Bonjour ! Je tiens à m'excuser pour ce silence alors que j'avais émis de belles promesses en début d'histoire... J'ai tout pleins de bonnes raisons (déménagement, arrivée tardive de box, problème de conflit de connexion avec un autre ordi non-résolu, reprise des cours, entretien de l'appart à moi à Moi A MOI !!, galère avec les factures... ) piochez ce que vous voulez.

Voici enfin le dernier chapitre de Wishing, peut-être aurais-je un jour l'envie d'écrire des scénettes, mais j'espère que cet OS en lui-même tient la route s'il vient à s'achever prématurément. Je vous souhaite une agréable lecture, mille pardon pour mes manquements, et bon automne à tous

Bonne lecture et peut-être à bientôt ...

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On est (enfin) dimanche matin et contrairement à mes habitudes, je ne fais pas de grasse matinée. A mes craintes sont venus s'ajouter la triste scène de vendredi matin qui a profité de la faveur de la nuit pour attaquer sournoisement mon esprit, trop occupé à bavasser avec son invitée d'hier. Pour les « défectueux » de la mémoire : l'envie d'être absolument à demain pour voir ses chances d'avoir de ses nouvelles augmenté d'un niveau.

Quelque chose se libère en moi, comme une bulle qui éclate et expose son contenu à mes neurones. Même si je ne sais pas si j'aime réellement les mecs, j'aime Thomas, qui n'en reste pas moins un homme, « caryotypement » parlant. Et j'ai réalisé que les piques de ces abrutis m'ont touchés plus que je ne l'aurais cru parce que j'avais inconsciemment compris que j'étais visé, indirectement. Et au fur et à mesure de ma réflexion, je me suis rendu compte que Thomas était parti suite à ces réflexions débiles. J'ai aussitôt pensé qu'il s'était sentit concerné aussi, peut-être au même titre que moi. Un fol espoir m'avait envahit alors et une joie un peu coupable m'avait soufflé que c'était une victoire pour moi d'apprendre qu'il était homo. Mais s'il était gêné au point de déguerpir comme un voleur de la salle c'est qu'il le vivait plutôt mal ... Et là mon imagination s'est emparé du sujet et a fonctionné plein régime, émettant soudainement l'hypothèse que si Thomas affichait une triste figure c'est qu'il lui était arrivé quelque chose en rapport avec ce sujet ... Et ça va plus du soft au plus tordu.

Et depuis j'ai les yeux grands ouverts, incapables de se refermer sereinement à cause de mon esprit de moins en moins apaisé. Je me sens encore plus fatigué qu'avant, et je soupire de découragement en voyant que mon portable n'a toujours pas reçu un signe de vie. J'ai subitement envie de frapper quelqu'un. Non pas que ce soit quelque chose de vachement utile.

Mais en regardant soudainement le soleil poindre à l'horizon et afficher un nouveau jour, à mon inquiétude s'ajoute une colère contre Thomas, convaincu qu'il n'a pas le droit de me laisser dans le flou ainsi. Comme s'il me devait quelque chose !

Je laisse subitement mon regard s'enfoncer dans le gris cotonneux par ma fenêtre, me rendant compte que j'ai dormi les volets ouverts. J'ose espérer qu'écouter de la musique me divertira un instant. Par chance, mon mp3 n'a pas bougé de sa dernière place, juste sur ma table de chevet. Je n'ai qu'à tendre le bras et aussitôt ma main se referme dessus. Bonne prise. J'appuie aussitôt sur le bouton lecture et place paresseusement mes écouteurs sur mes oreilles.

Il faut que je chante les paroles du refrain pour m'apercevoir qu'elles décrivent assez bien ce qui me tracasse, tellement d'ailleurs que d'un côté je me sens soulagé de pouvoir exprimer ma peine et de l'autre côté, ça ne fait que l'alourdir en lui donnant une gravité à trois dimensions. Mes doigts pianotent alors le bord de mon drap, mais pas du tout en rythme. Ils sont beaucoup plus agacés et finissent par arracher les écouteurs de mes oreilles, irrités.

J'ai envie de distraire mon esprit, c'est pas la peine que tout s'y mette ! Que ce soit le ciel en affichant une triste figure depuis plusieurs jours ou bien des paroles de musiques auparavant sans sens qui m'explosent brutalement à la figure !

Et maintenant agacé comme le suis, pas la peine de croire que je vais pouvoir me rendormir.

Et le temps passe doucement, encore, me distrayant vaguement quand enfin, tout le reste de la famille ose reprendre contact avec le monde des conscients. Peut-être que leur bonne humeur me parviendra droit au cervelet et peut-être que j'oublierai un instant Thomas et son absence de nouvelles – qui, dans ce cas précis, n'est pas franchement ce que je nommerai de bonnes nouvelles.

Je n'ai toujours pas envie de jouer à ma console. En posant mon regard noir dessus, j'ai la vague sensation qu'elle a compris mon ressentiment, et qu'elle me fait la tronche.

Pleure pas console. Mon envie reviendra très vite.

...

Voilà que je m'excuse face à ma console.

-

Ma mère pense vraiment que quelque chose ne va pas depuis qu'elle s'est aperçu que le croissant destiné à mon estomac n'avait pas entièrement disparu. Du coup, pour lui faire plaisir, j'ai mangé un peu plus à midi.

Je crois que j'ai mal au ventre.

J'ai laissé tomber l'espoir d'avoir un signe de vie de la part de Thomas. Je me sens fâché et triste.

Y'a un truc qui clignote. Qu'est-ce que je fous avec une guirlande de Noël branché dans ma piaule ? Mon esprit me rappelle que Noël est dans un peu plus de vingt jours et je tourne la tête vers la source de lumière. Et mon cœur rate un battement quand je m'aperçois que c'est mon portable.

Je crois que je suis fin prêt pour le saut en longueur. Mes deux mains se renferment en même temps sur l'appareil en moins d'une seconde alors que j'étais avachi à l'autre bout de la pièce, et mes yeux scrutent fébrilement le cadran, laissant l'esprit prier d'un seul coup quelques milliers de divinités pour qu'ils lisent son prénom. Une cruelle déception m'envahit lorsque je suis obligé de me persuader que c'est bien Zorro qui m'appelle et personne d'autre. J'ai horreur des numéros cachés.

De dépit, je balance mon portable sur le lit et je ne décroche même pas. Ca lui apprendra à se camoufler.

Si c'est urgent, il me laissera un message.

Ou alors il rappellera.

Et comme s'il m'avait entendu, Zorro retente à nouveau une connexion avec ma personne. Je crois que c'est plus par ennui que par véritable intérêt que j'appuie sur la touche verte et que je colle mon mobile à mon oreille.

- Ouais ?

J'ai jamais su dire allô au téléphone. Un vieux tic qui me poursuit depuis la Seconde.

- Reno ?

Mon esprit appuie sur la touche d'alarme. Je la connais cette voix. C'est ...

- C'est Thomas, me confirme-t-il.

Il faut que je me contrôle. Il ne faut pas que je l'agresse, de peur qu'il raccroche aussitôt et m'enferme à nouveau dans le silence. J'arrive pas à réfléchir à une phrase correcte. Mon cerveau prend le relais et fouille du côté des onomatopées. Heureuse initiative.

- Ah.

Quel progrès ! Pas de bêtises proférées, et en plus, je suis certain que je sous-entends le fait que ce soit étonnant qu'il soit encore vivant. Je l'entends vaguement reprendre la parole.

- Désolé de t'avoir laissé sans nouvelles pendant ce temps, j'ai fait l'aller retour jusque chez mes parents et mon portable n'avait plus du tout de batterie ...

- C'est pas encore une de tes excuses à deux balles, du genre « je t'avais pas reconnu » ? je le coupe, soudainement aigri, ne comprenant pas pourquoi son coup de fil qui aurait dû me mettre de bonne humeur me met du plomb dans l'estomac. »

Je trouve son ton trop détaché.

- Heu... non. Pardon pour l'autre fois, j'étais pas vraiment moi-même.

Normalement, à cet instant précis, puisque j'en meurs d'envie, j'aurais dû lui demander pourquoi. Eh bien non. Mon cœur cahotant se permet de lui donner la réplique sans prendre le soin d'avertir mon esprit :

« En tout cas, ne me fais plus une peur pareille.

- Heu... oui..., lâche-t-il, soudainement hésitant.

Petit blanc.

Je me rends compte que ce que je viens de lui dire est plus qu'ambigu, autant au moins que le baiser que je lui ai donné. Quel boulet ! Je m'empresse de rajouter en cafouillant, pour que ça a l'air encore moins naturel, non pas que ce soit fait exprès :

- Enfin je veux dire, c'est parce que je m'inquiète, en tant qu'ami c'est normal.

- Oui, c'est normal... en tant qu' « ami »... !

Pourquoi appuie-il autant sur le mot ami ? Où est-ce que j'ai encore gaffé ?? J'en reste muet d'indignation.

Ce qui laisse s'installer un nouveau petit blanc.

- Reno ...

Je marmonne dans l'appareil. Je sais même pas s'il m'a entendu et à vrai dire, je m'en fiche. Parce que je suis soudainement convaincu qu'il va dire quelque chose de particulièrement embêtant à dire, qui va me faire du mal, et qu'il va ensuite me lâcher un « non rien, c'est pas grave » parce qu'il aura pas le cran de m'achever.

- Si t'as envie de me voir, pas la peine d'avoir un prétexte ... T'es mon meilleur ami et ma porte te sera toujours ouverte.

Dans une parfaite imitation d'un poisson rouge en train d'avaler de l'eau, je me sens soudainement minable d'avoir pensé qu'il était un lâche. J'avais raison sur un point : ça m'a déplut. Là où je me suis trompé, c'est que ce n'est pas le contenu qui m'a fâché. C'est qu'il m'ait dit quelque chose qu'au fond, j'espérais qu'il me dise. Que je puisse le voir quand je veux. Même en tant qu'« ami ».

