Bonjour!! C'est encore moi, Reno! Je vous présente une nouvelle fiction ! Ma précédente œuvre s'est achevée légèrement dans les larmes (pour moi... peut-être pur vous aussi, mais pas forcément pour les même raisons :D ). Si Wishing était guimauveuse... heu, sérieuse, très sentimentaliste, romancée... très inspiré par un courant Natsuki Takayen (oui, à l'époque où j'ai commencé à l'écrire, j'étais en plein dans Fruits Basket et ses bons sentiments), I wish I have an Angel est, par contre, profondément débile. Le héros est un idiot, gauche comme pas deux, lent à la comprenette, maladroit, peu subtile, peu gracieux, et pire de tous, il est fan de rat disséqué. Voyez comme il accumule :D.

Pour le titre, j'ai pas fait exprès de remettre le verbe wish. En vérité ça vient juste de me sauter aux yeux. Mais bon, pour l'instant il correspond bien alors... Et le nom du héros n'a rien à voir avec moi. Il s'appelait ainsi bien avant que je modifie mon compte (on peut aussi dire que je n'y ai pas prêté attention... comme d'habitude.)

J'expérimente ici un nouveau procédé, chaque chapitre est un jour vécu, les chapitres n'auraient donc pas forcément la même longueur . Et miraculeux miracle, cette fiction est bel et bien terminée. Vous m'avez bien lu !! Bref, voici l'assurance de ne pas attendre des plombes la suite ! Nya ha !

J'ai surtout écrit cette histoire dans l'optique de faire rire, et de faire réfléchir sur un sujet... un sujet (hem). Abordé d'une manière différente de Wishing. Et comme vous pouvez vous y attendre, c'est un yaoi. En cas d'étroitesse d'esprit aigüe, les issus de secours se trouvent en haut à droite de votre écran ou dix étages plus bas.

Sur ce, je vous laisse déguster, et j'espère que vous passerez un bon moment.


I WISH I HAVE AN ANGEL


+1+


Sonnerie. Réveil. Beuh.

Réveillé en sursaut, ma main s'extirpe de ma couette qui l'englue et s'abat sur le malheureux portable. Mon œil vitreux s'ouvre, et je peux contempler l'obscurité de la chambre dans sa plus profonde noirceur.

Je hais me réveiller la nuit. Oui, à six heures, c'est encore la nuit. Foutue saison. Je hais l'automne. Et encore plus l'hiver. Il fait toujours froid, du matin au soir, et du soir au matin. On se gèle sans discontinuer et tout est morne, gris, moche.

Qu'est-ce que je déprime dès le matin.

Pas courageux pour deux sous, je me remets vite fait sous ma couette sitôt que j'ai pointé le nez dehors. 'Fait froid !! Sibérie, ma chambre, c'est le même combat. Comment se fait-il que ma chambre soit aussi glacée ?! Brrr.

J'ai quoi déjà ce matin ? Ah oui …

Physique. En amphi. Deux heures. Rien que d'y penser, je suis déjà heureux. Non je plaisante. C'est vrai que j'ai toujours ressentit un certain attrait pour la physique, mais aujourd'hui, je trouve ça rébarbatif. Mon domaine à moi, c'est la biologie. Les cellules, les rats disséqués, les petits pois qu'on écorche dans tous les sens … ça, c'est rigolo. Les rapports beaucoup moins, mais c'est tout de suite moins contraignant quand on aime la matière. Je ne vous dis pas combien ça se bat pour se mettre avec moi en travaux pratiques. Mais y'en a qu'un que je tolère. Ce Lui, c'est mon meilleur ami.

Je dois le connaître depuis la Seconde. Ca aide d'être débile et ne pas se retrouver dans les couloirs. J'ai eu une chance pas possible de tomber sur lui dans tous les sens du terme quand je cherchais ma salle. J'avais raté la dernière marche de l'escalier en descendant et je me suis écroulé sur lui.

Vu sa hauteur, je me suis dit que c'était un Terminale, et qu'à sa façon de s'habiller, qu'il allait sûrement me chercher des noises pour lui être dégringolé dessus sans prévenir. Mais non. Il a sourit, ses yeux verts mangés de mèches blondes, et m'a aidé à me remettre sur mes deux pattes arrières. J'en ai profité pour le dévisager. Pantalon noir, droit, et tombait sur ses larges chaussures avec négligence, une chemise noire sortit de son pantalon, à moitié ouverte. Tout de la personne qui n'aime pas les choses trop ordonnées.

Il n'a pas arrêté de se moquer de moi toute l'heure d'Histoire. J'ai cru que j'allais le tuer. Mais il ne m'est pas venu une seule fois à l'esprit de lui dire d'arrêter, ou de le rabrouer méchamment dans le souci qu'il aille se faire voir et qu'il m'oublie.

On a commencé par manger ensemble les midis, comme deux débiles qu'on était qui n'ont pas d'amis, et puis on a fini par s'entendre sur plein de choses. Parfois, il lui arrivait de se taire et de me fixer de ses yeux verts aux reflets intenses, il me laissait babiller, retenant ses mèches de devant ses yeux comme pour s'assurer une meilleure vision. Sans blague, ce type entend avec les yeux ?

En résumé, ma petite vie de lycéen passait à peu près tranquillement son cours avec un ami de plus en plus complice même si parfois ça partait en vrille, avec une impression confortable de plénitude sur la maîtrise de ma vie sur tous les plans. Et ce, jusqu'à ce que je m'aperçoive qu'il me rende complètement dingue.

