Nda : C'est ainsi que les aventures de Julia et Jack s'achèvent, encore une fois un très grand merci pour vos commentaires. Je vous laisse savourer ces dernières scènes et j'espère que vous prendrez tout autant de plaisir à lire mes deux autres fictions !

Merci encore !!

Epilogue

2ème partie

« - Allez, dépêche-toi, enfile vite ta robe », dit Anne sur un ton pressant.

« - Mais oui, mais oui, calme-toi, on a le temps. »

« - Je sais bien que les gens ont l'habitude de te voir arriver en retard, mais là il s'agit de ton mariage… Ce serait mal vu. »

« - C'est pas faux. »

Anne me fixa, le regard rempli d'émotion. Je levai les yeux au ciel et poussai un soupir, avant d'enfiler mes bas et ma jarretière.

« - Chérie, je n'arrive pas à croire que tu vas te marier ! »

« - S'il te plait, Annie… Tu crois que tu pourrais m'épargner cette effusion émotionnelle ? Je commence à avoir le trac. »

« - Oui, pardon. »

Je passai mon jupon, puis le bustier sans bretelles qui constituaient ma robe de mariée. Je me plantai devant le miroir et observai mon reflet. C'était vraiment très étrange de se voir habillée de cette façon. Je jetai un œil à mes cheveux et fus particulièrement satisfaite de leur aspect. Ils retombaient en cascade ondulée sur mes épaules, et la coiffeuse y avait mis des petits je-ne-sais-quoi brillants qui faisaient pendant avec mon bustier. Anne se plaça derrière moi et posa ses mains sur ma taille.

« - Tu es vraiment magnifique », dit-elle.

Elle caressa affectueusement mes bras nus et une boule se forma dans ma gorge. J'allais me marier dans quelques heures.

« - Julia ! »

Je me retournai vivement. Marisol venait d'entrer dans la pièce, les bras tendus au dessus de sa tête.

« - Tu es rayonnante, soeurette ! Quand Jack te verra, il va devenir dingue… »

« - J'espère bien. »

« - Ce n'est pas tout, mais votre carrosse est avancé, Princesse. »

Je haussai un sourcil.

« - Oui, j'ai amené la voiture », rectifia-t-elle.

« - Alors qu'est-ce qu'on attend ? » dit Anne en me prenant par le bras.

Je montai dans la voiture de Marisol et nous prîmes la route. Jack et moi avions décidé de nous marier près de chez mon père, dans une petite chapelle. Aussi, le nombre d'invités était très réduit. Nous n'avions invité que les amis et la famille proche. Ces derniers étaient essentiellement les miens, car Jack n'avait malheureusement ni amis, ni famille. Nous nous étions d'ailleurs violemment disputés quand il avait suggéré le fait qu'il pourrait inviter son aliénée de sœur… J'avais su jouer de mes charmes et avais gagné. Kirsten ne viendrait pas.

« - Alors, pas trop angoissée ? » lança ma sœur.

Je me redressai et observai son regard dans le rétroviseur.

« - Ça va », répondis-je.

« - Quel effet ça fait de passer la corde au coup de Jack Menley ? »

« - Je ne croyais pas que c'était possible », dit Anne.

Soudain, une sorte d'affliction monta en moi et je me sentis nauséeuse. Et si c'était effectivement impossible ? Et si tout d'un coup il se rendait compte qu'il avait fait le mauvais choix et me laissait tomber ? Et s'il ne venait pas au mariage… ?

« - Stop, arrête la voiture ! » ordonnai-je.

« - Quoi ? »

« - Gare-toi ! »

« - Mais je ne peux pas, tu vois bien que je suis au milieu de la route ! »

« - Mari, trouve un moyen de te garer, ou je vomis sur tes sièges. »

« - Ok, ok. »

Elle fit une manœuvre particulièrement audacieuse et se gara sur le bord de la route. Anne me regardait, l'air inquiet.

« - Tu ne te sens pas bien ? » demanda-t-elle.

Je pris une longue inspiration et sentis que mon cœur s'emballait dangereusement.

« - J'ai peur », dis-je.

« - Tu vas te marier, Julia, c'est normal d'avoir peur. »

« - Tu peux arrêter de répéter « tu vas te marier » sans arrêt ? »

« - Excuse-moi. »

Je pris ma tête dans mes mains et me balançai d'avant en arrière pour soulager mon angoisse.

« - J'ai peur de ne pas pouvoir y arriver. »

« - Comment ça ? »

« - Je suis tellement bien avec Jack, maintenant… J'ai peur que tout change si on se marie. J'ai peur d'être déçue, peur de le décevoir, peur de… »

Anne me caressa les cheveux.

« - Je peux te faire part de mon expérience ? » dit-elle.

« - Je t'écoute. »

« - Tu sais que je vivais depuis un certain temps avec James avant qu'on se marie. Et bien après le mariage, rien n'a changé ! »

« - C'est vrai ? »

« - Mais oui… c'est normal de se poser ces questions, mais dis-toi que Jack t'aime. S'il t'a demandé de l'épouser, c'est parce qu'il croit en vous, en votre couple. Il ne l'aurait pas fait, sinon. Enfin, chérie, tu connais Jack mieux que moi, tu devrais le savoir. »

« - Oui, justement ! Comment être sûre qu'il ne va pas se réveiller un matin et se rendre compte qu'il a fait une erreur ? »

« - Tu ne peux pas en être sûre. Mais ce n'est pas valable que pour Jack, c'est valable pour toute personne qui se marie… »

Je me sentis rassurée par les paroles de mon amie, et je la serrai dans mes bras pour l'en remercier.

« - Tu aimes Jack, pas vrai ? »

« - Oui. »

« - Et tu veux l'épouser ? »

« - Oui. »

« - Alors on est reparties. Marisol, merci pour ta patience. »

Nous repartîmes et quelques minutes plus tard, nous étions devant l'église.