- Très bien ! j'enrages soudainement, furieux de m'être fait percé à jour. Alors cet aprèm je descends chez toi et je t'amène tous les cours ! Et prépares toi à en baver, ce sera ta punition pour m'avoir laissé affronter seul avec des stat' une horde d'andouilles en folie dans une salle de quinze mètres carrés durant toute une journée !

Loin d'avoir peur, il se marre comme une baleine à l'autre bout des ondes (oui parce que les mobiles, comme leur nom l'indique, n'ont pas de fil. Tais-toi cerveau.)

- Respire, Reno, va pas me faire une attaque. C'est ok, je t'attends. A tout' !

C'est limite s'il me raccroche pas au nez ! Et là, je m'aperçois que j'ahane comme si je venais de terminer un effort particulièrement intense. Qui a dit que rester assis sur son lit à parler n'était pas un sport ? En me jetant un œil de côté grâce au miroir, sinon j'aurais quelques inquiétudes sur l'origine de mon espèce, je m'aperçois que je suis en plus particulièrement rouge, presque jusqu'au cou. J'arrive pas à me reconnaître. Et pourquoi je suis comme ça, d'abord ? Embarras de m'être quasiment incrusté chez Thomas (avec sa propre bénédiction, en plus) ou bien de colère contre lui parce qu'il a l'air de ne pas faire de cas de m'avoir laissé sans nouvelles ? Et de m'avoir raccroché au pif par-dessus le marché ?

Une petite clochette retentit au loin dans mon cerveau pour m'indiquer que l'objet de mes pensées m'attend chez lui et que j'ai intérêt à me magner. Je chasse la petite voix qui hurle que c'est bien fait pour lui s'il poireaute et me jette à bas de mon lit.

D'un seul coup, c'est comme si chaque seconde avait une importance. Une impression étrange s'empara de moi. J'eu soudain l'impression que j'entamais une course dont chaque instant passé était perdu tant que je ne serais pas avec lui. Ce qui ne manqua pas de me conduire aussitôt dans un état de fébrilité proche de la démence.

Avec ferveur je rassemble toutes les feuilles sur mon bureau, vérifiant quand même à la volée si elle était vraiment utile avant de les aligner comme des rangs d'oignon dans mon sac, entre mon bloc et mon trieur. Que je me ramène pas avec un bout d'écrit à deux balles (ce n'est pas que j'ai honte de mes romans à l'eau rose, je suis juste plutôt pudique ... et j'ai pas envie qu'il ait une nouvelle occasion de se moquer de moi) ou bien, des paroles du groupe Kyo que j'ai imprimé hier. Thomas n'avait pas du tout accroché à leur musique et n'hésitait pas à le dire ouvertement, et moi je l'ai accompagné sans vraiment les avoir écoutés. Finalement par curiosité j'avais plongé mon nez dedans et résultat, moi j'avais accroché (et depuis j'ai pas envie que Thomas le sache, j'ai trop peur qu'il me charrie dessus – ou bien qu'il me traite d'inconstant ou de mytho, au choix : que des trucs pas très flatteurs, sur tous les points de vue.) Je veux qu'il me voie sous son meilleur jour et qu'il en soit sous le charme.

Cette pensée me propulse tout droit devant mon miroir et définitivement dans la démence et j'inspecte le moindre détail de mon apparence. Mon antenne radio est quelque peu fatiguée et ploie un peu, mais je sais très bien que si je commence à m'y attaquer, je ne partirai jamais. Quant à mes vêtements, j'ai pris le premier truc qui me tombait sous la main, c'est-à-dire mon pantalon d'hier et un vieux tee-shirt qui me sert d'habitude de pyjama. Je grimace furieusement à mon reflet et lui insurge que ça ne va pas du tout.

En fonçant dans mon armoire, je tombe sur un pantalon fraîchement repassé, en stretch, noir, et un peu plus étroit que mes habituels baggy. C'était un fut que ma mère m'avait poussé à acheter pour une quelconque occasion, je me souviens plus laquelle (ça concernait les cousins, c'est tout ce que je sais). Mes lèvres soulèvent un coin moqueur et je sens l'âme du prédateur m'envahir.

Je balance le vieux tee-shirt à bout de bras et je mets aussitôt une chemise blanche que j'enfile sans la déboutonner – ou juste assez pour laisser passer ma grosse tête pleine de vide. C'est vous dire à combien je suis pressé.

Je me repropulse du côté de miroir, et là, je m'aperçois que si mon reflet me renvoie mon sourire moqueur, c'est parce qu'il se fout de ma gueule.

J'aurais rendez-vous avec le premier Ministre que je me serais pas mieux sapé ! (Enfin peut-être un peu, si ... Et d'ailleurs, je vous demande un peu par quel tour de force de la Demeuritude Personnifiée je me retrouverai en rendez-vous avec icelui.)

Le réveil me rappelle que l'heure tourne pendant que je m'insulte de tous les noms d'oiseaux, et je maudis à peu près tout, c'est-à-dire ma gourderie habituelle et le temps qui d'un seul coup n'en peut plus de courir alors qu'hier il faisait l'escargot. J'arrive même plus à réfléchir correctement.

A force de tourbillonner mes pensées s'emmêlent un peu et au final, je me retrouve habillé du pantalon noir auquel pendent deux bretelles noires le long de mes cuisses, et d'un tee-shirt blanc, aussi étroit que mon gris souris, mais sans les manches.

Cette fois, j'ai l'approbation de mon reflet, qui me susurre que j'assure grave, même si mon esprit me suggère aimablement que je vais me les cailler cruellement, et j'attrape aussitôt mon sac et ma veste noire.

Le temps passe à une de ces vitesses ! Encore une seconde en moins que je passerai avec lui. Je sens nettement l'excitation de le revoir prendre le pas sur ma colère, et j'intercepte ma mère au moment où elle accompagnait le balai jusqu'à son placard.

- Maman, t'es occupée, là ? Ou tu peux m'emmener en ville ?

- Là tout de suite ? s'exclame-t-elle en faisant les yeux ronds.

C'est ma veste sur les épaules qui m'a trahit ?

- Oui, s'il te paît ! Je viens de rater le prochain bus de quelques minutes (j'avance sans avoir vérifié), et comme on est dimanche et qu'il n'y en a qu'un qui tourne ...

Elle paraît embêté. Oui, je sais que c'est chiant de sortir la voiture du garage uniquement pour ça, et que ça consomme de l'essence pour rien ... Je la prie intérieurement, en espérant que ma demande soit mieux traité que par le Dieu d'hier.

- Mais où exactement en ville ?

J'ai l'impression qu'elle a commencé à flancher et le sourire menace de paraître au grand jour. Surtout pas ! Tant qu'elle a pas accepté, il faut que je montre que je suis embarrassé tellement c'est important pour moi !

- Enfin pas vraiment en ville, c'est du côté de mon I.U.T, près de Brabois ...

- Tu vas chez Thomas ? Tu as eu de ses nouvelles alors ?

Demande-telle innocemment en installant le balai pour une nouvelle hibernation – jusqu'à la semaine prochaine. J'entends ma sœur ricaner en revenant du salon. Mais pourquoi tout le monde arrive à lire si facilement dans mon esprit ?! Et pourquoi alors Thomas ne devine pas ce que je ressens pour lui ?! La vie est injuste !!

- Bah ... oui, je grogne en triturant le bord de mon sac pour rester calme.

En passant entre nous, ma sœur lâche tel un pavé dans la mare, ou telle la Bombe H sur Hiroshima :

- Un mariage s'annonce !

- PAS DU TOUT !! je réplique précipitamment.

Grossière erreur. Y'a rien de mieux pour mettre la puce à l'oreille ! Et d'ailleurs, ma mère doit l'avoir à cet instant précis, et j'aime pas du tout le regard mi interrogateur, mi calculateur qu'elle me darde.

- Heu, maman, c'est pas du tout ce que tu crois !

Encore erreur quand on souhaite réparer les pots cassés.

- Mais je ne crois rien !

La preuve. Je suis persuadé qu'elle pense le contraire, ou plutôt, qu'elle pense comme ma sœur sauf qu'elle prend ça beaucoup plus au sérieux. J'en mène soudainement pas large.

- Ouais, heu ... bon on y va parce que sinon je vais être en retard, je balance pour réaffirmer mon autorité.

Alors qu'on ne s'est pas vraiment donné d'heure et que je pourrais objectivement pas être en retard. En fait j'espère juste la faire culpabiliser d'être la cause de mon retard comme je culpabilise soudain de lui cacher qu'effectivement, je suis amoureux de Thomas – et cerise sur le gâteau, que je suis pratiquement certain qu'elle aura deux gendres au lieu d'un. J'entends ma mère soupirer de résignation. J'ai gagné ?

- Reno, ça va pour cette fois. Mais ne me fais pas le coup à chaque fois.

Mon autorité s'écrase devant son homologue maternel. Je marmonne quelque chose qui ressemble à une approbation suivie d'un merci sincère et je saute dans mes docs. Mes mains plongent dans les poches de ma veste récupérer leurs mitaines et je m'éjecte dehors.

Le trajet est long. Trèèèès long. Et je maugréés encore plus en dévisageant chaque rigole de pluie le long de la vitre. Non pas qu'au sortir de la voiture ça froisserai ma mise en plis inexistante, mais j'aimerais avoir l'air de tout SAUF d'un chien mouillé qui couine pour qu'on veuille bien le mettre à l'abri.

Ma main glisse sur mon visage pour tenter de m'extirper du gouffre de mes bêtises.

Parfois, mais parfois seulement, je me fais peur.

L'avantage d'être Dimanche, mise à part de pas avoir cours, c'est que personne n'encombre les voies de circulations comme un forcené pour se rendre au travail – dans la mauvaise humeur. L'avantage d'être EN PLUS un jour de pluie : y'a pas de piétons. On n'est donc pas obligé de s'arrêter aux passages cloutés (sans clous ... ferme-la cerveau) ou de faire gaffe que l'enfant qui joue à ne pas marcher sur les rainures au bord du trottoir ne se casse soudainement la figure sous vos pneus.