La faute à quoi ?! Rah, si personne n'avait eu l'idée idiote d'inscrire le Sport dans notre emploi du temps, je ne serais pas dans ce foutu pétrin. Je n'aurais pas aperçu son corps au sortir de la douche, mes joues n'auraient subit l'assaut d'un afflux de sang à ce niveau du visage, vraisemblablement tiré de mon cerveau soudainement partit à Papeete, toujours absent dans les cas les plus graves.

Qu'est-ce qu'il était bien dessiné! Elancé, des biceps esquissés avec force, des abdominaux suggérés avec délicatesse, et un de ces torses … une douche bien froide, merci !

Le pire, je crois bien … C'est quand suite à un mauvais mouvement, sa serviette tomba du creux de ses reins sur ses chevilles, révélant son adorable derrière tout en fermeté et rondeur ... oh, mon Dieu ! Je crois bien n'être jamais allé aussi vite sous la douche. J'entends encore son rire à cette espèce d'imbécile. Ca l'amuse !!

Qu'aurais-je fais si le vestiaire avait été remplit ? Je crois que je me serais tué. Ensuite, j'aurais réfléchis calmement à la situation. Ah non, j'aurais peut-être fait l'inverse.

Oh … me voilà déjà bien en peine avec de tels souvenirs le matin. Je jette un vieux regard sur le réveil. Zut de mince. J'ai dépassé les délais. Faut que je me lève.

Ma motivation a six lettres. Thomas.

Je joue les traîne-savates jusque la salle de bains encore déserte à cette heure aussi matinale de la nuit, et je m'enferme prestement. Des fois que ma délicieuse petite soeur ne se prenne l'envie de débouler sans crier gare. Je croise mon reflet. Sans blague, je n'ai déjà pas les yeux très grands ouverts, faute d'origines occidentales, mais là, on dirait que je les ai fermés. Je suis assez fier de mes origines japonaises, mais là … Je dors debout, littéralement.

Au secours, mes cheveux ! Noirs corbeaux, ils se sont répartis comme bon leur semblait au cours de cette nuit. Et je vous jure qu'une mèche de plusieurs centimètres de long redressée comme une antenne de radio sur le haut de la tête, ça a de quoi vous donner l'air d'un abruti. Enfin plus que d'habitude.

Ca fait dix minutes que j'essaye de la discipliner en vain, à l'aide de la plus forte laque que j'ai pu trouver dans l'armoire. J'en pleurerai. Si je n'arrive pas à l'aplatir, j'en connais un qui va passer une excellente journée à se moquer de moi. Si encore j'étais plus grand que lui.

C'est là que je me maudis d'être japonais de souche. Je ne dépasse pas le mètre 67. Je lui arrive avec peine à l'épaule.

Et ce que je ne comprends pas, c'est que ça semble attirer l'oeil partout où je vais. Les premières fois, je comprends, j'avais les cheveux rouge vif. Pour en être sûr, j'avais laissé mon noir originel reprendre le dessus … Les même regards. D'envie, d'étonnement, des regards qui semblent parfois me dévorer… Brrr ! non, je ne suis pas un asocial, mais …..

Des fois, je suis bien content d'avoir Thomas à mes côtés. Il me protège de cette foule. Et accessoirement m'aide à la traverser, j'ai un peu du mal à m'imposer avec mon petit mètre 67. En fait, je crois bien, J'ai une certaine phobie de la foule. J'en suis pas encore au stade de devoir l'éviter absolument pour ma santé mentale, et heureusement pour moi.

J'ai dû passer trois années ainsi, desquelles je ne me plains pas tant que ça, et pour mon plus grand bonheur, j'ai retrouvé Thomas dans mon cursus d'étude, prêt à me protéger des foules. Je suis content. Si si, je vous le jure. Ressentez ma béatitude dans mes yeux rêveurs.

Rien n'y fait. Elle reste figée en l'air, c'te crétine. Et avec tout ce que j'ai mis dessus, aucun espoir qu'elle retombe dans la journée.

Je parlais de ma mèche.

Et merde. J'essaye d'en relever artistiquement d'autres, histoire que ça passe inaperçu, enfin, au moins un peu. J'suis beau, tiens. Un espèce de coiffé décoiffé saut du lit express, bref, quelque chose qui ressemble à rien. Je ne m'attarde pas plus, sentant le découragement poindre dangereusement le bout de son nez, et file m'habiller.

Un pantalon large et noir, comme à mon habitude, maintenu en laisse par une ceinture sans laquelle j'avais de fortes chances de le retrouver au bout de mes chevilles dès le troisième pas, un tee-shirt que je dois mettre depuis la seconde, un pull gris souris avec une bande blanche sur la poitrine. C'pas que, mais fait froid en novembre. Ma veste par dessus, et le tour est joué.

Je déjeune comme une flèche, attrape mon écharpe noire que je noues vigoureusement autour de mon cou, mes mitaines noires (oui, j'aime le noir, et alors ?) et je file hors de l'appartement, me ruant sur l'arrêt de bus.

Crapahutant, un bus flambant neuf, large comme un camion de marchandises, avec écrit au-dessus en lettres lumineuses LYCEE STANISLAS apparaît. Non je blague. Un vieil « éléphant », comme les chauffeurs surnomment aimablement les vieux bus éternellement recyclé par une société de transport trop pingre pour leur offrir une mort honorable et méritée, qu'il roule que personne ne sait comment (1), se profile avec agonie et souffle de vieux taureau en charge en haut de la pente. Je sais très bien que je vais être en retard si je prends ce truc. Mais j'ai loupé le bus de l'autre ligne. Certes, il n'est pas direct, mais au moins je suis à l'heure. Oui c'est un peu compliqué.

