Auteur : Mouf-Mouf

Disclaimer : Ce sont les mêmes, ils sont toujours à moi. Mais je peux prêter, hein !

Genre : Romance yaoi… un peu mouillée !

Note : Quand l'auteur continue d'utiliser ses chutes et en fait profiter ses personnages. Mais si, ils sont contents !

Une deuxième fois

Une voiture rouge. Un arbre. Une voiture noire. Un champ de vaches. Deux voitures vertes. Un van. Un village au loin. Un gros camion blanc. Et l'autoroute qui filait droit devant, loin, très loin en ligne droite…

Antoine quitta un instant la route –certes, passionnante- des yeux, le temps de jeter un regard dans son rétroviseur. Son regard croisa immanquablement celui de Chris, à l'arrière, et il lui adressa un clin d'œil. Un léger sourire de la part de son amant suffit à amener le sien, et il reporta son attention sur la route sans se soucier de l'air gentiment moqueur de son père, installé à côté de lui.

Il avait fini par céder aux arguments combinés de ses parents et de Chris, et décidé de passer son permis. Etonnamment, il l'avait obtenu assez vite, code et conduite du premier coup. Et en vertu de son statut de jeune conducteur, il servait de pilote d'appoint à son père lors des longs départs en vacances. Enfin… s'il assurait pour celui-ci ! Ses frères l'avaient longuement briefé sur les châtiments qu'il encourait en cas de dommages causés sur la voiture familiale. Il avait perdu le fil et commencé à bâiller ostensiblement après dix minutes, les menaces de pendaison et de castration –entre autres-, mais redoublait néanmoins d'attention dans sa conduite. Planter sa famille et son amant le tentait finalement très peu, d'autant que tous s'entendaient à merveille !

La présentation avait été d'autant plus facile que sa famille était déjà au courant de ses préférences. Le seul à avoir été stressé avait finalement été Chris, que la tarte à l'orange de Tara et les défis de Playstation de Matt et Paul avaient mis à l'aise en un rien de temps. Tellement à l'aise, qu'ils avaient accepté sans problème d'emmener Chris avec eux dans la maison familiale de Bretagne pour le week-end. Antoine avait longuement réfléchi à ce projet. Il est vrai qu'ils auraient pu profiter de ce week-end en amoureux, comme d'habitude, un break dans le semaine de travail estival. Il est vrai qu'il redoutait un peu les réactions de certains membres de sa famille, oncles, tantes ou cousins qui n'avaient pas encore digéré sa différence… Mais non seulement il avait farouchement décidé que si les autres pouvaient emmener les petits copains et copines, il ne voyait pas pourquoi il ne pourrait pas emmener le sien ; mais en plus les yeux brillants de Chris aux mots ''Bretagne'', ''mer'' et ''bateau'' avaient achevé de le convaincre.

Incapable de résister, il jeta un autre regard dans le rétroviseur. Tout au fond, Matt était plongé dans un énorme pavé. Installé au milieu, entre Paul, le plus jeune de ses petits frères, et Tara, Chris partageait un écouteur d'IPod avec le jeune homme et semblait pris dans un débat animé sur les succès comparés de Barry White et Stevie Wonder. Antoine s'amusait souvent de leurs goûts communs en matière de ''vieille musique''.

-Il ne va pas disparaître par magie, tu sais, s'amusa Peter à côté de lui.

-Sait-on jamais, rétorqua son fils d'un air hautain en doublant un parisien sous le rire de son père.

-Allez, tu peux t'arrêter sur la prochaine aire d'autoroute. Il ne reste plus que deux heures, je vais prendre le relais. Et puis tu vas finir par te dévisser le cou à le dévorer du regard comme ça, le taquina Peter.

Antoine répondit d'un reniflement peu concerné, mais se réjouit intérieurement. Conduire le fatiguait, et être à la fois si proche et si loin de Chris devenait douloureux. Il était donc plus que ravi de laisser la place à son père !

L'échange se fit au bout de quelques kilomètres, Antoine insistant lourdement auprès de Tara pour qu'elle reprenne sa place à l'avant, ''tellement plus confortable'', ''et puis tu pourras choisir la musique !''. Pas dupe, mais attendrie et amusée, Tara ne fit même pas mine de résister, et laissa son fils sauter sur son siège à peine quitté. Il ne put résister et vola en douce un baiser à Chris, savourant le contact trop bref sur ses lèvres. Le jeune homme rougit violemment, toujours aussi gêné d'afficher ses sentiments en public. C'était une chose que toute la famille d'Antoine soit au courant, c'en était une autre de leur en apporter la preuve physique.

-Tu as bichonné la voiture, j'espère ? lança Matt depuis le fond comme Antoine bouclait sa ceinture.

-Mais oui, répondit son grand frère en levant les yeux au ciel.

