitesse de la lumière pour disparaître aux confins d'un univers qui n'en a que foutre de notre existence.

On pourrait penser que la vie ne mérite pas d'être vécue, suite illogique de moments heureux (rares) et malheureux (nombreux) qui nous poussent inéluctablement vers la dépression, la maladie, la vieillesse, la mort, et, qui sait, un Eden pour ceux qui se sont pliés aux dogmes religieux, à moins qu'ils ne soient qu'une utopie ?

On pourrait même penser que je suis défaitiste et déjà blasé du haut de mon quart de siècle.

Il n'en est rien, vous êtes très loin du compte.

v

- Un, deux, trois, soleil !

Un enfant se retourne aux aguets. Il cherche le moindre mouvement devant lui. Il ne peut pas perdre.

v

Là, je serais même à deux doigts de chanter, faux, cette débilité appelée « Champs Elysées ».

« Je m'baladais sur l'avenue »

Vrai. Sauf que je rentre chez moi et l'heure de pointe n'a rien d'une promenade d'agrément.

« Le cœur ouvert à l'inconnu »

Faux, suis casé et heureux en ménage, merci.

« J'avais envie de dire bonjour à n'importe qui »

Faux et archi-faux ! C'est la sortie des bureaux et tout ce que je vois autour de moi c'est une bande de rabat-joie avec des gueules de deux kilomètres. Si je tends la main avec un grand sourire crétin, il est évident que je vais me faire jeter et être pris pour un dingue. Les bobonnes me cloueront d'un coup de parapluie bien placé à l'entrejambe avant de prendre la fuite devant ce jeune dont l'amabilité ne peut cacher qu'une propension à la délinquance… Je me ramasserai un haussement de sourcil désinvolte de ce bourgeois qui me dépassera le nez au ciel devant ma main tendue n'y voyant qu'un escroc en voulant à son fric. Et que dire de l'air faussement dégoûtée qui craquellera le maquillage de la poulpe trop blonde pour son propre bien.

Bref, j'en prendrais pour mon grade et cela saperait ma bonne humeur.

Elle est quand même conne cette chanson.

v

- Un, deux, trois, soleil !

Un enfant se fige. Il ne doit pas perdre l'équilibre. Il ne doit plus faire un mouvement. Il ne peut pas perdre.

v

Enfin… qu'ils tirent la tronche si ils le veulent, moi, je vais me faire tout petit avec mon bonheur. Je ne veux pas entendre de commentaires désobligeant me suivre pas-à-pas le long du boulevard. Je préfère esquiver les passants pressés de s'affaler dans leur fauteuil.

Je me faufile donc entre la populace de tire-la-gueule dont l'expression s'apparente aux infos de vingt heures. Je peux m'imaginer les mêmes badauds devant leur télévision dernière génération à écran plasma, une bière sur la table basse et un plateau repas sur les genoux, retenir un sourire devant le journal, ergotant sur les catastrophes mondiales et s'en sentant définitivement à l'abri. Le malheur des uns fait le bonheur des autres durant un court instant avant que le quotidien ne reprenne ses droits sur les mésaventures journalières. Et Madame de conclure à mi-voix « Quand même, où va le monde ? ».

Parce qu'actuellement, il est presque anormal d'être heureux.

Ce n'est pas seulement « has been » parmi les jeunes prompts au renouveau de l'artiste maudit : personne ne m'aime et je n'aime personne. Montrons-le à toutes les sauces, tirons la gueule à outrance, crachons dans la soupe et raflons le fric de Papa pour le débourser dans les raves.

Ce n'est pas uniquement la primauté de la vieillesse : à trop vivre dans le souvenir, on en oublie de vivre, tout simplement. Alors on radote et radote encore, comparant sans cesse les petits travers du présent avec d'autres petits travers du passé, occultant à quel point ces mêmes travers nous avaient fait chier à l'époque !

C'est le monopole de toute une société, de tous les âges, et de toutes les classes sociales. Pour tout le monde, il y a bien quelque chose qui foire, le contraire serait d'une injustice criante.

Alors on se plaint.

C'est un minimum de savoir-vivre.

v

- Un, deux, trois, SOLEIL !

