20

« La conscience est à la fois scrupuleuse et hypocrite. Elle s'accuse, mais elle fuit devant la vérité parce qu'elle veut ignorer la cause réelle de ses tourments ».

Henri René Lenormand

*

Johnny. Le nouveau Roméo de Cathy s'appelait Johnny. Cathy et Johnny. Ensemble pour la vie. Ça s'invente pas, un truc comme ça ! En jouant avec ma fourchette, je l'écoutais d'une oreille presque attentive me raconter son fabuleux week-end à Manchester en compagnie de super Johnny le motard et sa combinaison de cuir. Johnny a dit ci, Johnny a fait ça, elle n'en avait que pour ce type, et je trouvais la façon aléatoire qu'avaient mes feuilles de salade de s'enfourcher les unes les autres plus intéressante que son espèce de rebelle du dimanche… Toutefois je décidai de faire un effort, passant outre ma fascination potagère pour en apprendre plus sur ce fameux monsieur aux cheveux longs qui faisait tant rêver ma secrétaire.

« Liz, est-ce que tu sais ce que c'est que d'être avec une personne qui excite absolument tous tes sens ? »

Je stoppai la trajectoire de me fourchette qui si figea momentanément entre mon assiette et ma bouche, pour réfléchir à sa question. Une personne qui excite tous mes sens ? Voyons voir… La vue : Jake est canon, check, sens excité. L'odorat : Jake sent bon, check. Le toucher : Jake est agréable à tripoter, check. L'ouïe : euh… Jake parle, je l'entends, check. Le goût : et bien… oui, Jake est très bon, check.

« Je crois, oui… » répondis-je en portant ma fourchette à ma bouche.

Je me rendis alors compte que la feuille de salade que j'avais l'intention de manger était retombée dans l'assiette pendant que je passais en revue tous mes sens. Je la repêchai et plantant vigoureusement les dents de ma fourchette dedans, et l'enfournai enfin dans ma bouche.

« Tu sais, c'est un peu comme quand tu grrrrgrrzzz zzzgrrrrgggzz rrgrrzzgzrrzggrzrrr… » dit-elle.

Pardonnez-moi ces grésillements, mais j'avoue que j'ai très vite décroché. Mais qu'est-ce qu'elle faisait ? Je lui avais dit que je savais ce que c'était, il était donc inutile qu'elle me l'explique ! Qu'est-ce que ça parle quand c'est amoureux ! J'étais comme ça moi aussi ? Pitié, dites-moi que non ! Je ne sais pas au juste combien de temps elle a déblatéré à propos de son Johnny et de son pantalon de cuir qui lui moulait magnifiquement bien les fesses ; il faut dire que j'avais sombré dans une profonde mais néanmoins discrète indifférence. Cependant, je dus revenir à la surface quand elle me lança sur un ton jovial :

« Et toi, ton week-end ? »

Je soupirai. Mon week-end… Un peu comme tous les week-ends, finalement. Généralement, Jake et moi sortions le samedi soir ; nous passions la soirée au pub avec Gerry et June, parfois Owen et David. Le dimanche, on regardait la télévision ou on lisait ; j'avais dernièrement terminé de raconter une histoire à Jake, dans laquelle je nous projetais pendant les années de guerre au Viêt-Nam. Quoique le week-end dernier avait été un peu différent…

« Molly vient par ici », informa Cathy alors que j'allais répondre à sa question.

« Ah, c'était le pied ! » m'exclamai-je. « Jake et moi on s'est envoyés en l'air tout le week-end ! Bonjour, Molly ! »

Cette dernière ne répondit pas à mon salut, se contentant de me lancer un regard mauvais. Une fois qu'elle fut dos à moi, je ne pus retenir un large sourire auquel Cathy répondit. Comme vous l'avez sans aucun doute constaté, la guerre entre ma collègue et moi n'était pas terminée, loin de là. La plupart du temps, c'était une guerre silencieuse que nous menions, nous contentant de nous regarder en chiens de faïence quand nous nous croisions au détour d'un couloir. Mais si je pouvais lui lancer une pique de temps en temps sur le fait que Jake et moi étions tout heureux, tout amoureux, je ne me gênais pas. Je sais ce que vous devez penser : c'est profondément puéril, n'est-ce pas ? Quand je pense qu'à presque vingt-neuf ans j'arrivais encore à avoir une attitude d'adolescente ! Oh, mais comprenez-moi ; c'était tellement drôle de voir sa mine se renfrogner, ses joues devenir écarlates et ses poing se serrer sous l'effet de la colère… Un jour, elle allait finir par me frapper, et je n'attendais que ça !

« Elle t'en veux à mort », commenta Cathy.

« Je sais », répondis-je, un grand sourire sur mes lèvres.

Elle rit doucement. Et bien au moins une qui trouvait ça drôle !

« Alors, ton week-end ? » me relança-t-elle.

« Oh, oui, euh… je n'ai pas pu faire grand chose, en fait… Ma cousine était en voyage d'affaires et elle nous laissé sa gamine ».

Et oui, les affaires reprenaient pour Eva. Elle avait enfin retrouvé une vie active, et même un petit peu trop active pour une mère célibataire si vous voulez mon avis. Le résultat de tout cela, c'est que quand elle s'absentait, elle nous laissait sa fille pendant parfois plusieurs jours, à mon grand dam. Mais imaginez bien qu'en ma qualité de marraine, je ne pouvais pas me permettre de refuser ; Fœtus était la bienvenue chez nous (beuuuhh !). En tout cas, cette situation semblait plutôt bien convenir à Jake qui s'occupait de Kerry comme si c'était sa propre fille, et je dois avouer qu'il s'y prenait vraiment très bien. Et je ne peux pas nier que quand je le voyais avec cette petite chose (qui ressemblait nettement moins à un pruneau maintenant qu'elle avait grandi un peu) dans les bras, je le trouvais… parfait. Personnellement, j'étais bien moins douée que lui et quand je paniquais parce que Fœtus se mettait à frotter son visage contre mes seins parce qu'elle voulait manger, il se moquait de moi. Je dois dire que toutes ces histoires d'enfants me mettaient toujours mal à l'aise, mais Jake pensait que Kerry était un bon entraînement ; il avait espoir qu'elle réveille en moi l'instinct maternel inhérent, commun à toutes les femmes. A toutes les femmes sauf moi. Il pouvait bien l'attendre, celui-là !

« Oh ! » lâcha Cathy d'un air attendri. « Elle a dû grandir la petite, non ? »

Je haussai les épaules.

« Mouais. C'est toujours trop petit à mon goût, mais je suppose qu'elle a prit des centimètres… »

« Quel âge ça lui fait maintenant ? »

« Deux mois ».

Le temps passe vite, vous ne trouvez pas ? J'avais parfois du mal à croire que Jake et moi étions mariés depuis deux mois déjà ; et si vous voulez tout savoir, ça se passait comme sur des roulettes. J'avais l'impression que plus le temps s'écoulait, plus j'étais folle de lui ; même ses petits défauts agaçants généralement communs à tous les hommes me plaisaient. Je me disais que ça ne pourrait pas être toujours comme ça ; qu'il viendrait un jour où je ne pourrais plus supporter certaines choses de sa part, mais pour l'instant je n'avais pas de quoi réclamer, heureusement.

« Oh, elle doit être trop mignonne… »

« Hum. Tu veux mes olives ? »

« Pardon ? »

« Mes olives », répétai-je en désignant mon assiette dans laquelle il n'y avait plus que deux olives noires qui ressemblaient à des yeux et qui me fixaient avec un air de reproche. Pourquoi tu ne nous manges pas, Liz ?

« Volontiers », répondit-elle enfin et tendant la main pour prendre les deux petits globes sombres.

Je n'étais pas particulièrement amatrice d'olives, et d'habitude c'était Jake qui me les mangeait. Sauf que ce jour-là, Jake était en rendez-vous avec un écrivain et je devais déjeuner sans lui. Vous devez sûrement vous demander (et d'ailleurs on m'a souvent posé la question) si ce n'est pas un peu lassant à la longue de travailler avec son mari. C'est vrai qu'on se voyait toute la journée, puis encore le soir en rentrant à la maison, et j'avais parfois peur qu'on ne finisse par se sauter à la gorge pour tout et pour rien parce qu'on est ensemble trop souvent. Mais que voulez-vous que j'y fasse ? Que je démissionne ? Que je demande à Jake de démissionner ? Je ne pouvais pas, on est bien d'accord. Aussi, je faisais en sorte que tout aille pour le mieux. Je dois bien avouer que quand Jake n'était pas là je ressentais toujours une sorte de petit pincement au cœur ; une espèce de vide, vous savez ? Mais c'était un sentiment assez agréable en réalité, parce que je savais que la joie de le retrouver serait à la mesure du manque qu'il provoquait chez moi quand il n'était pas présent. J'étais donc un peu déçue de ne pas ressentir ça plus souvent, mais on fait avec…

« Au fait, Liz, tu sais que Johnny n'aime pas les olives, non plus ? C'est dingue, hein ? »

« Une chance sur deux, je ne vois pas ce qu'il y a de dingue… »

« Moi je les aime, lui ne les aime pas… on se complète ! »

Bon, Cathy était très amoureuse, certes, mais là je commençais à trouver qu'elle s'extasiait vraiment pour un rien… A ce stade-là, ce n'était plus une câlinette, c'était… une dégoulinette !

« Youhou. Bon, je te laisse te réjouir toute seule de cette récente découverte et je retourne travailler, d'accord ? » dis-je, posant méthodiquement mes couverts sur mon assiette vide.

Ma secrétaire eut l'air passablement déçu et jeta un coup d'œil à sa montre. Il nous restait une bonne quinzaine de minutes de pause déjeuner, mais elle ne dit rien ; elle avait dû comprendre la raison de mon envie de départ précipité. Mais elle était loin de se douter qu'en réalité j'étais pressée de retourner me plonger dans mon manuscrit en cours, l'histoire captivante d'un dauphin ventriloque, de son ami le Gardon violoniste et des méchants pirates qui veulent leur voler le collier magique de la princesse sirène (c'est une histoire pour enfants, pas vrai ? Pitié, dites-moi que c'est une histoire pour enfants)…

« Liz, attends, je peux juste te poser une question personnelle ? S'il te plait ? »

« Euh… non ».

« A quel moment tu as compris que tu aimais Jake ? »

Notez bien que j'avais perdu toute ma crédibilité auprès de ma secrétaire. Sa demande de permission était purement rhétorique, elle se fichait éperdument de ce que j'allais répondre ! Pourquoi alors se donner la peine de demander si c'était pour ignorer ma réponse et me la poser quand même, sa question, hein ?! Et qu'est-ce que c'était que cette question, d'abord ? Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire à quel moment j'avais compris que j'aimais Jake ? Je soupirai et elle me lança un regard quémandeur qui avait quelque chose de suppliant. Bon. Ok. Je soupirai à nouveau.

« Je ne sais pas, Cathy… je suppose que c'était au moment où je me suis rendue compte que j'étais mieux avec que sans lui… »

Elle adressa un regard distrait à un point derrière moi, puis esquissa un sourire pensif ; aurais-je dit quelque chose de… pertinent ? Comme ça, à chaud, je dirais que ça correspondait plutôt bien à ce qu'elle voulait entendre. Et je ne lui avais dit que la vérité, pourtant : mon amour pour Jake était né petit à petit à mesure que notre complicité grandissait et que sa présence à mes côtés devenait de plus en plus nécessaire.

« Merci », dit-elle doucement.

« Mais de rien ».

Je lui adressai un bref sourire avant de me redresser et de m'éloigner, emportant le plateau avec moi. Il était temps que je m'y remette, que j'aille voir si le Dauphin ventriloque avait réussi à déjouer le plan machiavélique des pirates et sauvé son ami le Gardon de la planche…

*

Je calai ma tête sur l'accoudoir du canapé et posai mes jambes sur les cuisses de Jake. Ce dernier changeait distraitement les chaînes de télévision à la recherche de quelque chose d'intéressant à regarder en ce vendredi soir. Je lui fis signe de me passer le coussin qui était posé à côté de lui et sur lequel était brodé la phrase Priez pour moi, je suis mariée à un Irlandais. Un cadeau de Rachel. Il me le tendit et je l'ajustai derrière ma tête pour la surélever un peu. Je commençais à me dire que nous aurions dû louer un film quand Jake arrêta de zapper, sélectionnant ainsi une série quelconque, plus par dépit que par réel intérêt.