-J'ai trouvé que tu conduisais de façon un peu sportive, fit remarquer Paul. Le moteur va finir par en souffrir.

-Non mais oh, c'est pas un peu bientôt fini ?! s'insurgea Antoine. Commencez par passer votre permis, vous aussi, et on en reparlera !

-Et blaf, commenta posément Chris.

-1-0, la balle au centre, ajouta Tara.

Matt et Paul soupirèrent de concert, marmonnèrent quelque chose au sujet des arbitres de parti pris, et retournèrent à leurs livres respectifs. Un écouteur toujours dans l'oreille, Chris glissa sa main dans celle d'Antoine, entrelaçant leurs doigts. Un regard, un sourire, et Antoine se perdit dans le paysage à la fenêtre. Il n'avait pas besoin de parler. Sentir son corps près du sien, sa main dans la sienne, sa jambe contre la sienne lui suffisaient. A cause de leurs emplois respectifs de l'été, leurs prochaines vacances ne seraient pas avant le mois de septembre, où ils s'étaient prévu quelques jours en Savoie. Il comptait donc bien profiter de ce week-end pour se détendre et faire découvrir à Chris les beautés de la région de son enfance, les balades côtières, la meilleure crêperie du port et les plages à l'eau glacée…

Un poids sur son épaule le tira de ses réflexions, et il baissa les yeux pour voir le visage paisible de Chris, les yeux fermés et la bouche entrouverte. Bercé par les mouvements réguliers de la voiture, confortablement installé contre son amant, le jeune homme s'était tout simplement endormi. Antoine eut un sourire amusé et attendri à la fois. Délicatement, prenant garde à ne pas le réveiller, il retira l'écouteur de son oreille et le rendit à Paul. Il connaissait les goûts éclectiques de son petit frère : il n'aurait plus manqué qu'un déferlement de batterie de hard rock tire brutalement son bel endormi du sommeil ! L'adolescent brun lui adressa un clin d'œil, et Antoine croisa le regard amusé de sa mère dans le rétroviseur. Non, décidément, aucun souci à se faire de ce côté-là !

Il déposa un baiser léger comme un papillon sur les cheveux de Chris, avant de retourner se perdre dans le paysage au-dehors. Il profitait du moment présent.

& & & &

-La potagère !

-Mais non, la forestière, voyons !

-Et une complète toute bête, c'est bon aussi…

Paul s'attira six regards navrés, et un compatissant.

-Désespérant, se désola Antoine en replongeant dans son menu.

Assis à côté de lui, Chris éclata de rire en voyant le petit frère lever les yeux au ciel, et reprit lui aussi le cours de sa réflexion sur le grand sujet existentiel qui les maintenait tous en haleine depuis dix minutes : qu'allaient-ils manger ?

Dès le premier soir, Antoine avait décidé de l'entraîner dans une crêperie à Port-Navalo, un joli petit port de plaisance non loin de sa maison familiale. Le temps de saluer toute sa famille –une vraie tribu !-, de boire un apéritif, et ils étaient partis, entraînant dans leur sillage cousins, cousines et petits frères. Et Chris devait bien avouer qu'il était agréablement surpris. Bien sûr, tout le monde n'avait pas eu l'air ravi de le voir arriver, surtout parmi les adultes. Oh, ils n'avaient rien dit, ce qui était déjà bien en soi, mais quelques oncles et tantes d'Antoine lui avaient jeté des regards clairement désapprobateurs. Heureusement que leurs enfants étaient différents.

Chris promena son regard tout autour de la table. Deux cousins et deux cousines d'Antoine étaient présents, Jeanne, Alice, Charles et un dernier… dont il avait oublié le nom. Il avait également oublié lesquels étaient des cousins germains, des cousins issus de germains, des cousins très lointains… Antoine avait bien tenté de lui expliquer, ajoutant dans l'équation des gens qui ne devaient arriver que le lendemain, mais le pauvre jeune homme avait senti poindre un mal de tête monumental. On n'avait pas idée d'avoir une famille aussi grande et aussi compliquée ! Il avait donc décidé de commencer par l'essentiel : retenir les prénoms. Le reste attendrait.

-Vous avez choisi ? vint s'enquérir le serveur, coupant court à ses réflexions.

-Heu… fut la réponse hautement réfléchie de Chris.

-Prend une potagère, lui glissa Antoine. C'est vraiment la meilleure.

Amusé, le jeune homme céda, et ce fut une tournée de galettes potagères et forestières, uniquement brisée par la complète de Paul. Les reproches de Matt furent coupés par la commande de cidre, et le serveur s'éloigna enfin avec ses informations de la plus haute importance.

-Un jour, il faudra que tu goûtes autre chose que des complètes, tu sais, lança Alice à Paul.