Je saisis le bras de mon père, et on ouvrit les portes pour nous laisser entrer. Nous nous avancions lentement vers l'autel, et j'aperçus Jack, vêtu d'un élégant costume trois pièces noir. Il était là, il m'attendait. Il ne m'avait pas abandonnée, cette fois. Je me sentis tout de suite plus confiante et lui adressai un large sourire en arrivant à sa hauteur. Ses yeux verts, plus brillants que jamais, me fixaient de bas en haut. Je me tournai vers le prêtre qui avait l'air étonnamment rouge. Il toussota.

« - Nous sommes tous réunis ici en cette belle journée », balbutia-t-il, « chers frères, sœurs, oncles, tantes, mères, pères, grands-parents, cousins, amis, et puis tout le reste… »

Je haussai un sourcil et jetai un regard incrédule à Jack qui m'expliqua par un geste discret que le prêtre était ivre. Je levai les yeux au ciel. Il ne manquait plus que ça.

« - Je disais donc qu'on était tous là, pour unir cet homme et cette charmante femme… salut… »

Il me fit un petit signe de la main et tituba.

« - … par les sacrés liens du mariage. »

Il soupira et s'appuya contre l'autel.

« - Vous savez », dit-il. « C'est beau quand les gens se marient. Ça me rend toujours toute chose quand je dois célébrer un mariage… Vous savez pourquoi les gens se marient ? »

Comme personne ne répondait à sa question, il fit la moue et entreprit de donner sa propre explication.

« - Bah parce qu'ils se sentent seuls, voilà tout. Et c'est beau parce qu'ils croient encore au mariage, alors que cinquante pour cent se finissent par un divorce. Vous vous rendez compte, vous ? »

Il s'était tourné vers Jack qui le regardait, les sourcils froncés.

« - De nos jours, la justice désunit ce que Dieu a uni », dit-il sur un ton qui se voulait sinistre. « Tenez, rien que l'autre jour, je discutais avec ma concierge, Madame Gomez, dont la fille s'est mariée l'an dernier, et elle me disait que… »

Jack s'approcha de lui et il s'interrompit, l'air intrigué. Il s'appuya un peu plus sur l'autel.

« - Et si on passait directement à la partie où vous nous mariez », dit-il. « Vous savez, avec les alliances, et tout… »

L'officiant sembla revenir un peu à la réalité et il se redressa. Il revint se poster devant nous et il nous maria. Tant bien que mal, certes, mais il nous maria. Et même si au moment d'échanger les alliances il s'était écrié : « Nom de Dieu, elle sont vachement belles ces alliances, vous les avez achetées où ? Elles étaient chères ? », tout s'était plutôt bien passé et nous fûmes déclarés mari et femme.

« - C'est aux mariés d'ouvrir le bal », clama Marisol.

Nous étions réunis chez mon père, avions bien mangé, et à présent, ma sœur avait décrété qu'il fallait qu'on danse. En ce qui me concernait, je n'y voyais pas d'inconvénient. Le problème, c'était Jack, qui refusait catégoriquement de rejoindre la piste de danse improvisée. Il était assis à table, les bras croisés sur sa poitrine. Il avait retiré son veston et retroussé les manches de sa chemise.

« - Hors de question, je ne danse pas », dit-il sur un ton ferme.

Je pris ses mains dans les miennes.

« - Allez, mon cœur, ne sois pas si rabat-joie. Je ne te demande pas de danser le mambo, juste un petit slow de rien du tout… Tu sais danser un slow, quand même ? »

« - Hum. »

Il affichait une mine renfrognée. Je devais me montrer plus convaincante. J'approchai ma bouche de son oreille et murmurai :

« - Si tu danses avec moi maintenant, je te promets une petite danse du ventre en privé ce soir. Rien que pour toi… »

Il haussa un sourcil, l'air intéressé, mais ne répondit pas.

« - Je te laisserai même enlever ma jarretière… ça, et… tout ce que tu veux. »

Il se leva de sa chaise.

« - Ce n'est qu'un petit slow de rien du tout, n'est-ce pas ? » dit-il. « Je devrais pouvoir y arriver. »

Je lui adressai un grand sourire satisfait et déposai un baiser sur ses lèvres.

« - Je savais qu'on pourrait s'entendre. »

Je le pris par le bras et l'entraînai sur la piste. Je plaçai ses mains autour de ma taille et posai les miennes sur ses épaules. Et la musique démarra. C'était un slow langoureux et, somme toute, pas très difficile à danser. Après quelques minutes, les invités commencèrent à nous rejoindre. Jack m'attira plus près de lui et je pouvais sentir son souffle sur mon cou, où il déposa un baiser.

« - Tu es… tellement belle, mon ange », murmura-t-il.

Je caressai son visage.

« - Hum… J'ai fait des efforts rien que pour toi. »

Il rejeta mes cheveux en arrière et embrassa mon épaule nue.

« - Alors ? Quel effet ça te fait de t'appeler Julia Menley ? »

« - Je trouve que ça sonne plutôt bien. »

« - Moi aussi. »

Nous restâmes enlacés sur la piste jusqu'à la fin de la chanson. Et quand arriva la suivante, Jack ne se fit pas prier pour rester danser avec moi.

« - Je ne m'en sors pas trop mal en danse, tu ne trouves pas ? » demanda-t-il.

« - Hum, hum… Tu sais ce qu'on dit, la danse est l'expression verticale d'un désir horizontal… »

Pour toute réponse, il sourit et m'embrassa. Quand la musique s'arrêta, je laissai Jack et traversai la piste pour aller rejoindre ma mère qui faisait la conversation à Isa. Quand j'arrivai à sa hauteur elle leva les yeux vers moi et m'adressa un sourire radieux. Je n'en attendais pas moins…

« - Dear, je suis tellement heureuse que tu te maries enfin ! C'est le plus beau jour de ma vie ! »

Je pris sa main dans la mienne et m'assis à ses côtés. Ma fille vint aussitôt me rejoindre et posa ses petites mains sur mes genoux.

« - Elle est belle ta robe, Maman », dit-elle, le regard brillant.

Je dégageai son visage en coinçant ses cheveux derrière ses oreilles.