Pas très encline à rester fixée sur le petit écran, je regardais droit devant moi, parcourant en détails le profil de Jake. Je le caressais des yeux, me demandant si ce qui passait à la télévision le captivait vraiment ou s'il voulait juste tuer l'ennui. Vous croyez qu'il s'ennuyait avec moi ? Il y avait des phases pendant lesquelles il était certes plus distant ; il ne parlait pas beaucoup et ne faisait pas vraiment attention à moi. Il n'était pas désagréable dans ces moments-là, il se contentait d'être distant. June disait que c'était tout à fait normal, que les hommes avaient parfois besoin de déconnecter et que je n'avais pas à m'inquiéter pour ça. Et je ne m'inquiétais pas. Parce que en dehors de ces moments-là (qui, il faut le dire, constituaient une petite minorité), Jake était attentif, attentionné, câlin et rieur, et j'avais à nouveau l'impression d'être au centre de son univers… Et ses "je t'aime" continuaient de fuser vingt fois par jour ; il n'y manquait jamais !

Je sentis soudain sa main englober mon pied, le caresser, presser doucement la base de mes orteils et masser délicatement l'arrière de mon talon. Je laissai échapper un petit gémissement de satisfaction et il sourit, le regard toujours posé sur la télévision. Sa main s'enroula alors autour de ma cheville, puis ses doigts trottinèrent le long de mon mollet avant de venir chatouiller l'arrière de mon genou ; sensation délicieuse. Il se faufila ensuite sous mon survêtement et sa paume glissa sensuellement sur l'intérieur de ma cuisse. Un autre gémissement de ma part.

Puis, soudain, avant que je n'aie eu le temps de faire ou dire quoi que ce soit, il se précipita sur moi et enfouit son visage au creux de mon épaule en émettant un grognement animal. Je laissai échapper un grand éclat de rire et le serrai contre moi, l'empêchant de se redresser.

« Hum, pendant un moment, j'ai cru que la télé t'intéressait plus que moi », me plaignis-je.

« Oui, mais… elle n'a pas tes jambes ».

Je laissai échapper un nouvel éclat de rire qu'il imita, puis il se redressa, m'attirant avec lui ; j'enroulai alors mes bras autour de son cou et nous échangeâmes un long baiser. Vous voyez ? Je vous l'avais dit ; c'était par phases…

« J'ai un petit creux », dit-il soudain. « Tu ne mangerais pas quelque chose, toi ? »

« Tu veux que je te prépare quelque chose de spécial ? » demandai-je en caressant ses lèvres avec les miennes. « Qu'est-ce qui te fait envie, dis-moi ».

« Là, tout de suite ? Toi avec un peu de confiture… »

« Ou de la pâte à tartiner au chocolat ! » suggérai-je en écarquillant les yeux, marquant mon enthousiasme.

Il rit et glissa délicatement sa main sur mon visage, m'adressant un regard attendri.

« Je vais aller voir ce qu'il y a d'appétissant dans le frigo, d'accord ? » dis-je.

Il acquiesça et déposa un dernier baiser sur mes lèvres avant de m'autoriser enfin à me lever. Je me lançai alors en direction de la cuisine, prenant soin d'ébouriffer affectueusement ses cheveux avant, et partis en mission de spéléologie dans mon réfrigérateur. Je passai en revue tout ce qu'il contenait, des yaourts, du jambon en passant par les légumes, le fromage, les jus de fruits et la bière. Je refermai la porte, légèrement dépitée par cette quête que je jugeais infructueuse, puis j'entrepris de m'attaquer aux armoires. Il devait bien y avoir quelque chose que l'on puisse manger là, maintenant, et qui ne nécessite pas trop de préparation, non ? Des céréales ? Non, des biscuits. Je levai les yeux au ciel : toujours les mêmes choses ! Qu'est-ce qu'on mange quand on a un petit creux en début de soirée ? On avait aussi des fruits et du pain, mais quelque chose me disait que ce n'était pas exactement ce genre de denrées que Jake s'attendait à manger… Soudain, je tombai sur un paquet de pop-corn à faire au micro-ondes. Nous l'avions acheté pour une soirée télé, mais cette dernière était finalement tombée à l'eau ; en effet, nous avions jugé plus productif de nous envoyer en l'air… Et du coup, le pop-corn était resté sur le banc de touche.

« Chéri, il y a du maïs ! Tu veux du pop-corn ? » m'écriai-je.

« Oui, ça fera l'affaire », répondit-il aussitôt.

Je mis le paquet dans le micro-ondes, réglai à 800W et l'enclenchai pendant trois minutes. En attendant que le pop-corn soit prêt, je sortis un grand bol de l'armoire et le posai sur le plan de travail, puis je m'appuyai contre ce dernier.

Je tapotai pensivement mes doigts sur la surface du comptoir quand je me sentis soudain envahie par une angoisse qui m'oppressa la poitrine et que je ne fus pas immédiatement capable d'expliquer. Je ne sais plus trop à quoi je pensais à ce moment-là ; elle était apparue spontanément, je ne sais trop comment, et faisait à présent battre mon cœur anormalement fort. Vous savez, c'était comme quand vous pensez soudain à quelque chose que vous appréhendez beaucoup ; le stress commence à monter, l'angoisse se fait ressentir, vous avez parfois envie de pleurer… Et bien c'était dans cet état-là que je me trouvais.

J'appuyai mes coudes contre le plan de travail et pris une profonde inspiration. Puis j'expirai. J'inspirai à nouveau. Et expirai. Merde, je n'aurais pas dû jeter mes anxiolytiques. Enfin, Jake les avait jetés ; il disait que je n'avais pas besoin de ça, que ce n'était que des cochonneries et qu'elles me faisaient plus de mal que de bien. Certes. Mais en attendant, moi, je sentais venir la crise d'angoisse et ma technique respiratoire pompée sur les femmes qui accouchent ne m'était pas d'une très grande aide.

« Tu as peur de la mort, Lizzie ? » dit soudain une voix derrière moi.

Je serrai les poings, sans oser me retourner. Non, pas lui. Pas maintenant. Plus jamais. Je sentis une larme rouler sur ma joue et ne pris même pas la peine de l'essuyer. Je tentai de voir son reflet dans la vitre qui donnait sur un extérieur obscur, mais il n'y avait là que le mien. Moi et mon faciès défiguré par l'angoisse et la peur.

« Arrête », murmurai-je en agrippant vivement mes cheveux. « Sors de ma tête. Laisse-moi en paix ».

« Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça ».

Je fis volte-face sèchement et tombai nez à nez avec lui. Mon père, son fantôme, mon imagination ou quoi que ce soit d'autre me fixait de toute sa hauteur, de ce regard mauvais qui m'avait tant fait trembler quand j'étais enfant et même après. Ses poings exagérément serrés tendaient les muscles de ses bras puissants, et je fus prise de nausée au moment où mes yeux se posèrent sur son tatouage. Il fit un pas en avant et un cri s'étouffa dans ma gorge. Mes jambes se mirent à trembler et menaçaient de céder à tout moment ; je m'agrippai fermement au plan de travail pour tenter de conserver mon équilibre un maximum de temps.

« Tu mérites une correction, Lizzie. Tu as été vraiment très… très… très… vilaine ».

Ses lèvres se tordirent en un rictus vaguement amusé ; c'était cette expression qu'il avait toujours quand il constatait toute la terreur qu'il m'inspirait. Il était satisfait ; content de lui. Et plus je tremblais de peur, plus il jubilait. Calme-toi, Lizzie, calme-toi… Ce n'est pas réel, ça ne peut pas être réel ; il faut que tu te contrôles, il le faut ! J'avais beau user de tout le pouvoir de persuasion que je possédais, mes yeux rivés sur la figure paternelle juste en face de moi m'empêchaient de croire que ce n'étaient que mon imagination. J'arrivais à percevoir le moindre détail de son visage, la moindre irrégularité de sa peau tannée par le soleil et rougie par la colère ; je percevais jusqu'à ses rides d'expression, cratères qui parcouraient son front de gauche à droite. C'était trop réel, trop vivant pour faire partie de mon imagination, non ? Ou alors me souvenais-je de détails dont je n'avais pas conscience ?

« Qu'est-ce que tu attends de moi ? » marmonnai-je. « Dis-moi ce que tu veux que je fasse et va-t-en… »

Il secoua la tête doucement de droite à gauche et je vis son regard s'assombrir perceptiblement. Des larmes coulèrent à nouveau le long de mes joues alors que je m'efforçais de lui adresser un regard suppliant. Pourquoi ne me laissait-il pas tranquille, bon sang ? Pourquoi n'arrivais-je pas à m'en défaire ?

« Jamais », répondit-il en serrant les dents. « Jamais ».

Il se précipita aussitôt sur moi les bras tendus et je laissai échapper un hurlement de terreur avant de m'écrouler sur le sol. Je ramenai mes jambes contre moi et me mis à pleurer silencieusement au creux de mes genoux.

« Liz ! »

La voix de Jake retentit aussitôt, alors que la minuterie du micro-ondes marqua la fin du premier round. Et merde ; j'avais attiré l'attention de Jake. Pour vous dire la vérité, mon état d'extrême angoisse m'avait fait oublier sa présence dans la pièce d'à-côté. Et sincèrement, dans ma situation d'alors je ne m'en souciais pas le moins du monde ; je continuais de pleurer, sans même tenter de trouver une excuse qui tienne la route pour expliquer mon cri inopiné. Ainsi, Jake fit irruption dans la cuisine et se jeta aussitôt à mes pieds.

« Ma chérie, qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu as crié ? Pourquoi tu pleures ? Liz, réponds-moi ! »

« J'en ai marre, Jake, je veux que ça s'arrête ! » me lamentai-je entre deux sanglots. « Je ne veux plus souffrir ! C'est trop dur ! Je veux qu'il me laisse tranquille ! »

Jake me prit aussitôt dans ses bras et me serra contre lui ; je sentis alors ses doigts glisser doucement dans mes cheveux et sur ma nuque ; j'essayai alors de calmer mes sanglots, murmurant "je ne veux plus souffrir ; je veux qu'il parte, qu'il me laisser tranquille". Je pouvais ressentir tout le désarroi de mon mari qui essayait tant bien que mal de me consoler alors qu'il n'avait aucune idée de ce de quoi je parlais.

« Ma puce, explique-moi ce qui ne va pas », dit-il doucement. « Je ferais tout ce que je peux pour t'aider, mais si tu t'obstines à me cacher des choses je ne peux rien pour toi… »

Il avait raison et je le savais parfaitement. Mais je savais aussi qu'il y avait certaines choses qu'il valait mieux garder pour soi ; les révéler, c'était prendre un risque. Malgré tout, je commençais à me dire que, étant donné ma situation, ça ne pouvait pas être pire ; j'étais en train de me détruire à petit feu…

« Je… je ne peux pas, Jake, c'est… c'est trop dur ».

Je me dégageai de son étreinte et il essuya mes larmes avec le dos de sa main.

« Lizzie, qui ne veut pas te laisser tranquille ? » demanda-t-il.

Je le fixai pendant quelques instants, reniflai, hésitai, puis répondis.

« Mon père ».

« Ton père ? Mais… il n'était pas mort ton père ? »

Je hochai la tête et un nouveau flot de larmes s'échappa de mes yeux. A travers elles, je distinguais l'expression interloquée de Jake, qui n'avait vraisemblablement pas compris comment une personne morte depuis des années pouvait me mettre dans cet état. S'il savait !

« Attends, attends… explique-moi, parce que je ne comprends rien, là », dit-il en secouant la tête.

« Il me hante », balbutiai-je. « Tu te souviens de l'ampoule qui m'avait soi-disant lâchée ? Et la fois où je t'ai appelé en pleurs depuis l'Ecosse pendant les vacances de Noël ? Et cette attaque de panique que j'ai faite il y a quelques mois ? Tout ça, c'était lui. Il apparaît et il me fait du mal ».

Jake fronça les sourcils.

« Il apparaît ? » répéta-t-il. « Tu veux dire que tu vois… des fantômes ? »

Voilà, ça y est, il avait dit LE mot. Celui qui allait me faire passer pour une folle à lier. Et oui, Jake, ta femme est complètement dingue ; elle voit des fantômes… Je me sentis soudain si abattue que je ne répondis même pas à sa question ; il dû prendre ce silence pour un "oui", parce qu'il poussa un profond soupir avant de se redresser.

« Tu crois que je suis folle ? » demandai-je à demie voix.

« Je n'ai pas dit ça ».

« Non, mais tu le penses, hein ? Je ne suis qu'une pauvre folle… »

« Liz, tais-toi. Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, d'accord ? »

Apparemment, il avait perdu toute envie de me consoler ; sa voix était froide, son ton était sec comme une vilaine bise hivernale. Il me fixait de toute sa hauteur en se grattant l'arrière de la tête, comme s'il était face à un problème mathématique particulièrement compliqué à résoudre. J'étais devenue une équation à ses yeux ; j'étais une vilaine intégrale à exponentielle puissance n. J'aurais donné n'importe quoi pour entrer dans sa tête à ce moment-là, vous savez ? Ne serait-ce que pour prendre conscience de l'ampleur de sa déception me concernant.