-Mais lâchez-moi ! protesta l'adolescent.

Du haut de ses quatorze ans, il était de loin le plus jeune de la table mais ne cédait rien en caractère à ses aînés. Loin de là.

-Vous venez souvent ici ? demanda Chris pour changer de sujet.

-Dès qu'on peut ! répondit Jeanne, tandis que Paul lui adressait un remerciement silencieux. Le Ty Mousse est la meilleure crêperie du coin, et crois-moi on en a testées beaucoup !

-Antoine ne pouvait décemment pas te laisser repartir sans t'y avoir emmené, approuva le cousin dont Chris avait oublié le nom.

Quelque chose en G… Grégoire… Non… Ga… Gaspard ! C'est ça, Gaspard !

-Et la meilleure de toutes, c'est la crêpe Ty Mousse en dessert, lança Matt avec des yeux rêveurs.

Antoine éclata de rire. Son frère avait tout du chat devant un bol de crème. Il n'avait pas encore mangé sa crêpe salée qu'il rêvait déjà de son dessert ! Par-dessus la table, Jeanne prit soudain une expression extrêmement sérieuse, et planta son regard dans celui de Chris.

-Deux questions capitales, commença-t-elle.

-Heu… oui, fit le jeune homme un peu inquiet, d'autant plus qu'Alice venait de prendre une expression similaire.

-Est-ce que tu aimes les pommes cuites ? demanda Jeanne.

-Oui, répondit Chris, intrigué.

-Et le caramel au beurre salé ? ajouta Alice.

-J'adore, confirma le blond, maintenant amusé.

-Alors tu adoreras le crêpe Ty Mousse ! s'exclama Alice avec un large sourire.

-Je savais que je l'aimais bien, fit Jeanne en se renfonçant dans sa chaise. Il est très mignon, drôle et il aime les bonnes choses… Mon cher Antoine, je cautionne !

-Tu sais, répondit son cousin, il est là et il t'entend…

De fait, Chris était maintenant joliment rouge, heureux autant que gêné. Ils étaient dingues. Tous. Mais ils l'aimaient bien, alors… C'était plutôt une bonne chose, non ?

-Heureusement qu'il est là ! s'exclama Charles. Sinon, tu passerais ton temps à parler de lui, et on n'en pourrait plus !

Les protestations d'Antoine furent noyées dans un éclat de rire général, et tout s'arrêta avec l'arrivée des premières crêpes. Il y a des choses sacrées dans la vie !

& & & &

Antoine envoya valser son T-shirt à peine la porte de la chambre refermée, et s'effondra sur son lit avec un grognement de plaisir, les bras en croix. Adossé à la porte, Chris le considéra un instant, amusé. La chambre était petite, pourvue de deux lits que le brun s'était empressé de coller dès leur arrivée. Lorsque les volets étaient ouverts, elle donnait directement sur la baie. Il y avait passé un moment accoudé, juste à admirer. Profiter. C'était si beau.

-Je crois que je vais mourir ici, signala Antoine d'un ton parfaitement décidé.

Chris éclata de rire et alla le rejoindre.

-Tu n'aurais peut-être pas dû manger autant, remarqua-t-il en s'allongeant sur le côté près de lui. Deux crêpes dessert, c'est beaucoup, non ?

-Mais je n'arrivais pas à choisir ! protesta son amant d'un air d'enfant boudeur. Il y avait le caramel, et puis les fruits rouges, et… et c'était trop dur, conclut-il en roulant sur Chris, enfouissant son visage dans son épaule.

Le jeune homme l'accueillit en riant, lissant les mèches rebelles. Il aimait sentir le poids de son corps chaud contre le sien, sécurisant… Ils restèrent un moment immobiles, câlins, puis Antoine redressa la tête pour aller cueillir les lèvres tentantes. Chris savoura un instant le baiser, puis une sirène d'alarme s'activa dans son esprit lorsque les mains se firent plus entreprenantes, les lèvres plus pressantes… En temps normal, il n'aurait rien eu contre, au contraire, mais là, c'était différent. Il se dégagea difficilement, luttant contre lui-même autant que contre l'étreinte d'Antoine.

-Non, fit-il lorsqu'il eut réussi à reprendre le contrôle de sa bouche.

Surpris, le brun arrêta tout et le considéra en silence, un sourcil haussé. Il sentait le corps ferme crispé sous lui, mais pas de la bonne façon. Il sentait Chris réticent et mal à l'aise, ce qu'il ne comprenait pas. Ce n'était pas comme si c'était la première fois !

-Je ne peux pas, répéta Chris. Il y a ta famille dans toute cette maison, et…

-Et alors ? s'étonna le jeune homme.