Deux lignes de bus, une scolaire qui passe une fois le matin et le soir : cette fameuse ligne pour mon ancien lycée, et une régulière, celle qui nous emmène en ville, c'est-à-dire là où on est certain de ne pas croiser de Holstein comme proche voisin, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Non, encore une mauvaise plaisanterie, quarante minutes est un bon temps moyen.

Arrivé enfin au terminus, au terme de trente-cinq minutes de voyage incertain coincé entre la vitre et les usagers et dans les embouteillages, je me précipite sur la pente à monter, dépasse le lycée, grimpe encore, et enfin, arrive à l'IUT. Je ne suis pas trop en retard. Non, à peine, juste une dizaine de minutes. Et pourtant, ils sont tous encore devant la porte. Quoi qu'il se passe ?

J'avise Thomas, et me précipite droit sur lui.

- Salut, Reno ! Fait il avant que je soit arrivé complètement à sa hauteur … je veux dire à côté de lui, sa hauteur en mètres c'est impossible.

Puis, il ne dit plus rien. A peine un vague petit « tu … » qui est très vite évaporé dans l'air. En fait, si ses mots sont ravalés, c'est parce que ses lèvres se pressent mutuellement, comme si elles essayaient de retenir le reste de la phrase. Peur de dire une bêtise ?

Mes deux petits neurones allongent leurs dendrites respectives et se court-circuitent.

...

Ok, j'ai compris, il essaye de se retenir de rire. Il détourne la tête et essaye de se concentrer sur autre chose, tandis que je tâte de la main les dégâts sur ma tête. Je crois bien que non seulement mon antenne pointe toujours fièrement le plafond, mais qu'en plus, les autres sont retombés dans un capharnaüm impossible.

Y'a-t-il un trou de souris dans la salle assez grand pour que je puisse m'y faufiler, quoique vu ma taille ça ne devrait pas être dur ?

« Eh bé, fait-il après un petit moment de silence, tu reçois quoi avec une antenne pareille ?

- Je te zut, je lui réponds très dignement.

- Dis donc, t'es de bonne humeur, ce matin.

- Dis, fais-je pour détourner la conversation, il se passe quoi, exactement ?

- Eh bien, à première vue il semblerait que la prof soit absente. »

Merci bien pour cette précision. Il est vrai qu'étant hors de l'amphi à huit heures et dix passées, j'avais encore des doutes. Merci pour cet éclairage ! Je vais lui faire part de ma pensée quand je remarque qu'il a totalement occulté mon existence, pointant soudainement le menton à une hauteur que je n'atteindrais même pas en rêve.

Il scrute au-dessus de tout le monde ce qu'il se passe près de la porte, le visage fermé. Je me maudis d'être si petit, je ne vois rien à part des cheveux.

- Il se passe quoi ?

Il met un doigt sur les lèvres, m'intimant au silence, vraisemblablement interrompu au moment même où il avait le plus besoin de se concentrer. J'ai compris, je me tais. D'un air un peu boudeur, je m'adosse au mur et enfonce mes mains dans mes poches. Je sais que je suis petit, et je complexe dessus, il le sait. Et me dire de me taire alors que j'aimerai bien qu'on me mette au courant de ce qu'il se passe quand on arrive à voir par delà les montagnes, ce dont je rêve depuis ... je ne sais plus depuis quand, ça me fout toujours en rogne. C'est comme si on me disait de la fermer parce que je suis trop insignifiant pour mériter un quelconque intérêt. Venant de celui que j'aime, en plus. J'ai l'impression de subir une estafilade en double tranchant.

Au bout d'un moment, il se souvient que j'existe, mais son léger sourire se fane aussitôt quand il me voit.

Je lève un oeil mauvais vers lui, espérant lui faire comprendre qu'il m'a vexé, même si c'est moi qui l'aie interrompu. Le problème c'est qu'il a soudainement l'air tellement désespéré que je sens toute ma rancœur fondre comme neige au soleil. J'ai juste une envie, un peu crétine somme toute, de le serrer très fort contre moi, pour lui dire « allez, c'est oublié, on n'y pense plus. Je te pardonne de me rappeler sans arrêt que je ne suis pas plus haut qu'un schtroumpf. » Et à ce moment, tout est foutu pour moi. Je sens vaguement mon système nerveux central s'évanouir dans un coin de mon corps.

- Heu ...

Tentative de communication ! Cerveau, concentration !

Ses lèvres se font un instant pincer par ses dents avant qu'il reprenne le cours de son dialogue, comme s'il cherchait les mots les moins blessants. Arrêtes de te les meurtrir, elles sont trop belles pour ça ... Cerveau, un peu moins de concentration.

- La prof est absente pour cause d'embouteillage, elle pourra pas assurer son cours. Seulement, c'est pas de l'annulé, mais du reporté, cet aprèm.

Hypnotisé par ce dont il se sert pour m'adresser la parole, tout mon subconscient ne percute aucunement le sens de ce qu'il vient de dire et laisse ma raison s'égayer quelque part entre la Terre et la Lune.

- ... Ah, je dis machinalement, ayant parfaitement conscience que j'aurais répondu exactement la même chose s'il m'avait raconté que ce matin il avait croisé un écureuil en train de faire des claquettes.

Et là, à cause du petit silence malaisé qui s'installe gentiment entre nous, comme si je prenais une bonne claque en pleine figure, mon subconscient se reconnecte sur la réalité et m'informe soudainement de tout ce qu'il se passe autour et -surtout – devant moi. Thomas me parlait gentiment et moi, qu'est-ce que je faisais ? Je fantasmais sur ses lèvres que je rêve de caresser des miennes. Malheur ! Je sens une rougeur indicible envahir mes joues. En même temps, c'est pas complètement ma faute, je suis pile poil à la hauteur. Alors comme le moindre effort m'épuise, pourquoi m'énerver à lever les yeux ?