« - Viens me faire un bisou, mon poussin. »

Elle se jeta sur moi et je la serrai dans mes bras pendant de longues minutes. Puis je l'embrassai sur le front.

« - Maman ? Tu m'aimes ? »

« - Evidemment que je t'aime, chérie. Tu es mon bébé à moi. »

« - Et papa, il m'aime ? »

« - Bien sûr, on t'aime tous les deux très fort. »

Je ne comprenais pas bien la raison des interrogations de ma fille, mais son sourire satisfait me fit comprendre que je lui avais apporté les réponses qu'elle attendait. Elle se blottit dans mes bras.

« - Julia, regarde ! »

Anne s'avançait dans ma direction, tenant Benjamin par la main. Celui-ci faisait des petits pas mal assurés.

« - Tu as vu comme il marche bien ? » dit-elle, un sourire jusqu'aux oreilles.

« - Il marche déjà, c'est fou ce que le temps passe ! »

Benjamin fit encore quelques pas et rejoignis ma mère, le visage souriant. Celle-ci le prit dans ses bras.

« - Il est où papa ? » demanda soudain Isa.

« - Je ne sais pas, il doit être par là, tu ne le vois pas ? »

Je fis un tour d'horizon pour tenter d'apercevoir Jack, mais je ne le vis nulle part. Je me levai de ma chaise pour avoir un meilleur angle de vue ; il n'y avait plus aucun doute, il n'était pas dans la salle. Je fis signe à ma fille de m'attendre là et traversai rapidement la piste de danse.

« - Papa, tu n'aurais pas vu Jack ? »

Mon père et Hilda se tournèrent vers moi et secouèrent la tête, le regard désolé. Je soupirai.

« - Je l'ai vu sortir il y a quelques minutes », dit Vincent.

Je me retournai vivement pour lui faire face.

« - Il a pris sa veste et il est sorti. »

« - Merci, Vince. »

Je me précipitai vers la sortie et quittai la maison. La nuit était tombée et ça se rafraîchissait, mais je décidai d'en faire abstraction. Je ne savais pas quelle devait être ma réaction, mais à chaque fois que Jack partait quelque part sans rien me dire, j'avais peur. Je fermai les yeux et me concentrai sur la brise fraîche qui soufflait et qui annonçait la fin imminente de l'été et l'arrivée de l'automne. Je fis le tour de la maison et m'engageai sur le sentier en terre battue qui menait à la forêt. Je prenais soin de maintenir ma robe en hauteur pour éviter qu'elle ne se salisse dans la poussière, et entrai dans les bois. Ceux-ci étaient sombres, et je redoutais de me perdre. Je fus soulagée quand j'aperçus enfin le rosier sauvage, et je tournai à droite. Quelques mètres plus loin, je posai le pied sur le ponton. Je ne m'étais pas trompée, Jack était là, assis par terre, le regard perdu au loin. Je m'avançai jusqu'à ce que je sois à sa hauteur.

« - Tout va bien ? » demandai-je.

Il leva les yeux vers moi et m'adressa un sourire.

« - Ça va. J'étais juste en train de réfléchir. »

« - Je peux me joindre à toi ? »

Pour seule réponse, il me tendit la main. Je la saisis et je m'assis entre ses jambes, sans aucun égard pour ma robe. J'appuyai mon dos contre son torse et il passa ses bras autour de ma taille avant de poser sa tête sur mon épaule. Je fixais l'eau sombre du lac en face de nous, en me délectant du contact de son corps contre le mien.

« - Dis-moi… » commençai-je. « Tu n'étais pas en train de te dire que tu regrettais tout ça, par hasard. »

Il rit.

« - Non, mon ange, je ne regrette rien. J'avais juste envie d'être un peu seul. »

Je me sentis profondément rassurée. Je m'étais inquiétée pour rien. Ça ne pouvait quand même pas être la même histoire à chaque fois !

« - Ah. Tu veux que je te laisse ? »

« - Non, reste. »

« - D'accord. »

Je sentis ses lèvres sur ma nuque et je frissonnai. Nous restâmes là en silence pendant de longues minutes et un vent froid commença à se lever. Jack ôta sa veste et la passa autour de mes épaules nues.

« - Jack, je peux te poser une question ? » osai-je.

« - Je t'écoute. »

« - Est-ce que tu te sens bien ? Je veux dire… tu souffres toujours ? »

Il resta silencieux un moment et j'eus peur d'avoir tort d'aborder ce sujet épineux. Mais j'avais envie, j'avais besoin de savoir. Son bien être était d'une grande importance pour moi.

« - Je crois que non. Enfin… il y a des jours avec et des jours sans, tu sais. Il arrive que je me sente mal et là, tous mes démons remontent à la surface… Je recommence à me poser tout un tas de questions sur le sens de ma vie, sur mon droit au bonheur, sur ma valeur… Et puis tu arrives. Tu me souris. Tu m'embrasses. Et c'est comme si tu mettais un terme à toute ma souffrance intérieure ; je me sens plus léger. »

Je caressais délicatement sa main et fis volte-face pour plonger mon regard dans le sien. Il me sourit.

« - C'est pour ça que je ne veux pas partir », ajouta-t-il.

Je collai ma bouche contre la sienne et laissai sa langue franchir la barrière de mes lèvres entrouvertes. Il me prit par la taille et je m'assis sur ses genoux.

« - Je t'aime, Jack. »

Il me sourit et s'empara à nouveau de mes lèvres.

Nous passâmes la porte de la maison de mon père, mais personne ne sembla remarquer notre présence. Ils avaient tous les yeux fixés sur Marine et Eric qui étaient en train de se disputer.

« - Tu sais quoi ? » disait Marine. « Je ne veux plus me marier avec toi ! C'est fini, j'annule nos fiançailles ! »

« - Tu quoi ? » cria Eric. « Ne sois pas stupide, tu ne vas pas tout annuler à cause d'une misérable dispute ! »

« - Si ce n'était que ça ! Ces derniers temps, plus rien ne va et tu le sais très bien, mais tu refuses de l'admettre ! »

Je jetai un œil à Jack qui observait la scène, les sourcils froncés. Quant au reste des invités, ils étaient tous figés, attentifs à ce qui se passait. On aurait pu croire que le temps avait suspendu son cours à cet instant.