-Et alors tu m'as dit toi-même qu'on entendait tout dans cette maison, reprit son amant un ton plus haut, et je n'ai pas envie qu'ils soient tous au courant qu'on s'envoie en l'air ! D'autant plus qu'il y en a déjà qui ne me portent pas dans leur cœur, je n'ai pas envie de déclencher un scandale !

-Mais on s'en fiche d'eux !

-Et bien pas moi !

Ils se considérèrent un moment en chiens de faïence, sourcils froncés et regards noirs, chacun refusant de céder. Ce fut pourtant Antoine qui capitula le premier. Il poussa un profond soupir et se laissa rouler sur le côté, les yeux clos.

-D'accord, souffla-t-il. Si ça te gêne, je ne veux surtout pas te forcer. Je comprends.

Chris grimaça. Il se doutait bien que les pensées de son amant n'allaient pas aussi loin que ses mots, et il le remerciait d'autant plus pour eux. Il tendit timidement la main vers lui. Sans ouvrir les yeux, Antoine s'en empara et tira dessus, amenant le jeune homme à venir se blottir contre lui. Il se laissa faire, et reposa sa tête soudain lourde sur le torse du brun, rassuré de sentir son bras libre l'entourer tendrement, l'autre main entrelaçant ses doigts aux siens.

-Désolé, souffla-t-il.

-Arrête, grogna Antoine, tu vas finir par me faire passer pour une bête insatiable.

Un doux rire secoua Chris, soudain plus léger.

-Et te garder dans mes bras pour dormir, je peux ? interrogea son amant.

-Oui, ça tu peux, souffla le blond en se redressant juste assez pour déposer un baiser sur ses lèvres. Enfin, si on arrive à se relever pour se mettre en pyjama… ajouta-t-il avec un sourire moqueur.

-Ça, c'est un autre débat, répondit lugubrement Antoine sous les rires de Chris.

& & & &

-Bonjour ! claironna joyeusement Antoine.

Chris tenta de l'imiter, mais seul un vague borborygme réussit à sortir de sa gorge. Il entendit les rires des personnes attablées sur la terrasse, mais le soleil l'empêchait de les identifier. Le traître s'attaquait à lui à peine réveillé, alors qu'il avait déjà du mal à ouvrir les yeux en temps normal ! Antoine était capable de passer en un claquement de doigts du sommeil au réveil en pleine forme, pas lui. Lui, il lui fallait au moins deux tasses de café et une bonne demi-heure avant de réussir à émerger totalement. Et ce matin ne faisait pas exception.

Deux mains douces sur ses épaules le guidèrent gentiment jusqu'à une chaise sur laquelle il se laissa tomber avec reconnaissance. L'ombre soudaine lui permit d'ouvrir les yeux, surpris. Antoine l'avait installé sous le parasol, face à la mer. Elle scintillait sous le soleil déjà haut dans le ciel, qui promettait une journée magnifique. Encore une ou deux heures, et elle serait totalement haute, léchant les rochers qui bordaient la promenade au bas du jardin. Magnifique. C'était une vue magnifique sur laquelle ouvrir les yeux. Quoique non, rectifia-t-il lorsque le visage souriant d'Antoine apparut dans son champ de vision, voilà la vue qu'il préférait. Mon Dieu, je me fais peur au réveil…

Son amant déposa devant lui une tasse de café bien noir, que Chris accueillit avec reconnaissance.

-Tu sais que je t'aime, toi ? fit-il en levant des yeux adorateurs vers lui.

Antoine éclata de rire et planta un baiser sur ses cheveux.

-J'espère bien ! répondit-il en s'installant à côté de lui.

Il se disputa avec Alice pour le paquet de crêpes, et c'est là que Chris se rappela qu'ils n'étaient pas seuls à table. Il y avait là les mêmes que la veille, plus une des tantes d'Antoine, très occupée à le foudroyer du regard. Bon, visiblement, celle-ci ne l'aimait pas… Il avait beau être un grand jeune homme, pas honteux pour deux sous de qui il était, Chris se sentit se ratatiner sous le regard noir de cette femme blonde. Elle aurait pu être belle, si un sourire avait détendu ses traits. Et il le lui aurait bien dit, ainsi qu'une remarque bien sentie sur son attitude, mais il craignait de créer un scandale. A peine arrivé, ce serait dommage.

-Tu veux une crêpe ? proposa Antoine. Spéciale petit-déjeuner, pleine de beurre et de rhum !

Chris accepta sans un mot, et le brun haussa un sourcil devant son brutal changement d'attitude. D'accord, il n'était pas du matin, mais tout de même ! Il leva les yeux, comprit aussitôt.

-Oui, tante Marion ? fit-il de son ton le plus aimable, plantant son regard dans le sien et serrant la main de Chris dans la sienne.

La femme se contenta d'un reniflement peu élégant et quitta la table sans un mot.