Le trajet me paraît bizarrement super court au moment où je pose le pied par terre. Mon myocarde qui tambourine soudainement contre mes côtes me fait savoir que ç'aurait été pas plus mal d'avoir une minuscule petite minute pour se préparer (je ne sais toujours pas à quoi). Après avoir remercié ma mère et promis de la tenir au courant pour ce soir, nourrissant secrètement l'espoir que Thomas m'invite à rester, je me précipite vers le porche pour m'abriter. En resserrant les pans de ma veste, je guette la 206 grise alu disparaître derrière le virage et me décide enfin à chercher son interphone.

Le doigt tout près du bouton rond, je respire un grand coup. Va-t-en, Stress.

Je vais juste voir un poteau. Je vais juste lui apporter des cours. Et je vais juste lui parler de n'importe quoi. Enfin, pas de trop.

Je tremble tellement que j'appuie trois fois au lieu d'une sur la sonnette. Quel crétin. Ooh, sa voix retentit par l'interphone. C'est fou ce que la technologie peut faire, de nos jours. Il ne faut pas que j'oublie que je suis en colère contre lui, il m'a laissé deux jours sans explications, merde.

Il ne faut pas que j'oublie non plus de lui répondre parce qu'il doit avoir l'air d'une gourde à parler dans le vide.

- C'est moi, je baragouine entre mes dents qui claquent.

Je me précipite avec bonheur dans le hall dès l'ouverture de la porte. Je continue de trembler, mais plus pour la même raison. Parce qu'il fait super chaud dans l'immeuble. Je me sens très fébrile. Du coup, j'ai bien du mal à me décider entre gravir les marches à toute vitesse, et souffler comme un bœuf une fois en haut avant de me faire charrier par Thomas qui ne manquera pas de me traiter à nouveau de Papy Chêne, ou entre y aller à reculons sur les mains si j'écoutais le stress montant au fond de moi, redoutant ce que je pourrais bien faire encore sous une subite impulsion. Résultat, je dois encore avoir l'air de quelqu'un qui ne s'est toujours pas débarrassé du truc qu'il a dans le caleçon.

Quand il ouvre sa porte, j'ai l'impression d'assister à l'entrée en scène d'un être majestueux, éclairé par le dos d'une lumière divine et très aveuglante. Je plie soudainement les yeux face à une telle cruauté. C'est quand Thomas fait un pas de côté pour se placer devant l'ampoule que je découvre enfin les traits de son visage.

Il a quelque chose de changé.

Mais il a l'air plutôt heureux.

J'ai l'impression que ça fait des semaines que je n'ai pas vu sa tête. C'est dire à quel point il m'a manqué.

Et c'est aussi dire à quel point je me suis enamouraché de lui. Mes tribulations fantasques de la veille sont rangés dans un coin de mon cerveau très probablement déconnecté de mon esprit et à cette heure-ci, j'ai surtout envie de le prendre contre moi et l'embrasser.

Il faut dire que ses deux bras qui se lèvent soudainement ne me laisse pas la place pour tenter autre chose. Pourtant, il s'interrompt et se met de côté en m'invitant à entrer, dans une supposée tentative de paraître naturel. Il a voulut faire quoi, exactement ? Il avait déjà eu le même geste vendredi avant que son frère n'arrive au volant de son épave. Sauf que ses mains avaient eu le temps de s'approcher de mes joues.

Oh, ho. Je commence à sentir mon encéphale tourner à la crème de marron. Le mieux est de mettre un pied dans son appart, puis le deuxième et surtout, éviter de le regarder sous peine de virer tomate mûre.

Fourrée à la crème de marron.

C'est définitif, mon esprit s'écrase après une chute libre dans l'abîme de ma bêtise, et je me rends compte que bien après que je suis en train de le fixer droit dans les yeux en lui tenant le bras. La première réflexion qui m'arrive en tête n'est pas « QUE SUIS-JE DONC EN TRAIN DE FAIRE ? », comme la normalité la voudrait. Non, je pense juste « il a vraiment quelque chose de changé ». Après quoi ma main le relâche, mes yeux se détournent de lui et mon corps se déplace tout seul au centre de son appart.

Je me demande encore comment on en est arrivé à s'asseoir sur son canapé, limite accroupis devant sa table basse où repose en vrac toutes mes feuilles sur lesquelles j'ai griffonné à la hâte les cours de vendredi. Je n'y ai même pas jeté un coup d'œil depuis.

Je ne saisis pas très bien pourquoi mais depuis quelques instants j'éprouve une assurance sans faille. Comme si j'étais capable d'un seul coup de soulever des montagnes. Il faut dire que Thomas ne m'a même pas charrié sur mon long regard dans le sien, et ma main accrochée à sa manche comme un noyé à sa bouée. En fait, je crois même que ça l'a mis mal à l'aise. Je dis ça parce que d'habitude il attend pas trois plombes pour me faire enrager, quitte à me le rappeler trois jours encore après. Je vais finir par croire qu'il me trouve plus à son goût quand je suis en colère.

En un petit soupir je tente de chasser les rougeurs qui ont très certainement envahies mes joues, suite à ma précédente pensée au virage dangereusement pervers et me re-concentre sur l'objet de mon étude. Non, pas le sujet de mon TD de demain.

Thomas est appliqué à recopier minutieusement chaque parcelle de patte de mouche que j'ai étalée sur mes petits carreaux. Ce qui n'est pas tâche aisé vu que j'ai tendance à en mettre dans tous les coins, parfois à raturer, à rejoindre par une flèche deux lignes séparées par un paragraphe, rajouter un mot au-dessus d'un autre, mettre des références à d'anciens cours, et parfois jouer au morpion –oui, tout seul- dans le coin supérieur droit quand je me m'emmerde puissance 3.

Ses sourcils sont froncés, et j'aurais envie de préciser à la suite que c'est comme chaque fois qu'il se concentre sur son travail scolaire. Mais ce petit pli-là me paraît plus soucieux. Autant jeter moi-même le pavé dans la mare, je ne nie pas que je l'ai assez observé en cours pour pouvoir connaître et reconnaître le moindre changement d'expression. Je m'amuse à dénoter ses petites manies, comme celle de faire tournoyer son stylo d'un demi tour sur son pouce et son index quand ce qu'il se passe en bas de l'amphi le fait particulièrement chier (par exemple, un énoncé répété une troisième fois pour les gourdes qui n'écouteraient pas, ou lorsque le bruit de fond possède un fond sonore plus élevé que la voix agonisante du maître de conférence deux rangs devant nous), et parce qu'il est pas assez doué pour le faire pivoter autour de son doigt. Après, si ça continu, il se met en général à taper du bout du stylo sur la table en quelques claquements rapides, accompagné par ses genoux qui tressautent comme des marteaux piqueurs. Puis il se reprend vite, conscient du bruit que son remue-ménage entraîne (ou parfois conscient de mon œil moqueur qui traîne) et s'adosse au fond de son siège, les mains parfois dans les poches et attend que ça se passe, fixant le moindre signe du professeur qui indiquerait la remise en route de quelconque information intéressante – ou simplement la suite du cours.

En TD il est généralement plus discret, parce que comme on est moindre on peut plus difficilement masquer ses signes d'agacement dans la foule. Même si parfois certains mériteraient d'être remis à leur place d'un bon coup de « si ça vous intéresse pas, ne venez pas ». Phrase trop simple qui hélas n'est jamais percutée. Ou repoussée à l'aide du contre argument de masse, « ouais mais après faut se justifier. » C'est là en général que j'ai envie de balancer « dites-nous pourquoi vous vous êtes inscrits dans ce cursus, si ce n'est pour prendre la place de gens plus motivés que vous ? » Et s'ensuite une bataille épique à coup de lancer de tables et de chaises, dont l'impossibilité se transite en vain égarement qui me fait tout de suite comprendre que je ferais mieux de me concentrer dans le monde réel et le temps présent.

Je navigue donc doucement vers le concret. Thomas n'a pas quitté une seconde sa tâche. Je le trouve très studieux d'un seul coup. D'habitude il a toujours une plaisanterie à sortir, ou un sujet à débattre. Quelque chose qui ne laisse surtout pas s'installer le présent silence. Je remarque maintenant qu'il n'a même pas mis de musique de fond. Mon impression de bizarrerie augmente d'un cran. C'est sûr, quelque chose le préoccupe.

Je vois ce quelque chose s'agiter d'ailleurs, derrière son regard. Comme une houle de bas fond qui précède les hautes vagues de tempête. Ses iris vert clair qui ont parfois l'habitude de tirer vers le jaune par beau temps semblent beaucoup plus sombres que d'habitude. Je sais pas si c'est moi qui suis particulièrement doué dans l'interprétation du plus infime changement d'état extérieur au gré des pensées, mais Thomas a les yeux très expressifs. Comme s'il ne pouvait rien me cacher.

Soudain, je percute que si je vois si bien son œil en détail, c'est parce qu'il me regarde droit dans les miens. Et sans me demander mon avis, mais probablement suite à celui de mon esprit déconnecté de mon cerveau, mes lèvres prennent les devants, coupant par la même occasion son élan.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé vendredi ?

Même pas un préambule ! Juste un zeste de reproche saupoudré par-là. Et quelle magnifique harmonisation de son corps. Tous ses muscles se sont tendus pile poil en même temps, lu conférant une attitude moins naturelle que ça, tu meurs. Son regard s'est fixé sur le gribouillis qu'a tracé son stylo avant de se faire écraser par sa main, tandis que son teint virait gentiment au pâle. Disons plus que d'habitude.

Il me jette un petit coup d'œil de côté qui se résorbe très vite sitôt que nos yeux se croisent. Si tu voulais vérifier que j'avais prononcé ça comme si je demandais s'il allait pleuvoir, c'est raté.

Sa poitrine se gonfle, ses lèvres s'entrouvrent ... Je le sens en train de se préparer à lâcher quelque chose de terriblement douloureux ou affreusement mensonger, au choix.

- Heu ...

Fin de citation. Mon choix se reporte sur la proposition numéro une, ce qui conforte mon inquiétude et m'enhardit à le pousser du bord de la falaise.

- Un truc grave ?