« A quoi tu penses ? » demandai-je, non sans une pointe d'hésitation.

« A rien, je… je me demande seulement ce qui a bien pu t'arriver pour que tu te mettes à me raconter des histoires pareilles ».

« Ce ne sont pas des histoires ».

« Liz, les fantômes, ça n'existe pas ».

« Je sais que ça n'existe pas ! » répliquai-je en haussant le ton légèrement. « Je ne crois pas aux fantômes plus que toi, d'accord ? »

Je tendis mes mains vers lui et il m'aida à me mettre debout. D'un revers de bras, j'effaçai les dernières larmes qui avaient coulé sur mes joues et posai sur lui un regard rougi. Il ne disait rien ; apparemment, il attendait de plus amples explications et je dois dire que je les lui devais.

« Mon père revient me hanter, parce que… en fait il est une manifestation de ma propre conscience », dis-je.

« Comment ça ? »

« Il m'apparaît physiquement pour me rappeler que… j'ai fait quelque chose de mal. Il y a longtemps ».

« Qu'est-ce que tu as fait ? »

Il me regardait d'un air suspicieux et je sentis de nouvelles larmes rouler le long de mes joues. Je ne pouvais plus détourner la conversation, à présent ; je devais lui dire toute la vérité. Et s'il ne comprenait pas ? Et s'il cessait de m'aimer ? Je pleurais de plus belle, sans parvenir à me contrôler, et baissai les yeux pour fixer le bout de mes orteils. Je sentis alors la main de Jake saisir délicatement mon menton pour m'inciter à relever la tête et je croisai son regard encourageant.

« Qu'est-ce que tu as fait, Liz ? »

Ses yeux appelaient à la révélation ; il voulait savoir et je devais lui dire. Il paraît qu'il ne faut jamais avoir de secrets pour son mari… Je pris sa main dans les miennes et la serrai, à la recherche de réconfort.

« Tu te rappelles de cette nuit à Norwich, après la soirée de lancement ? » commençai-je. « Quand je t'ai parlé de mon enfance et… plus particulièrement de mon père ? »

« Oui, je me souviens ».

« Je t'ai expliqué que quand j'avais seize ans, ma mère avait tué mon père en tentant de me défendre… »

Il hocha la tête, me faisant signe de poursuivre. Un sanglot se prit alors dans ma gorge et une nouvelle dose de larmes s'échappa de mes yeux. Ces derniers étaient tellement engourdis que je ne sentais même plus les grosses gouttes de chagrin et d'amertume s'en échapper.

« Ce n'est pas ce qui s'est passé », dis-je entre deux sanglots. « Ça c'est la version officielle des événements ».

Jake me lança un regard à la fois suspicieux et méfiant.

« Et qu'est-ce qui s'est passé, alors ? »

J'avais comme le pressentiment qu'il connaissait déjà la réponse, mais je la lui donnai tout de même.

« C'est moi qui l'ai tué », lâchai-je. « Ma mère s'est accusée à ma place parce qu'elle disait que j'étais trop jeune… »

« Mais… c'était un cas de légitime défense, c'est… »

« Non », coupai-je. « Je l'ai tué… pendant son sommeil. Avec la poêle à frire. C'était volontaire, et… totalement prémédité. Je suis entrée discrètement dans sa chambre pendant qu'il dormait et… je lui ai fracassé le crâne ».

Il afficha soudain une mine horrifiée, ôta sa main qui reposait toujours entre les miennes et fit un pas en arrière.

« Quoi ?! Tu… tu plaisantes, pas vrai ? Dis-moi que tout ça n'est qu'une mauvaise blague, tu n'as pas réellement fait ça ! »

Je plaquai ma main devant ma bouche, affolée par sa réaction. Non, mais à quoi est-ce que je m'attendais, dites-moi ! Qu'il m'adresse un petit sourire rassurant, me prenne dans ses bras et me dise que ce n'est pas si grave que ça ? Non, mes amis ; un meurtre ce n'est pas une petite erreur de rien du tout, ce n'est pas une de mes nombreuses petites névroses sans aucune conséquence dramatique. Un meurtre, c'est grave ; c'était quelque chose dont je ne voulais jamais parler parce que c'était d'une gravité indicible. Et Jake avait la réaction normale d'une personne normale.

« Je l'ai fait, oui », répondis-je.

« Mais tu es complètement malade ! » cria-t-il. « Depuis le début, tu me caches un truc pareil ?! Depuis tout ce temps je te prenais pour ce que tu n'es pas ?! »

« Et qu'est-ce que je suis d'après toi ? »

« Une meurtrière ! Liz, tu te rends compte de ce que ça implique ? Je veux bien être compréhensif pour beaucoup de choses, mais pas pour ça, désolé. C'est au-dessus de mes forces. Je ne peux pas ».

Aïe. Mon alarme à catastrophes s'était d'ores et déjà mise en route, faisant couler d'autres larmes. Il n'y avait rien que je puisse faire à ce stade-là ; j'avais commis l'irréparable. Je ne pouvais qu'essayer de recoller les morceaux, et ça se présentait mal, si vous voulez mon avis…

« Jake, cet homme me faisait du mal ! Il fallait que j'arrête les frais d'une manière ou d'une autre, je ne pouvais pas le laisser… »

« Tu n'es pas la seule au monde à qui s'est arrivé ! » cria-t-il. « C'est triste à dire, mais des tas d'enfants subissent des violences physiques et morales et ils s'en sortent autrement que pas le biais d'un meurtre ! »

« Il a gâché ma vie ! »

« Oh, arrête de te lamenter, tu m'énerves ! »

Il tourna les talons et quitta la cuisine. J'étais dévastée ; je n'arrivais pas à croire que cette conversation avait réellement lieu. J'espérais de tout cœur que j'allais me réveiller d'un moment à l'autre, me rendre compte que tout ça n'était qu'un cauchemar. Un horrible cauchemar. Vous avez déjà joué au Poker ? Vous avez misé tout votre argent, espérant que votre bleuf tromperait vos adversaires, et puis soudain il est temps de dévoiler votre jeu et vous n'avez rien. Vous vous rendez alors compte que vous allez tout perdre et que vous ne pouvez rien faire pour l'empêcher. C'était exactement dans cet état d'esprit que je me trouvais à ce moment précis. J'avais misé gros, mais n'avais aucune carte en main pour gagner…

« Tu aurais préféré que je ne te dise rien ? » demandai-je en lui emboîtant le pas.

Il ne répondit pas tout de suite, considérant sans doute sa réponse, puis dit :

« Tu aurais au moins pu m'en parler avant le mariage ».

« Est-ce que ça aurait changé quelque chose ? »

« Oui, peut-être ! »

Il se retourna vivement et scruta mon visage de ses yeux qui étaient devenus extrêmement froids, mais il n'y avait rien à voir. Je ne sais pas s'il était à la recherche d'une pointe de remord ou de repentir, mais il n'y avait rien de tout ça. Il n'y avait que des larmes. Est-ce qu'il se rendait compte du mal qu'il me faisait en disant ça ? Est-ce qu'il avait ne serait-ce qu'une idée de la douleur que ses mots provoquaient chez moi, moi qui mourrais de peur de perdre son amour ? Apparemment, je venais de trouver le petit truc chez moi qui faisait qu'il ne m'aime plus. Je savais qu'il existait quelque part et que tôt ou tard il finirait par le trouver, mais je n'imaginais pas que ce serait si tôt ; on venait à peine de se marier.

« Je croyais que tu étais censé me soutenir », me lamentai-je. « Tu as promis, Jake. Tu as promis d'être là pour moi à chaque épreuve et tu as juré de m'aimer pour le meilleur et pour le pire… Ce n'était que des paroles en l'air ? »

« S'il te plait, ne me balance pas ces choses que j'ai dites ni ces promesses que j'ai cru pouvoir tenir, tu veux ? Si j'avais été au courant de cette histoire, je… »

« Tu quoi, Jake, hein ? Tu ne m'aurais jamais épousée, c'est ça ? Tu m'aurais quitté avant que je ne devienne un boulet dont il est trop compliqué de se débarrasser ? »

Il ne répondit pas, se contentant de me lancer un regard lourd de reproches. Il était énervé, certes, et je savais pertinemment que quand il était énervé il disait des choses blessantes sans réfléchir, mais je n'étais pas en mesure d'être compréhensive ; tout ce que je voyais c'était qu'il me faisait beaucoup de mal, et peu importe que se soit intentionnel ou non. Et moi, alors, quel mal je lui faisais ? Parce qu'il avait beau être furieux, il était aussi blessé et avait beaucoup de mal à le cacher. Il alla s'asseoir sur le canapé et posa ses coudes sur ses genoux, le regard fixé droit devant lui. Je l'observai de loin pendant une poignée de secondes, puis pris le parti de le rejoindre ; je refusais d'abandonner. Il était bien trop important à mes yeux. Je m'assis alors contre lui, puis j'appuyai doucement mon front contre sa tempe gauche et caressai affectueusement sa joue droite. Il ne bougea pas d'un poil, certes, mais au moins il ne me rejeta pas, ce que je considérai à priori comme un bon point.

« Je t'en prie, ne sois pas fâché contre moi », murmurai-je d'une voix larmoyante. « Jake… C'est trop dur à supporter, je n'y arriverai pas sans toi, mon amour. S'il te plait, dis quelque chose ».

Il demeura silencieux quelques instants et je sentis une larme rouler sur sa joue. Mince, alors, il pleurait. La situation devait vraiment être grave alors…

« Qu'est-ce que tu ferais à ma place ? » dit-il calmement. « Comment tu réagirais si tu venais à apprendre que j'avais tué un homme ? »

« Je ne sais pas, mais ce qui est sûr c'est que rien ne m'empêcherait jamais de t'aimer… »

« Je ne sais plus comment je dois te regarder… »

Je me remis à pleurer et fermai les yeux. J'avais tout gâché ; plus rien ne serait jamais comme avant, c'était fini. Le duo Liz et Jake n'était plus et Dieu sait ce qui en ressortirait. A ce stade-là je n'avais plus aucun espoir d'arranger les choses…

« Je voudrais juste que tu sache que… à mes yeux, rien n'a jamais plus compté que toi », murmurai-je.

Je déposai sur ses lèvres un léger baiser qu'il ne me rendit pas. Il ne m'adressa même pas un regard ; il se contenta de se lever et de se diriger vers la porte. Il enfila ses tennis et avant de sortir il me lança :

« On fait une pause ; j'ai besoin de réfléchir ».

*

Mon amour,

Ce qui nous arrive est tout simplement aberrant ; j'ai du mal à croire que tu sois à ce point fâché contre moi, mais je ne peux que te comprendre, hélas. Ce que j'ai fait est tout bonnement atroce, et je conçois parfaitement que ce soit trop difficile à porter pour toi ; je ne connais ça que trop bien.

Tu te rappelles de ces mots que tu m'as dits lors de notre mariage ? Tu as parlé des heures les plus sombres, et du désarroi le plus profond… Et bien ce moment est arrivé. Je connais aujourd'hui les heures les plus sombres de ma vie ; car la douleur de te perdre surpasse de loin les pires atrocités que j'ai vécues. Je suis vraiment triste que tu ne sois pas capable d'être là pour moi comme tu me l'as promis, mais je ne t'en veux pas. Après tout, tu n'es qu'un être humain et je ne peux décemment pas te demander d'en supporter autant.

Je te demande pardon pour tout le mal que je t'ai fait. Pardon de ne pas avoir su être la femme que tu voulais aimer, ni celle que tu croyais aimer. Je n'ai jamais cru mériter tout le bonheur que tu m'as apporté, mais ta détermination avait fini par me convaincre que j'y avais droit, moi aussi. Je me suis trompée. Tu m'as élevée à un niveau que je n'avais jamais atteint, et aujourd'hui la chute n'en est que plus brutale.

Quoi qu'il en soit, merci pour tout. Merci d'avoir toujours été là pour moi, merci pour tous ces moments merveilleux que tu m'as fait vivre. Et surtout, merci de m'avoir fait me sentir aimée…

A présent, j'estime que la moindre des choses à faire est de te faciliter la tâche. Aussi, je m'en vais, sans faire d'histoires ni de remous. Il est inutile que je te dise où je vais, de toute façon ça n'a aucune importance, et je préférerais que tu n'essayes pas d'entrer en contact avec moi ; ça me rendra les choses plus faciles. Pour une éventuelle procédure de divorce, ou pour une quelconque démarche concernant l'appartement, je te propose de me joindre par e-mail…

Voilà, je crois que c'est ici que je vais m'arrêter, et c'est le cœur lourd que je te dis adieu. Je te souhaite d'être heureux, comme tu le mérites, et de m'oublier bien vite…

Je t'aime,

Liz.