-Argh ! laissa échapper Antoine. Désolé, Jeanne, mais…

-Il y a des fois où ma mère me fait honte, le coupa la jeune fille en secouant la tête.

Chris se mordit la lèvre. Il s'en voulait un peu de l'ambiance gâchée, même s'il n'y était pas pour grand-chose. Une main douce lui ébouriffa les cheveux, et un baiser fut déposé sur sa joue.

-Ne te bile pas, Chris, fit gentiment Antoine. Il y a des abrutis partout, même dans ma famille !

-Parlons d'autre chose ! renchérit Charles. Une sortie en bateau cet après-midi, ça vous dit ? Je dois encore battre Gaspard à la course !

-Dans tes rêves ! répondit son cousin entre deux bouchées voraces.

Un cri d'enthousiasme général accueillit la proposition, et Chris s'y laissa prendre. Il allait profiter de ce week-end avec son amant et les membres de sa famille qui voulaient bien l'accueillir, tant pis pour les autres !

& & & &

-Prêts ? demanda Charles, la main sur les gaz.

Antoine jeta un œil à Chris, assis face à lui sur le boudin opposé du zodiaque avec Alice, et le jeune homme lui adressa une grimace. Il était engoncé dans une vieille vareuse d'un des oncles du brun, d'un bleu passé et deux fois trop grandes. Il ressemblait à un gamin qui aurait chipé le costume de son père, mais au moins il aurait chaud. Il était même très mignon, perdu là-dedans…

-Antoine, tu baves ! cria une voix gentiment moqueuse.

Le jeune homme se retourna pour tirer la langue à l'autre zodiaque, s'attirant des rires joyeux. Dans un souci d'équilibrer les charges, Jeanne, Matt et Paul étaient allés rejoindre le bateau de Gaspard. Les deux conducteurs échangèrent un regard de défi et d'amusement mêlés, et Antoine éclata de rire. Leur rivalité durait depuis l'obtention de leur permis bateau, quelques années auparavant. Malgré leur fougue, les deux cousins maîtrisaient parfaitement leur vitesse et connaissaient le golfe sur le bout des doigts, rendant la sortie sans danger. De plus, Charles avait une réserve d'essence plutôt limitée, la chevauchée fantastique ne risquait donc pas de durer très longtemps…

-C'est parti ! s'écria Charles.

Le moteur rugit, et Antoine se sentit projeté en arrière. Il resserra sa prise sur la corde qui courait le long du boudin et éclata de rire. Le vent lui fouettait le visage, la vitesse lui coupait le souffle, et devant lui la mer s'étendait à perte de vue, jalonnée d'îles désertes. A cette heure-ci, en fin d'après-midi, il n'y avait presque personne sur l'eau, apéritif oblige. De plus, la quasi-totale absence de vague rendait la mer plus que propice à la vitesse, et ils s'en donnaient à cœur joie. Il entendit un hurlement de plaisir, et vit Chris lui adresser un grand sourire, les yeux pétillants. Il le lui rendit, ravi de le voir ainsi. Il répondit à son cri par un autre, et bientôt Alice se joignit à eux, faisant résonner le bateau de cris de Sioux.

Ils filèrent un long moment ainsi, aucun zodiaque ne prenant jamais le pas sur l'autre. Ils ralentissaient adroitement à l'approche d'occasionnels autres bateaux, pour repartir de plus belle aussitôt après. Ce fut finalement Gaspard qui donna le signal de l'arrêt, un poing en l'air. Charles ralentit aussitôt et vint se porter à sa hauteur, un sourire goguenard aux lèvres.

-Alors, tu capitules ? lança-t-il.

-Pas du tout, répondit son blond cousin avec hauteur. Je me rappelle juste que tu n'avais pas beaucoup d'essence, et je ne tiens pas trop à te voir tomber au rade au milieu du golfe pour devoir te remorquer ensuite !

-Quelle grandeur d'âme, tant de considération pour son adversaire, remarqua Alice.

Gaspard esquissa une révérence sous les rires, et ils repartirent à allure plus réduite.

-Mes passagers, je vais devoir faire un crochet pour reprendre de l'essence, ça ne vous dérange pas ? annonça Charles. Sinon, je crains d'être juste pour rentrer…

-Plus je resterai sur ce bateau, et plus ça m'ira ! s'exclama Chris.

Sa remarque fut accueillie par un éclat de rire.

-Et voilà, fit Antoine, faussement accablé, il a attrapé le virus ! Bientôt il va vouloir dormir dedans, et…

Il ne finit jamais sa phrase. Il ne comprit pas non plus ce qui se passait. Un instant il était tranquillement assis sur son boudin, détendu et plaisantant, et le second il plongeait la tête la première dans quelque chose de glacé, de noir qui l'attirait et lui coupait le souffle. Il eut juste le temps d'enregistrer les visages horrifiés de Chris, Alice et Charles, d'entendre ce dernier crier quelque chose qu'il ne peut distinguer, et un voile noir l'enveloppa.