« - C'est parce qu'on ne fait plus l'amour, c'est ça ? » dit Eric. « Enfin, Marine, il n'y a pas que le sexe qui compte ! »

« - C'est un fait, mais si on ne fait plus l'amour c'est parce que tu n'es pas foutu de faire marcher ta queue, voilà tout ! »

Il y eut une vague d'indignation dans la salle. Seule Marisol semblait amusée par la tournure que prenaient les événements. Je décidai d'intervenir pour éviter que les choses n'aillent plus loin encore. Je m'approchai précautionneusement de Marine et lui saisis le bras.

« - Marine, s'il te plait, calme-toi. »

« - Lâche-moi, toi », dit-elle en se dégageant violemment de mon étreinte.

Puis elle se tourna à nouveau vers Eric.

« - Tu es impuissant ! Im-puis-sant ! »

« - Peut-être que c'est parce que tu ne m'excite plus, tiens ! » rétorqua Eric.

« - Oh… alors tu n'as qu'à coucher avec Julia, puisque apparemment, avec elle, tu n'as jamais eu ce genre de problème ! Elle doit t'exciter plus que moi ! »

Je pris Marine par les épaules et la forçai à se tourner vers moi. Elle se débattit avec une telle hargne que je n'eus d'autre choix que de la gifler pour calmer son hystérie. Elle me fixa, l'air surpris, et je lui lançai un regard noir.

« - Ça va mieux ? » dis-je sèchement.

Sa main était posée sur sa joue douloureuse et les larmes commencèrent à couler, baignant son visage. Elle jeta un regard gêné autour d'elle et quitta la pièce en courant. Un silence lourd planait dans la salle. Je jetai un œil à Eric qui fut incapable de soutenir mon regard ; il partit de la maison en claquant la porte. Cette dispute avait jeté un froid sur la fête et je doutais que ce soit récupérable. Les invités avaient les yeux fixés sur moi attendant de voir ce que j'allais faire. Ne supportant plus la pression de tous ces regards inquisiteurs, je quittai la pièce à mon tour. Je montai l'escalier qui menait à l'étage et m'assis sur la première marche avant de prendre ma tête dans mes mains. J'étais terriblement gênée. Pas autant que Marine, je veux bien le croire, mais cette dernière m'avait impliqué dans cette dispute de façon inappropriée. D'autant plus que je n'avais jamais parlé à Jack de ma relation avec Eric, et là, il venait de l'apprendre de la façon la plus violente qui soit. J'entendis quelqu'un monter les marches, levai la tête et croisait le regard d'Hilda. Elle m'adressa un sourire chaleureux.

« - Je ne sais pas si tu te souviens », dit-elle en s'asseyant à côté de moi, « mais quand tu étais petite et que tu faisais la tête, tu venais toujours t'asseoir sur cette marche. Et tu ne voulais pas bouger de là avant qu'on vienne te chercher. »

Je souris à mon tour.

« - Je me souviens, oui. J'ai passé des heures sur cette marche ; comment oublier ? »

Elle passa un bras autour de mes épaules.

« - Jack m'a dit de te dire de ne pas t'inquiéter ; il s'occupe de remercier les invités. »

Je hochai la tête.

« - Tu devrais peut-être aller te reposer un moment, tu as eu une longue journée. Isa va passer la nuit chez Anne et ton père et moi irons à l'hôtel. »

« - Non, vous êtes chez vous, il n'y a aucune raison que vous alliez à l'hôtel. On va y aller, nous… »

« - Chut… pas de discussion possible. Vous aurez la maison pour vous tout seuls cette nuit. Considère ça comme une sorte de… cadeau de mariage. »

J'enroulai mes bras autour de son cou et la serrai contre moi avant d'aller m'enfermer dans ma chambre.

Je ne pris pas la peine d'ôter ma robe. Je m'installai sur le canapé vers la fenêtre et mordillais nerveusement le bout de mes doigts. Mon cœur fit un bond au moment où la porte de la chambre s'ouvrit, laissant entrer Jack. Il me fixa de ses yeux froids et je baissai les miens.

« - Tout le monde est parti », dit-il. « Il n'y a que nous. »

Je hochai la tête. Il s'assit sur le lit, et même si je ne le regardais pas directement, je pouvais sentir que ses yeux étaient posés sur moi. Je ne savais pas si je devais engager la conversation ou attendre qu'il le fasse, mais je ne supportais plus cette tension. Je décidai donc de prendre les devants.

« - Je suis désolée pour la scène de tout à l'heure. »

« - Tu n'as pas à t'excuser, tu n'y es pour rien. »

« - A propos de ce qu'à dit Marine au sujet de moi et Eric… Si je ne t'en ai pas parlé, c'est parce qu'à mes yeux ça n'a aucune importance. Pour moi, ce n'était que purement physique, mais comme il commençait à s'attacher à moi, j'ai préféré y mettre un terme. Le lendemain de notre rupture, je te rencontrais. »

Il hocha la tête doucement.

« - Tu n'es pas obligée de te justifier, tu sais. Tu aurais pu m'en parler, tu ne l'as pas fait, c'est ton choix. Je ne vais pas m'énerver pour ça. »

Je me levai pour aller me mettre en face de lui. Je posai mes mains sur ses épaules et il posa les siennes sur ma taille. Je l'embrassai et il m'attira sur le lit.

« - J'ai le souvenir d'une promesse que tu m'as faite cet après-midi », dit-il.

