Recette du suicide

Hier, j'ai solennellement décidé de me suicider. Oui, je sais, ça fait con. Mais bon, je vais pas vous raconter ma vie, hein ?

J'estime cependant que primo, c'est mon droit le plus strict, après tout, la seule chose qui est vraiment à moi, c'est ma vie, j'en fais ce que je veux. Deuxio, j'ai envie, parce que ça aussi c'est important, se tuer est une question de motivation. Motivé pour avoir envie de ne plus vivre, motivé suffisamment pour savoir ce qu'il y a après, bref quand on a envie il faut le faire avant de perdre l'envie. Tertio, parce que j'en ai marre, j'en peux plus, bref, je vais pas vous raconter ma vie, hein ? Mais bon j'en ai assez. Chacun à ses bonnes raisons : y en a qui estiment que plaie d'argent est mortelle, et donc un problème financier grave est un bon mobile ; y en a qui pensent qu'un chagrin d'amour signifie la fin des sentiments et qui veulent en finir avec ; y en a qui veulent se faire remarquer. Moi j'ai pas de problèmes d'argent graves, je veux pas me faire remarquer, j'ai pas de chagrin d'amour, j'ai un chagrin de vie (1). Point.

Après seulement vient le vrai problème. Où, quand, comment ?? Non parce que mourir ne s'improvise pas. C'est un événement, un peu comme un mariage ou une naissance. On ne meurt qu'une fois, après tout.

Donc où ? Ça dépend du caractère de la personne, de ses moyens et de comment on veut faire la chose. Et puis aussi ça dépend de la cause du suicide : un chagriné d'amour ne devrait se tuer qu'à certains endroits mûrement réfléchis : devant la porte de l'être ayant causé le chagrin, ou dans des lieux évocateurs de l'amour (raté si possible) : Capri, Venise, etc... ou encore à des endroits rappelant des scènes de la vie du couple (ou du non-couple). N'allez pas vous suicider dans un bordel quand vous êtes désespéré sentimentalement, ça ne sera pas crédible. Et dans la même veine, en cas de suicide amoureux, privilégiez les dates clé : la saint Valentin, les anniversaires de mariage/divorce, etc. Même chose : si vous voulez faire de votre mort un évènement remarquable, jetez vous du haut de la Tour Eiffel, ou jetez vous dans l'Etna, je sais pas, moi, les idées ne manquent pas pour un tel projet. Et puis un jour important pas seulement pour vous : fête nationale, équinoxe ou solstice, anniversaire du président, concert exclusif de votre star préférée ou détestée... Enfin bref, suicidez vous avec un minimum de suite dans les idées, et un maximum de style et de classe. (Pour ceux que ça intéresse, moi, je me suis dit que j'allais faire ça chez moi, peinarde, dans ma piaule, c'est plus familier et puis en plus on est pas tout le temps dérangé. Et pour la date, ben, un jour quelconque parce que moi pour tout dire j'en ai rien à foutre.).

Autre chose : soignez un peu la mise en scène, qu'on sache pourquoi vous commettez votre crime (oui, parce que atteinte à la vie humaine, même la votre propre, ça reste un crime, et chez les curés c'est la damnation éternelle(2)) et n'oubliez pas la lettre, c'est plus poli et plus correct. N'hésitez pas à y indiquer des détails utiles aux héritiers, du genre où est planqué le testament, qui vous doit de l'argent et combien, avec l'adresse, et si vous êtes joueur vous pouvez même ajouter une petite vacherie du genre : "note à mes héritiers, s'il vous plait, donnez x€ à la personne qui a trouvé mon corps, elle a du mérite". Une petite manière de s'amuser post mortem en quelque sorte.