Il ne resta probablement inconscient qu'un quart de seconde, puis les réflexes de survie reprirent le dessus. Sa première pensée fut pour les pales du moteur. Le moteur, où est le moteur, le moteur… Cette idée fixe tournait en boucle dans sa tête et il ramena ses jambes sous lui au prix d'un gros effort. Première bonne nouvelle, elles ne semblaient pas avoir été déchiquetées. Premier problème, il ne savait plus où était le haut, où était le bas… Il se mit à nager sans réfléchir, instinctivement, et sa tête creva bientôt la surface. Ce ne fut qu'à cet instant qu'il se rendit compte à quel point le souffle lui avait manqué. Sans cesser de nager, il leva les yeux et vit le zodiaque de Charles à quelques mètres devant lui, celui de Gaspard non loin à sa droite. Des hurlements retentirent lorsqu'ils le remarquèrent, et il tenta de nager plus vigoureusement encore. L'eau glacée le ralentissait, tout comme ses vêtements qui lui semblaient soudain peser une tonne. Lorsqu'il atteignit enfin le bateau, trois paires de bras le saisirent aussitôt et le hissèrent à bord. Heureusement, car il aurait été complètement incapable de remonter seul !

Il se retrouva debout devant Chris et ses trois cousins muets, encore blancs de peur. Il grelottait de froid, ses vêtements pendant lamentablement, ses cheveux lui gouttant dans les yeux. Nul doute qu'il devait offrir un spectacle plus que pathétique.

-Hé… je… je vais b- bien, réussit-il à articuler entre deux claquements de dents. Mais je… je vous d- déconseille le b… le bain.

Tous, même de l'autre zodiaque qui s'était rapproché, éclatèrent d'un rire nerveux, sauf Chris. Le blond gardait ses yeux fixés sur lui, l'expression impénétrable. Antoine allait rouvrir la bouche pour parler, lorsque le jeune homme l'attira brutalement contre lui, pressant violemment son corps contre le sien. Un bras dans son dos et l'autre sur sa nuque, il le maintenant dans une étreinte farouche, et Antoine sentait sa respiration heurtée lui chatouiller le cou. Pas un mot, pas un son, mais cela suffit à lui faire prendre conscience de l'ampleur de la frayeur qu'il lui avait causée. Il allait l'entourer de ses bras pour le réconforter, lorsqu'il se rappela soudain l'état dans lequel il se trouvait.

-Tu… Tu vas finir… finir tout t- trempé, t-toi aussi, grelotta-t-il.

Cela suffit à faire reprendre ses esprits à Chris, qui s'écarta aussitôt.

-Mon Dieu, mais tu es gelé ! Retire ça tout de suite ! s'exclama-t-il en tirant sur son pull.

-J'app- pprécie ton ent-thousiasme, mon cœur, fit Antoine avec demi-sourire, mais ce… ce n'est p-peut-être pas… pas le bon moment…

-Abruti ! fut sa réponse.

Il se laissa donc déshabiller sans plus protester. Charles lui enfila ensuite de force son propre pull, et Chris y ajouta la vareuse. Il était au sec –au moins en haut-, mais l'air frais du soir l'empêchait de se réchauffer correctement.

-Je suis désolé ! éclata soudain Charles, le visage dans les mains. Je suis vraiment désolé, j'aurais dû faire attention, c'est ma faute, et…

-Arrête, le coupa Antoine. T- tu allais t- tout doucement, tu… tu as simplement p- pris un virage un peu… peu sec, j'aurais d- dû être un peu plus a- attentif…

-Non, c'est ma faute ! s'entêta son cousin. Je ne…

-Mais non !

-On fait un échange, lança Gaspard, coupant court à la discussion stérile. J'ai plus d'essence, je pourrai rentrer plus vite mettre Antoine au chaud. Matt va venir prendre sa place.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Avant de comprendre ce qui se passait, Antoine fut poussé sur l'autre zodiaque et Gaspard démarra, laissant derrière lui le bateau où Chris le suivait du regard, les yeux encore écarquillés… Il aurait voulu lui parler, partir avec lui… Jeanne se glissa à côté de lui sur les sièges arrière et vint le serrer dans ses bras, lui communiquant un peu de sa chaleur.

-Tu nous as fait peur, crétin, souffla-t-elle.

