Troisième acte

-...Je crois que c'est la pire lettre de rupture jamais écrite, Johan, commence calmement Fabrice.

Du calme, en fait, il n'en ressent guère; pas plus que la sévérité et la dureté dont il s'apprête à faire preuve. Mais comme d'habitude, l'attitude de Johan est trop peu soucieuse des autres, et son rôle est, depuis le début, de la condamner quand il va trop loin. C'est particulièrement difficile aujourd'hui, car ce que lui a apporté Johan, ce matin, sonnant repentant à sa porte après la visite d'hier, ce n'est rien d'autre que son cœur mis à nu, une déclaration plus enflammée qu'il n'en a jamais espéré recevoir de quiconque, lui si quelconque et insignifiant ; et s'il a mis si longtemps à répondre à la question de Johan, « Je voudrais que tu me dises ce que tu penses de cette lettre avant de l'envoyer », c'est qu'il a relu avidement, et de nombreuses reprises, les lignes qui témoignent de l'ardeur de ses sentiments.

Mais rien n'en a transpiré dans l'expression de son visage, et Johan attend, le regard baissé sur sa gêne, sa peur, sa honte, qu'il rende son jugement. Et lui qui, pour bien le connaître, sait que s'il répond d'abord à la question qu' implicitement il lui pose, il n'écoutera pas les autres choses essentielles qu'il a à lui dire, comme le fait qu'on n'envoie pas à quelqu'un, en guise de lettre de rupture, une lettre d'amour destiné à quelqu'un d'autre, bon sang, Johan, c'est évident!, il se retient de pleurer de joie comme l'homme fou d'amour qu'il est.

-Premièrement, pourquoi est-ce que tu ne vas pas la voir pour rompre, Johan? Ce serait déjà la preuve d'un minimum de respect, bien que si j'en juge par cette lettre, tu n'en serais probablement que plus blessant.

Cela, au moins, est une question à laquelle il est facile de répondre.

-Elle séjourne actuellement chez sa tante à la campagne, et pour une affaire aussi urgente, je ne pouvais pas attendre son retour.

Fabrice ne répond d'abord rien, laissant son silence exprimer sa pensée, qu'à son avis Johan n'a même pas envisager de faire les choses différemment. Il reste après tout vrai que, bien que cela aurait été plus correct, faire un voyage d'une journée pour annoncer une telle nouvelle est un problème délicat. Aussi hoche-t-il finalement la tête pour se concentrer (ou du moins essayer) sur le principal.

-Cela se tient. Mais...Comment oses-tu lui dire que tu tiens à elle malgré tout quand tu lui envoies ceci, continue-t-il en agitant la lettre du bout des doigts comme il le ferait de quelque ordure qu'il aurait retrouvé au milieu de son salon (alors qu'il souhaiterait plutôt la serrer contre son cœur comme la lycéenne énamourée qu'il n'est pas, se répète-t-il), cette lettre qui la blessera par les déclarations qu'elle contient et qui ne lui sont pas adressées? Ne t'arrive-t-il donc jamais de penser aux conséquences de tes actes et de tes mots sur le cœur des autres?

La question semble rhétorique à Johan qui ne répond pas, les yeux fixés sur ses mains. Ce n'est pas ce que je veux savoir, pense-t-il, désespéré, mais le jugement que Fabrice rend sur sa lettre lui semble aussi porter sur lui, et contenir la réponse à sa question.

Il ne sera pas pardonné, et les larmes lui montent aux yeux.

Fabrice le regarde, avec plus de compassion qu'il n'en exprime, et pose (précautionneusement) la lettre sur la table basse devant le canapé où est assis Johan, puis descend à son niveau, et prend ses mains.

-Il faut que tu comprennes, Johan, que si tu persistes dans ta décision d'annuler le mariage, elle va te détester, au moins le temps que sa douleur t'apaise, et qu'aucune protestation d'affection ou d'estime de te part n'y changera rien.

-Comment ça, « si »? demande-t-il, relevant des yeux agrandis par la surprise, et au bord desquels on voit briller des larmes qui ne tombent pas. Tu penses que je devrais l'épouser?

-Ma foi, répond Fabrice, amusé et ironique, bien que les larmes aient failli briser sa contenance détachée, ce serait une bonne façon d'expier que de l'épouser et de tous faire pour la rendre heureuse, ne crois-tu pas?