« - J'ai remarqué que tu avais une excellente mémoire pour ce genre de choses. »

Je m'assis et il descendit doucement la fermeture éclair de mon bustier. Il le retira et le jeta plus loin. Je me levai et déboutonnai mon jupon que je laissai tomber sur le sol. Puis je posai mon pied sur le lit, entre ses cuisses. Il laissa glisser ses mains le long de ma jambe avant d'embrasser cette dernière. Il saisit ma jarretière avec les dents et me la retira, non sans une certaine difficulté. Je laissai échapper un petit rire. Il entreprit ensuite de retirer mes bas et effleura ma peau nue du bout des lèvres. Je me mis à cheval sur ses genoux, retirai son gilet et déboutonnai sa chemise. Je caressai son torse ferme et enroulai mes bras autour de sa poitrine. Ses mains allaient et venaient le long de mon dos et elles s'attardèrent sur l'agrafe de mon soutien-gorge. Il s'en débarrassa et s'allongea sur le lit, m'attirant avec lui. J'embrassai sa poitrine, son ventre, puis je décrochai sa ceinture, déboutonnai son pantalon et le fis glisser le long de ses cuisses. Ce fut au tour de son caleçon. Postée debout devant lui, j'observai sa nudité. Il était excité et moi aussi. D'un signe de la tête, il me demanda de le rejoindre, et après avoir retiré ma culotte, je m'exécutai. Nous fîmes l'amour avec fougue et passion, faisant de cette nuit de noces une nuit à marquer d'une pierre blanche. J'étais plus que jamais emballée à l'idée de passer le restant de mes jours avec Jack. C'était lui et personne d'autre, et ce pour l'éternité.

***

Dix ans plus tard

« - Ah ! Maman ! »

Je me réveillai en sursaut et me redressai précipitamment. Jack, qui dormait à côté de moi, émit un grognement agacé.

« - Laisse, mon cœur, je m'occupe de tout. »

Je me levai, enfilai une robe de chambre, et partis à la recherche de ma fille. Je la trouvai plantée devant le miroir de la salle de bain, le visage déformé par une expression horrifiée.

« - Qu'est-ce qui te prend de hurler comme ça ? » demandai-je.

Elle se tourna vivement vers moi et pointa son doigt en direction de son nez.

« - J'ai un bouton ! »

« - Mon Dieu. C'est terrible. »

« - Bien sûr que c'est terrible. Tout le monde va le remarquer, ils vont se moquer de moi, ils vont dire « hé, regardez, Isa a de l'acné » ! »

« - Mais non, arrête, on ne le voit même pas ton bouton. Et quand bien même, je ne vois pas où est le problème. Ils n'ont pas d'acné les autres ? »

« - Non ! En plus, si cette poufiasse de Tatiana remarque que j'ai un bouton, elle va me mener la vie dure, tu peux me croire. »

« - Si elle fait ça, j'irai décrocher un coup de poing à sa mère… ce ne serait pas la première fois… »

Elle me regarda sans comprendre.

« - Laisse tomber. Je te raconterai un jour. »

Elle reporta son attention sur son reflet et tentait tant bien que mal de camoufler son petit bouton avec du maquillage. Ses cheveux blonds ondulés étaient attachés et formaient une longue queue de cheval, alors que ses yeux verts pleins de détresse louchaient à ce moment-là sur son bouton. Je ne disais pas cela parce que j'étais sa mère, mais Isa était une très jolie fille, même si parfois, elle n'en avait pas conscience. Elle ressemblait beaucoup à Emily, telle qu'elle était sur la photo que Jack m'avait un jour montrée.

« - Maman, euh… tu te rappelles que je t'ai parlé de ce garçon qui me plaisait bien, Thomas. »

« - Oui, je m'en souviens. »

« - Et bien… il m'a invité à sortir, et… j'ai accepté. »

« - Je comprends mieux ton obsession pour ce bouton. Qui est très bien dissimulé d'ailleurs… »

« - Tu pourrais préparer le terrain pour papa », dit-elle en un souffle.

Je fronçai les sourcils.

« - Isa… »

« - Tu sais bien comment il réagit à chaque fois qu'il est question que je sorte avec un garçon. Il va encore devenir odieux, me dire des choses méchantes, on va se fâcher, et… Enfin, tu vois, je n'ai pas envie d'être obligée de le lui cacher. »

Je passai ma main sur son visage. J'étais attendrie par son raisonnement que je trouvais étonnamment mature pour son âge.

« - C'est que j'aime vraiment beaucoup Thomas, tu sais ? Et c'est une chance inespérée qu'il s'intéresse à moi, alors je ne voudrais pas la laisser passer, tu comprends ? »

« - Bien sûr, chérie, je comprends. Je vais voir ce que je peux faire. »

« - Merci, Maman ! »

Elle me sauta au cou et je la serrai dans mes bras.

« - Tu veux que je te dépose au lycée ? » demandai-je.

« - Non, c'est inutile, la mère de Sarah nous emmène aujourd'hui. Je vais m'habiller, elle sera bientôt là. »

Je lâchai ma prise sur elle et elle se précipita dans sa chambre. Quant à moi, je descendis dans la cuisine, préparer le petit déjeuner. Je mis la machine à café en marche, et des toasts dans le grille-pain. C'est à ce moment-là que Jack fit son entrée dans la pièce. Il s'approcha de moi et enroula ses bras autour de ma taille avant de m'embrasser.

« - Bonjour, mon ange », dit-il.

« - Bonjour. »

« - Qu'est-ce qui s'est passé ce matin ? »

« - Oh, Isa avait un bouton sur le nez. »

« - C'est une catastrophe. Il faut tout de suite alerter les services d'hygiène. »

Je laissai échapper un petit rire.

« - Oui, tu plaisantes, mais il n'empêche que quand tu as quinze ans, que tu es une fille et que tu as un bouton sur le nez, ça peut effectivement être une catastrophe. »

Jack secoua la tête doucement et se fit un café avant de s'asseoir à table.

« - J'y vais, bonjour papa ! »

Isa venait d'entrer dans la cuisine vêtue d'un jean, d'un T-shirt blanc et de chaussures Converse noires. Elle tenait son sac à dos sur une seule épaule et un casque pour écouter de la musique reposait autour de son cou. Ses cheveux étaient libres et tombaient sauvagement sur ses épaules.