La question du comment est de toute façon la plus importante. Elle va principalement dépendre de votre caractère. Si vous êtes absolument sûr de ne pas vous rater, vous pouvez tenter le pistolet ou le seppuku (plus communément appelé Hara-kiri). Si vous n'avez pas peur du sang, se trancher les veines est à votre portée. Pour les amateurs d'esthétique, sachez que d'une part le revolver vous donne une drôle de tête (quand il ne vous l'explose pas complètement), idéal pour une oeuvre d'art(3) mais pas pour la moquette, et que certains poisons vous colorent l'épiderme. Y'en a qui n'aime pas ; c'est à vous de voir. Si vous avez la folie des grandeurs, retournez à l'étape lieux, quand on choisit bien le moyen est fourni avec (la Tour Eiffel, les fleuves, etc...). Si vous avez pitié de vos héritiers, évitez de vous pendre, surtout si vous faites ça chez vous : il n'y a que quelques hurluberlus adeptes du rationalisme pour ne pas avoir peur d'acheter la maison d'un pendu (4). Étudiez soigneusement les difficultés : si vous ne possédez pas d'arme à feu et que vous ne savez pas où vous en procurer, changez de tactique : pas la peine de se faire courser par la police pour avoir volé l'arme dont vous ne vous servirez que contre vous. Pour la pendaison, vérifiez que vous disposez bien d'une poutre solide où accrocher votre corde. Enfin bref, évitez au maximum les petits inconvénients susceptibles de gâcher votre mort. Et n'oubliez jamais : la mise en scène est importante !! Vous pratiquez le seppuku ? Revêtez un kimono, ça fait plus couleur locale, c'est mieux pour l'ambiance ! Vous vous empoisonnez ? Laissez à proximité un certain nombre de petites fioles si possible pleines, ça amusera le légiste qui devra s'occuper de votre cas. Si vous avez l'âme d'un comédien, faites les choses jusqu'au bout : décor êgyptianisant en carton-pâte pour les morsures d'aspic volontaires, grec pour le cyanure, sortez vos vieilles éditions de Platon, qu'on pense dans votre entourage que vous avez un grain de génie ou assimilé. Et si vous voulez pousser jusqu'au bout la ressemblance, retouchez votre lettre d'adieu pour affirmer votre allégeance aux mânes de Socrate ou Cléopâtre, à moins que vous ne soyez plus passionné pour Marilyn Monroe... Je sais pas moi, c'est vous qui voyez. Ah ! Et tant qu'on y est ! Puisque vous avez votre lettre d'adieux sous les yeux, n'oubliez pas de bien préciser vos dernières volontés d'inhumation : genre "Je veux une plaque de marbre", "Ni fleurs, ni couronnes", "Invitez le Président à mes obsèques, je me suicide parce qu'il m'a fait perdre mon boulot avec ses c... de réformes", bref, ce que vous voulez (tenez compte cependant de la réalisation pratique : ne demandez pas le Père Lachaise si vous laissez des dettes, vous ne ferez qu'énerver vos interlocuteurs et bousiller votre image post mortem).

C'est bon ? Vous avez fini ? Ben allez y alors. C'est trop compliqué ? Mais non, voyons, c'est très simple. Après, évidement si vous voulez nous saloper le travail, c'est vous qui voyez, hein ? Je décline toute responsabilité et de toutes façons ça ne fera du tort qu'à vous, moi je m'en moque. Comment ? Vous n'avez plus envie ? Rhôlàlà, mais les gens ne savent vraiment pas ce qu'ils veulent.


NB. Ne voyez aucune mauvaise intention politique quand je parle des c... de réformes, si j'avais voulu faire de la politique, j'aurai mis des noms !!

(1) Nan, en fait, moi je me suicide pas (faut être con quand même), mais je me mets dans l'ambiance.

(2) Outre les curés, une autre catégorie d'individus est très ennuyeuse quand on parle de suicide, ce sont les psys. Parce qu'ils vont essayer de vous convaincre de renoncer, et le pire, c'est qu'ils vont réussir les idiots.

(3) Contemporaine, naturellement, l'oeuvre d'art.

(4) Riez, riez, mais les personnes rationalistes que je respecte par ailleurs, sont les premières à rire quand on leur parle de fantômes et les premiers à avoir peur quand ils sont en condition.