Il éclata de rire un peu nerveux, et se blottit contre elle. Lui aussi, il avait eu peur…

& & & &

Antoine finit de se déshabiller en grelottant et se jeta sous la douche. Il eut beau tourner à fond le bouton d'eau chaude, il ne sentit son corps se réchauffer enfin qu'après dix minutes sous un jet à 45°C. Malgré sa peau rougie, il appréciait tellement sentir enfin de la chaleur qu'il mit un long moment à descendre la température. Il ferma les yeux et éclata d'un rire nerveux comme il réalisait enfin ce qui s'était passé. Il se sentait tellement bête, et il avait eu tellement peur ! Un quart de seconde, le plus long de toute sa vie, il avait vu ses jambes se faire déchiqueter par les pales du moteur. Puis il avait perdu les notions du haut et du bas, il avait craint de s'enfoncer dans l'eau noire au lieu de remonter à la surface. Quel n'avait pas été son soulagement de percer enfin à l'air libre, de prendre une grande goulée d'air, lui qui n'avait pas réalisé à quel point le souffle lui manquait. Il revoyait encore les visages livides de ses cousins et de ses frères, les yeux effrayés de Chris, il sentait encore la force avec laquelle il l'avait serré contre lui après qu'il soit remonté à bord…

Nul doute que dans quelques jours, tous en riraient, lui le premier, mais il s'en voulait d'avoir fait peur à Chris. Surtout pour un truc aussi bête ! Il était déjà sorti par des mers démontées, avec des vagues qui faisaient des creux de deux mètres, avait tenu lors de manœuvres bien plus sèches et saccadées que celle-ci, et il réussissait à tomber au cours d'un pauvre virage sur une mer d'huile. Un comble, tout de même !

Il s'ébroua sous sa douche et, réalisant qu'il avait pris la carnation d'un homard trop cuit, se décida à sortir.

-Alors, tu ne sais plus tenir en bateau ? lui lança un de ses oncles en passant dans le couloir.

Antoine lui répondit d'une grimace. Et en plus, cette histoire allait le poursuivre pendant très longtemps. Les membres de sa famille avaient de la mémoire, surtout pour ce qui était des boulettes et autres situations embarrassantes… Dès son arrivée, une fois rassurés, ils n'avaient eu de cesse de le charrier jusqu'à ce qu'il s'échappe sous sa douche !

Il entra dans sa chambre vide, et farfouilla un moment dans sa valise pour y attraper un pull chaud. Il avait déjà certainement attrapé la crève avec son retour en mode ''grelottant dans le vent'', inutile d'en rajouter avec l'air frais du soir ! Il jeta un œil par la fenêtre, appréciant la vue sur la baie, la lumière déclinante qui ombrait la mer et ses bateaux… Celui de Chris n'allait certainement pas tarder, d'ailleurs, aller se ravitailler en essence ne prenait pas bien longtemps…

Antoine enfila un pull blanc chaud et confortable, perdant l'espace de quelques secondes tout contact visuel avec le monde extérieur. Lorsqu'il le retrouva, Chris se tenait dans l'embrasure de la porte, les bras croisés et l'expression indéchiffrable.

-Te voilà ! s'exclama Antoine. Je pensais justement…

Il fut coupé par un geste impérieux du blond. Surpris, il se tut immédiatement. Chris le considéra un instant sans bouger, le détaillant des pieds à la tête. Intrigué, Antoine se laissa faire. Il allait néanmoins reprendre la parole lorsque son amant le surprit à nouveau. Un élan, et il le reçut contre lui. Ses bras s'enroulèrent avec force autour de lui, le serrant presque douloureusement contre le corps un rien plus petit que le sien. Il sentait la bouche du blond contre sa gorge, les mèches de sa tête baissée enfouie dans son cou lui chatouillaient le menton.

-Plus jamais, chuchota Chris.

-Pardon ? fit Antoine en lui rendant délicatement son étreinte.

Le jeune homme dégagea son visage et planta son regard dans le sien, farouche. Puis il s'empara de sa bouche dans un baiser presque violent, impérieux, qui laissa Antoine à bout de souffle. Voilà qui n'était pas dans les habitudes de Chris, loin de là ! Et d'autant plus depuis qu'ils étaient arrivés ! Il allait tenter de formuler une question –remettre ses idées en place après un tel baiser relevait de l'exploit-, lorsque Chris le devança à nouveau.

-Tu ne me refais plus jamais ça, l'intima le blond, détachant chaque mot. Plus jamais.

Antoine prit le temps de lui caresser la joue du bout des doigts, le regardant blottir son visage dans sa paume, prenant enfin la mesure de sa frayeur.

-C'est promis, murmura-t-il en posant son front contre le sien.

Ils restèrent un instant immobiles, les yeux dans les yeux, puis Antoine commença lentement à reculer, entraînant Chris avec lui. Lorsque ses jambes butèrent contre le rebord du lit, il s'y laissa tomber assis, attirant son amant sur ses genoux. Ses mains se croisèrent dans le dos du jeune homme, et il dut relever la tête pour regarder le visage qui le surplombait désormais. Les mains de Chris se perdirent dans ses cheveux, manquant de lui faire fermer les yeux de plaisir.

