Le placard sous l'évier

By RätselGott

A mesure que les stores remontaient le long de la vitre, la lumière entra dans la pièce si fortement parfumée à l'huile de lin. La fine bande de soleil sur le sol s'élargit, courant sur la bâche plastique destinée à protéger les tapis, jusqu'à ouvrir une véritable porte de lumière ouvrant sur la dernière toile. Le peintre plissa les yeux pour les protéger du soleil. Il avait peint toute la nuit, comme à son habitude. Ce n'était jamais le but fixé, mais il finissait toujours par se rendre compte que le jour s'était levé sans lui.

Au dehors, le ciel était blanc de nuages lourds. L'asphalte, cinq étages plus bas, était si sombre qu'il ne pu nier qu'il avait sans doute plu toute la nuit. Il aurait apprécié de vivre sous les toits pour pouvoir écouter la pluie sur les vasistas. Le peintre souffla sur la vitre glacée et dessina un sourire du bout du doigt. Que ce jour soit placé sous ton signe, homme-de-dents. Un peu plus qu'hier, mais toujours moins que demain.

Le front collé contre le sourire de buée, il pensa dans un sursaut d'adrénaline que le jour de l'exposition approchait. Plus qu'une semaine… Il n'était pas inquiet. Les toiles étaient prêtes, il ne restait qu'à les acheminer à la galerie et à les y disposer. Il était confiant, il avait foi en son talent, il ne pensait pas se ridiculiser face à des artistes plus expérimentés. Mais ça sera la première… Une première fois à tout.

L'homme-de-dents lui transmit son sourire ingénu en disparaissant de la vitre et il quitta la pièce sans un regard pour la multitude de toiles achevées posée contre les murs. Ni même pour celle qui lui avait volé sa nuit. Le jour se levait, il était temps de vivre. De se restaurer et de retrouver la personne aimée.

Il ferma la porte, abandonnant derrière lui quelques couleurs. Tout demeura immobile.

Le soleil passait par la fenêtre d'un autre monde pour éclairer une cuisine intemporelle et grise. Deux fenêtres face à face, chacune dans un monde différent, l'une au dessus d'un évier, l'autre dans un atelier d'artiste peintre. C'était celle de l'atelier qui dispensait le plus de lumière mais pas suffisamment pour éclairer la cuisine au delà de la toile non encore sèche. Un monde de bruit et de poussière se profilait par la fenêtre au dessus de l'évier. Sensiblement le même qu'en face et pourtant les choses étaient différentes.

Par un habile jeu de lumière, peut-être involontaire, le regard du spectateur ne pouvait pas louper le placard. Le placard sous l'évier. Meuble standard et tragiquement banal dont l'entrebâillement semblait pourtant nous enjoindre à ouvrir la porte. La fine tranche d'ombre s'en échappant semblait presque lumineuse, cernée comme elle l'était par la grisaille. Un mystère s'y cachait, un secret, tel un boogeyman sous un lit. Ouvrir la porte, oui, mais pour y découvrir une terrible vérité… La tentation n'en n'était pas moins forte. Dans la galerie, peut-être des mains se lèveraient-elles, volant à quelques centimètres de la poignée peinte. Peut-être lui poserait-on la question. Qu'y a-t-il dans ce placard qu'il est si tentant et pourtant impossible d'ouvrir ? La réponse serait celle d'un petit homme-de-dent. Quelque chose que vous ne voulez pas savoir. Quelque chose que vous ne voulez pas voir.

Qui savait ? Il savait. Le peintre. Il savait exactement ce qui se cachait dans le placard. Il aurait voulu peindre cette chose mais n'avait réussi à la représenter que dissimulée. Dans le noir, son secret demeurait caché aux yeux de tous et pourtant, il lui semblait voir.

Il lui semblait revoir la couverture et les deux ou trois coussins. Le tuyau d'évacuation de l'évier qui lui avait parfois égratigné le front quand il était devenu trop grand. Alors que les crins de son pinceau avaient badigeonné de noir cet étroit rectangle de toile, il avait une nouvelle fois respiré cette odeur de poussière et d'humidité. Un peu de moisi. Mais c'était l'odeur de ses secrets.