« Du coup, ça te dit de venir chez moi jusque cet aprèm ? Ca t'éviterait de reprendre le bus pour rentrer chez toi ou t'ennuyer bêtement ici ...

- ... Ah, me répétais-je, l'esprit au delà du delà du réel. »

Mot par mot, sa question me pénètre l'encéphale, trop occupé à faire tourner la machine-à-fantasme pour se vouer aussi activement à une autre tâche. Une réponse se profile dans mon crâne avec la même rapidité, comme si je subissais soudainement un sévère entraînement pour les finales de la course aux escargots.

- Heu, Reno, tout va comme tu veux ?

Je cligne des yeux un peu bêtement, aveuglé par cette soudaine prise de contact définitive avec le monde réel et cette fois-ci, plonge mes yeux dans les siens. Oh ho ... J'avais oublié à quel point ils étaient envoûtants ... Oh, non ! Me voilà encore en train de divaguer ! Cerveau, reconcentre toi sur la véritable question ! Ponds moi la réponse à laquelle tu réfléchissais pas plus tard que tout de suite !

- Heu, oui, tout va bien, c'est juste que ... que je mon esprit est encore au lit, mais oui, ça ne me déranges pas de venir chez toi ...

Et maintenant, on se tait, sinon on va finir par sortir d'énormes conneries. Ne me demandez pas comment c'est possible avec une question aussi stupide, je sais que j'en suis capable, et c'est bien suffisant pour me couper la chique. J'ai déjà l'air assez gognole avec mon antenne radio, pas la peine d'en rajouter. La coupe déborde.

- Ok !! s'exclame soudainement Thomas avec un ton débordant d'enthousiasme. Alors on y va !

Sa subite énergie me réveille définitivement et je reprends enfin le contrôle de mon encéphale. Pas pour longtemps, je vous rassure, car dès que je percute que je vais aller chez lui, celui que j'aime, mon esprit s'échappe de mes mains comme de la fumée. Achevez-moi.

« Tho ... Thomas ! Attends ! J'halète comme un sprinter en fin de course.

- Pas d'endurance ? »

Sa moquerie me fouette les oreilles. Ça l'amuse !

- Déconne pas, tu vas trop vite pour moi !

Il rigole à s'en décoller la plèvre.

- Pas l'habitude ? S'esclaffe-t-il en bataillant mes cheveux.

Il accélère le rythme et me perd complètement derrière.

Je vous arrête tout de suite, nous ne faisons que monter un escalier tue-genoux sans fin. Tue genoux parce que les marches sont beaucoup trop basses les unes par rapport aux autres, et sans fin parce qu'on doit grimper en altitude d'au moins 1000 mètres. Je n'exagère rien.

Je gravis enfin la dernière marche et je m'arrête brusquement, plié en deux, incapable de me maintenir correctement à cause de la sangle de mon sac qui me barricade les poumons. Thomas attend sagement à côté, frais comme un gardon, que je me remette de cette ascension.

« Alors, le pépé, tu l'as laissé où ta canne ?

- Je t'emmerde, je lui crache hargneusement d'une voix rauque pas du tout sexy pour deux sous. Je suis pas essoufflé.

- Tant mieux, parce qu'il nous reste encore toutes les marches jusqu'à mon appart'. »

Et il m'annonce ça avec un sourire grand jusqu'aux oreilles.

Je tends le regard jusqu'à lui. Il a détourné la tête sur le côté et doit admirer la vue imprenable qu'on a d'ici, pour peu qu'on ne mesure pas 1 mètre de haut et que sa vision ne soit pas camouflée par tout un arsenal de buissons rachitiques enchevêtrés les uns sur les autres. Malheureusement pour moi, mes yeux s'engluent à cette beauté soudainement révélée, que même le vent ne réussit pas à envoler, frémissant ses mèches le long de son profil – et toute ma colonne vertébrale par la même occasion. Mon encéphale en oublie d'un seul coup que deux de ses sous ordonnés sont à la limite de l'agonie, brûlés vifs par le CO2, et se concentre uniquement sur Thomas. Malheureusement encore, je n'ai pas le temps de lui ordonner d'arrêter de jouer les voyeurs qu'il me lance un regard de côté (Thomas, pas mon cerveau). Un frisson me remonte de nouveau le long de la colonne vertébrale, et cette fois, les marches ne sont plus à l'origine de mon souffle coupé. Son petit sourire ironique m'apprend aussitôt qu'il a très bien capté que je le mattais sans vergogne, et piqué au vif, je lui fait croire que ce que je regardais si bien, c'était le sapin dégarni derrière lui. Oui parce qu'évidemment, un tronc est bien plus intéressant que le canon à fantasme placé juste par hasard entre moi et lui. J'ose espérer qu'il fonctionne à fond dans mon petit stratagème, même si pour ça il faudrait qu'il ait tourné cent pour cent demeuré pur beurre.

- Puisque t'as l'air à nouveau d'attaque, on va éviter de prendre racine ici, qu'est-ce que t'en penses ?

J'aurais bien voulu moi, pourtant. Comme ça j'aurais pu converser avec mon nouvel ami le roi des aiguilles de la tentative raté de flirt envers sa personne, et quelle serait l'utilisation la plus honorifique de mon futur bois une fois que j'aurais bien poussé.

Cerveau, concentre-toi ! Mobilise tous tes petits neurones et souffle moi ma réplique !

- Pourtant la vue est plutôt pas mal d'ici, ça me gênerait pas de m'planter là .. !

Merci cerveau.

Une petite minute.