-Tu t'es fait mal ? demanda ce dernier.

-Un bleu ou deux, rien de bien grave. Charles a eu le réflexe qui fallait, de couper le moteur au plus vite. A partir de là, il ne pouvait plus rien m'arriver de bien grave, répondit Antoine en haussant les épaules.

Il sentit Chris se crisper, et le serra un peu plus contre lui, le visage contre son torse. Il le laissa se rassurer à son rythme, l'enveloppant de son corps et de sa présence. Je suis là, tout va bien… Il écouta son cœur se ralentir lentement, s'apaiser au rythme de ses douces caresses. Lorsqu'il releva la tête, le baiser qui lui fut offert n'avait plus rien à voir avec le précédent. C'était un vrai baiser de Chris, doux et tendre, bien que non dénué de passion.

-Ne compte pas sur moi pour soigner ton rhume demain, le prévint le jeune homme lorsqu'ils se séparèrent.

-Sympa, grimaça Antoine. Enfin, si j'avais su qu'il suffisait d'une petite chute dans l'eau glacée du golfe pour être câliné à nouveau…

-Abruti, va, gronda Chris en lui donnant une tape sur la tête. Ce n'est pas forcément facile, tu sais. Ce n'est pas ma famille, et certains me regardent d'un air tellement…

-Tu les emmerdes, fit Antoine en haussant les épaules. Je t'aime et je t'ai emmené ici pour que tu te détendes, avec moi. Tant pis si ça leur déplaît. Et puis la majorité t'adore, alors…

Chris médita un instant ces paroles tandis que son amant parsemait sa mâchoire de baisers légers. Lorsqu'il arriva à son oreille, particulièrement sensible, il le repoussa en riant.

-D'accord, d'accord, je me rends, capitula-t-il en gardant son visage entre ses mains.

-Cool ! s'exclama Antoine, un large sourire aux lèvres. Ça veut dire que je vais pouvoir retrouver ma dose habituelle de bisous ?

Pour seule réponse, Chris attira son visage contre le sien et l'embrassa. Une main sur la nuque, il le dominait complètement, et Antoine se laissait faire avec plaisir. Ses bras croisés dans le dos de son amant le maintenaient contre lui, et sa langue le… hmmm… tout était parfait.

-Oups, désolée !

Ou presque… Les deux amants se séparèrent, et Antoine se pencha sur le côté pour voir ses cousines Jeanne et Alice, souriantes et pas gênées pour un sou. Note pour plus tard : fermer la porte. Ils étaient pourtant… Chris sur ses genoux, les lèvres rougies et gonflées, lui assis sur le lit et complètement décoiffé… Il jeta un œil à Chris, et se réjouit de voir que, loin de piquer son fard habituel, il avait simplement les joues un peu rosies et surtout un sourcil haussé, pas gêné non plus. Et un bond en avant, un !

-Oui ? s'enquit-il.

-Désolée de vous interrompre, reprit Alice, mais vous êtes attendus à l'apéro.

-Matt a un diplôme du ''Boulet du week-end'' pour toi, Antoine, ajouta Jeanne. Et Chris, mon père t'a préparé un punch pour te remettre de tes émotions.

-Super, merci ! s'exclama le blond, soudain très intéressé.

-Hep hep hep, interdit de me le saouler, protesta Antoine.

-Je suis sûre que tu le saoules déjà à longueur de journée, de toute façon, répliqua Alice l'air de rien.

Un regard noir de son cousin suffit à la faire déguerpir dans un grand éclat de rire avec son acolyte. Antoine poussa un soupir et cacha à nouveau son visage contre le torse de son compagnon.

-Ils ne me laisseront jamais oublier cette histoire, gémit-il.

-Je ne crois pas, non, acquiesça Chris avec un léger rire. Allez, courage, ajouta-t-il dans un baiser furtif.

Décidé à ne pas se contenter de si peu, Antoine le retint contre lui comme il cherchait à se lever, et noya ses protestations dans une nouvelle étreinte. Chris allait s'y abandonner sans trop de réticences, lorsque…

-Les tourtereaux, vous batifolerez plus tard ! L'apéro, c'est sacré !

Deuxième note pour plus tard : fermer la porte ET la fenêtre. Et remercier ma famille d'être ce qu'elle est.

Antoine poussa un profond soupir, et fit descendre Chris de ses genoux. Il se leva avec une mauvaise volonté évidente sous le regard amusé de son amant, mais lorsqu'il lui tendit la main, son regard pétillait de son sourire.

-On y va ?

FIN