Son absence de réponse confirme mes suppositions, et je ne peux m'empêcher de lui bondir dessus.

- Dis moi ?

Un soupir. A la fois exaspéré, tendu et inquiet. Je sens que la suite ne va pas me plaire. Il tourne sa tête vers moi, et je le vois nettement se forcer à planter son regard fuyant dans le mien. Ses lèvres tremblent un peu.

- Ecoutes, Reno, émet-il au bout d'une petite seconde de recueillement. Je peux pas te le dire sans divulguer d'autres choses que je ne me sens pas prêt à te dévoiler.

Dans la barque tanguente de mon inquiétude, un rocher imprimé « colère » s'y abat lourdement et la fait couler. Je tente par tous les moyens de rester à la surface, évitant à tout prix de me concentrer sur le ton trop neutre, trop posé, trop calme, trop ... pas dans le ton qu'il employa pour me balancer cette stupidité. Ma main se serre sur mon jean.

- Tu pourras pas me convaincre avec cette solution. Je m'inquiète pour toi et je veux t'aider. Je suis ton ami !

A défaut d'être autre chose, termine mon encéphale en silence. Ses sourcils se froncent en une expression de triste colère, s'accordant parfaitement avec mon bouillonnement intérieur. Dommage pour lui, la flamme dans ses yeux ne me fait pas du tout peur, et entreprend plutôt d'allumer une dangereuse bombe à retardement, façonné par mon impatience, mon inquiétude et ma colère face à son entêtement, saupoudré d'un rien de déception obtenu grâce à son irritable prétention de garder jalousement son secret pour lui. Il profère :

- Justement ! C'est bien pour ça que je ne veux pas te le dire ! Je tiens beaucoup trop à toi et à notre amitié pour la mettre en péril, de quelque moyen que ce soit.

La mèche allumée auparavant a fini d'atteindre son but. J'explose comme une grenade.

- C'est pourtant bien ce que tu es en train de faire !! Me mets-je presque à hurler en bondissant soudain du canapé.

Je me serais écouté jusqu'au bout, je lui aurais sauté dessus pour le secouer dans tous les sens comme un vulgaire prunier. Cette fois, j'ai l'impression de mesurer deux mètres de haut face à lui qui se ratatine de plus en plus, et si ce n'était pas dans ces circonstances, je pourrais savourer pleinement cet effet.

C'est pas beau de le tester, même si à cet instant je n'en ai que vaguement conscience. Mais mon envie de savoir a tellement augmenté que je n'arrive plus à la réfréner ... mon besoin de satisfaire ma curiosité est très égoïste mais je mentirais en disant que qu'il n'y avait pas un autre but. Vous avez du sûrement déjà vivre ce phénomène, quand on veut à tout prix épauler la personne qu'on aime, parce qu'en bon crétin, on serait prêt à faire n'importe quoi pour qu'elle se sente mieux. Même se jeter du quarantième étage. Ou sous un bus. Ou sous le tram (défectueux) de N., à la rigueur. On prend moins de risques.

Soufflant comme un taureau en charge, je me rassois gentiment pour tenter de redonner une ouverture au dialogue et calmer ma rage. Lui faire croire que je vais le tabasser même du haut de mon mètre soixante-sept s'il se confie pas n'est pas vraiment une bonne solution.

Je serais même prêt à m'excuser pour mes paroles et revenir en arrière, et faire comme si j'avais rien dit et que je le comprenais, alors que c'est précisément pas le cas – et que ce n'est certainement pas mon envie la plus dominante. Je suis tellement occupé à essayer de savoir ce qui serait le mieux à faire, autrement dit quel est le choix le plus judicieux pour m'apporter grande satisfaction sans le molester et peut-être, un peu de bien-être que je ne sais toujours pas quoi dire ni quoi faire. J'ai peur à la fois de savoir et de ne pas savoir, et je me sens vraiment trop con.

Je reste assis là comme un idiot sur mon bout de canapé avec une fesse à moitié dans le vide, plus muet qu'une radio dont on aurait bâillonné les ondes.

Mais c'est pas moi qui suis dans la position la plus inconfortable. Je m'en rends d'un seul coup compte, comme si on me rendait la vue après m'avoir planté dans le noir pendant une bonne dizaine de minutes. Thomas, lui, est à moitié tourné vers moi, les genoux vaguement dans l'axe du canapé, les mains serrées dessus, tout tremblotant. Ca a l'air de batailler sec en lui. Ses yeux ne cessent de se déplacer autour de moi sans me voir et sans parvenir à se fixer quelque part. J'ai conscience de l'avoir acculé dans un cruel dilemme, même si je n'en saisis pas la nature, et quelque part, j'en éprouve un pincement au cœur. Vite justifié par le fait qu'il m'a laissé mariné pendant deux jours avant de m'appeler comme si de rien n'était.

Je suis certain que tout a un rapport avec les insinuations de vendredi. Entrevoyant un début de piste, je sens la rancœur s'évanouir progressivement jusqu'à atteindre un seuil plus tolérable. Je respire à fond pour y mettre une barrière et espérer qu'elle ne la franchisse pas. Comme il a l'air de pas savoir par où commencer, je lui file un gentil coup de patte.

- Et si tu débutais par l'explication de ton départ précipité du TP ?

Je le balance tellement doucement par rapport à ma colère d'il y a même pas deux secondes que ça l'en fait sursauter.

Il me jette un œil méfiant de côté, comme s'il voulait avoir la confirmation que c'est bien moi qui avait prononcé ces mots, puis d'un air résigné, il soupire :

- Si je suis parti, c'est parce que je ... Je ...

Il s'interrompt encore. Ah non ! Pas en si bon chemin ! Magnanime, et parce que mon envie de savoir qui a très bien compris qu'elle est près du but me pousse gentiment d'une grosse bourrade, à moins que je sois particulièrement débile de lui fournir les réponses, je balance :

- Les remarques débiles des autres t'ont touchés, c'est ça.

Il relève brusquement la tête et me regarde l'air hagard. Je lui balance un regard qui veut clairement dire : « eh oui, mon gars, tu ne peux rien me cacher, je remarque tout ! Alors balance sec le reste, avant que je ne me mette en rogne d'avoir deviné tout tout seul ! ».

Il a dû comprendre toute l'étendue de ma grande phrase silencieuse, ses lèvres se tordent en une moue résignée. Il se jette avec mépris sur le dossier du canapé et démarre une longue confession, assorti d'une dissection minutieuse de la table basse.

- Oui, elles m'ont ... touchées. Blessées, même. Ils n'ont pas dit ça au hasard. J'ai eu le malheur de les croiser la veille au soir alors que j'étais sortit en boîte avec des amis et quelques connaissances.

Il me jette un œil.

- Je t'aurais bien proposé de venir mais il me semble que tu n'es pas appréciateur du genre, non ?

- Je n'ai rien dit, assène-je, lui faisant clairement comprendre que dans ce cas précis, ce serait précisément la dernière chose pour laquelle je lui en voudrais (d'être sortit s'amuser sans son meilleur ami, c'est-à-dire moi, pour ceux qui suivraient pas, quoiqu'en ce moment même, je doute fortement de mon statut).

En fait je suis plutôt secrètement ravi qu'il ait remarqué ce détail et surtout, qu'il s'en souvienne. Il replonge son regard sur la surface de verre et poursuit, toujours aussi l'air « je vais me faire pendre dans deux minutes ».

- Bref, ils m'ont surpris en train de faire ... heu ... d'embrasser un ... un mec.

Il vire soudainement au rouge soutenu. Ses yeux flous m'indiquent qu'il est en train de revivre ce qui sonne vraisemblablement pour lui comme un cauchemar, et mon esprit prend tout son temps pour digérer l'information. A un tel point que Thomas a largement le temps de détailler mon imitation du poisson rouge hors de son bocal. Je sens soudain qu'il attend une parole, ou au moins une réaction un peu plus sophistiqué, c'est pour quoi mes sourcils se hissent jusqu'à la racine de mes cheveux. Je n'arrive pas à en croire mes oreilles, et ne sais plus sur quelle partie de la phrase ni sur quel élément sous-entendu mon étonnement se retrouve le plus fort. Peut-être les trois à la fois. Vaillamment, Thomas reprend les armes, et je ne sais si c'est pour mieux repartir à l'assaut ou pour fuir dans l'autre sens. En tout cas, il me sort :

- Au début, eux non plus n'ont pas dit grand-chose, mais il a suffit d'un pour déclencher le brasier. Ils sont pas restés longtemps, celui que je ... il les a mis en fuite, mais depuis, ils ne me lâchent plus. J'avais pas besoin de ça ...

Il risque un œil vers moi, qui suis toujours en pleine digestion d'information.

- Reno ?

- Heu je ... tu ... ils ...

- Nous, vous, ils ? complète-t-il, avec un pauvre sourire en coin.

Sa petite taquinerie me frappe gentiment la figure et je retrouve un semblant de maîtrise neuronale :

- Mais ... pourquoi ils t'ont surpris en train de ... je veux dire ... depuis quand tu embrasse un mec ?

Un semblant, ais-je dit. Il se renfrogne :

- Depuis deux jours, évidemment ! J'avais envie d'essayer, moi l'hétéro pur et dur !

- Oh, ça va hein, je brame après deux secondes de cogitation. Et c'est pour ça que tu t'es cassé du TD et que tu as refusé de me donner des nouvelles avant aujourd'hui ?!

- Oui, hésite-t-il avec un regard qui dit clairement non.

Mes doigts s'agitent, sûrement en train d'imaginer que je le secouais de plus belle sur le canapé pour lui faire cracher les morceaux.

- Très bien, j'articule de manière très acide. Jusqu'ici, j'ai tenté d'être le plus idiot possible pour ne pas te froisser et que tu décides de ton plein gré de me dire ou non ce qui te pesait sur le cœur, et je dis ça parce que tu es mon meilleur ami et que ton bien-être me tient à cœur. Puisque mes questions ne semblent pas pénétrer ton cerveau je vais y aller directement : quelle est l'autre raison qui t'as bouté hors de la salle ce vendredi matin ? Qu'as-tu d'autre à me dire de si douloureux ?!