Qu'est-ce que je viens de lui sortir ?

Thomas est encore écroulé de rire, à moitié avachi sur son canapé beige. Moi je me force à ne pas lui balancer le verre vide que je triture dans mes mains. Et qu'est-ce que je fous avec un verre, vide qui plus est, allez-vous me dire ? Une politesse, rien de plus, j'avais osé espérer que remplir un verre d'eau l'aurait assez occupé pour oublier ma déconvenue. Mais en fait, c'est encore pire, parce que maintenant qu'on est là sans plus rien faire, tout son esprit est libre de se concentrer sur ma magnifique sortie. Et remplir systématiquement mon verre pour éviter d'y penser ou de sortir une connerie m'obligera par la suite à aller sans arrêt aux toilettes lui donnant encore une occasion de se foutre de moi. Genre, que papy devrait aller s'acheter des couches pour incontinents.

Je cligne des yeux pour effacer la vision d'horreur et sors de la contemplation du fond encore humide du verre à orangeade que je griffe consciencieusement de mes doigts aux ongles rongés. Je me rends compte que quelque chose me hérisse la nuque sans que je ne sente quoi que ce soit sur ma peau. En relevant la tête, j'ai aussitôt la confirmation que ce sont ses yeux qui viennent de me chatouiller. Loin de détourner la tête pour faire comme si c'était pas lui, il n'a rien fait, il continue de me fixer et finit par me balancer un petit sourire. La décharge électrique que ça provoque dans mon ventre me rend muet, et la seule question qui franchit mes lèvres après quelques microsecondes de cogitation dans le vide, c'est :

« Quoi ?

- Arrêtes de le massacrer ce pauvre verre, il ne t'a rien fait .. ! »

Cerveau, concentration, détournement de sujet annoncé !

« Je sais. C'est pas lui qui me fait quelque chose, et c'est pas lui qui a dépassé mes pensées, et c'est pas lui qui n'a pas été vexé par mes mots ! Ouais, d'abord, pourquoi ça t'as pas vexé ? » je balance très vite sans réfléchir.

MAIS QUEL BOULET JE SUIS ! Touche le fond et creuse encore!

Son sourire s'agrandit et moi je me fouette mentalement de tous les noms.

«Bah, c'est toujours agréable de recevoir des compliments ! »

Ouais, et je sais très bien que tu sais ce qu'il cache, ce compliment. J'entends d'ici le sapin me souffler que ma tentative de flirt semble finalement très réussie. A propos de camouflage, je remarque soudainement qu'il n'a pas relevé mon indiscrète prise de vue. Il ne m'a même pas vanné dessus ! Alors, il s'est vraiment aperçu de rien ? Si on avait échangé les rôles, j'aurais pas raté une minute pour lui en fiche sur la gueule. C'est pourquoi cette question stupide franchit mes lèvres sans rien me demander.

« Et pourquoi tu m'as rien dit quand tu as vu que je te regardais ? »

Il eut un nouveau regard de côté qui plongea mon cœur en pleine répétition de morceau d'heavy métal.

« T'aurais préféré que je te charrie avec ça jusqu'à la fin de tes jours ? T'es bizarre, toi ! Même au bout de quatre ans j'avais pas remarqué ton comportement maso ! »

Vas-y, fends-toi la poire en deux ! Stupide encéphale ! Stupides lèvres qui possèdent leur volonté propre ! Et stupide moi qui ne suis que le roi des glands !

« Le roi, rien que ça ...

- J'ai pensé à voix haute ?! » je m'exclame, telle la gourde de base qui ose croire en la télépathie et qui voit toutes ses illusions s'envoler à la révélation du truc.

Lui il n'arrive même plus à en placer une tellement il se tord de rire sur le canapé. Mes joues me brûlent tellement que je sais très bien que je pourrais faire cuire au moins trois œufs à la coque en moins de trente secondes.

« Tu sais quoi ? » éructe-t-il entre deux rires. Je vais t'appeler Papy chêne, à partir de maintenant.

- Et pourquoi donc ? je lui rétorque vertement.

- Parce que le moindre effort te fait suffoquer comme un p'tit vieux et que t'es le Roi des Glands. »

Mon bras, soudainement doué d'intelligence, attrape le coussin qu'il tripotait sans vergogne depuis tout à l'heure (il a bien sûr déposé le verre sur la table à portée de main) et le lui balance férocement à la tête, étouffant son petit rire crétin.

« Dommage pour toi, Papy Chêne sait encore viser !

- T'as appris ça pendant la Guerre de Cent Ans, j'imagine, riposte-t-il, furieux. »

Il me relance gentiment mon missile à la figure et je peux entrapercevoir en fait qu'il est amusé, pas en colère. Cette constatation me préoccupe tous les neurones et mes nerfs n'ont pas assez de réflexe pour se baisser. Je me prends le coussin de pleine face. Comme avec un temps de retard mon buste se fléchit en arrière, probablement dans une tentative ratée d'imiter Matrix, sauf que la balle a déjà atteint son but et que je n'ai aucun gramme de souplesse dans le corps. Je tombe mollement sur le canapé, les bras en croix et ne bouge plus. J'entends très vite le petit rire se calmer. Une chance, le coussin sur ma figure empêche Thomas de voir le sourire méchant qui se dessine sur mes lèvres.

« Hé, Reno, ça va ? »

Il est juste à côté ! Bonzaï ! Je me relève d'un seul coup et me précipite sur ses bras pour l'empêcher de faire un seul contre mouvement. Emporté par la surprise et pour vraisemblablement essayer d'éviter mon attaque, il bascule brusquement en arrière et se retrouve à son tour allongé sur le canapé – mais de l'autre côté. Dans mon élan, j'ai réussit à lui attraper les poignets et à les plaquer au-dessus de sa tête, essayant de me convaincre qu'ainsi il ne pourra plus bouger un petit doigt. Je m'étale sur lui, triomphant.