Deux enfants se font face. L'un se tient précairement sur une jambe. L'autre ricane en attendant la chute, sadique.

v

Ce sont les aléas de la socialisation où on vous farcit le choux depuis votre prime enfance avec les petites remarques à la con. Et les « N'accepte pas de bonbon des gens que tu ne connais pas, ils sont dangereux. » deviennent en grandissant « Tu devrais investir dans l'immobilier, c'est plus sûr, pense à ton avenir. » ou encore « Lis bien ton contrat avant de le signer sinon tu vas te faire avoir, la confiance est preuve de naïveté. ».

On en est là. La confiance devient l'arme des faibles dans une société rongée par la paranoïa.

Mais ces phrases marquent l'inquiétude des parents, de la famille, on devrait comprendre quand même ! ça excuse tout, voyons… Ils ne peuvent se tromper. La science infuse fait partie du kit des parfaits pères et mères qu'ils reçoivent à la naissance de leur aîné et utilisent à outrance durant les décennies suivantes.

Et après, on s'étonne de mettre les voiles à dix-huit ans pour fuir la surprotection, la mort à petit feu de notre identité.

v

- UndeuxtroisSOLEIL !

Deux enfants se font face. Les jambes de l'un tremblent. L'autre sourit en vainqueur, il a gagné.

v

Sans compter que les « amis » sont là pour vous remonter le moral : « Tu es encore célibataire après x mois ? Mon pauvre… Ce n'est quand même pas difficile de rencontrer quelqu'un. Est-ce que tu fais des efforts ? ». Et quand vous êtes enfin casé : « Je ne le sens pas celui-là. Tu verras, ça va mal tourner, il ne saura pas te rendre heureux. ».

Tous avec la même inquiétude dans le regard. Quelle délicate attention.

Enfin, la famille, on peut la quitter, habiter loin, ne pas avoir suffisamment de temps pour donner des nouvelles. Et les amis, on peut les perdre de vue et s'en faire de nouveaux. Que voulez-vous, c'est la vie…

v

- Tu as perduheuuuuu… Tu as perduheuuu !

- Même pas vrai ! Sale tricheur !

Deux enfants se font face. L'un danse, victorieux, le son clair de son rire l'enveloppe. L'autre est rouge de colère, il est un peu mauvais perdant.

v

Mais vaincre la paranoïa sociétale, bonne chance.

Quand ce ne sont pas des guerres, ce sont des menaces d'attentas.

Quand ce ne sont pas des catastrophes écologiques, ce sont des licenciements économiques.

Sans compter l'inflation, la diminution du pouvoir d'achat, les impôts, le pétrole, les crises diverses, l'augmentation de la criminalité, les émeutes, les retombées, les scandales, les magouilles, l'immigration, l'enseignement, la politique, … Bref, tout va mal dans le meilleur des mondes.

Résultat ?

Le peuple tire la gueule, et moi, je suis heureux.

v

- Tu triches tout le temps, t'es qu'un pédé !

Un enfant, ahuri devant l'insulte, ne réfléchit pas et fonce pour cogner, pour faire mal, fort.

v

Là, je rentre chez moi et je me marre de toutes ces têtes de vieux cons avant l'âge et de salopes grincheuses que je croise au détour d'une rue.

De temps en temps, je bouscule l'un ou l'autre. Il ou elle se tourne pour m'insulter, c'est devenu un moyen de communication courant dans le monde d'aujourd'hui. Mais invariablement les mots ne sortent pas et ils restent immobilisés devant mon sourire. Ce court instant de doute de leur part me permet de m'excuser et de filer. C'est que je suis pressé !

Y a mon homme qui m'attend quand même. Ça ne se fait pas de faire poireauter l'amour de sa vie comme un chacal.

Enfin, ça va surtout dépendre des transports…

v

- Pédéeu… Sale pédéeuu…

- Tais-toi, tais-toi, TAIS-TOI !

Deux enfants se battent. Ils pleurent. Ils ne se souviennent plus du jeu, de leur joie d'être ensemble.

v

Je continue mon petit bonhomme de chemin, cahin-caha, indifférent à l'ambiance tendue que l'on ressent de plus en plus fortement dans les méandres de la folie urbaine.

Le peuple s'engueule. Partout, tout le temps, à demi-mot, le sourire faux-cul levé en arme et l'humour scabreux en bouclier.

Le peuple se nie. Gentiment mais sûrement, préférant jouer à l'aveugle plutôt que de risquer sa sérénité face à la pauvreté qui s'expose et qu'il aimerait exporter. Et puis, à quoi cela servirait-il de prendre le risque de perdre son bien-être personnel ?