- Attend une minute, Reno, réplique-t-il, soudainement énervé. T'as rien à critiquer sur ce que je t'ai dit ? Ca te fait rien de découvrir que ton meilleur ami, comme tu le dis, aime les mecs ? Ou alors tu l'avais vraiment pas compris et je viens de me vendre tout seul de manière claire et compréhensible par le premier crétin venu ?!

Son ton féroce me cingle les oreilles.

- NON, je hurle, NON JE N'AI RIEN A DIRE DESSUS !!

Je suis en train de péter ma durite et je lui balance tout ce que je gardais secrètement par devers moi.

- Bien au contraire, ça m'arrange !!

Je vois distinctement sa mâchoire se fracasser par terre.

- Qu'est-ce que tu racontes ? vocifère-t-il de plus belle. En quoi ça t'arrange ? Y'a vraiment que toi pour me sortir une connerie pareille ! Les autres auraient sorti qu'ils étaient dégoûtés et que je ne devrais plus les approcher dans un rayon d'un kilomètre, et toi tu me sors que ça t'arrange ! Tu le fais exprès pour m'achever ou quoi ?

- Arrêtes voir deux minutes de te concentrer sur ta petite personne !! je braille à nouveau, un ton au-dessus du sien. Si on va par là, je crois que le plus con n'est pas celui auquel tu penses !! Si t'as tellement envie que je te le dise, je pourrais essayer ! Mais c'est au-dessus de mes forces, TU COMPRENDS CA ?!

Je me lève d'un bond en hurlant ces derniers mots. La stupeur le cloue de nouveau sur le canapé.

- Même si tu me payais des millions, JE NE POURRAIS PAS te sortir un truc aussi affreux !! Tu me prends pour QUI ? Tu retiens des trucs INUTILES comme le fait que j'aime pas sortir en boîte mais tu n'es pas CAPABLE de remarquer que mon INTOLERANCE se limite à CELLE des autres ! Et tu me maintiens dans un silence FORCE après t'être barré du TD complètement CHAMBOULE, me laissant MOURIR D'ANGOISSE face à ce qu'il peut bien t'arriver !! Bordel, est-ce que tu t'es demandé UNE SEULE FOIS ce que j'ai pu ressentir à te voir te MORFONDRE sans te confier à moi, comme si je n'avais d'un seul coup PLUS AUCUNE VALEUR à tes yeux ?!

Je suis obligé de m'interrompre, un troupeau d'éléphant vient de s'asseoir sur ma poitrine et plus une seule molécule d'oxygène ne peut y pénétrer. Ca y est, j'ai lâché tout ce que j'ai ressentit, en parvenant heureusement à sauver l'essentiel. Je n'arrive pas à me résoudre à lui dire. J'aurais trop peur qu'il croit que je profite de son aveu pour faire ce qu'il m'arrange. Je ne veux pas le dire dans une occasion pareille. Je veux qu'il soit entièrement réceptif. Et je ne veux surtout pas qu'il continue dans cette connerie dans laquelle il s'endigue depuis tout à l'heure et qui me fait souffrir comme un malade.

Mon unique but, pour le moment, est qu'il comprenne à quel point il me blesse depuis vendredi.

Un petit silence s'insinue et il ne lui en faut pas plus pour exploser.

Mais pas de colère.

Ses yeux se remplissent soudainement de larmes et il craque en sanglots, se détournant promptement de mon attention. Trop tard, j'ai bien vu les torrents de larmes.

- Excuse-moi ... bafouille-t-il d'une voix chaloupée.

Il enfouit ses yeux dans ses mains et je fixe, hagard, les soubresauts de son épaule. La pitié que m'inspire son état me pousse à la culpabilité de l'avoir acculé encore plus loin, et si mes mains continuent de trembler, ce n'est certainement plus de rage. A nouveau, ma rancœur s'envole et déleste mes membres, que je peux enfin bouger sans vouloir à tout prix fracasser quelque chose.

Doucement, je m'approche de lui, m'assois à ses côtés et pose une main réconfortante sur son épaule. Il ne me regarde pas, mais ça a le mérite de calmer pour un temps son chagrin. Sa respiration cesse d'être erratique et ses épaules s'immobilisent. Je m'en veux encore plus.

En temps normal, j'aurais résisté à l'envie d'enrouler mon bras autour de ses épaules de manière plus qu'amicale. Mais je ne suis plus maître de mes émotions. Mes sentiments, mon envie de l'aider, ma curiosité à connaître le fin mot de l'histoire me pousse à cet extrême, et en même temps que ma main part agripper son autre épaule par delà sa nuque, ma deuxième main s'envole sur son bras à lui. Je le sens tressaillir et un instant, j'ai peur qu'il s'ôte de sous mon emprise. Il se contente juste de continuer sa confession d'un ton abrupt et sans rapport avec précédemment.

- Ma ... ma mère a eut un accident et elle a été transporté d'urgence à l'hôpital, elle n'est pas en danger immédiat, mais sérieux quand même, renifle-t-il. Mon frère pouvait redescendre chez moi quand il voulait mais m'avait conseillé d'assister à mes cours puisqu'il n'y avait pas d'urgence ... Mais j'ai pas pu attendre ... J'ai eu trop peur et en plus ça me permettait d'échapper à leurs injures ... Je ...

Ses lèvres se font mordre par ses dents, comme si ces dernières tentaient de les empêcher de continuer. Mais elles finissent par gagner, et je me concentre de tout mon être sur ces paroles. Mes yeux ne voient plus que leur mouvement et mes oreilles n'entendent plus que sa voix.

- Pardonne-moi, j'aurais dû me confier à toi ... Ca a été tellement brutal que je n'ai pas réussi à réaliser ...

La suite de sa phrase meurt sur ses lèvres, étouffé par sa main, tandis qu'il semble s'enfermer à nouveau dans les affres soudainement profonds de ses soucis. Il a clairement la tête de celui qui ne veut pas y croire.

Je le sais. Je le sens. Mon assurance sans faille est revenue au galop et je sens que c'est à mon tour de reconnaître mes torts, même si je ne saurais pas dire pourquoi. Il faut que je le fasse, sans raison précise, ou peut-être simplement celle du moment.

- Excuse-moi, j'aurais pas dû non plus te forcer à tout te dire. Je voulais t'aider. Je n'aime pas quand tu ne vas pas bien. Ca m'intrigue, ça m'inquiète et je me sens mal à mon tour. Maintenant que je sais ce qu'il t'arrive, je conviens que ça ne doit pas être facile d'en parler. Désolé, j'aurais du y réfléchir. Mais comme tu dis, c'est arrivé si brutalement que je n'ai pas cherché à retourner l'histoire trois cent fois et j'ai foncé. Au lieu de réfléchir, comme d'habitude.

Au fur et à mesure que je parle, toutes les infos qu'il m'a envoyé me revienne en tête, et comme si mon encéphale avait enfin finit de tout ingérer, j'entrevois enfin le nœud, et ce que je dois faire pour le démêler. Je sais à présent, que je ne risque plus de le perdre. Tant pis s'il ne répond pas à mes attentes. J'estime à présent qu'il mérite que je me confie à mon tour à lui. On est amis, non ?

- Thomas écoute ...

Et pour se faire, je ressers mes prises. Je regarde un instant ma main gauche sur son bras et inspire un grand coup. Je ne peux plus reculer. Il faut que je le dise. Et étrangement, ça ne me paraît plus si insurmontable, même en entrevoyant la fin probable de ma déclaration, un coup dans l'eau.

- Je m'excuse si je me mets dans tous mes états chaque fois qu'il t'arrives quelque chose. C'est que ... tu es très précieux pour moi, et même bien plus qu'un ami. En fait, si j'ai eu l'audace de sortir que ça m'arrangeais de te savoir ... de savoir que ... tu aimais les mecs, bafouillais-je soudainement sans comprendre pourquoi je n'arrivais pas à prononcer le mot adéquat, c'est parce qu'ainsi, il m'était plus facile de dire que ...

Phase finale. Je n'ai plus le choix. Je prends une nouvelle inspiration et me jette à l'eau, tant pis pour les conséquences. Je sens nettement son pull se tordre sous mes doigts. Je ne veux même pas savoir quelle tête il affiche.

- ... que je t'aime.

Petit blanc.

- D'amour, je précise comme s'il avait viré soudainement très demeuré.

Et soudainement, face au mutisme persistant de Thomas, je me sens ridicule. Ridicule d'avoir prononcé le mot « amour » qui me semble soudainement très stupide, ridicule d'avoir déclaré ma flamme, ridicule de m'accoler à lui de cette manière.

Ridicule de m'être mis à nu de cette manière. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens soudainement très nul et la honte m'envahit entièrement.

Brutalement, je me décolle de lui et m'assois très raide à ses cotés. J'ai peur de ce qu'il en dira. Peur qu'il me lâche un « je te donne ma réponse dans trois jours » ou autre débilité du même acabit. Histoire de se préparer à me remballer sans trop m'achever. Peur aussi qu'il me traite de profiteur. Peur de l'avoir outré en me permettant de m'enserrer contre lui de cette manière comme je ne l'avais jamais fait auparavant, de crainte qu'il ne pense que je ne l'aurais jamais fait s'il n'avait pas fait cette confidence.

Je regarde nerveusement mes mains comme si elles venaient soudainement d'apparaître au bout de mes deux bras. J'ai envie qu'il brise ce satané silence qui se pète l'incruste trop de fois à mon goût, et lorsqu'il le fait, je regrette soudainement qu'une étoile filante soit précisément passée par là.

- Je ne te dégoûte pas ?

Pardon ?

Je relève subitement les yeux, persuadé qu'il m'annoncerait qu'il était en train de se taper la blague du siècle. Pas du tout. Il est étrangement sérieux. Il a pas compris ce que je viens de lui dire ? Je doute. J'ai vraiment dit ce que je crois avoir dit ou je crois avoir dit ce que je n'ai jamais dit ? Oh ho ... mes neurones se brouillent d'un seul coup et ma peur se fait oublier un instant.