« HA-AH ! C'est Papy Chêne qui gagne, on dirait !

- Tu m'as pris par surprise, c'est de la triche ! »

Il n'empêche, mes lèvres esquissent mon sourire spécial vainqueur, fières d'être la propriété du meilleur des imbéciles. Ce qui ramène mon encéphale au temps présent est le soudain silence qui s'abat sur nous telle la chape de béton sur le sol, et qui devrait normalement ne pas s'incruster dans un moment pareil.

Je suis sur Thomas. Plus exactement, je suis alangui sur lui, lui-même allongé sur le canapé (heureusement assez large pour qu'on ne se casse pas la gueule tous les deux. Ferme-là, cerveau).

Tenir les poignets de Thomas en respect au-dessus de sa tête m'oblige à m'approcher très, très près de la dite tête ( Vu que mes petits bras ne connaissent pas encore la joie d'être go-go-gadgetisés). Je crois que c'est à partir de cet instant que la communication avec mon cerveau s'est coupée.

Et être très près de son visage signifie aussi être à deux pas de ses lèvres. Ou plutôt d'en être qu'à une dizaine de centimètres. Je vous rappelle que je ne suis pas mathématicien.

Et pourtant, j'arrive à calculer que je n'ai qu'à fléchir mon cou un tout petit peu pour les connaître.

Toute l'énergie que j'avais développée à faire bouger mes zygomatiques s'éclipsent soudainement de mon sourire qui se fane, et vient électriser ce qui me sert de yeux (au nombre de deux), de mains (au nombre de deux aussi), et même de nez (un seul, ce qui est plutôt rassurant.)

Je sens nettement que mon encéphale s'est payé une barre dans son deuxième chez soi à quelques milliers de kilomètres de l'autre côté de la Terre, laissant en veille les fonctions de bases et en perdition quelques milliers de neurones devenus franchement paresseux.

Du coup, mes muscles s'affaissent et fatalement entraîné par la gravitation, toute ma tête se penche en avant.

Mes yeux larguent les amarres de l'océan vert dans lesquels ils se noyaient et s'échouent sur leur nouveau but : les deux parties charnues situées dans la zone basse du visage, entre le menton et le nez, qui s'appellent lèvres et qui achèvent de me faire perdre toute raison dès que le mot me pénètre le crâne.

Je crois que ce fut le plus grand ralenti de toute ma carrière, et il est probable que j'y ai perdu les dernières onces de raisons que je possédais, vaincues par l'ennui. Mes lèvres percutent alors quelque chose d'humide et de chaud, de très agréable, conscientes que je ne possédais plus aucune chance de les retenir de faire comme bon leur semblent.

Brusquement, mon cerveau revient de congé et remet toutes les connexions en état de marche, et peu à peu se déroule dans mes yeux fermés la liste des choses que pourrait bien faire Thomas suite à cette déclaration malencontreuse. Au choix, au mieux, me repousser gentiment et le prendre en rigolant, au pire, m'interrompre en collant la plus grande baffe de ma vie, me virer de chez lui et faire une croix sur l'amitié. Et ça va de la couleur de ses yeux par temps d'orage à la couleur beige du tissu du canapé subitement teintée de piqûres rouge sombre. Mes yeux se rouvrent brusquement pour cesser de cauchemarder de cette manière persuadés qu'ainsi tout prendrait fin, mais ils atterrissent tout aussi sec dans un autre mauvais songe en ayant la confirmation que Thomas est bien au dessous de moi et que je ne suis pas en train d'embrasser mon oreiller. Ma tête arrache brusquement mes lèvres des siennes et se cogne en reculant à un piaf qui devait sans doute passer par là. Je nage dans la confusion la plus totale, et je peux jurer que je n'ai jamais autant sorti d'aberrations de ma vie, même lorsque j'ai découvert que notre voisine n'en était pas une.

Mes mots sont bloqués loin, très loin dans ma gorge parce qu'à mon grand désespoir, mon cerveau se retrouve incapable de mettre la main sur son dictionnaire et n'arrive plus à chasser l'image de mon ancien voisin, m'empêchant du même coup d'interpréter le regard que me lance Thomas.

Quelque chose bouge lentement dans mon champ de vision et je détourne brusquement le regard dans sa direction, histoire de détourner l'attention et enterrer mon geste. Peine perdue, autant dire que c'était comme recouvrir un semi-remorque avec trois grains de sable.

Cerveau, pourquoi as-tu toujours une connerie à me dire alors que présentement, j'ai besoin de ton intellect pour me sortir d'ici ? Mis à part par la porte à ma gauche ? Je n'ai pas le temps d'écouter sa réponse, il se retrouve une nouvelle fois hors circuit lorsque je m'aperçois que ce qui venait de s'agiter à côté de ma tête n'est autre que sa main. Elle vient d'où, celle-là ?!

La panique ébranle tous mes membres comme des feuilles mortes lorsque je me redresse pour mettre le plus de distance possible entre nous. C'est à cet instant précis que je percute que j'avais depuis longtemps lâché ses poignets pour poser mes mains sur ses épaules. Et plus précisément, juste dans le creux entre le bout de l'épaule et le début du cou. Des zones du corps qui ne peuvent absolument pas être intimes et franchement pas du tout érogènes pour deux sous. Les fourmis qui parcouraient mes doigts me remontent brusquement aux épaules.