P.S : J'ai emporté avec moi tout ce dont j'avais besoin, le reste tu peux sans autre t'en débarrasser. Envoie tout à l'Armée du Salut…

Je déposai ma lettre d'adieu bien visible sur la table. Elle était entièrement trempée de mes larmes, mais elle était encore lisible ; je n'avais pas le temps de la récrire de toute façon. Jake n'était pas rentré depuis notre dispute et j'avais profité de son absence pour faire mes valises ; je ne voulais pas devenir un fardeau pour lui, et je savais bien que je ne supporterais pas de voir son regard sur moi changer…

Partir était sans doute la chose la plus difficile que j'aie jamais eu à faire, mais elle était aussi la plus logique. Je n'aurais jamais dû épouser Jake, c'était une erreur ; je m'en rendais compte à présent. Je ne méritais pas une vie tranquille et heureuse. Après ce que j'avais fait, j'étais condamnée à souffrir de mes démons et il était de mon devoir de les garder pour moi ; Jake n'avait pas à en pâtir lui aussi. Je regrettais seulement de ne pas m'être écoutée au moment où j'y avais pensé, et de m'être entêtée à me marier avec lui…

Dans la foulée, j'avais également écrit une lettre de démission que j'avais envoyée à Steve par courrier électronique ; tout cela était un peu précipité, je vous l'accorde, mais je ne pouvais pas faire autrement. Je n'avais pas l'intention de revenir à Londres… J'avais réservé une chambre dans un petit Bed & Breakfast près de l'aéroport, et j'y passerais la nuit avant de prendre l'avion pour Glasgow le lendemain. Et oui, j'allais retourner chez ma mère ; pas très original, me direz-vous, mais je n'avais pas le courage de tout recommencer à zéro en étant totalement seule. J'avais besoin de soutien, du moins les premiers temps.

J'embrassai une dernière fois du regard l'appartement qui était à présent plongé dans l'obscurité, m'assurant que je n'avais rien oublié d'essentiel : j'avais emporté mes vêtements, mon ordinateur, mon téléphone, quelques livres, la photo de Jake et moi qu'il m'avait offerte, son bracelet en cuir qui était la toute première chose dont il m'avait fait cadeau, le porte-clé de la tour Eiffel et ce qu'il restait de son gel douche. Je pourrais en racheter quand celui-là serait terminé. Je sortis, fermai à clé derrière moi et posai cette dernière dans la boîte aux lettres ; je n'en aurais plus besoin. Puis, le cœur battant, je pris la direction de la gare Victoria, me concentrant sur le bruit que produisaient les roulettes de ma valise sur l'asphalte.

La chambre n'était pas très grande et pas vraiment propre, mais peu importait. Pour une nuit, ça faisait largement l'affaire. Je ne pris même pas la peine de sortir une chemise de nuit de ma valise, je préférais dormir toute habillée. Je devais me lever tôt le lendemain pour prendre l'avion et c'était déjà un gain de temps.

Je m'allongeai sur le lit d'une place et fixai le plafond pendant un nombre incalculable de minutes. Je repensais à cette horrible soirée, comment tout s'était écroulé en un petit claquement de doigts, comment on était passés de la complicité et du bonheur parfait à la plus grosse dispute que l'on ait jamais eue. Celle qui devait sonner le glas de notre couple. Tout compte fait, Jake semblait ne pas m'aimer autant qu'il le prétendait… Non, non, je ne voulais surtout pas le blâmer ! Ce n'était pas de sa faute, il avait eu une réaction normale compte tenu de la situation ! D'ailleurs, je ne savais pas ce qui se serait passé à son retour… Mais je ne voulais pas le savoir. Je n'aurais pas eu la force de supporter une autre dispute et préférais m'effacer. De toute façon, j'étais devenue une criminelle à ses yeux ; j'avais commis un meurtre de sang froid et ça, il n'arrivait pas à l'accepter.

J'avais un mal fou à m'endormir ; il faut dire que je n'avais pas dormi seule depuis longtemps. Je m'étais habituée à son petit câlin de bonne nuit ; vous savez, c'était un petit rituel entre nous : tous les soirs, avant d'aller dormir, j'avais droit à un petit câlin de bonne nuit. Jake prenait cinq bonnes minutes qu'il consacrait entièrement à me câliner, caressant mes cheveux, embrassant mon front, mes joues et mes lèvres. J'avais alors tout le loisir de sentir sa présence rassurante près de moi, de sentir son parfum m'enivrer… Vous trouvez sans doute ça niais, je me trompe ? Peut-être que ça l'était, mais c'était bon. Là, je n'avais plus rien ; j'étais seule dans cette chambre miteuse, mon mari me manquait et je sentais mes yeux me piquer dangereusement. Je ne fis même pas l'effort d'essayer de retenir mes larmes ; de toute façon, il n'y avait personne pour les voir. Désespérément personne. Je me demandais à présent si Jake était rentré et s'il avait trouvé ma lettre. Etait-il surpris ? Soulagé ? Triste ? Je craignais ne jamais en avoir le cœur net. Et c'est sur cette pensée que je tombai finalement dans un sommeil agité.

*

Je m'étais faite violence pour ne pas rentrer à la maison le lendemain. Et j'avais tenu bon. A dix heures tapantes j'avais pris l'avion pour Glasgow. J'avais parcouru l'aéroport le regard vide, ignorant les gens qui se retournaient sur mon passage ; je devais certainement avoir l'air d'un zombie, mais je n'en avais rien à faire. J'avais perdu l'homme de ma vie, plus rien n'avait d'importance à présent…

C'est dans le train qui me conduisait à Balloch que je m'étais rendue compte que je n'avais pas prévenu ma mère de mon arrivée. J'imaginais déjà sa réaction : "je t'avais pourtant prévenue, Lizzie ! Tu n'aurais jamais dû lui parler de ça ; tu aurais dû m'écouter !" Mouais, ça valait bien la peine de me dire ça… De plus, j'étais intimement convaincue que j'avais fait ce qu'il fallait. Après réflexion, je me disais que mon secret n'était pas le genre de choses que l'on peut cacher à son conjoint ; surtout quand vous risquez à tout moment de vous faire surprendre par votre défunt père. Je voulais bien reconnaître que j'avais bien fait, mais je n'avais pas moins mal pour autant…

Je me trouvais à présent devant la porte d'entrée et je venais de presser la sonnette. Je tendis alors l'oreille pour essayer d'entendre les pas résonner à l'intérieur. La porte s'ouvrit peu après et pour la première fois depuis longtemps, ma mère eut une réaction maternelle, disons, standard.

« Lizzie ? Mais qu'est-ce que tu fais ici ? »

Euh… pas maintenant, la réaction maternelle. Après. Malgré tout, je fondis en larmes et son regard se posa immédiatement sur ma valise.

« Oh, mais qu'est-ce qui s'est passé, mon bébé ? »

Elle s'avança pour me prendre dans ses bras et je posai ma tête sur son épaule. Voilà, là, c'est la réaction maternelle que j'étais en droit d'attendre. Elle caressa l'arrière de ma tête et décolla les quelques mèches de cheveux que les larmes avaient accrochées à mon visage.

« Je lui ai tout dit, maman » lâchai-je entre deux sanglots. « Je lui ai dit que c'est moi qui ai tué papa ; je ne pouvais plus lui cacher ça ! »

« Calme-toi, chérie, ça va aller… »

Elle m'attira à nouveau contre elle, puis m'incita à entrer. Je traînai alors ma grosse valise derrière moi et la posai dans l'entrée.

« Est-ce que je peux rester ici quelque temps ? » demandai-je.

« Bien sûr que tu peux rester. Aussi longtemps que tu le voudras ».

« Merci ».

« Tu veux bien monter tes affaires dans ta chambre ? Je vais te préparer un chocolat et je te l'amène ».

Je lui adressai un sourire larmoyant et hochai la tête, après quoi je fis une gymnastique d'enfer pour traîner ma valise dans l'escalier. Une fois dans ma chambre, j'expirai profondément, comme après euh… avoir traîné une grosse valise qui contient toute ma vie dans un escalier. Je la posai dans un coin, en sortis des affaires propres, installai mon ordinateur sur mon bureau, le cadre à photo et la petite tour Eiffel sur ma table de nuit. Je saisis ensuite le gel douche et filai dans la salle de bain pour me rafraîchir un peu.

A mon retour, ma mère était déjà là, assise sur mon lit, et elle tenait entre les mains la tasse à l'effigie de Minnie Mouse, ce qui m'arracha un sourire. Je me sentais déjà mieux maintenant que je n'étais plus seule, et ce malgré l'énorme vide qui s'était formé en moi. Et pour dire, il y avait plus de vide que de matière consistante… Appétissant, n'est-ce pas ?

Un petit sourire sur les lèvres, elle fixait la photo qui trônait sur ma table de nuit ; je m'assis à ses côtés et ses yeux bleus se posèrent alors sur moi.

« Cette photo est vraiment très belle », dit-elle.

« Hum. Je trouve aussi ».

Elle me tendit la tasse pleine à ras bord de chocolat chaud et je la remerciai d'un sourire avant de la porter à ma bouche. Le lait chaud coula le long de mon œsophage et alla réchauffer affectueusement mes entrailles.

« J'ai du Whiskey aussi, si tu veux », dit-elle.

« C'est gentil, mais je préfère éviter l'alcool en ce moment », répondis-je avec un sourire en coin. « J'ai peur de trop y prendre goût ».

Mon sourire se dissipa petit à petit et je sentis ma gorge se serrer à nouveau. Je grimpai alors sur le matelas et m'adossai contre la tête de lit, faisant des efforts considérables pour ne pas pleurer ; j'avais assez pleuré, vous ne croyez pas ? Je ne pouvais pas passer ma vie à pleurer, non plus ! Il fallait que je trouve une nouvelle manière d'exprimer mon chagrin… Crier : non, trop bruyant. Rire : non, impossible. Me taper la tête contre le mur : trop violent, trop radical. Bref, en définitive, pleurer était la solution la plus logique, mais j'allais essayer de ne pas ouvrir les grandes vannes. L'autre solution était, bien sûr : ne pas exprimer mon chagrin.

« Alors ? Tu ne dis pas : "je te l'avais bien dit" ? » demandai-je.

« Non. Quand je te vois dans cet état, je regrette d'avoir eu raison ».

« Wow. Je suis si pitoyable que ça ? »

« Non, mon bébé, tu n'es pas pitoyable. Tu souffres et je n'aime pas te voir comme ça ».

Je bus une autre gorgée de chocolat chaud.

« Tu sais, pendant un moment, j'ai bien cru qu'il comprendrait », dit-je sans quitter des yeux le liquide brun qui flottait dans ma tasse. « Je me suis trompée. Le meurtre n'est pas quelque chose que le grand et magnanime Jake Butler peut admettre… »

C'était incroyable à quel point j'arrivais à faire paraître ça dérisoire, vous ne trouvez pas ? Après tout, un meurtre, qu'est-ce que c'est ?

« Il a réussi à gâcher ma vie, finalement », poursuivis-je pensivement.

« Qui ça ? »

« Papa. Ma conscience. Il ne me laissera pas tranquille tant que je ne me serai pas déchargée de ce poids… »

Mais de toute façon, à quoi bon s'en décharger maintenant ? Je pourrais vivre recluse quelque part et me mettre à l'écriture de poèmes, comme Emily Dickinson… Vivre à l'écart du monde, sans parler à personne, en compagnie de ma méchante conscience ! Parce que figurez-vous que je n'aurais même pas le courage de me suicider ! Parce que j'avais beau dire que ma vie était fichue et qu'elle ne valait plus la peine d'être vécue, je n'aurais jamais eu le cran de mettre fin à mes jours… Ne trouvez-vous pas cela terriblement hypocrite de ma part ? Ou terriblement masochiste, c'est à choix.

« Et alors, Jake, il… il t'a fichue dehors, c'est ça ? » demanda ma mère.

« Non, c'est moi qui suis partie. Je lui ai laissé une lettre sans lui dire où j'allais… »

« Liz… »

« Non, s'il te plait, ne dis rien, d'accord ? J'ai fait ce qu'il fallait ».

Elle haussa les épaules.

« C'est toi qui vois ».