-Mais je ne pourais pas la rendre heureuse. Elle est amoureuse d'un moi qui n'existe pas.

-Cela, c'est faux, Johan. Jeanne n'est pas femme à se laisser séduire par des attentions ou des mensonges. Ce qui l'a fait tomber amoureuse de toi, c'est ce que tu es, l'intelligence et l'humour que tu mets dans tout ce que tu dis et fais. Elle n'est pas amoureuse de toi parce que tu as utilisé pour la séduire des tactiques plus efficaces que les autres. Et c'est d'ailleurs une des choses qui rendent ta façon de rompre si irrespectueuse d'elle.

Johan se tait et se demande comment il sait cela, s'il l'a observée pour si bien la connaître, si il lui a parlé, et si, pire, il est amoureux d'elle. Il n'ose espérer qu'il sait ce qu'elle aime en lui, ce qu'elle ressent, parce que c'est ce que lui aussi ressent, que lui aussi l'aime. Il l'envisage à peine, et rejette aussitôt cette hypothése; l'autre est tellement plus probable, et il baisse à nouveau les yeux souhaitant que Fabrice se décide à lui briser le coeur ou à justifier l'espoir en lequel il ne veut pas croire.

-De toute façon, répond-il doucement, j'ai pris la décision d'être honnête, quelles qu'en soient les conséquences.

Fabrice sourit légèrement puis, à la grande surprise de Johan, prend une de ses mains et la serre, avant de la lâcher et de se lever. Il se dirige vers le secrétaire; il en sort encre, plume et papier, et les dépose devant Johan avant de s'asseoir à côté de lui. Il reprend la lettre en main, et la relit pour le plaisir. Johan, définitivement perturbé par son attitude, le fixe et Fabrice, à la fin de sa lecture, relève les yeux vers lui et sourit.

-C'est vraiment une lettre de rupture épouvantable, dit-il. Si tu n'as pas changé d'avis, tu devrais en réécrire une. De préférence en ne l'offensant pas à chaque phrase.

-Ca ne choque pas ton sens de l'honnêteté, s'enquiert Johan, que je l'épouse sans amour ? Et puis, je suis sûr que même en le souhaitant de toute mon âme, je ne pourrais pas la rendre heureuse. Pas en aimant quelqu'un d'autre.

-Alors, puisque tu es décidé, écris donc, répond Fabrice, le regard dans le vague, détendu tout à coup.

-Mais tu n'as pas répondu à ma question, demande encore Johan, que le calme et le sourire de Fabrice rendent audacieux. Que penses-tu de cette lettre ?

-Je te l'ai dit. C'est la pire des lettres de rupture.

-Mais ce n'est pas qu'une lettre de rupture ! S'exclame Johan, poussé à bout par l'aveuglement, volontaire, il en est sûr, de Fabrice. C'est aussi une lettre d'amour, merde ! Et qui t'est destinée !

Aussitôt effrayé de sa sortie, des mots qu'il a finalement prononcés, Johan se lève et se détourne, mordant ses lèvres et serrant les poings, tremblant de peur contenue à l'idée d'avoir dit ce que Fabrice voulait ignorer.

Mais Fabrice est calme, et il le fixe avec des yeux qui, si seulement Johan les voyait, lui dirait tout ce qu'il veut entendre. Mais sa voix, encore une fois, n'en trahit rien.

-C'est pour ça que c'est une si mauvaise lettre de rupture, Johan.

Bien que son ton soit doux, les mots de Fabrice atteignent Johan en plein coeur, et se voyant refuser une fois de plus une réponse, il sent les larmes couler sur ses joues. Il ne répond que par un murmure.

-Oui, j'ai compris. Mais ne me pardonneras-tu pas ? Je t'aime tant...

Et Fabrice, ne pouvant supporter de le voir à ce point touché par des mots qu'il a dit sans intention de blesser, se lève et pose sa main sur son épaule, le contourne et le serre dans ses bras.

-En fait, dit-il dans les cheveux de Johan, qui ne comprend rien mais a enfoui sa tête dans son épaule, mouillant sa chemise de ses larmes, je ne vois même pas comment tu peux en douter un seul instant. Et puisque tu veux le savoir, c'est une lettre d'amour unique, Johan. Serait-elle aussi épouvantable en tant que telle qu'en lettre de rupture, je la chérirais encore.

Johan renifle et sourit, sans relever la tête, un peu honteux de s'être ainsi laisser aller.