- Que ... quoi ?

- Je ne te dégoûte pas ? répète-t-il pour le malentendant que je suis.

Visiblement, cette question lui tient à cœur. Il n'a pas l'air de croire ce que j'ai pu lui dire quelques instants auparavant à ce sujet, alors à mon tour je répète.

- Non ... jamais de la vie ...mais ... t'as pas entendu ce que je t'ai dit ?

Je vous rassure de suite, je n'avais pas l'intention de l'agresser de cette manière. Mais encore une fois, mes lèvres ont pris l'initiative comme si elles possédaient leur cerveau personnel. Il me regarde les yeux ronds, et puis un petit sourire, le premier depuis ce qu'il me semble un bon siècle, vient étirer ses lèvres :

- Si, j'ai bien compris.

Un petit rire triste s'échappe nerveusement de sa gorge. Ses mains viennent subitement entourer mes deux rotules, et j'ai soudainement l'impression que la suite des évènements ne va pas du tout me plaire.

- Désolé.

Oh, non. Dis moi que tu es désolé de tout sauf de m'avouer que tu ressens rien pour moi. Dis moi tout sauf ça. Et dis moi quelque chose tout court au lieu de persister dans ton silence agaçant ! J'ai envie de le lui dire histoire de faire avancer les choses un peu plus vélocement, mais ses mains qui pétrissent doucement mes genoux me clouent sur place. C'est irritant de reconnaître que c'est très agréable, d'être le sujet de son affection, et en même temps de savoir que dans un instant ma vie va tourner au drame me donne envie de fuir ce moment de béatitude. Parce que je veux pas de sa compassion ou de sa pitié.

Il plante son regard dans le mien. Et si ces yeux semblent soudainement plus clairs et rassérénés, quoique encore humide, je sens sa sérénité me traverser de part en part, embrochant mon myocarde pour l'emmener se balader de l'autre côté de mes vertèbres. Pourquoi est-ce qu'il ne dit rien ?

Je t'en supplie Thomas. Quitte à m'achever, fais le vite.

Mes mains se serrent sur mon jean, à en blanchir mes jointures. Elles sont à deux pas des siennes et malgré ma forte envie de les toucher je ne peux me résoudre à ployer face à ce désir. Ca me ferait encore plus mal.

- C'est con, ce que je vais te dire ...

Sa voix me fait sursauter, raffermissant l'étau autour de ma poitrine dont je n'avais même pas conscience jusque là. Ca me fait tellement mal que ma gorge s'en serre jusqu'à se tordre. Depuis quand nos positions se sont-elles inversés ? A quel moment ais-je perdu l'avantage ? Il a l'air de s'en battre royalement, de ce qu'il me fait subir. Il continu :

- Maintenant que tu me dis ça, j'ai l'impression d'avoir été très con de m'en être fait pour ça ... Je suis désolé, j'aurais dû te faire confiance, reprend-t-il avec un air soudainement grave.

Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, maintenant que tu t'apprêtes à me poignarder ?

- Viens-en à la conclusion, je balance sans vraiment y réfléchir. Ce sera moins douloureux pour moi et après je pourrais te laisser tranquille.

Il soulève un sourcil. Aurait-il des difficultés à comprendre le français, maintenant ?

- Reno ... Je crois que tu fais fausse route ...

- Non, tout est parfaitement clair, je fais dans une démonstration parfaite de masochisme. Je n'aurais pas dû te dire ça après t'avoir hurlé dessus, c'est moi qui suis désolé. Je ne vais pas t'embêter plus, il commence à être tard, tu dois être fatigué de tes voyages, je vais te laisser tranquille.

Le nombre de fadaises que je n'inventerais pas pour m'échapper, peu désireux d'étaler ma souffrance à ses yeux, et de ce fait, peu désireux de lui confier mes peines alors que c'est ce que je viens précisément de lui reprocher. Qui aurait pu croire que c'était douloureux à ce point, de se faire rembarrer ? Bon, même s'il l'a pas dit clairement ... Je commence à me dégager de son emprise quand ses mains bondissent de sur mes genoux pour m'attraper les poignets. Elles me tirent vers le bas et je n'ai d'autres solutions que de me rasseoir gentiment en attendant le coup de grâce final.

- Arrêtes voir tes bêtises, je t'ai déjà dit que tu ne me dérangera jamais. Ouvre bien grand tes oreilles et laisse voir ton côté maso à la porte juste trente secondes.

Je réprime une envie terrible de lui tirer la langue ou de le singer. J'aime pas du tout qu'il se permette de faire soudainement de l'humour comme si ce qu'il venait de se passer n'était qu'un mauvais rêve. On peut dire que ça lui aura été bénéfique à lui, de se confier !! Bon sang, mais pourquoi est-il si long à m'avouer ce qu'il doit m'avouer ?

- Accouches, j'éructe simplement, amer.

Il sourit.

- Bon ...

Ses doigts cherchent soudainement à se lier aux miens et je ne fais même pas un geste pour l'en empêcher. Remarquez, je ne fais pas non plus un geste pour les retenir. Je me contente de jouer la poupée amorphe, essayant de me consolider quant au cataclysme à venir et d'ignorer que mes tripes viennent subitement de disparaître dans un trou noir au fond de mon corps.

- Puisque tu sembles si pressé, dit celui à qui il faut trois millions d'années pour s'exprimer, je vais t'avouer que si tu voulais recommencer à m'embrasser, je t'empêcherais de t'interrompre brusquement.

J'ai du mal comprendre quelque chose dans sa phrase. On eut dit qu'il m'incitait à recommencer ma bourde d'il y a trois jours. Il continue.

- Si je n'ai pas relevé le fait que tu me regardais, c'est parce que ça me faisait plaisir, et j'étais flatté, de savoir que tu m'observais. Tu sais ...

Il baisse un instant la tête en ayant l'air de chercher ses mots. Je ne comprends plus rien à rien. Et l'air tendre qui émane soudain de son visage achève de m'enfourner dans la confusion la plus totale. Je ne songe même plus à partir. Et malheureusement pour moi, l'espoir reprend le dessus. C'est reculer pour mieux sauter, j'imagine.

- Ca fait longtemps que ... que tu me plaît.

Le temps que l'info pénètre mon cerveau, ses doigts enserrent les miens avec plus de force et ramènent mes mains vers lui. Il se rapproche un peu de moi et sa voix baisse d'un ton. Pourquoi ai-je une soudaine impression d'intimité ? Comme s'il avait peur que quelqu'un autour de nous n'entende quelque chose qui ne concernerait que nous ? Pourquoi je me sens soudainement apaisé ?

Quelqu'un pourrait-il me raconter ce qu'il s'est passé ? Aurais-je pénétrer un espace temps différent du sien durant quelques millièmes de secondes ?

Sans pouvoir me contrôler je finis par faire pareil et tend mon cou vers lui, comme pour mieux lui faire comprendre que je suis entièrement réceptif à ce qu'il va me dire. Il relève le regard et le plante droit le mien. Oh ho ... Je ne peux plus m'enfuir. Je m'en sens nettement incapable. Et si cette fois, ma respiration tend à s'amenuiser, ce n'est plus parce que mes poumons sont comprimés par la douleur.

- Tu me plais énormément, Reno. Depuis ... un bon moment, je dirais. C'est drôle, si on m'avait demandé de parier j'aurais ri sur le résultat annoncé.

- Hein ? Je marmonne soudainement, pas certain d'avoir compris, les joues en feu sous le compliment. T'aurais ri sur le fait que je t'aurais dit que je t'aime ?

Son sourire s'agrandit encore un peu.

- Ouais, fait-il, aussi doucement que moi. Comme j'ai pu te le montrer brillamment, je n'étais pas du tout certain de ce que tu pourrais penser en découvrant que ton meilleur ami était gay, et ... et ce qu'il ressentait pour toi.

« Ce qu'il ressentait pour toi » ? Que dois-je comprendre ?

- Parce que t'aurais pu avouer que tu m'aimais même si j'avais été le dernier des abrutis ?

Il sembla réfléchir un instant à cette éventualité.

- Je crois bien, oui.

Je fronce un instant les sourcils.

- Je sais pas si je dois prendre ça comme un compliment, je maugréé, le cœur soudainement au-delà de la stratosphère.

Il se met à rire, et c'est à cet instant que je percute que nos deux fronts se touchent. Comment n'ais-je pas pu remarquer que le regarder droit dans les yeux étaient soudainement devenu inconfortable ? Peut-être parce que je suis trop occupé à décrypter ce que me dit Thomas pour me concentrer sur autre chose. Parce que je suis certain qu'il m'a dit quelque chose. Une chose que j'arrive pas à remettre dans le bon sens. Même si ça me rend chèvre, je peux jurer que jamais, je ne me suis sentit aussi heureux, et pourtant je peux affirmer avec certitude que je suis encore sous le choc de l'impression première de rebuffade que j'eus à subir, et peut-être seulement dans mon imagination trop développée.

J'inspire profondément et me jette à l'eau, pas sûr par contre de l'ordre dans lequel vont sortir mes mots :

- Thomas, je ... j'ai besoin de savoir ...Je veux dire, clairement, parce que si ça se trouve tu as essayé de me le faire comprendre mais je ... j'ai pas ... enfin est-ce que tu ...

Je crains avoir perdu la fin en route. Me voilà dans l'incapacité totale de dire « est-ce que tu m'aimes ? ». Parce que je considère cette phrase révélatrice d'une superficialité sans faille où l'apparence et l'égocentrisme prime, alors que non, je tiens à le prouver, ce ne sont pas des aspects de ma personnalité. Comme si ce genre de réflexion absurde avait sa place dans un moment pareil. Quel gland.

J'ai envie de lui dire de laisser tomber et d'oublier, contrairement à mes attentes. Mais il me prend de cours. Et je crois bien qu'à ce moment j'ai perdu le mode d'emploi de l'auto flagellation.

- Je t'aime, conclut-il à ma place.