Je lui expliquai ensuite tous les événements de la veille. Comment je m'étais faite surprendre par ma conscience au moment où je m'y attendais le moins, comment j'avais été contrainte de tout expliquer à Jake, comment il avait réagi, les choses qu'il m'avait dites… Je présentai les choses à ma mère de sorte à ce qu'elle ne tienne pas Jake comme responsable de mon malheur ou quoi que ce soit du même genre. Je ne lui gardais aucune rancœur et je ne voulais pas que ma mère se mette à le détester. Jake ne méritait pas qu'on le déteste…

Après ce petit entretien mère/fille, je décrétai que j'avais besoin de dormir un peu ; il faut dire que la nuit que j'avais passée dans cet hôtel n'avait pas été des plus reposantes (les murs étaient très fins et le type de la chambre d'à-côté égorgeait son chien. Ou alors il faisait l'amour à sa maîtresse, je ne pourrais pas le dire avec certitude). Une fois allongée sur le côté, je fixai pendant quelques secondes la photo posée sur la table de chevet, puis je saisis la petite tour Eiffel que je serrai précieusement dans ma paume. L'odeur de Jake (ou plutôt de son gel douche) m'envahit alors et je fermai les yeux sereinement, ayant l'agréable impression qu'il se trouvait juste à-côté de moi.

« Tu me manques, Jake Butler », murmurai-je avant de me laisser tomber doucement dans les bras de Morphée.

*

Une semaine passa, puis une autre. Sans grande surprise, je n'avais pas reçu de nouvelles de Jake, ni de personne d'autre, d'ailleurs. Personne ne semblait réellement s'inquiéter de mon absence… Bon, il faut dire que j'avais éteint mon téléphone, personne ne savait où j'étais et je n'avais pas le courage d'allumer mon ordinateur. J'avais trop peur d'avoir reçu un message de Jake me disant qu'il souhaitait demander le divorce… En même temps, qu'est-ce que j'espérais ? Qu'il accepte de rester marié à vie avec une femme qui vivait à l'autre bout du pays et ce, contre sa volonté ? Sympa, la vie de couple… Et puis je ne savais pas non plus si Steve avait bien tenu compte de ma lettre de démission ; avait-il demandé des précisions à Jake quant à mon départ précipité ? Certainement. Et je savais que Jake serait incapable de lui répondre, il allait donc en déduire que nous avions des problèmes, la nouvelle allait se répandre comme une traînée de poudre et Molly allait sauter sur l'occasion pour essayer de me le prendre… Je ne devrais pas m'en inquiéter, me direz-vous, puisque de toute façon j'étais sortie de sa vie. Peut-être, mais si mon mari devait fréquenter une autre femme, que ce ne soit pas Molly, par pitié !

En ce qui concerne mon état d'esprit, figurez-vous que ça n'allait pas en s'arrangeant, malheureusement. J'avais certes arrêté de fondre en larmes toutes les quinze minutes, mais je vivais constamment dans un état maladif, voire fiévreux. Ma mère disait que c'était parce que je ne mangeais rien, mais c'est faux ! Je mangeais ! Bon, pas beaucoup, certes, mais je mangeais. La pauvre avait même essayé de me faire plaisir en me préparant des cookies, mais elle s'en était mordu les doigts quand j'avais fondu en larmes après qu'elle m'aie dit : "mais pourquoi tu ne veux pas les manger, enfin ? Tu adores les cookies !" Affirmation à laquelle j'avais répondu : "oui, oui, c'est vrai, j'adore les cookies ! Mais les cookies ne m'aiment plus, alors que veux-tu que j'y fasse, moi, hein ?!" Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle n'avait pas compris ce qui se passait.

Quoi qu'il en soit, je lui étais très reconnaissante pour le soutien qu'elle m'apportait, tant elle que ma grand-mère qui passait me rendre visite de temps en temps, m'apportant des gâteaux auxquels je touchais à peine. La pauvre me trouvait toute pâlotte et bien moins rayonnante ; forcément, j'avais perdu mon soleil…

Malgré tout, il me restait un problème à régler : la question de ma conscience, et, surtout, je devais à tout prix me libérer de la peur que mon père provoquait toujours chez moi. Je ne voulais plus être tributaire de cette crainte, celle qui guidait tous mes gestes. La crainte d'être comme lui, la crainte de sa punition, la crainte de le voir apparaître. Aussi, pour ce qui est de ma conscience, je décidai de me confronter aux autorités compétentes, j'ai nommé la Garelochhead Police Office.

Je me trouvais donc à présent à Garelochhead, dans la salle d'attente du commissariat. Vous devez sans doute trouver mon initiative un peu folle, je me trompe ? Sachez toutefois que si j'avais la possibilité de payer pour ce que j'avais fait, peut-être que ma conscience consentirait à s'apaiser. Ma mère s'y était vivement opposée, mais j'avais fait preuve d'une détermination hors du commun, pour une fois. Elle m'avait toutefois conseillé de demander l'agent McLuskey qui s'était occupé de l'affaire à l'époque des faits. Je devais attendre depuis une quinzaine de minutes quand je vis arriver un homme d'une cinquantaine d'années, grisonnant et la mâchoire carrée. Il me tendit une main que je serrai.

« Vous souhaitiez me voir, je crois », dit-il.

Je hochai la tête et il me guida en direction d'un bureau doté d'une somptueuse porte transparente ; le modèle anti intimité, vous savez ? Il m'invita alors à m'asseoir et, une fois installée sur une des chaises, il prit place derrière son secrétaire.

« Je vous écoute, Mademoiselle ».

Je pris une profonde inspiration et le regardai attentivement nouer ses mains ensemble, faisant preuve d'une concentration très exagérée.

« Je suis venue vous demander un conseil, en réalité. C'est bien vous qui vous êtes occupé d'une affaire d'homicide par légitime défense il y a quelques années à Luss ? Une histoire de poêle à frire… »

« Oh, oui, l'affaire McGregor. C'est bien de ça que vous parlez, n'est-ce pas ? Une femme tue son mari en tentant de se défendre… »

« C'est exactement ça ».

Il s'adossa contre le dossier de son fauteuil de bureau.

« Et que puis-je faire pour vous, alors ? »

« En fait, je me demandais si… admettons que la personne accusée ne soit pas réellement celle qui a commis le meurtre. Qu'est-ce qui se passerait ? »

Il me regarda d'un air suspicieux comme si j'étais une sorte de terroriste, mais ne répondit pas. Ses yeux d'un bleu exagérément clair me sondaient et j'eus l'impression d'avoir dit une bêtise. Je n'y étais pas allée par quatre chemins, c'est vrai, mais la meilleure façon d'obtenir des réponses, c'est de poser les bonnes questions directement, non ?

« Qui êtes-vous ? » demanda-t-il enfin.

« Elizabeth. La fille de Duncan McGregor ».

Les yeux du policier s'écarquillèrent et un sourire se dessina aussitôt sur son visage. Hum… j'aurais peut-être dû commencer par me présenter. Note personnelle : quand on se trouve face à un flic, toujours commencer par décliner son identité.

« Ah, mais vous êtes la petite McGregor, alors ! »

Butler, corrigeai-je mentalement avant d'effacer cette idée de mon esprit.

« C'est incroyable, la dernière fois que je vous ai vue, vous étiez… »

« Ce n'est pas ce qui m'amène », coupai-je.

« Certainement. Je vous écoute ».

Je pris une profonde inspiration. Mais qu'est-ce que je faisais ? Je ne connaissais pas la loi ; je ne savais pas ce que j'encourrais en avouant avoir commis un meurtre. Et si on me mettait en prison ? C'était bien ce que je méritais, non ? De toute façon je n'avais plus rien à perdre ; autant soulager ma conscience. Ou essayer de la soulager, du moins.

« Voilà… Ma mère n'y est pour rien dans la mort de mon père. C'est… c'est moi qui l'ai tué ».

Je l'observai pendant quelques instants, essayant de lire dans ses pensées : faire un saut chez Tesco ; passer prendre mon uniforme chez le teinturier ; réparer la porte du garage avant que ma femme ne fasse une crise… Son visage était tellement inexpressif, que je me demandai si les mots qui venaient de sortir de ma bouche étaient bien : c'est moi qui l'ai tué…

« Pendant son sommeil », ajoutai-je.

Il soupira et hocha la tête doucement.

« Et qu'attendez-vous de moi, exactement, Mademoiselle McGregor ? »

« Je ne sais pas, que vous fassiez votre boulot de flic, et tout et tout… » répondis-je en haussant les épaules.

Il esquissa un petit sourire amusé et se leva pour aller fermer la porte de son bureau avant de venir se rasseoir en face de moi.

« Si j'ai bien compris », dit-il, « ce que vous voulez c'est que je rouvre un dossier vieux de quoi… quinze ans, pour le réétudier ? »

« Vieux de douze ans, en fait. Et oui, ce serait un début… »

« Non, attendez, Elizabeth. Je sais ce qui s'est passé ce soir-là. Votre mère m'a tout raconté à l'époque. Elle m'a expliqué que vous aviez abattu votre père parce que vous étiez bouleversée par la façon dont il vous traitait toutes les deux, et qu'elle voulait être tenue pour entière responsable de ce qui était arrivé ».

Hum… "bouleversée". Quel charmant euphémisme.

« Elle vous a réellement dit ça ? » demandai-je, surprise.

Le policier hocha la tête. Alors là, je venais d'apprendre quelque chose ! Je ne me serais jamais doutée que ma mère aurait vendu la mèche, elle qui tenait tant à ce que cette histoire demeure enterrée. Elle avait vraisemblablement confiance en cet agent de police ; assez pour me balancer…

« Elle m'a dit que vous étiez trop jeune ; que vous aviez encore la vie devant vous et qu'elle ne voulait pas que vous finissiez dans une maison de correction ou quoi que soit de ce genre… J'ai été touché par son sacrifice et je l'ai aidée à vous couvrir ».

Oh, mais quelle grandeur d'âme, j'en étais toute retournée !

« Ecoutez », poursuivit-il, « je savais que tôt ou tard vous éprouveriez le besoin de soulager votre conscience ; on ne vit pas tranquillement avec un meurtre sur les épaules… mais croyez-moi, laissez les choses comme elles sont, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Votre père était reconnu comme étant un homme violent, sa mort n'a surpris personne à l'époque… »

« Donc, si j'ai bien compris, vous ne pouvez pas rouvrir le dossier… »

« Je pourrais, oui. Mais je ne le ferai pas. Tout d'abord, vous étiez mineure à l'époque des faits, vous seriez donc jugée comme une mineure. Ensuite, le code de conduite du Crown Prosecution Service considère l'ancienneté de l'infraction comme un motif d'abandon des poursuites dans la majorité des cas. Et enfin, si on rouvrait le dossier, votre mère serait poursuivie pour faux témoignage et complicité de meurtre… vous croyez vraiment que ça en vaut la peine, maintenant que l'affaire est classée ? »

Je secouai la tête doucement. Non, bien sûr que non, ça n'en valait pas la peine. Je commençais à me sentir rudement stupide, vous savez ? A quoi est-ce que je m'attendais ? Je crois bien que j'espérais pourvoir payer ma faute d'une manière ou d'une autre, mais je venais de comprendre que c'était impossible. Pas en comptant sur la loi, en tout cas. De plus, je ne pourrais jamais plonger seule ; si j'étais poursuivie pour meurtre, ma mère en ferait les frais elle aussi, et ça, je ne pouvais pas l'accepter. McLuskey avait raison ; ce que j'avais de mieux à faire, c'était de laisser les choses comme elles étaient. J'avais cependant l'impression que non seulement ce flic comprenait ma situation, mais qu'en plus il cautionnait nos comportements à ma mère et à moi. Effrayant, vous ne trouvez pas ?

« Merci pour… toutes ces précisions », dis-je doucement.

« Je vous en prie. Si vous avez d'autres questions, n'hésitez pas ».

« Non, ce sera tout… »

Je me levai et il fit de même, me tendant sa main pour que je la serre. Je ne savais pas si ce que je ressentais était de la déception ou du soulagement ; je ne voulais pas aller en prison, je n'étais pas folle, tout de même ! Ou du moins pas encore. Cela dit, mon espoir de payer un jour pour l'atrocité de mon acte venait de s'envoler avec les paroles pseudo réconfortantes du policier. J'allais une fois de plus laisser tout cela enterré bien profondément… Quoi qu'en y repensant : était-ce vraiment enterré, finalement ? Parce que, mine de rien, beaucoup de monde était au courant ; enfin plus que je ne le pensais.