Thomas, qui n'avait pas fait un seul mouvement jusque là, relève doucement son buste et s'appuie sur ses mains, me dominant d'un seul coup. Je n'ose plus relever le regard sur lui et le pointe irrémédiablement sur son torse pile poil à ma hauteur, avant que mes neurones me hurlent que c'est tout sauf une très bonne idée. Ca risquerait de lui faire croire ou plutôt, de lui faire comprendre que je ne pense pas qu'à jouer au tarot lorsqu'on se retrouve tous les deux.

« Reno ... »

Il me faut un temps de réflexion avant de comprendre que Reno est mon prénom depuis ma naissance. D'un geste saccadé je relève le menton et me cogne à ses yeux verts. Je ne peux toujours pas les soutenir et je rabaisse aussitôt le regard en me concentrant sur le dossier. Très arrondi, ce dossier.

« Je peux pas me relever, t'es assis sur mes jambes ... »

Sans miroir, je sais très bien à quoi je ressemble. Une espèce de tomate juchée sur un cornichon d'un mètre 67 de haut, pourvu d'un pois chiche en guise de cerveau. Il a juste dit « jambes », et « assis », et pourtant, mon cœur continue de tambouriner du heavy métal dans ma poitrine, parce qu'il semblerait que le seul livre qui fut retrouvé dans ma tête soit autre chose que des recettes de cuisine (très probablement indiennes). Mon imagination s'empare de ce trésor et fonctionne plein régime. Fort heureusement, mes jambes et mes bras prennent l'initiative de l'attaque et battent en retraite quelques centimètres plus loin, emmenant mon corps avec eux comme un boulet.

Mon encéphale signale qu'il n'était pas du tout d'accord avec cette décision et conteste sa validité en faisant dégouliner sa frustration sur tous mes muscles, cœur comprit. Oui, moi aussi j'aurais voulu rester ne serait-ce qu'une microseconde de plus sur lui et apprécier ce contact maintenant que je m'en suis rendu compte.

Penaud, je me recroqueville à l'autre bout du meuble et, croyez-le ou non, j'en mène beaucoup plus que « pas large ». Thomas se rassit correctement et me jette quelques regards embarrassés. Avec le recul, un encéphale à nouveau maître à bord et un myocarde de retour à la quasi-normalité, le film s'analyse doucement sous mes neurones.

Moralité : si on me donnait le choix, je sens nettement que je recommencerais sans hésiter ...

« Thomas, je l'appelle alors que mon regard est encore encastré dans la vitre. Je comprends pas, je continue en tournant ma tête vers lui. Logiquement tu aurais dû me repousser ... non ? »

Je n'aime pas du tout la petite attente durant laquelle je peux clairement voir ses rouages tourner pour m'inventer l'excuse la plus bidon qu'il puisse trouver. Du genre « avec ton mètre 67 et des poussières tu ressemblais à une fille ». C'est bien une excuse bidon, ça, elle tient même pas la route tant elle est absurde. Mesdemoiselles, je n'ai rien contre vous.

Son regard m'attrape et je peux à présent jurer qu'ils sont exactement comme les sabres Jedi dans Star Wars. Des lasers. Je regrette tout à coup d'avoir osé ouvrir ma boîte à conneries.

« Tout comme j'aurais du relever le fait que tu me matais ... t'es vraiment con ou tu le fais exprès, Reno ? »

Ma mâchoire s'en serait fracassée par terre si mes neurones n'avaient pas allongés d'avances leurs axones et rédigé très vite une phrase qui-tue-tout. Heureuse initiative !

« Tu oublies que je suis Papy Chêne, je balance du bout des lèvres. »

Cette phrase qui-tue-tout a le précieux avantage de détendre l'atmosphère, parce que je n'aime pas du tout le sérieux qui défigure ses traits. Pour tout dire je commençais même à appréhender ses réactions et imaginer qu'il lui prenait soudainement l'envie de m'embaucher comme punching ball personnel humain.

Il laisse échapper un petit ricanement et je peux jurer qu'il se repasse mentalement la naissance de ce surnom affreux. Quand à moi je soupire, à la fois de soulagement et de frustration, parce qu'une partie de moi aurait bien voulu connaître pourquoi il n'avait effectivement pas relevé le fait que je le regardais.

« Bon, c'est pas tout, on rigole, mais l'heure tourne et si on veut pas être en retard, il va peut-être falloir songer à se restaurer, lance-t-il comme si on venait de se taper un bon DVD d'humour à deux balles. T'as quelque chose contre la salade composée ?

- Présente-la moi avant que je me prononce ! »

Il rigole à nouveau et j'opte pour un sourire satisfait. J'aime entendre son rire, même si c'est à cause d'une blague plus archi nulle que ça, tu meurs, et même si ça montre qu'il se fout clairement de ma gueule. Il est plutôt clair et de gorge, comme sa voix en fait, alors que la mienne sonne un peu nasillarde, sans timbre, rêche comme du papier de verre et précipitée, comme s'il fallait qu'elle dise tout ce qu'elle avait à dire le plus vite possible pour se taire ensuite, consciente qu'elle est vraiment laide à montrer. Oui, je n'aime pas ma voix et préfère me repaître de celle de Thomas, coulante, calme et lisse.

« Mets voir la table pendant que je prépare notre invitée ! s'exclame-t-il en rentrant dans mon jeu.

- Sir, yes sir ! Je proclame en me jetant en bas du canapé.

- Relax le vieux, 14-18 c'est du passé, balance-t-il en me jetant un œil par-dessus la table, accroupi devant un placard.

- On t'a jamais dit qu'exploiter les vieux c'était mal ? Je lui rétorque en changeant de direction pour m'asseoir sans vergogne sur une chaise, attendant patiemment que tout se passe comme par magie.