Je vous avouerai que je ne sais pas du tout comment réagir. En fait, plusieurs propositions me viennent à l'esprit, entre autres hurler de joie, le serrer très fort dans mes bras, l'embrasser jusqu'à l'étouffer, mais aucune ne me paraît satisfaisante pour exprimer ce que je ressens. Je reste muet comme une carpe à dévisager Thomas dans le blanc des yeux, qui me lance un sourire comme je ne lui en ai jamais vu.

Ses mains s'échappent soudainement des miennes pour aller se nouer autour de ma taille. Oh, ho. Il a l'air d'être à l'aise, lui. Mes mains à moi font lamentablement les inertes en pendant maintenant les long de mes cuisses tel un orang outan. Je n'ose pas.

- Tu restes, ce soir ? me demande-t-il le front toujours accolé.

- Oui, je réponds du tac-au-tac, conscient que s'il m'avait posé n'importe quelle question la réponse aurait été la même.

Il rigole.

Loin de m'effaroucher comme à mon habitude, ça me rassure. J'ai l'impression qu'il va de nouveau bien, et je suis fier d'y être pour quelque chose.

Il me refixe à nouveau sans rien dire. Nous voilà rendus aux finales de la compète de fixage dans les mirettes. C'est idiot à dire mais je ne sais absolument pas quoi faire, et encore moins quoi dire dans ce genre de situation. C'est pas que ça me déplaît de le regarder dans le blanc des yeux de cette manière, mais être soudainement le centre de son intérêt me met très mal à l'aise. J'ai l'impression que le moindre de mes gestes est guetté par une caméra qui ne manquerait pas de m'en faire un compte rendu sitôt le premier échappement hors normalité.

Disons que je n'ai pas envie qu'il me ressasse jusqu'à mon trépas la moindre boulette, encore plus si elle a déclenché son hilarité. Oui, j'ai envie d'être quelqu'un de parfait pour lui sur tous les plans.

Une secousse au niveau de mon abdomen me ramène illico à la réalité, juste à temps pour voir Thomas s'approcher très très près de ma figure. Il a rapproché mon corps de lui et ce sont ses bras qui m'encerclent à présent. Mes bras pendent toujours comme des orangs outan mais c'est à peine si j'en ai conscience. Je suis trop concentré à intégrer que je SUIS dans SES bras, à deux millimètres maximum de son être pour effectuer ne serait-ce qu'un lever de bras.

Chose étonnante qui, j'en suis sûre, est le propre de l'homme, après avoir rêvé pendant de longues nuits de pouvoir toucher en toute impunité la moindre parcelle de son corps, maintenant que je l'ai entièrement à ma disposition, je suis INCAPABLE d'effectuer le moindre mouvement. Je suis brusquement trop timide. Et je sens mon double chimérique me fouetter tant et bien en hurlant que je suis un demeuré fini.

D'où me vient cette fichue pudeur ?? Pourquoi ne puis-je pas être spontané et naturel dans ce genre de moment ?? Moi qui ne demandais qu'à découvrir les émotions que l'on pouvait éprouver à toucher le corps aimé et désiré, maintenant que s'offre enfin cette opportunité, je suis incapable de la saisir !

Quand je m'aperçois que je fixe vainement son torse sans broncher depuis quelques infinies secondes, je comprends aussitôt la nature de mon entrave. Serais-je impressionné par son regard, moi qui n'ai pas souvent fait cas de celui des autres ?

Je suis un profond idiot, s'il jamais il en manquait la certification sur ma carte d'identité.

Prénom, Reno, âge : 18 ans, taille :1 mètre et soixante-septièmement inacceptable, mention particulière : abruti fini.

Si j'étais sensible ça me donnerait envie de pleurer, tiens. A la place je laisse choir ma tête contre son torse histoire de m'y réfugier pour ruminer en paix. Seulement, alors que je n'aspirais à rien d'autre qu'au vide absolu, voilà que quelque chose m'agrippe l'épaule et essaie de me l'arracher du corps. Non, j'me goure, on souhaite juste me décoller de ce torse rassurant comme si j'étais une vulgaire moule indésirable agglutiné à un rocher mentionné propriété perso d'un autre. C'est justement parce que je ne souhaite pas revoir la lumière du jour et que je me contrains de toutes mes forces à rester dans l'obscurité bienveillante de son giron que je suis capable d'abandonner mon épaule comme une sacrifiée.

- Reno...

La poigne semble soudain abandonner la partie, et même au contraire, me confine encore plus contre ce fameux giron rassurant – qui en devient subitement plus très accueillant du tout de part ses abords subitement étouffant. Je le sens vaguement poser un truc sur le haut de ma tête, quelque peu pointu et bizarrement instable. Je percute soudain que c'est son menton lorsqu'icelui se met à papoter :

- Reno, je connais déjà la réponse mais je vais quand même te poser la question : tu n'as jamais eu de copines, hein ? Ni de copains ?

- Non, et alors ? C'est un mal ? Je fulmine.

Y'a des fois, je me demande vraiment si un quidam extérieur à nos faits et gestes comprendraient qu'on est des meilleurs amis. Perso, je commence à en douter.

Il resserre à nouveau ses bras autour de moi et me colle contre son torse.

- Ca explique juste des choses.

- Comment ça, des choses ?! je baragouine, outré, en manquant de peu de lui propulser un coup de boule fatal à sa conscience.

Il me regarde un instant sans rien dire, et je suis persuadé de voir des petits rouages tourner à toute vitesse sous sa masse de cheveux dorés.

- Disons que, si je fais ça...

Il joint aussitôt le geste à la parole. Il pose ses mains à un endroit que personne n'avait exploré jusqu'alors (et je me refuserai à dire vierge, mon honneur en dépend), et je me mis aussitôt à frétiller comme un poisson. Je veux dire de malaise. Ses deux mains à LUI sur mon postérieur qui remontent avec une infini lenteur le long de mes flancs et je sens aussitôt mon corps se tendre comme la corde d'un arc. Malheureusement, plus de crainte que de plaisir. Ai très bien compris ce qu'elles essaient de me dire.

« Joli petit postérieur encore invaincu, tu ne va pas faire long feu sous notre fer. »

Mes yeux s'écarquillent, d'anticipation ou d'horreur, au choix. J'imagine très bien qu'un jour elles feront le même tracé mais sous mes vêtements.

Et qu'elles ne s'ennuieront pas à rester sur cette partie.

Ca suffit, l'imagination !!

- ... C'est ce que je pensais.

Quouâ ? je caquète, incertain de la disposition de mes neurones.

- T'es tout rouge, me fait remarquer icelui.

Fatalement, je gagne encore une rougeur, embarrassé cette fois d'avoir été vu avec cette face ridicule. Pleins de mots d'indignation trépignent au coin de mes lèvres et pas un seul ne veut céder le passage à l'autre, si bien que je confine dans le silence de carpe habituel, et ne peux seulement qu'ordonner à mes sourcils de se froncer. Un instinct primitif du langage corporel qui doit nous venir du singe. Qu'est-ce que je raconte ?

Ses mains s'envolent de leur nichoir à flanc de falaise (ha ha), et je sens plus leur chaleur s'éteindre que leur poids s'ôter. Elles font aussitôt halte sur mes joues, et pour avoir plus de places dégagent les mèches qui s'épanouissent d'ordinaire mollement sur mon front.

- Reno, ne crains rien, je puis t'assurer que je ne ferais rien sans ton accord. Okay ?

- Je sais bien !

Je sais bien, mais ça me rassure qu'il le dise. En fait, l'élocution exacte serait plutôt : J'espère bien. Son regard étonné du lapin pris dans les phares d'une voiture me ramène à mon agressivité.

- Heu...

Ses yeux reviennent à une dimension normale, accompagné d'une lueur encore inconnue au bataillon jusqu'alors qui par son caractère intraitable provoque un bug grandiose dans le traitement de mes données. Hébété, j'ai alors recours au serrage de figure dans coussin pour dissimuler ma tête de tomate. Farcie au vide intergalactique.

Malheureusement, il se trouve que le seul objet que j'eus en main à cet instant précis pouvant s'apparenter à un coussin, en admettant la largeur du sens du mot « confortable », ce fut son propre corps. En voilà preuve vivante s'il en fallait que le ridicule ne tue pas. Par vengeance envers lui qui se trouvait dans mes bras à cet instant précis, je le serrais de toutes mes forces, quitte à lui fêler deux ou trois côtes.

Je vous rassure tout de suite, je l'aime.

- ôte-moi d'un doute ... résonne soudainement sa voix.

Qu'est-ce qui va m'arriver encore comme tuile ?

- Tu as vraiment capté ce qu'on était devenus ?

Pas sûr d'avoir capté ce qu'il vient de dire, surtout !! Intrigué, je me décolle tout seul de lui et plonge mon regard étonné dans le sien. Son subit air fermé me fend le cœur.Il a l'air aussi triste que quand je suis arrivé.

Que lui répondre ?

Que mon antenne est déréglée ?

- Tu te sens le courage d'assumer ton attirance pour un mec, même quand tu seras dans la rue, même quand tu seras face à l'intolérance des gens, même face à ton miroir ?

Il prononce ça sur un ton si sérieux que c'en est fichtrement flippant. J'ai l'impression qu'un seau d'eau glacé vient d'asperger copieusement mes entrailles, et accessoirement, l'échine. Pourquoi est-on obligé d'avoir une conversation aussi sérieuse alors que nous n'avons même pas échangé ce foutu premier baiser que tout le monde attend ?

Depuis quand avons-nous quitté la sphère de la guimauve pour s'emplafonner dans la Galaxie de la Triste réalité ?

Et comment se permet-il de douter autant de mon courage à toute épreuve et tout à lui, envers et contre tout ?

Je fronce les sourcils, subitement fâché de ce manque évident de confiance, provoquant chez lui une indiscutable interrogation transparaissant de tout côté.

Finies, les interrogations débiles !

Fini, la peur de passer à la casserole !

Ma fierté de mâle me frappe soudain au derrière et conduis mes mains à agripper sa mâchoire, et mes lèvres à s'accoler aux siennes.