Je serrai la main de McLuskey et il m'adressa un petit sourire. Et quand je quittai le commissariat, j'en étais au même point que quand j'y étais entrée : j'avais toujours aussi peur, le poids de mon passé oppressait toujours autant ma poitrine. Quelle merde ! Et maintenant ? Je n'y arriverais pas toute seule…

*

J'étais assise sur le rebord de la fenêtre et tripotais pensivement mon petit porte-clé tour Eiffel. Ça faisait à présent presque trois semaines que j'avais quitté Londres – dix-huit jours, plus précisément – et Jake me manquait terriblement. En partant, je savais que ça allait être dur ; je savais que j'allais en souffrir. Mais très sincèrement, je ne pensais pas que ce serait à ce point. J'avais un appétit d'oiseau, je ne dormais pas plus de quatre heures par nuit, et j'avais une peur bleue rien qu'à l'idée d'allumer mon ordinateur. Le courrier électronique était le seul moyen pour lui de me contacter et j'avais peur qu'il l'ait fait. Ou peur qu'il ne l'ait pas fait. Dans le même mouvement, j'avais éteint mon téléphone portable et ne l'avais plus jamais rallumé. Je m'étais complètement coupé de ma vie, refusant tout contact avec qui que ce soit…

« Ma puce… »

Je levai les yeux et posai un regard impassible sur Jake qui s'appuyait contre la vitre, en face de moi. Son sourire rassurant et son regard tendre m'arrachèrent presque une larme. J'ai bien dit presque.

« Fous-moi la paix, Jake », dis-je sur un ton agacé.

« Pourquoi ? »

« Parce que tu n'es pas réel. Tu n'es qu'un pur produit de mon imagination ».

« Et alors ? »

Je fis la moue. Ce genre de vision n'était en effet pas rare ; il m'arrivait souvent de le voir apparaître devant moi ou allongé à mes côtés. Il me parlait mais ses mots étaient les miens. Sa voix était un simple souvenir qui manquait cruellement de précision. Sa peau n'était qu'un voile incorporel, et son odeur était en réalité sur moi… Il n'était qu'une projection de mon esprit tourmenté, une manifestation du désir de mon corps en manque. Un corps qui n'aspirait qu'à rencontrer le sien, mais qui se heurtait au vide envahissant et douloureusement immatériel de la solitude.

« Et alors je ne peux pas te toucher », répondis-je, la gorge serrée.

« Tu as besoin de moi ? »

« Oui. Mais toi tu n'as pas besoin de moi ».

Il ne répondit pas, se contentant de sourire vaguement, et je sentis les larmes me monter aux yeux avec plus d'insistance. Je fis un effort herculéen pour les retenir et tendis ma main vers lui. Je ne sais pas ce que j'espérais en faisant ça ; peut-être qu'il se matérialise soudain sous mes yeux et me prenne dans ses bras… Je savais que c'était impossible, mais le chagrin vous pousse parfois à faire des choses bizarres. Ma mère m'a d'ailleurs raconté un jour qu'une tante à elle s'était mise à danser nue sous la pluie en chantant Like a Virgin de Madonna le jour ou son mari l'avait quittée… Je n'étais pas encore arrivée à se stade, Dieu merci ! Au moment même ou mes doigts allaient entrer en contact avec son visage, il disparut, me laissant seule dans ma chambre. Je poussai un profond soupir et me tournai vers l'extérieur ; la nuit commençait à tomber et un léger vent frais de septembre s'était levé, balayant une poignée de feuilles mortes sur son passage. Un frisson me parcourut et je ramenai mes jambes contre moi avant de les enlacer de mes bras. Mon regard parcourait le petit jardin qui s'étendait au-dessous de moi, un jardin sauvage, comme l'appelait ma mère ; excuse bidon pour expliquer le fait qu'elle ne s'en occupe pas. Par définition, un jardin est entretenu ; dans le cas contraire, ce n'en est pas vraiment un. Je félicitai tout de même son effort d'avoir installé une grille en bois pour faciliter la pousse des plantes grimpantes le long de la façade du côté de ma chambre. Quelle application, mes amis ! D'ailleurs, quand j'étais plus jeune, je voyais cette grille végétale comme une sorte d'échelle par laquelle le prince charmant monterait chercher sa princesse – supposément moi – pour l'emmener avec lui dans son château. Mais concrètement c'était un nid à gros insectes volants qui bourdonnaient autour de ma fenêtre, m'empêchant d'ouvrir cette dernière pour éviter qu'ils ne rentrent. Ma mère et ses grandes idées !

Soudain, quelqu'un frappa doucement à ma porte et je lançai un "entrez" contrarié. La tête de ma mère apparut alors dans l'entrebâillement, ornée d'un petit sourire que je qualifierais de rassuré. Mais rassuré de quoi ?

« Liz, téléphone pour toi », dit-elle.

Je me raidis et mon cœur fit un bond énorme dans ma poitrine. Téléphone pour moi ? Je me redressai subitement.

« C'est qui ? »

« June ».

Là, je dois dire que j'ai été un peu déçue. Je vous avoue que l'espace d'un instant j'avais espéré que ce soit Jake… Mais il était inutile de se faire des idées ; Jake ne m'appellerait pas, il ne voulait sans doute même plus entendre parler de moi ! Ma mère dû se rendre compte de ma déception, car au moment où je la rejoignis elle caressa mon dos d'une main rassurante. Je la suivis au rez-de-chaussée, puis je saisis craintivement le combiné avant d'aller m'installer à la table de la cuisine.

« Allô ? » dis, faisant mon possible pour contrôler les tremblements de ma voix.

« Liz, mais qu'est-ce que tu fais, bon sang ?! Ça fait des semaines que j'essaye de te parler ! »

« Salut, June, comment ça va ? » demandai-je sèchement, la voix pleine de reproches.

Je l'entendis soupirer à l'autre bout du fil.

« Ça va… J'ai essayé de t'appeler une centaine de fois au moins sur ton portable ; pourquoi tu l'as éteint ? »

« Par commodité ».

« Par commodité ?! Je peux savoir ce que tu fous ? Personne ne répond à mes appels ; ça doit être la quatrième fois au moins que j'appelle chez ta mère cette semaine ! Tu veux bien m'expliquer ce qui se passe ? Pourquoi tu as mis les voiles comme ça du jour au lendemain ? »

« C'est… c'est compliqué », marmonnai-je.

« Jake m'a expliqué que vous aviez eu un accrochage, mais il n'a pas voulu m'en dire plus. J'aimerais bien savoir ce que tu lui as fait ; le pauvre est complètement anéanti… »

Je déglutis péniblement à ces mots, et je sentis les larmes me monter dangereusement aux yeux.

« Co… comment il va ? »

« Vraiment pas fort. Je l'ai vu qu'une seule fois dernièrement, mais Gerry passe pas mal de temps avec lui et ce qu'il me raconte me fait vraiment mal au cœur. Lui aussi a essayé plusieurs fois de te contacter, mais quand il a compris que tu n'avais pas l'intention de répondre à ses appels… ça l'a détruit, Liz. Complètement. Il ne sort de chez lui que pour aller travailler, il ne mange plus correctement, il dort à peine… La dernière fois que je l'ai vu, je l'ai à peine reconnu ; lui qui était toujours si souriant a maintenant l'air d'un vrai naufragé ! Je te jure, avec la barbe et tout ! Gerry dit qu'il ne parle que de toi, d'à quel point tu lui manques et il dit qu'il préférerait encore mourir que de vivre sans toi… Alors ? Tu m'expliques ? »

Je laissai échapper un violent sanglot et des larmes se mirent à rouler abondamment sur mes joues.

« Mon bébé… » murmurai-je.

Je n'arrivais pas à y croire ! J'arrivais à lui faire encore plus de mal en étant loin de lui qu'en vivant avec lui au quotidien ! Comment était-ce possible ? Je revis alors son visage furieux en apprenant ce que j'avais fait ; je me souvins de ses mots qui m'avaient fait si mal : ''je ne sais plus comment je dois te regarder''… Serait-ce possible qu'il ait oublié tout ça ?

« June, ce qui s'est passé entre Jake et moi… ne regarde que nous… »

« Oui, bon, je veux bien, mais… est-ce que ça peut s'arranger ? »

Je secouai la tête doucement, à demi affalée sur la table.

« Je n'en sais rien… »

« Essaye de revenir vite, d'accord ? Tu veux que je lui transmette un message de ta part ? »

« Non, ne… ne lui dis pas que tu as parlé avec moi, s'il te plait. Ça ne ferait qu'empirer les choses ».

Elle poussa un soupir contrarié. Je savais pertinemment qu'elle avait envie de fourrer son nez dans cette histoire, comme toujours, mais cette fois je ne le permettrais pas ; c'était entre Jake et moi. Nous avions des problèmes que personne d'autre ne connaissait et je ne voulais pas que ça s'ébruite. Après lui avoir fait promettre qu'elle ne dirait rien, je raccrochai et enfouis ma tête dans mes bras avant d'éclater littéralement en sanglots. Je crois bien que, quelque part, l'idée que Jake m'ait rayée de sa vie était plus facile à supporter pour moi. Mais là, savoir qu'il souffrait autant que moi de notre séparation m'était insoutenable ; j'avais envie de hurler, de m'arracher les cheveux, de tout fracasser sur mon passage ! Je vous jure, j'étais à deux doigts de me mettre à danser nue sur Like a Virgin ! Je sentis soudain une paire de bras s'enrouler autour de moi et je me redressai pour enfouir mon visage au creux de l'épaule de ma mère. Elle caressa mes cheveux délicatement, et je n'ai eu besoin de rien dire ; elle savait.

« Pourquoi tu ne l'appelles pas ? » demanda-t-elle doucement. « Peut-être que si vous parliez calmement, ça arrangerait les choses… »

« Tu crois ? »

« Je ne sais pas, chérie, peut-être ».

Je me redressai, reniflai et haussai les épaules. Non, je n'allais pas l'appeler. Vous savez, au point où on en était arrivé, je craignais de me confronter à lui. Si je l'appelais, qu'est-ce que je lui dirais ? Si je lui demandais pardon, allait-il l'accepter, ou alors me rejetterait-il ? Après tout, je lui avais fait mal, m'envoyer balader aurait été tout à fait légitime ; je me serais envoyée balader moi-même si j'avais été à sa place… Sérieusement, vous m'imaginez, moi, me pointer chez nous le sourire aux lèvres et m'écrier "Chéri, je suis de retour, alors comment ça va toi ?" Je craignais qu'il ne me mette à la porte ; c'était déjà assez difficile de se faire rejeter une fois, vous imaginez deux ?!

« Je crois que je vais aller me coucher, maintenant », marmonnai-je en essuyant les dernières larmes qui perlaient au coin de mes yeux.

J'avais pratiquement passé la porte de la cuisine quand je fis volte-face. Je fixai ma mère et elle me regardait en retour, ses grands yeux bleus brillants d'émotion. Elle souffrait avec moi ; je le sentais bien et je n'étais pas fière de lui infliger ça. J'aurais peut-être dû me prendre une chambre d'hôtel tout compte fait… Que tu aurais payée avec quel argent, banane ?! me dis-je.

« Maman ? Tu te souviens quand tu m'as parlé de la souffrance que tu as ressentie le jour où tu as compris que l'homme que tu aimais n'était qu'un leurre ? »

Elle hocha la tête.

« Je crois qu'en ce moment Jake est en train de vivre la même chose… »

Je tournai immédiatement les talons pour ne pas lui laisser le temps de me contredire. Parce que oui, elle m'aurait contredite, je n'ai aucun doute là-dessus, même si elle savait que j'avais raison. Moi aussi, j'avais caché mon jeu ; moi aussi je m'étais révélée sous mon véritable jour après qu'il soit trop tard pour faire marche arrière ; j'étais moi aussi monstrueuse. J'étais l'horrible sorcière déguisée en princesse pour se faire épouser par le prince… Mais s'est-on jamais demandé si la sorcière en question aimait réellement le prince ? Les méchants peuvent-ils aussi avoir des sentiments ?

Je rejoignis ma chambre et m'allongeai sur mon lit, me pelotonnant dans mes couvertures. Je savais parfaitement que je n'arriverais pas à dormir, mais je n'avais de toute façon rien d'autre à faire que d'essayer. Me coucher, réfléchir. Si vous voulez mon avis, je crois que je réfléchissais beaucoup trop, mais ce n'était pas comme si j'avais mieux à faire de mon temps. J'étais sans emploi et mon état d'esprit me rendait totalement improductive. Comme tous les soirs, je fixais pendant quelques minutes la photo de Jake et moi posée sur ma table de nuit. Parfois je me disais que j'avais meilleur temps de la cacher, de ne pas la regarder. Mais je crois que j'avais besoin de ça. De ce petit moment quotidien de contemplation. Ne serait-ce que pour me convaincre que tout cela n'avait pas été une rêve ; nous avions réellement été heureux avant que cette histoire ne vienne nous briser ; avant que je ne foute tout en l'air…

*

« Chérie, Mamie et moi on va au marché, tu veux venir ? » dit ma mère en poussant la porte de ma chambre.