« - Bonjour, fillette. »

Elle s'approcha de Jack et passa ses bras autour de lui avant de lui donner un baiser sur la joue.

« - Passe une bonne journée », dit-elle avant de quitter la maison pour aller au lycée.

"Petite fayote", pensai-je. Jack avait les yeux fixés sur la porte qu'Isa venait d'emprunter, un air de profonde incompréhension sur le visage.

« - Qu'est-ce qu'elle veut, encore », demanda-t-il.

Je haussai les épaules et m'assis à table en face de lui.

« - Mon cœur, il y a quelque chose dont je voudrais te parler », commençai-je.

« - Je t'écoute, qu'est-ce qu'il y a ? »

« - Et bien… c'est à propos d'Isa. Elle m'en a parlé ce matin… Il y a ce garçon qu'elle aime bien et qui lui a demandé de sortir… »

« - Pas question », coupa-t-il. « Isa ne sortira pas avec qui que ce soit. »

Je soupirai. Je m'attendais à ce genre de réponse catégorique de sa part, mais j'avais promis à ma fille de faire mon possible, et c'est ce que j'allais faire.

« - Tu sais, je ne serais pas contre le fait qu'elle ait un petit ami, moi… »

Il planta son regard glacial dans le mien et j'eus un mouvement de recul.

« - Tu te fous de moi ? » dit-il sèchement. « Elle est trop jeune. »

« - Elle a quinze ans, Jack. C'est une jeune adulte, et, qui plus est, elle est très mature pour son âge. »

« - Ça m'est égal. »

Je me levai et allai m'asseoir sur ses genoux. J'enroulai mes bras autour de son cou et déposai un baiser sur son front.

« - Jack Menley, vous êtes l'homme le plus borné que j'aie jamais rencontré. »

« - Et fier de l'être. »

Il m'attira contre lui et m'embrassa. Puis je saisis sa tête entre mes mains et scrutai son visage délicat. Depuis la première fois que je l'avais rencontré, dix-sept ans auparavant, Jack avait très peu changé. Bon, il était plus vieux, ce qui est normal, mais mis à part ça, il était toujours aussi désespérément beau et cynique. Je caressai ses lèvres et il laissa sa main courir sur ma cuisse.

« - Pour en revenir à Isa », dis-je, « je pense que tu devrais lui laisser une chance. »

« - Ah bon, et pourquoi ça ? »

« - Parce que quoi qu'il arrive, elle va sortir avec ce garçon. Et elle préférerait que ce ne soit pas dans ton dos. »

Il me fixa, et je sentais qu'il était prêt à céder.

« - On peut en reparler ce soir au dîner avec elle ? » dit-il doucement.

« - Bien sûr, oui. »

Je l'embrassai.

« - Tu travailles aujourd'hui ? » demanda-t-il.

« - C'est mon jour de congé, mais je vais passer à l'hôpital un peu plus tard. »

« - Bien, c'est très bien ça. »

Il se redressa, puis il me souleva et m'allongea sur la table de la cuisine.

« - Qu'est-ce que tu fais, Jack ? Pas ici… »

Il m'embrassa et me débarrassa de ma robe de chambre.

« - Et pourquoi pas ? Ce n'est pas bien ici ? »

« - Oui, oui, ça fera l'affaire. Viens par là, toi ! »

***

Je raccrochai le téléphone et posai le repas sur la table de la salle à manger. Je venais de parler pendant plus d'une heure au téléphone avec Marisol qui m'avait annoncé qu'elle venait d'être nommée Directrice artistique dans son agence de publicité. Je frappai à la porte du bureau de Jack et montai à l'étage pour chercher Isa. Elle était dans sa chambre et répétait, tant bien que mal, ses accords à la guitare. Puis nous passâmes à table. Nous commençâmes à manger en silence, puis au bout d'un moment, Jack ouvrit les hostilités.

« - Alors il paraît que tu voudrais sortir avec un garçon… »

Isa hocha la tête timidement.

« - Tu m'en parles, un peu ? »

« - D'accord… euh… il s'appelle Thomas, il est en seconde, il est très beau… »

« - Il est plus vieux que toi. »

« - Deux ans, à peine ! »

« - Il n'empêche qu'il est plus vieux. »

Je lançai un regard réprobateur à Jack.

« - Si tu veux tant que ça sortir avec un garçon, pourquoi tu ne sors pas avec le fils des voisins… comment, déjà ? Philippe ? » demanda Jack.

« - Papa… le fils des voisins a douze ans ! »

« - Et alors ? Moi je trouve qu'il a du style… »

« - C'est un gamin. »

« - Mais un gamin qui a du style. »

Isa secoua la tête, contrariée.

« - Alors… est-ce que j'ai ton accord pour sortir avec Thomas ? »

« - Hum… franchement, ça ne m'emballe pas, non. »

« - Mais pourquoi ? »

« - Parce que ce type ne m'inspire pas confiance. »

« - Mais tu ne le connais même pas ! »

« - Je les connais tous. »

Isa se leva brusquement de table, renversant son verre qui répandit son liquide sur la nappe.

« - Dis plutôt que c'est en moi que tu n'as pas confiance ! » cria-t-elle.

« - Je n'ai pas confiance en toi. »

Elle recula sa chaise et quitta la table, furieuse.

« - C'est trop injuste ! Je déteste ma vie, je te déteste ! »

Elle monta les escaliers quatre à quatre et nous entendîmes la porte de sa chambre claquer violemment. Jack baissa la tête et saisit l'arrête de son nez entre son index et son pouce.

« - Tu trouves cette réaction mature, toi ? » dit-il.

« - Tu y as été un peu fort, tu ne crois pas ? Lui dire que tu n'as pas confiance en elle n'était pas une bonne idée, si tu veux mon avis. »

« - Merde, Julia. Qu'elle fasse ce qu'elle veut, je m'en lave les mains ! Ça ne me concerne plus, désormais. Elle peut sortir avec tous les garçons qu'elle veut, elle peut tous se les envoyer si ça la chante, je ne veux pas le savoir ! »

« - Comment peux-tu dire une chose pareille ! C'est de ta fille, qu'il est question ! »

« - Oui, et bien moi j'essaye d'avoir un minimum d'autorité sur elle, mais elle ne m'écoute pas ! Et en plus, toi, tu te ranges de son côté ! »

« - Evidemment, si je devais suivre tous tes préceptes débiles, la pauvre ne mettrait pas le nez dehors ! »

« - C'est faux, et tu le sais ! »

Il baissa les yeux et poussa un soupir.