Le peuple s'endort. S'enfermant consciencieusement dans un cocon indestructiblement de béton industriel, tout confort du salon à la cuvette des wc, porte fermée à double tour, les voisins pourraient entrer.

Le peuple se rit. Une poulette un peu ronde pleurant face à un tutu rose, infantilisation et humiliation de candidats pour le plus grand plaisir des téléspectateurs. Voyeurisme cautionné par la petite lucarne, plateau télé et cigarette. Du pain. Des jeux. Aidés par les industriels, les politiques sabotent la rogne.

v

- Mamaaaaan ! Maaaaaaamaaaaan… ! Il m'a fait mal !

- C'est lui qui a commencé, il m'a traité !

Un enfant hurle, l'autre est rouge de colère. Une mère grogne. Une mère gronde en observant la pommette bleu. Peu importe les causes, les conséquences sont visibles.

v

J'avance, à peine conscient des regards en biais.

Le sourire, le vrai, le peuple l'a oublié.

Celui, courtois, de bienvenue, qui accueille et qui réchauffe. Celui accompagné d'yeux pétillants de malice et de joie qui annonce une journée ensoleillé. Celui victorieux et fier suite à une réussite. Celui doux, qui se fait tendre alors qu'un minuscule poing de nouveau-né agrippe un doigt d'adulte.

Celui qui aime.

Celui qui fait aimer.

Celui qui ne demande rien mais auquel on ne peut s'empêcher de répondre.

Et de sentir ses propres lèvres s'étirer.

Ou alors, on se renfrogne en grommelant une malédiction haute en couleur envers à ces « hippies » qui ne connaissent rien aux responsabilités et à la vie pour sourire comme des cons et être heureux. Si c'est pas honteux ça, Madame. Vous avez vu leurs yeux ? Ils sont défoncés, ça se voit. Ils prennent de la drooogue et couchent à tout va. Des dépravés, voilà ce qu'ils sont. Une bonne guerre voilà qui remontera la jeunesse décadente de ce pays !

Et le sourire se crispe.

v

- J'ai maaaaaaal…

- Pfff… T'es qu'une chochotte !

Un enfant ouvre la bouche et la gifle claque. La mère crie. La mère part, son fils à la main, laissant un enfant qui se tient la joue.

v

Mon sourire à moi, il a plutôt tendance à s'agrandir à chaque pas.

Je suis presque arrivé. J'ai hâte. On m'attend. Enfin, le « on » impersonnel n'est pas de mise. Il m'attend. Lui. Mon colocataire. Mon… amant.

Mon sourire s'élargit entraînant une réflexion étonnée d'une gamine aux dents de lapin. Sa mère me jette un bref coup d'œil avant d'accélérer le pas, obligeant la petite à trottiner pour rester à sa hauteur.

Parfois, j'ai honte de moi. Je dois ressembler à un adolescent pré-pubère gavé aux soaps guimauviens de RTL-TVI, ou à un psychopathe en mal de chair fraîche, au choix. En tout cas, je n'ai plus grand chose d'un mec qui a passé ses vingt-cinq balais.

Putain, je tourne au con.

Aimer rend con.

v

- Mais, heu…

Un enfant sent ses lèvres trembler. Sa joue l'élance. Il retient vaillamment ses larmes.

v

J'en suis presque à courir. Je saute littéralement au-dessus des divers obstacles qui peuvent joncher une rue banale d'une grande ville quelconque.

Pathétique.

Pathétique et humain.

Deux ans que je vis un paradoxe sociétal. Parce que nous, on ne s'engueule pas, on dialogue. On ne se nie pas, on vit. On dort ensemble. On rit ensemble. On est ridicule ensemble. Et on s'en fout.

Il paraîtrait d'ailleurs que notre relation n'est pas saine, dixit mes amis bien-pensant. Vivre l'un sur l'autre, ce n'est pas normal. Coucher avec un mec non plus. Alors un assortiment des deux prouverait-il un problème psychologique gravissime lié à des conséquences post-traumatiques de mon enfance choyée ? N'ai-je pas quelque sordide secret à leur avouer ? Mon homosexualité tardive est-elle liée à une peur de l'inconnu féminin ? Ou est-ce un rejet bouleversant de ma masculinité ?

Je n'ai pas attendu la fin de leur questionnement inquisiteur.