Je levais les yeux et elle me regarda d'un œil incrédule, alors que j'étais assise par terre au milieu d'un foutoir pas possible. Des photos, des cahiers, des feuilles volantes, des bibelots, des peluches, des cartes d'anniversaire et postales, des vêtements, des livres – ma vie. J'avais passé toute la matinée à fouiller dans le grenier à la recherche de mes affaires ; le but pour moi à présent était de replonger dans mon passé pour essayer de déterminer où est-ce que ça avait commencé à dégénérer. Mais il n'y avait rien concernant directement mon père dans tout ce désordre : pas de photos, rien d'écrit de sa main, ni quoi que ce soit d'autre d'ailleurs. Ma mère et moi avions tout brûlé à sa mort ; nous voulions le rayer de nos vies à tout jamais, loin de nous douter que le feu ne suffirait pas à le faire disparaître. On dit que le feu est un élément impitoyable qui détruit tout sur son passage, mais bien que le papier puisse être brûlé, les souvenirs eux, ne le peuvent pas. Le matériel ne peut détruire l'immatériel ; c'est la règle, c'est comme ça. C'est reconnu mais souvent ignoré, tant l'espoir de pouvoir oublier est grand.

« Non, je… je suis occupée, pour l'instant », dis-je en écartant les bras pour désigner le méli-mélo d'objets qui s'étalaient tout autour de moi.

« Tu cherches quelque chose en particulier ? »

« Non, je regarde ».

« Bien, dans ce cas on va te laisser. Au fait, Lizzie, cette robe te va très bien… »

Je posai les yeux sur ma tenue, une longue robe d'été blanche. Elle appartenait à me mère, et je me souviens que quand j'étais plus jeune, je la lui enviais. Elle incarnait pour moi un modèle de pureté et d'innocence ; c'était à la fois la robe de princesse, la robe de mariée, mais elle avait aussi quelque chose de poétique, de torturé. Elle était d'une légèreté inquiétante et ses pans virevoltants témoignaient d'une désinvolture que j'admirais. Je n'avais jamais été capable d'entrer dans cette robe ; kilos superflus oblige. Mais ce matin-là, j'avais mis la main dessus et je l'avais enfilée. Elle avait glissé toute seule sur mon corps à demi nu et j'avais longuement contemplé mon reflet, admirant le contraste de sa blancheur sur ma peau que le soleil d'été avait doré. Je me souviens qu'elle ne produisait pas le même effet sur ma mère qui avait la peau beaucoup plus pâle et plus laiteuse que la mienne. Moi j'appartenais à l'autre camp, celui des ténèbres…

« Merci », répondis-je en forçant un sourire. « Au fait, maman… est-ce qu'il te reste une photo de papa quelque part ? »

Elle parut à la fois surprise et choquée par ma question, mais ne fit aucun commentaire désobligeant. Elle se contenta de me sonder du regard pendant quelques instants, puis finit par répondre :

« Je… je suppose que oui ».

« Tu peux me la montrer, s'il te plait ? »

Elle hocha la tête doucement et tourna les talons. J'avais un plan pour me débarrasser de l'influence de mon père et, rassurez-vous, je n'avais aucune intention de pratiquer un rituel de sorcellerie avec brûlage de photo et tout le tintouin, non ! En plus, la crémation et l'incinération ce n'était vraiment pas mon truc ; maladroite comme je l'étais, j'aurais encore mis le feu à la maison ! Non, mon plan, c'était… roulement de tambour… la confrontation ! Et oui, je sais, ça peu paraître tout bête dit comme ça, mais j'avais toujours fui mon père ainsi que tout ce qui le concernait ; je ne lui avais jamais tenu tête. Quand on fuit devant quelque chose, c'est qu'on en a peur ; c'était cette peur que je voulais supprimer. J'étais convaincue que si j'y arrivais, plus jamais il ne viendrait me hanter, et plus jamais je ne craindrais de représailles de sa part… En théorie, ça avait l'air tout à fait faisable, vous ne trouvez pas ? Restait à présent la pratique…

Je commençais à remettre toutes mes vieilles affaires dans leur carton d'origine quand ma mère fit à nouveau irruption dans ma chambre. Elle s'installa sur un coin de mon lit et me tendit une photo sur laquelle elle ne posa même pas les yeux. Je savais très bien qu'elle l'avait regardée avant de me l'amener, mais quelque chose me disait qu'elle ne voulait pas que je voie l'expression de son visage au moment où ses yeux rencontreraient ceux en papier glacé de l'homme qu'elle avait aimé, puis haï.

C'était une vieille photo aux couleurs fades, presque évanouies. Le jeune homme qui était représenté dessus ressemblait à mon père, mais son expression faciale n'avait rien de celle que j'avais connue. Souriant et charmeur, le jeune homme respirait la santé et la joie de vivre. Je fus immédiatement frappée par ma ressemblance avec lui : les mêmes yeux, la même bouche, la même forme du visage, même nos sourires étaient identiques et ça, je ne m'en étais jamais rendue compte. Je n'avais jamais vu mon père sourire franchement ; moi je ne connaissais que ses sourires sadiques, machiavéliques, annonciateurs de déluges.

« J'ai gardé cette unique photo parce que c'est celle de l'homme que j'aimais », dit-elle comme pour répondre à mes interrogations. « Elle a été prise peu avant notre mariage ; ton père n'était pas encore le monstre qu'il est devenu par la suite… »

Et il est vrai que sur cette photo, il n'avait rien d'un monstre. Il était nonchalamment appuyé contre une barrière en bois sur un fond de plaine verdoyante. Il avait l'air heureux, il avait l'air normal ; rien ne présageait ce qu'il allait devenir… Malgré tout, ce cliché me mettait mal à l'aise, et le regarder me dérangeait ; je dus me faire violence pour ne pas le quitter des yeux. Et soudain, je vis le visage bouger, se transformer. Lentement, les sourcils se froncèrent ; le sourire se fit plus réservé. Le regard s'assombrit. Ma respiration s'accéléra et l'impression de suffocation qui m'envahissait à chaque fois que je voyais son "fantôme" me submergea. Mon esprit transformait ce visage selon les critères que je lui connaissais, faisant monter en moi la panique, je prenais de grandes bouffées d'air pour respirer, puis soudain je détournai les yeux, les dirigeants vers le visage inquiet de ma mère.

« Est-ce que ça va ? » me demanda-t-elle.

« Oui. Oui, ça va ».

Je jetai un dernier regard en coin à la photo qui était redevenue tout à fait normale.

« Je vais la garder un moment », ajoutai-je. « Merci ».

Elle hocha la tête, non sans une pointe d'hésitation, puis quitta ma chambre d'un pas décidé. Je m'en voulais un peu de l'avoir forcée à y penser, mais si elle ne m'aidait pas, qui le pourrait ? Je finis de ranger mes affaires dans le carton, puis introduisis la photo de mon père dans le tiroir de la table de nuit.

J'époussetai ensuite machinalement ma robe et me laissai tomber sur mon lit, le regard fixé au plafond. Je ne saurais vous dire au juste combien de temps je suis restée là prostrée, à la fois présente et délicieusement absente, pensant à tout et à rien. Etrangement, quand j'essayais de ramener à moi certains souvenirs, c'étais les plus doux qui émergeaient en premier ; les moments passés avec Jake, lovée au creux de ses bras ; nos moments de complicité ; nos fous rires – c'était ces choses-là qui avaient de l'importance ; elles surpassaient même mes pires tourments. Les surpassaient, oui, mais ne les annihilaient pas, malheureusement. Vous savez, depuis que June m'avait révélé dans quel état j'avais mis mon mari avec mes conneries, je ne pouvais m'empêcher de penser à ce qu'il ressentait ; j'avais même parfois l'impression de pouvoir sentir sa douleur poindre en moi comme le soleil derrière une montagne. Il était trop tard, à présent ; je ne pouvais plus revenir en arrière…

Soudain, le flot de mes pensées fut interrompu par un petit bruit provenant de la fenêtre. Je me redressai, à la fois alarmée et intriguée et regardai aussitôt en direction de l'extérieur. Rien. Je ne voyais que le pâle soleil de septembre éclairer douloureusement un ciel bleu clair. D'ailleurs, la température était très douce pour la saison, ce qui était plutôt agréable. J'étais sur le point de me rallonger quand le bruit se fit entendre à nouveau ; je n'avais pas rêvé. Quelque chose avait bel et bien heurté ma fenêtre.

« Liz ! » cria une voix à l'extérieur.

Cette dernière était à moitié étouffée par l'isolation de la vitre, et j'eus du mal à l'identifier. Dans un premier temps, tout du moins. Mais au moment où elle se fit entendre à nouveau, je me précipitai vers la fenêtre pour en avoir le cœur net. Non… c'est impossible, ne me dites pas que…

J'ouvris en grand les battants et passai le haut de mon corps par l'ouverture. C'est alors que je sentis des ailes pousser de chaque côté de mon cœur, et ce dernier s'envola, m'octroyant une légèreté que je n'avais pas connue depuis longtemps. Mon regard avait en effet croisé celui de Jake qui se tenait en bas, au milieu du "jardin sauvage" de ma mère. Il m'adressa un grand sourire et laissa tomber les quelques gravillons qu'il tenait encore dans sa main gauche. Il était là, je n'arrivais pas à y croire ! Je sentis des larmes me monter aux yeux qui étaient d'ailleurs très émus de pouvoir se poser à nouveau sur l'homme que j'aimais.

« Jake, mais… qu'est-ce que tu fais ici ? » demandai-je, incapable de réprimer un sourire.

Ma joie de le voir était si grande que j'aurais été capable de sauter par la fenêtre, là, tout de suite, pour aller le rejoindre. C'était incroyable, l'effet que cet homme pouvait avoir sur moi : en une fraction de secondes, il avait fait s'envoler tous mes tracas, tous mes doutes, et ce uniquement par sa présence.

« Je suis venu récupérer ma princesse », dit-il, souriant.

Je ne pus m'empêcher de lui rendre son sourire, et le regardai s'approcher prestement de la façade avant de s'accrocher à la grille en bois qui longeait cette dernière.

« Non, Jake, qu'est-ce que tu fais, ne monte pas par là ! Je t'ouvre la porte… »

« Si j'entre par la porte ce n'est pas drôle… Les princesses, on va les chercher en passant par la fenêtre ! », répondit-il en poursuivant sa périlleuse ascension.

« Ne fais pas l'idiot, je ne sais même pas si c'est solide, ce truc » avertis-je en riant à moitié. « Et puis tu sais, je ne suis pas vraiment une princesse ; je suis plutôt une affreuse belle-sœur… »

« Ah oui ? » dit-il en s'agrippant sur le rebord de la fenêtre. « Et bien tu serais surprise de voir le nombre d'hommes qui préfèrent les affreuses belles-sœurs aux princesses. Les belles-sœurs sont plus chaudes… »

Je laissai échapper un éclat de rire et il me fixa intensément pendant quelques secondes, un léger sourire sur les lèvres. Nous nous regardâmes rêveusement, perdus dans les yeux l'un de l'autre ; ces yeux que nous n'avions pas vus depuis longtemps. Trop longtemps. Puis soudain je me souvins qu'il était encore accroché à la grille en bois et je le pressai de monter. Il se hissa alors avec peine, et je vis petit à petit apparaître son torse ; il s'appuya ensuite sur le parapet, et une fois en équilibre sur ce dernier, je lui saisis les bras pour l'aider à entrer. C'est très classe comme arrivée pour un soi-disant prince, je vous l'accorde. D'autant plus qu'il ne manqua pas de se prendre le pied sur le rebord de la fenêtre et pour peu de s'étaler de tout son long sur la moquette. Que voulez-vous ; Jake n'a jamais été un prince charmant : il n'en avait pas l'allure, ni la grâce… Un prince charmant aurait grimpé le long de cette façade les doigts dans le nez (au sens figuré, bien sûr… le prince charmant ne se cure jamais le nez, d'ailleurs, il ne produit pas de mucus ; subtilité au niveau de la fabrication), il aurait franchi le méchant parapet avec une aisance déconcertante et une légèreté inhumaine… Pas Jake, et c'était une des choses que j'aimais le plus chez lui : il était vrai, authentique, et ne faisait qu'une bouchée des clichés.

Haletant légèrement, il s'épousseta vivement avant de relever les yeux vers moi.