« - Elle n'a que quinze ans, Julia. A cet âge-là, on est si fragile et si influençable… C'est à l'âge de quinze ans que j'ai mis les pieds dans le milieu de la drogue. Et ça a eu les conséquences que tu sais. Est-ce que c'est un crime d'avoir peur pour elle ? »

J'encadrai son visage de mes mains.

« - Non, ce n'est pas un crime, mon cœur. Mais dis-toi qu'Isa ne va pas forcément réitérer tes erreurs… C'est une jeune fille sérieuse qui a la tête sur les épaules. »

Il hocha la tête et je déposai un baiser sur ses lèvres.

« - Je vais aller lui parler », dis-je.

Je laissai Jack planté dans la salle à manger et montai voir Isa. Je comprenais parfaitement les appréhensions de Jack. Il avait sa propre adolescence comme point de comparaison, et étant donné ce qu'il avait vécu, il était normal qu'il ait peur pour sa fille. Je frappai doucement à la porte d'Isa.

« - Chérie, c'est moi, je peux entrer ? »

« - Non, va-t-en. »

« - Isa, s'il te plait, on peut parler, non ? »

« - Non, tu es de son côté, alors je ne veux pas te parler. »

« - Qu'est-ce que tu racontes, quel côté ? Je ne suis du côté de personne… »

Depuis qu'Isa était entrée dans l'adolescence, elle et Jack ne cessaient de se quereller. Leur relation si particulière qu'ils avaient entretenue pendant toute l'enfance de ma fille, avait progressivement laissé place à de l'agressivité, de la colère et de l'amertume. Et moi, dans cette histoire, je jouais le rôle du modérateur. J'essayais tant bien que mal de calmer le jeu et conserver une ambiance vivable dans cette maison. J'avais parfois l'impression d'arbitrer un match de football, et je commençais à être fatiguée de ce job.

Isa ne répondit pas, et j'ouvris doucement la porte. Elle était allongée sur son lit, la tête enfouie dans ses coussins, et quand elle leva les yeux vers moi, je vis qu'elle avait pleuré. J'entrai, fermai la porte derrière moi et m'assis auprès d'elle sur le lit. Elle me regarda avec des yeux tristes et je lui souris. C'est alors qu'elle vint se blottir dans mes bras, en pleurs. Je caressai affectueusement ses cheveux et elle cessa petit à petit de sangloter.

« - Ça va mieux ? » demandai-je.

Elle leva ses yeux embués de larmes vers moi et hocha la tête. Je séchai ses joues du dos de ma main et elle renifla.

« - Maman… pourquoi est-ce qu'il est aussi méchant avec moi, qu'est-ce que je lui ai fait ? Il ne m'aime pas, c'est ça ? »

« - Bien sûr qu'il t'aime, chérie. Ton père est juste un peu… compliqué. »

« - Mais j'ai l'impression de n'avoir aucune importance pour lui. Qu'il prend un malin plaisir à me torturer. On dirait qu'il aime me faire souffrir. »

Je ne connaissais que trop bien ce sentiment. Sur ce point, Isa était comme moi. Elle avait besoin de se sentir aimée, elle voulait de l'affection. Et Jack était incapable de le lui donner. Je pris sa main dans la mienne.

« - Isa, je peux t'assurer que ton père t'aime. Il est juste incapable de montrer ses sentiments. Tu n'imagines même pas à quel point j'en ai bavé à cause de ça… »

« - C'est vrai ? »

« - Oui. Et il y a tout un tas de choses que tu ne connais pas à son sujet et qui explique sa façon d'être. Mais je ne peux rien te dire. Ce n'est pas à moi de le faire ; c'est à lui. Quand il sera prêt. Tout ce que tu dois savoir pour l'instant, c'est qu'il t'aime et que s'il agit de cette façon avec toi, c'est parce qu'il s'inquiète de ce qui pourrait t'arriver. Il a peur que tu sois blessée. »

« - C'est la vérité, ou tu dis ça pour lui trouver une excuse ? »

« - Non, c'est la vérité. »

Elle hocha la tête doucement. J'aurais tellement voulu que ces deux-là recommencent à s'entendre… Comme avant.

« - Alors, quand est-ce que tu sors avec le beau Thomas ? »

« - Je peux ? »

« - Bien sûr que tu peux. »

Son sourire s'élargit et la voir aussi heureuse me procura un immense bonheur.

« - C'est demain soir. Il passe me chercher. Je peux te demander de tenir papa tranquille ? »

« - Alors tu as bien compris ce que je t'ai dit, hein ? Soit un peu gentil avec ce garçon. »

« - Je ne suis gentil avec personne. Pourquoi je le serais avec ce type ? »

« - Ce n'est pas la bonne volonté qui t'étouffe, toi. »

Jack croisa les bras et se renfrogna. Je m'approchai de lui et enroulai mes bras autour de sa taille.

« - Fais-le pour ta fille, mon cœur. Elle compte sur toi. »

Il me lança un regard résigné et me serra contre lui. Très franchement, je plaignais le pauvre garçon qui serait là d'une minute à l'autre. Soudain, la sonnette de la porte retentit et Jack me lâcha pour aller ouvrir. Un jeune homme se tenait sur le perron. Il avait des cheveux bruns mi-longs et des yeux d'un bleu cristallin. Quand il vit Jack, il afficha un sourire poli, mais déchanta très rapidement.

« - Euh… bonsoir. Je suis bien chez Isabel ? » dit-il timidement.

« - Si je te dis « non », tu débarrasses le plancher ? » dit sèchement Jack.