Je me suis barré.

v

- Mais… Heu…

Un enfant sanglote maintenant. Il n'en peut plus d'être brave. A la main de sa mère, un autre enfant l'entend et se retourne.

v

Encore quelques rues.

Mes « amis » sont loin maintenant. Séparation progressive depuis qu'il m'est tombé dessus. Il a perdu l'équilibre dans un métro bondé, pour rencontrer mes abdos d'un coup de coude. Le café d'excuse était une obligation morale. Le restaurant aussi. Le lit un peu moins, mais bienvenu j'en conviens.

Et on s'est retrouvé à habiter cet immeuble art nouveau d'un quartier simili-populaire. La serrure ne se laisse pas ouvrir facilement, je passe mon temps à m'échiner dessus, à l'insulter copieusement pendant qu'il se marre. Aujourd'hui ne fait pas exception à la règle, sauf qu'il n'est pas à mes côtés mais en haut, au dernier étage, dans notre lit.

Je monte en haletant les marches des six étages sans ascenseur qui mènent à notre petit flat directement sous les toits. Je râle de plus belle à chaque palier, ce qui ne manque pas de me fatiguer un peu plus. Les habitudes ont la vie dure.

La porte. Enfin. Une autre clef. Dans deux secondes. Le temps que ma tachycardie se calme un rien.

v

- …

- Dis ?

Un enfant renifle, la tête baissée. Il n'ose pas regarder l'autre debout devant lui, un peu essoufflé d'avoir couru.

v

La porte s'ouvre. Un gémissement. Elle grince. Un gémissement. Ce n'est pas d'elle. Comme je le pensais, il n'a pas quitté les couvertures.

Finalement, peut-être la morale a-t-elle un tant soit peu raison.

Je m'avance dans l'entrée, prenant garde de ne pas claquer la porte contre le chambranle comme j'en ai la manie. Je n'ose plus bouger. L'impression est étrange, comme si mon appartement n'était plus le même. Pourtant, c'est une photographie de nous deux pendant nos vacances en Bretagne l'année passée qui trône sur le mur en face. Ce con avait voulu prouver que les menhirs étaient en réalité composés d'un assemblage particulier de pierre ponce. Il a fini aux urgences avec un tour de rein. Adorable crétin.

Peut-être y a-t-il un temps pour tout.

Un frisson traverse ma colonne. Je suis ridicule. Allez, on se bouge là-dedans ! Quelques baffes et je fonce à la cuisine préparer du café. Pour l'instant, nos horaires sont décalés et nous rendent décalqués. Il est temps de le ressusciter avec un jus de caféine concentré afin de lui permettre de tenir la soirée. Les jobs de nuit, c'est chiant mais ça paie. Il tient à pouvoir « m'entretenir convenablement » comme il dit. Je soupire et lève les yeux au ciel. Je suis tombé sur l'homo le plus macho de la galaxie.

Peut-être le bonheur est-il un instant fugace.

Une tasse en équilibre dans sa soucoupe, je ramasse distraitement des vêtements qui traînent, une fois qu'il sera conscient, je lance une machine. Les draps crissent, il grogne, le réveil a l'air délicat. Je me surprends à fredonner les Champs Elysées. Cette chanson est vraiment risible. Les mains pleines, j'utilise mon arrière-train pour pousser la porte de notre chambre. Il murmure des paroles indistinctes à mon encontre. La tasse va se briser au sol alors que je me retourne un peu brusquement. Ce n'est pas sa voix.

Peut-être l'adversité nous permet-elle d'apprécier les moments de douceur à leur juste valeur.

v

- Dis, demain, tu viendras jouer avec moi ?

- Tu veux bien ?

Un enfant plein d'espoir lève les yeux. L'autre lui sourit. Puis se retourne pour galoper vers sa mère qui s'égosille. Des signes de mains qui se répondent. Une promesse réciproque.

v

Parfois, j'aimerais moi aussi que le monde se fige, qu'il n'y ait qu'un instant présent. Atemporel.

v

Un.

Mon sourire se crispe.

Deux.

Mes lèvres ressentent l'apesanteur.

Trois.

Je tire la gueule.

v

Piano.

V

-v-v-v-v-

Voili, voilou… Un OS qui pourrait être suivi d'un deuxième, puis d'un troisième, … Enfin, si vous accrochez.

A bientôt

HLO