Et en fin de compte, c'est encore moi qui l'attaque sans préavis.

- Et ça, ça te suffit comme réponse ? je balance avec mépris pour ses doutes.

La surprise le laisse cloué sur place et il n'ose même plus dire un mot. Ses prunelles cherchent quelque chose dans mes yeux, comme si elles n'avaient toujours pas compris ma réponse. Je soupire.

- Pour être honnête, je n'ai pas balancé heu... ce que j'ai balancé plus tôt juste comme ça pour faire style, ou parce que j'étais dans l'ambiance, ou parce que je suis amateur de nouvelles sensations.

Je force mon esprit à évincer tout livre de recette pervers à laquelle cuisiner les mots « nouvelle » et « sensation ». Et ne surtout pas tourner la suite de tout à l'heure. Mes bras me font savoir qu'être perchés par là haut devient très inconfortable, et je niche mes mains sur ses avants bras, au bout desquels les mains sont toujours occupés à lier ma taille consciencieusement. Il ne bouge toujours pas, n'éructe pas le moindre mot, n'évince pas le moindre petit silence qui fait office à sa place. On dirait qu'il attend une suite.

Ou bien simplement me suis-je mis à parler japonais sans m'en rendre compte.

- Sincèrement, tu crois franchement que j'aurais fait un effort sur mes vêtements un dimanche pour aller voir un meilleur ami ?

Je le darde de mon regard, histoire de lui faire comprendre à quel point je suis sérieux. Le sourire met du temps à intégrer ses zygomatiques, mais ce n'est qu'une fois le mal fait que je regrette de lui avoir rendu le mode d'emploi :

- Alors c'est pour ça que tu t'es sapé sur ton 31 ?

Il vient d'étriper ma dignité sans remords ! Je choisis exprès mes plus beaux vêtements pour ne pas lui faire honte et assurer un max et lui ça le fait rigoler ! Il ne s'en tirera pas comme ça !

Je lui décoche mon-regard-qui-tue et pars bouder fièrement à l'autre bout du canapé, très raide. Ca loupe pas, il vient s'excuser, et non pas en m'ébouriffant les cheveux comme à son habitude, mais en m'enserrant très fort dans ses bras. Mes abattis en tombent de stupéfaction, peu habitué à une telle manifestation de tendresse, ou plutôt devrais-je dire, peu habitué à cette tendresse de sa part. Si bien que j'oublie la suite de mon script, à savoir, le faire mariner dans mon boudoir jusqu'à ce qu'il supplie grâce.

- C'est pas que j'apprécie pas mais heu... tu m'étouffes, là... j'implore.

- Ca corrigera ton sale caractère !

Pour me venger, j'enfonce deux doigts dans ses côtes et me mets à le chatouiller dans tous les sens. Ca rate pas, il décolle à la seconde et nous basculons tous les deux sur le canapé, surtout parce que Thomas a bien voulu nous diriger dans cette direction. Sinon me connaissant, j'aurais bien pu embrasser la moquette, beaucoup moins attrayante. Tais toi cerveau.

C'est à cet instant précis que j'expérimente le truc le plus hallucinant de ma vie. Outre l'impression de déjà vu, mon cerveau remonte quelques jours en arrière et me repasse en rapide le baiser que je lui avais volé.

- T'es trop mignon quand tu rougis.

Je cligne des yeux et reviens au temps présent. Cette fois, Thomas n'est plus ébahit par ma hardiesse, mais amusé par l'air de jeune puceau que je suis en train d'afficher. Non, ce n'est pas du tout parce que je suis allongé sur lui que je rougis comme ça ! Et dire que son compliment me fait gagner encore un niveau d'embarras ...

- Mais ! je baragouine, indigné qu'il essaie de me faire croire une chose pareille.

Il sourit de plus belle et je vois ses deux épaules soulever ses bras, qui atterrissent aussitôt derrière ma nuque. Pas d'un seul coup, sinon il me le briserait (le cou, pour ceux qui suivraient pas la blague), mais tout en douceur. Et c'en est d'autant plus efficace pour me faire ployer. Comme un geste machinal, que je n'ai pourtant pas l'habitude de faire depuis ma naissance, et c'est de là que je me sens vraiment bizarre, je m'allonge doucement contre lui et approche mes lèvres des siennes.

C'est mouillé.

C'est chaud.

Mais c'est super agréable.

Mon âme de biologiste me fait savoir qu'à l'endroit de nos lèvres, la peau est plus fine qu'ailleurs. C'est peut-être pour ça que je ressens son corps avec plus d'intensité. Et pourquoi, crétin de cerveau, tu n'as pas de pensées plus romantiques à me dire ? Tu pourrais pas parler, genre de vagues qui s'écrasent au pied d'une falaise, ou de papillons dans l'estomac, ou bien encore de deux mollusques qui bavent ?

Thomas a du ressentir l'électrochoc qui paralysa mon réseau nerveux parce qu'il arrêta aussitôt de m'embrasser et se recula légèrement pour plonger ses yeux dans les miens.

- Quelque chose ne va pas ? Tu as l'air bizarre, s'inquiète-t-il.

- Tout va bien, je tente de le rassurer.

Comment lui dire qu'en l'embrassant j'ai eu l'image de deux moules qui s'échangent leur eau de mer ? Comment font les autres pour NE PAS y penser ? Est-ce une punition pour y avoir trop songé lorsque je voyais un couple s'embrasser ?! N'aurais-je même pas le droit d'avoir l'excuse de la jalousie qui nous fait faire (enfin, penser) n'importe quoi ?

- Reno ? T'en es certain ?

- Absolument, répondent mes lèvres.

Si on m'avait demandé mon avis d'abord, c'aurait donné un truc du genre « plus sûr que la chaussure, Arthur. »

C'est dans ce type de moment que me viennent mes pulsions suicidaires.

Ou mes envies de lapidation en place publique de mon neurone.

- Tu m'as fait peur, crétin, s'énerve soudainement sa voix. j'ai cru que finalement ça te dérangeait d'aimer un homme.

Je me redresse brusquement pour le fusiller droit dans les yeux mais il me prend de cours. Se redressant à son tour, ses doigts m'enserrent les épaules comme des pincent et il me dit, plus sérieux que jamais :

- T'es sûr que ça te pose pas de problèmes ? Tu vas pas te rendre compte au bout de deux jours que finalement, tu peux pas, préférer fuir dans le mensonge ?

Evidemment, sur le coup, j'éructe un : « va falloir que je te le dise combien de fois ?? », comme la plus normale et la plus logique des choses. Pourtant, elle n'est pas fondé sur un raisonnement approfondi, plus sur l'exaspération qu'il me pose trente six mille fois la même question. Après coup, je me demande si j'aurais pu répondre la même chose avec la même légèreté. Mais ça m'agace qu'il ne daigne pas me croire.

Il semble le deviner, puisqu'il m'attira doucement à lui et me cale confortablement dans son étreinte. Sa main vient chercher ma nuque et indique à ma tête de se nicher dans son cou. Tout d'un coup, toute ma rancune s'envole, laissant place à un étrange coton dans mon cerveau, et je ne me souviens même plus comment on doit faire pour respirer.

En même temps, même si j'avais retrouvé le mode d'emploi, Thomas me serre tellement bien que je n'aurais pas pu le mettre en pratique. Le brouillard qui règne dans ma tête engourdit soudain mes membres, et je n'ose plus faire un geste, même quand il place mes deux jambes autour de lui, dans l'espoir sans doute que ce soit plus confortable pour nous.

Je sens nettement les neurones dérailler. Mon bassin à moi sent son bassin à lui pas très loin, et mon incapacité à refermer mes jambes pour protéger ce qu'elles abritent d'ordinaire me rend soudain très nerveux. Mais il semblerait qu'il n'y ait que moi qui possède des idées malsaines à cet instant précis puisqu'icelui se contente de me rassurer de caresses dans le dos et de bla-blater :

- Tu sais, quand je t'ai eu au téléphone tout à l'heure, j'avais l'intention de tout te dire, parce que ... je voyais bien que ça te faisait souffrir, je sentais bien que je pouvais pas continuer à tout te masquer... et puis qu'est-ce que tu aurais pensé de moi, si d'un seul coup, j'arrêtais de me confier à toi, je m'en serrais voulu de gâcher notre amitié ainsi.

Un souvenir fugitif d'un nabot en train d'engueuler vertement une perche me revient en tête. Mais je ne dis rien, ma voix se calfeutre quelque part dans les coussins du canapé. Mon mutisme ne l'empêche pas de continuer.

- Et puis quand tu es arrivé, au final, j'ai pas pu. Parce que, ç'aurait été vraiment trop douloureux de te perdre. D'avoir droit à des regards dégoûtés de ta part, offensé, ç'aurait été un supplice. Je l'aurais pas supporté. Parce que tu comptes beaucoup dans ma vie.

Et soudain, une réflexion me revint en tête. Je me décolle aussitôt de lui pour déclarer :

- C'est pour ça que t'étais changé !!

Ses sourcils se hissent jusqu'au plafond. Désolé, mon vieux, je suis stupide et va falloir t'y faire. J'ai horreur quand ça devient trop sérieux. Je suis conscient que l'ai peut-être blessé, et je pense pouvoir me racheter par la suite, mais il fait une chose qui me scie bras, jambes et neurones.

Il sourit.

Un vrai.

Un heureux.

Qu'aurais-je donc encore loupé ? Qui possède un exemplaire du résumé des épisodes précédent ?

Il me serre à nouveau contre lui pour déclarer :

- Je suis content que tu fasses attention à moi.

D'habitude, je me serais déjà éjecté de sa poigne pour lui balancer quelque chose entre les deux yeux, du truc du genre « c'est normal quand on aime ». Normal, me direz-vous. Oui, mais voilà, j'ai l'impression d'être tout sauf normal, résultat, je m'agrippe à ses épaules comme un noyé à sa bouée, soudainement de retour à l'état de tomate mûre.

Je songe à cet instant précis à essayer de me détendre. Parce qu'à mon avis, cette étreinte intimiste sera très loin d'être la dernière.

FIN ( ?)