Il savait ce que trouverai l'œil qui parviendrait à percer l'écran de peinture et à voir au delà de la porte grisâtre. Même si sa main n'en avait pas tracés les contours, il savait que derrière la porte se trouvait bel et bien un petit garçon. Un tout petit garçon blottit sur une couverture brune et rêche. Lové dessus comme un chat dans son panier, la tête posée sur un des coussins, l'autre sur les pieds pour s'y tenir chaud. C'était l'antre de ses secrets, là où sa vie avait commencé, là où elle aurait peut-être pu finir. Si…

Il avait oublié le visage de sa mère. Et peut-être aussi le son de sa voix. Pourtant, il lui semblait encore l'entendre résonner entre les murs de la cuisine peinte. Elle n'avait jamais ouvert la porte du placard. Elle savait qu'il était à l'intérieur. Il s'était trouvé cette place tout seul, parce qu'il n'en n'avait pas d'autre. Et elle l'y avait laissé se tapir.

Jamais elle n'avait ouvert la porte car elle en avait peur… Elle savait ce qu'elle trouverait. Dans le noir, un petit corps blanc et immobile. Presque mort semblait-il. Mais dont le regard brillait pourtant de l'éclat rouge du Démon. Des sillons parfois creusés dans ses joues, une égratignure sur le front, et ce silence intolérable. Elle aimait ne pas l'entendre, mais haïssait de le voir silencieux. La regarder en silence, comme s'il l'eu jugée.

Elle n'ouvrait jamais la porte, mais elle l'appelait parfois.

« Jake ! »

Viens manger, vas te laver, disait-elle. Criait-elle. Et elle ne le regardait pas non plus. Elle n'aimait pas cette ombre blanche et silencieuse qui était sortie de son ventre une nuit de souffrance. Quand il était arrivé, elle l'avait cru mort car il n'avait pas crié. Et quand le premier hoquet avait enfin retentit, elle ne l'avait pas encore vu et en avait été immensément soulagée. Elle se rendait compte de l'erreur commise maintenant. Le Seigneur sait ce qui est bon et ce qui ne l'est pas. Cet enfant n'aurait pas dû vivre. Il a été sauvé par la bonté humaine mais il n'en résultera que du malheur.

L'avait-il appelée maman un jour ? Il ne s'en rappelait pas. Il n'avait sans doute jamais dû le faire. Ce n'était pas sa mère, ni même une femme. C'était… l'autre. Le seul autre humain qui ai jamais connu jusqu'à ce fameux jour. Il ferait un tableau aussi de ce jour-là. Un élégant portrait de famille : la femme dépenaillée, l'enfant blanc et pourtant si sombre dans les bras de l'homme au sourire paternel et menteur. Il faudrait sans doute prêter une attention particulière pour remarquer que l'homme et la femme ne se toucheraient pas. Elle tiendrait dans sa main droite quelques bouts de papier rectangulaires et un examen plus approfondit encore pourrait indiquer la somme à laquelle elle vendrait son enfant maudit.

Ce tableau existe déjà, nous ne pouvez simplement pas encore le voir. Sur cette toile blanche, voyez… Il s'y trouve. Moi je le sais. Un jour, je vous le montrerai…

Quelque part dans le même cinquième étage, dans le monde de la fenêtre lumineuse, une porte s'ouvrit. Pas une porte de placard, celle d'une chambre. Cette fois encore, un fin rayon de lumineux naquit puis grandit sur la moquette onctueuse. Le haut de la porte de lumière escalada en glissant le couvre-lit en désordre et illumina le visage de l'homme. Il gronda dans son sommeil alors que le rai s'était déjà résorbé pour le laisser en paix. Une ombre humaine et silencieuse passa, puis la porte de lumière disparu, suivant le même chemin que précédemment. Elle recula, dépérit et mourut en silence.

Les yeux rouges, tout aussi brillants que ceux du placard parfumé à l'huile de lin, trouvèrent leur chemin dans la pénombre. Le corps blanc et presque mort, semblait-il, se fraya un passage entre les draps satinés. L'homme bougea, leva un bras comme on ouvre une porte et le corps blanc, plus vivant que jamais, se blottit contre sa chaleur.

Il faisait sombre comme sous l'évier, mais il n'y avait pas de conduit d'évacuation. La couverture était douce et les coussins moelleux. Mais par dessus tout, il y avait l'homme. Cet homme qui aimait sentir le lin et la sueur sur la peau du peintre. Qui ne se lasserait jamais de voir et d'embrasser ses yeux rubis. Qui aimait toucher, goûter et sentir sa peau blafarde.

Le peintre se reposa contre le battement rassurant de son cœur.

« J'ai laissé la porte entrouverte, murmura-t-il. Celle de mon vieux placard. Je vais pouvoir sortir... »

(FIN)