L'adolescent haussa un sourcil, mi surpris, mi intimidé. Je décidai d'intervenir.

« - Bonsoir, Thomas », dis-je en lui tendant une main qu'il serra. « Je suis Julia, la mère d'Isa. Et voici Jack, mon mari. Son père. »

Plus à l'aise, Thomas tendit une main vers Jack.

« - Bonsoir, Jack. »

« - Ce sera Monsieur Menley, pour toi », dit-il sans prendre la peine de serrer sa main.

« - Oui, bien sûr, excusez-moi Monsieur Menley. »

« - Entre seulement », dis-je. « Isa finit de se préparer, elle arrive. »

Il jeta un regard hésitant vers Jack qui fit un pas en arrière pour le laisser passer. Il entra, et je fermai la porte. Il tenait dans sa main une rose blanche qui fit monter en moi des souvenirs doux comme le miel. Ce garçon, en tout cas, était attentionné. Il avait l'air terriblement mal à l'aise ; il ne savait pas où poser les yeux, alors que Jack le regardait fixement, plus glacial que jamais.

« - Alors… Thomas », dit ce dernier. « Quels sont vos projets pour ce soir ? »

« - Euh… d'abord le cinéma… »

« - Bien, et vous allez voir quoi ? »

« - Un film. »

« - Tu me prends pour un idiot ou quoi ? »

« - Non, Monsieur. Jamais. »

« - Ce que je veux savoir, c'est quel film vous allez voir. »

« - Le dernier de DiCaprio, Monsieur. »

« - DiCaprio ? Tu veux me faire croire que tu aimes DiCaprio, toi ? Aucun garçon de ton âge n'emmène une fille voir un film avec DiCaprio sans avoir une idée derrière la tête. Tu as une idée derrière la tête ? »

« - Non, Monsieur. Aucune. C'est votre fille qui a choisi le film, Monsieur. »

« - Ah. Bien. »

Thomas avait l'air terrorisé par Jack. J'avais presque peur qu'il finisse par s'évanouir. Isa, quant à elle, ne se pressait pas pour finir de se préparer. Jack poursuivit son interrogatoire.

« - Et après le cinéma, tu pensais la ramener immédiatement à la maison ? »

« - En fait, Monsieur, je voulais l'emmener manger quelque part. »

« - Où ça ? »

« - Je pensais dans un fast-food, Monsieur. »

« - C'est la grande classe, tu ne fais pas les choses à moitié… »

Thomas ne dit rien, trop gêné pour répondre.

« - Jeune homme, je sais très bien ce que les garçons de ton âge recherchent chez une fille. Et ce n'est pas d'Isa que tu vas l'obtenir, c'est clair ? »

« - Très clair, Monsieur. »

« - Et si elle n'est pas à la maison à vingt-deux heures, tu auras à faire à moi, c'est compris ? »

« - Oui, Monsieur. »

« - Au fait, vous y allez comment ? »

« - En bus, Monsieur. Et pour le retour, c'est ma mère qui vient nous chercher. »

Je réprimai un éclat de rire.

« - Vraiment ? C'est très bien… »

Soudain, Isa descendit les marches vêtue d'un jean bleu clair et d'une chemise à l'allure ethnique, brodée par endroits et qui laissait voir ses épaules. Elle avait fait l'impasse sur les Converse, et portait des ballerines noires. Ses cheveux étaient légèrement relevés et elle arborait de grandes boucles d'oreille en argent. Son regard brillant se posa sur Thomas et son sourire s'élargit.

« - Salut, Thomas », dit-elle timidement.

« - Salut, Isa. Tu es très belle ce soir », dit-il avant de jeter un coup d'œil à Jack pour vérifier que ce dernier n'était pas en train de le fusiller du regard. Mais Jack ne regardait pas Thomas. Il regardait Isa et un sourire en coin se forma sur sa bouche. Les deux jeunes se dirigèrent vers la porte main dans la main, et juste avant de sortir, Isa s'arrêta net et fit demi-tour pour aller se blottir dans les bras de Jack. Ce dernier eut l'air surpris, mais consentit finalement à l'étreindre.

« - Je t'aime, papa », dit-elle.

Jack lui caressa affectueusement les cheveux.

« - Allez, fillette, amuse-toi bien. »

Elle le lâcha et reprit le chemin de la sortie. Puis elle m'adressa un dernier sourire avant de partir. Je me retrouvai alors seule avec Jack. Je m'approchai de lui, lui pris les mains et les plaçai autour de ma taille.

« - Est-ce que je t'ai dit que je t'aimais dernièrement ? » demandai-je.

« - Je ne crois pas, non. »

« - Alors c'est une erreur de ma part. »

« - Probablement. »

J'approchai ma bouche de son oreille.

« - Je t'aime », murmurai-je.

Il me répondit par un sourire, comme d'habitude, et m'embrassa.

« - Tu vois, ce n'était pas si difficile que ça de la laisser partir avec un garçon. »

« - Non, c'est vrai. »

Il posa un regard pensif sur la porte d'entrée.

« - Isa est une grande fille », dit-il. « Je n'ai pas de soucis à me faire, c'est quelqu'un de bien. Elle n'est pas comme moi, elle tient ça de toi. »

Je caressai son visage et embrassai sa joue.

« - Toi aussi tu es quelqu'un de bien. Tu as juste plus de mal à la montrer, c'est tout. »

Il me souleva et je passai mes jambes autour de sa taille.

« - Qu'est-ce que je ferais sans toi, mon ange ? »

« - Pas grand chose, j'en ai peur. »

Il rit et m'embrassa avant de m'emmener jusqu'au salon.

« - Au fait », ajoutai-je. « N'oublie pas que demain midi on est invités à aller manger chez Anne et James. »

« - Aucun problème. »

A présent, la boucle était bouclée. J'avais réussi à réconcilier les deux personnes les plus importantes à mes yeux. Ma fille devenait une femme, et moi je vieillissais… Je vieillissais et Jack vieillissait avec moi, à mes côtés, tous les jours. A ce moment précis, je trouvai que mon paradis avait un goût d'éternité…