- Allez te fâche pas Pépé, c'est mauvais pour ton cœur !

- Tu veux un coup de canne ? »

Il m'ébouriffe férocement les cheveux en passant derrière moi pour apporter un gigantesque plat rempli à ras bord de salade composé, et je le sens nettement plus décontracté. D'ailleurs, tout ça semble être un mauvais rêve qu'on aurait eu le malheur de subir en même temps.

Progressivement, l'ambiance redevient comme avant, comme s'il ne s'était rien passé, et il nous faut bientôt retourner en cours.

Sur le chemin du retour je sens fugitivement mon mal-être redescendre comme une feuille morte d'un arbre en un jour venteux. Mais il redescend, c'est déjà ça, et je vous assure que ce n'est pas du luxe si je veux tenter à tout prix de comprendre quelque chose au cours de cet après-midi. Juste avant de passer les portes de la propriété du CIRIL qui nous permet aimablement de rejoindre notre IUT sans se fader tout le tour, il me prend amicalement par le cou et lâche :

« Faudrait que je t'invite plus souvent, tu mets un peu de bonne humeur chez moi !

- Ah, parce que d'habitude t'as pas le cœur à rire ? »

Encore une fois mes lèvres ont oublié de demander l'autorisation avant de parler. Mes oreilles attendent une réponse qui ne vient pas. Il se contente de sourire puis de me tirer la langue. J'aurais juré sur ma couronne de roi des glands que son sourire était triste. Pas la peine que je vous raconte à quel point la physique a ressemblé à du chinois cette fois-là.

Au moment de m'enfoncer dans mes draps tout froid, la scène de ce matin m'assaille à nouveau et je me surprends à repasser les doigts sur mes lèvres, comme si j'avais emporté un bout des siennes. J'ai honte de me l'avouer, même si le noir me confère une hardiesse insoupçonnée, mais j'ai apprécié de l'avoir embrassé, et j'ai même grandement apprécié que quelqu'un prenne l'initiative de mon corps et le contrôle à ma place durant quelques secondes. Non pas que j'ai comme un blanc, ce qui m'assure de ne pas être schizophrène, mais quelque chose qui fait que parfois, je fais ou dit des choses sans le comprendre, et pourtant convaincu que c'est la meilleure des choses à fabriquer, même si c'est uniquement sur le moment et plus par la suite.

Je me renfonce un peu plus dans mon oreiller, coinçant davantage la couette sous mon coude. Une envie de recommencer me prend à nouveau puis s'évanouit tout aussi soudainement, comme un pic d'activité dans un encéphalogramme. Ca me suffit à conclure, comme si je ne l'avais pas remarqué, que je suis définitivement amoureux de lui. Je cligne des yeux, frappé par une évidence.

Pas une seule fois, ça ne m'a parut bizarre, et là, c'est moi qui deviens franchement bizarre. Je n'ai pourtant pas été élevé à l'écart de toute actualité. Je connais très bien le pseudo-tabou de l'homosexualité, que ce soit par ceux qui le vivent que comme par ceux qui se contentent de le voir et d'oser émettre un jugement dessus. Dans mon minuscule cerveau, Thomas a déjà dépassé de loin le statut de « autre garçon dans la même classe que moi » pour n'être connu que par « meilleur ami ». Ce n'est plus seulement un sexe, c'est aussi une personne avec ses qualités et ses défauts, son caractère et sa vie. Un individu, quoi.

Je me tourne sur le dos et scrute un plafond invisible à mes yeux.

Je me souviens d'une conversation avec une amie sur msn, partie dans le Sud de La France. Elle me disait travailler sur une étude de la population intitulée « La société détermine le sexe des individus. » Ou un truc dans le genre. En gros, on ne serait plus garçon ou fille suivant son caryotype mais selon les mœurs de la société dans lesquels on évolue. Un garçon pourrait très bien être une fille dans son for intérieur, et vice versa. Ca ne m'avait pas semblé farfelu, ou intrigant, mais fortement logique. Comme si j'en étais convaincu depuis des années au fond de moi et qui ne me manquait plus que les mots à mettre dessus pour exprimer ce que je ressentais.

Quand je fais attention à la plupart de mes amis, disons plutôt « connaissances », c'est comme s'ils avaient tous une certaine réserve quant à imaginer deux hommes ensembles –et qui ne font pas que s'embrasser chastement. Oui, je précise que ce groupe, et j'en fais partie, ne pensent pas forcément tout le temps avec son cerveau. Et ça inclut un blocage qui les empêcherait d'imaginer deux hommes en train de faire l'amour. Personnellement, je n'y ai jamais vraiment pensé et je laisse à César ce qui lui appartient, autrement dit, je laisse ça à la charge de ceux que ça concerne. Je ne vois pas pourquoi tout le monde s'acharne à essayer de se représenter et de comprendre quelque chose qui manifestement ne sera pas décisif dans leur évolution. Va-t-on vraiment chercher à se représenter le couple formé d'un homme et d'une femme qu'on croise en train de se réchauffer mutuellement ? Pourquoi est-ce que ça nous semble plus normal ?

Je respire à fond et expire le plus doucement possible pour chasser les frémissements de colères qui agitèrent le bout de mes pieds, et qui m'empêcheraient fatalement de trouver le sommeil, aussi crevé que je suis. Pourquoi est-ce que ça m'énerve, aussi ? Ca ne me concerne pas personnellement, non ?

Ca ne me concerne pas ...


1° Ceci est malheureusement tiré d'une histoire vraie véritablement vécue.

Je me suis pas mal inspiré de mes études en DUT... souvenirs

Ja ne !

Reno