-Vraiment ? Interroge-t-il sans y croire tout à fait, mais déjà apaisél.

-Bien sûr. Mais cela ne change rien au fait, dit-il brusquement en se détachant de lui, qui tu ferais mieux d'écrire une autre lettre à Jeanne. Qui ne soit adressée qu'à elle, cette fois.

Johan, à regret, se dirige vers la tabke et s'assoit sur le canapé, prend la plume et le papier, et commence à écrire. Mais, à peine a-t-il couché quelques mots sur le papier qu'il relève la tête vers Fabrice qui le fixe encore.

-Je n'aurai donc pas d'autre réponse à ma déclaration? Je suis prêt à me répèter s'il le faut.

Fabrice le regarde attentivement, mais Johan ne fléchit pas sous son regard dont l'intensité change progressivement, faisant battre son coeur plus fort et plus vite qu'il ne l'aurait cru possible. Et il ne peut pas se dire surpir, tout content qu'il soit, lorsque Fabrice se baisse, l'attrape au col et, comme la veille, le soulève pour le plaquer contre le mur. Mais ensuite, c'est son corps tout entier qu'il colle contre le sien, en l'embrassant furieusement, passionnèment, avec toutes leurs années d'amitié, de déni, et la journée où ils ont cru se perdre, et Johan est trop heureux de se laisser faire, d'agripper à son tour les épaules de Fabrice, l'attirant plus près de lui si possible. Et Fabrice a sa langue dans sa bouche, ses mains sur son corps, sous sa chemise sans qu'ils sache quand elles sont arrivées, et il sent son corps réagir, son sexe se durcir, et Fabrice ne peut ignorer l'état dans lequel il le met, car lui sent l'état similaire de son ami (?), et par expérient, juste pour savoir, il se frotte un peu contre cette partie de son anatomi9e, et Fabrice gémit un instant, interrompant leur baiser le temps de reprendre de l'air, puis réattaque sa bouche, ses lèvres, et Johan se dit qu'à ce jeu-là Fabrice ne peut que gagner, et que lui ne peut qu'en être heureux, et oui, oui, laisse ta main là...

Il commence à penser qu'ils ne s'arrêteront pas avant que tout soit consommé quand Fabrice se détache brusquement, essouflé, décoiffé, la chemise déboutonnée, et cette vue ne fait rien pour calmer l'érection de Johan.

Mais Fabrice s'est repris, et bien que l'aspect de Johan soi similaire, avec des effets semblables, au sien, il détourne les yeux pour répondre, pas encore totu à fait en contrôle de ses cordes vocales:

-J'espère que ça te suffit comme réponse, parce que tu n'en auras pas d'autres tant que tu seras fiancé.

Et, parce qu'il ne peut pas faire confiance à sa voix, Johan hôche la tête, un sourire radieux accroché aux lèvres, et se rassoit sur le canapé, reprend la plume, relit ce qu'il a écrit et, en quelques instants, finit la lettre.

Un peu calmé, mais pas assez, il le craint, pour juger correctement ses mots, il se relit et soupire. Jeanne n'aura pas mieux. Mais elle aura ses prires pour son bonheur, mais si elle ne les souhaite pas. Il signe, et soudain Fabrice est derrière lui, jette à coup d'oeil à la lettre et hausse les épaules.

-Cela devra faire l'affaire, je suppose. Mais elle mériterait mieux.

Johan acquiesce.

-Je ne peux pas faire plus pour elle, je le crains. Que pourrais-je dire de plus?

-Je ne sais pas, répond Fabrice, qui passe ses bras autour de son coup. Je suis trop heureux pour pouvoir me mettre à sa place, avoue-t-il à voix basse, tirant de Johan un sourire bienheureux qui l'embarasserait s'il pouvait le voir.

Mais il cachète la lettre et écrit l'adresse. Songeur, il la contemple un instant, puis prend uen décision et se tourne vers Fabrice. C'est en le regardant dans les yeux qu'il dit, avec les lettres et les mots dans le bon ordre:

-Je t'aime, Fabrice.

Celui-ci sourit.

-J'en suis heureux.

Et c'est suffisant pour que Johan, le sourire aux lèvres, se lève, prenne la lettre et sorte, pendant que Fabrice plit soigneusement la première missive et la range précieusement.

Il n'y a plus qu'à attendre que Jeanne reçoive sa lettre.

FIN