« C'était facile », dit-il en haussant les épaules. « Mais je crois que j'ai ramassé un colonie de fourmis au passage et qu'elles sont en train de s'attaquer à moi… »

Il s'épousseta à nouveau et je ne pus m'empêcher de lâcher un rire franc. Ça faisait des semaines que je n'avais pas ri ; sans lui, c'était tout simplement impossible.

« Pourquoi tu es venu, Jake… ? »

« Alors ça, ma belle, c'est une question très stupide ».

Je n'eus pas le temps de répliquer qu'il se précipita sur moi. Aussitôt, ses bras puissants furent passés autour de ma taille alors que ses lèvres chaudes vinrent littéralement dévorer les miennes. Son baiser, que je luis rendis, bien évidemment, exprimait parfaitement le manque que j'avais créé en lui depuis que j'étais partie. C'était un baiser fougueux, passionné, le genre de baiser qu'on n'échange pas en publique, si vous voyez ce que je veux dire… J'enroulai mes bras autour de son cou et glissai sensuellement mes doigts dans ses cheveux que j'agrippai et ébouriffai sans aucune retenue. C'était tellement bon de sentir à nouveau son corps serré contre le mien ; il était délicieusement familier, et pourtant j'avais l'impression de le redécouvrir tout entier. La chaleur voluptueuse de sa peau, le goût de ses lèvres, la douceur de sa langue, le feu ardent de ses baisers… Il glissa sa main derrière ma nuque et pressa davantage mon visage contre le sien dans une vaine tentative de nous rapprocher encore plus, ou peut-être de nous fondre l'un dans l'autre. Je gémis bruyamment et fis glisser mes mains le long de son dos avant de les enfiler hâtivement sous sa chemise, puis sous son marcel. J'entrai alors en contact avec la peau brûlante au creux de ses reins et plantai l'extrémité de mes doigts dans sa chair. Tout ce que je voulais, c'était le toucher, le sentir, m'assurer qu'il n'était pas une de mes hallucinations. Et vous savez quoi ? Ce n'en était pas une. Il était réellement là ; en chair, en os et en douceur.

« Jake… » dis-je, mes lèvres toujours appuyées contre les siennes. « Tu m'as tellement manqué… »

« Pourquoi tu es partie, Liz, pourquoi ? Je ne voulais pas qu'on se sépare ; je ne voulais pas que tu t'en ailles… »

Le son de sa voix faisait vibrer nos lèvres, et son souffle entrait en moi, m'insufflant une incroyable pulsion de vie. Je m'accrochai à nouveau à son cou et enfonçai ma langue dans sa bouche. Alors que je continuais à lécher allègrement ses amygdales (bon appétit), je sentis ses mains se poser sur mes hanches avant de m'attirer à lui vivement, collant mon bassin contre le sien.

« Je t'ai déçu », dis-je après avoir récupéré l'usage premier de ma langue. « J'avais peur que tu ne m'aimes plus ; j'avais peur de voir ton regard sur moi changer… »

Il me regarda fixement pendant une poignée de secondes, puis appuya son front contre le mien.

« Je te demande pardon, ma chérie », murmura-t-il. « Pardon pour tout ce que je t'ai dit. J'étais choqué, j'étais énervé, je n'avais plus les idées claires. Après avoir pris le temps de réfléchir à tout ça, j'ai compris… Je t'ai comprise… toutes ces réticences, toute cette retenue, toute cette souffrance que tu t'infligeais sans que je sache pourquoi… Et quand je suis rentré à la maison, je n'avais qu'une idée en tête : te serrer dans mes bras, te consoler, te dire que tout irait bien parce que j'étais là et que je ne te laisserais jamais tomber. Tu as commis un acte impardonnable, c'est vrai, et la douleur n'excuse pas tout, mais… tu vois ça ? »

Il saisit ma main gauche et caressa doucement mon annulaire, toujours orné de mon alliance. Je notai au passage que la sienne était toujours en place également. Personnellement, je n'avais jamais eu le cœur de l'ôter, parce qu'au fond de moi j'avais toujours eu espoir que tout se résolve à un moment ou un autre. Et même pendant les moments où j'étais certaine de ne plus jamais le revoir, cette alliance me rassurait. Tant que je la portais, il était encore là. Je hochai la tête et il déposa un baiser sur mes doigts.

« Ça, ça compte pour moi », expliqua-t-il. « Je regarde cette alliance et je me souviens pourquoi je t'ai épousée : je refuse de vivre sans toi. Et ça ne changera jamais ; quoi qu'il arrive… je t'aime ».

Son expression était infiniment triste et le voir comme ça fit monter en moi une vague d'affliction qui m'arracha quelques larmes. Je déposai un léger baiser sur ses lèvres et l'enlaçai tendrement ; il me serra contre lui et appuya son visage contre mes cheveux.

« Quand j'ai vu ta lettre d'adieu, j'ai cru mourir », dit-il, la voix légèrement cassée. « J'ai paniqué, je ne savais plus quoi faire, je ne voulais pas que tu t'en ailles… J'ai essayé de t'appeler un million de fois, mais impossible de t'atteindre. En plus tu me parles de divorce… ne prononce plus jamais ce mot devant moi, s'il te plait ».

« Promis ».

« Mon Dieu, Lizzie… c'était tellement dur sans toi ! »

Son étreinte autour de ma taille se resserra et je sentis son cœur s'accélérer contre ma poitrine. Je déposai alors un baiser sous son oreille avant d'y murmurer mes excuses les plus sincères. Apparemment, ces derniers temps, mes jugements n'étaient plus très fiables : je faisais tout de travers. En essayant de l'épargner, je lui avais fait encore plus de mal, je m'étais fait du mal à moi-même, je nous avais sciemment éloignés, et tout ça pour quoi ? Pour rien ! J'étais décidément incapable de faire les bons choix…

Je me dégageai légèrement de son étreinte pour lui faire face, et remarquai alors les quelques larmes qui avaient coulé le long de ses joues. Je les embrassai délicatement et il m'adressa un petit sourire gêné. Je n'avais jamais réellement vu Jake pleurer, et en homme fier et viril qu'il était, je suppose qu'il préférait cacher ses larmes… Personnellement, je le trouvais vraiment très désirable avec les yeux embués.

« Pourquoi tu pleures ? » murmurai-je.

« Je ne pleure pas… Je transpire des yeux ; c'est différent ! »

Je laissai échapper un éclat de rire, mais je m'interrompis au moment où il se pencha doucement vers moi ; je le fixai alors d'un œil interrogatif et à la fois désireux de connaître ses intentions. Un sourire malicieux éclairait à présent son visage, et je fus ravie que l'humeur générale se soit égayée ; c'était beaucoup plus grisant quand nous avions tous deux un bon état d'esprit. Parce que maintenant que nous étions à nouveau réunis, nous n'avions plus aucune raison d'être tristes ; il était tout ce qu'il manquait à mon bonheur, et maintenant qu'il était là, je me sentais pousser des ailes… Jake posa alors ses mains sur mes hanches et je sautai dans ses bras, enroulant mes jambes autour de sa taille.

« Tu sais combien de "je t'aime" j'ai en retard ? » demanda-t-il sur un ton faussement outré.

« Non, combien ? »

« Près de quatre cents ! »

J'écarquillai les yeux, alors qu'il se dirigeait lentement en direction de mon lit. C'est vrai qu'à raison de vingt par jour, le compte était bon !

« Dis donc, ça t'en fait un paquet à rattraper ! Tu es sûr que tu as envie de compter quatre cents "je t'aime" aujourd'hui ? »

« Oh, je pourrais… » dit-il en se laissant tomber sur mon matelas, me calant correctement sur ses genoux. « Mais je peux aussi t'improviser une belle petite déclaration qui fera tout à fait le poids, qu'est-ce que tu en dis ? »

« Tu peux toujours essayer… »

Il sourit et se pencha pour promener ses lèvres sur les miennes.

« Je t'aime… plus que le chocolat », commença-t-il.

Je ris et du bout de sa langue, il caressa ma bouche. Quel talent pour la poésie, mes amis ! Ça promettait, dites donc !

« Je t'aime plus que la bière ; plus que les pubs ; plus que ma guitare. Je t'aime plus que… le ragoût de bœuf à l'irlandaise… »

« Je suis flattée… »

Il suça doucement mes lèvres, les mordillant un peu, et je laissai échapper un gémissement.

« Je t'aime plus que Roméo n'aime Juliette ; plus que Pétrarque n'aime Laura ; plus que Shâh Jahân n'aime sa femme au nom imprononçable… »

« C'est qui celui-là ? »

« Le type qui a fait construire le Taj Mahal pour son épouse ! »

« Ah. Tu aurais fait construire un Taj Mahal pour moi ? »

« Même plusieurs… »

Je ris et sa bouche enroba la mienne. Il était maître du jeu et j'avais l'impression d'avoir mil cœurs qui battaient tous en même temps, tant l'excitation était grande. Vous savez, Jake me faisait toujours cet effet un peu spécial : il avait le don de mélanger les sensations afin de me rendre complètement folle de lui. D'un côté il m'allumait complètement avec des baisers et des caresses sensuelles et intimes, et en même temps il me faisait rire, chose qui chez lui me faisait fondre comme un iceberg…

« Je t'aime plus que Shrek n'aime Fiona. Plus que Mickey n'aime Minnie. Plus que Donald n'aime Daisy et plus que Dingo n'aime Pluto… »

J'éclatai de rire alors qu'il approchait son souffle chaud de mon cou.

« Qu'est-ce que tu peux dire comme conneries, Butler ! Et puis Dingo n'a jamais entretenu de relation intime avec Pluto, voyons ! »

« Qu'est-ce que tu en sais ? Tu as déjà été dans les coulisses de Disneyland ? »

Je ne répondis pas, trop occupée à présent à réagir aux baisers ardents qu'il déposait sur mon cou. Je sentais sa langue douce et chaude remonter le long de ma carotide palpitante, jusqu'à ma mâchoire, puis sous mon oreille. Je rejetai ensuite ma tête en arrière et, partant de mon menton, il parcourut toute la longueur de mon cou jusqu'au petit trou creusé entre mes deux clavicules. Ses mains allaient et venaient dans mon dos, me caressaient de manière aléatoire, descendaient sur mes fesses… Je murmurai son prénom et glissai mes mains dans ses cheveux avant de me mettre à bouger doucement mes hanches d'avant en arrière dans un geste indépendant de ma volonté qui exprimait néanmoins mes envies immédiates. Pendant que j'étais séparée de Jake, le sexe n'était pas en tête de liste de ce qui me manquait le plus, croyez-le ou non. Oh, je vous entends déjà me huer, me traiter d'hypocrite, mais je vous arrête tout de suite, brave gens ! Tout d'abord, l'absence de Jake me mettait dans un tel état d'apathie que ma libido en était affectée. Ensuite, il y a des choses autrement plus importantes dans un couple que le sexe, non ? Par contre, que je le veuille ou non, la frustration due à l'abstinence s'était accumulée sans que je m'en rende compte, et là j'avais besoin d'exploser.

« Tu sais de quoi j'ai envie ? » me demanda Jake, un sourire coquin sur les lèvres.

« Dis-moi… »

« J'ai envie d'explorer le moindre centimètre de ton corps avec ma langue… »

Un frisson me parcourut toute entière et je déglutis. Ça, au moins, c'était clair. S'il y avait une chose que l'on pouvait dire de Jake, c'était qu'il savait ce qu'il voulait ! Je n'eus même pas le temps de donner mon accord (était-ce réellement nécessaire, d'ailleurs ?) ; en moins de temps qu'il ne fallut pour que je comprenne ce qui m'arrive, je me retrouvais allongée sur mon lit, entièrement nue, et Jake qui avait conservé son boxer dont la toile était tendue par son érection, était à califourchon sur moi et mordillait mes épaules. Je gémissais lourdement, alors qu'il descendait doucement mais sûrement en direction de ma poitrine. Il embrassa mon sein gauche, puis en pris l'extrémité entre ses lèvres. Je sentis alors le bout de sa langue entrer en contact avec mon mamelon et il le lécha jusqu'à ce que ce dernier devienne dur. Je me mordis violemment la lèvre inférieure et me cambrai légèrement pour lui offrir plus amplement ma poitrine, après quoi il donna un grand coup de langue depuis le bas du sein jusqu'à la pointe. Il opéra le même rituel avec mon sein droit (pas de jaloux, s'il vous plait), et je sentais la température monter de plus en plus au fur et à mesure de ses caresses. Jake était très joueur, vous savez ? En fait, ça dépendait de ses humeurs, je suppose ; parfois il aimait en venir directement au fait, mais quand il s'était mis dans la tête de faire durer les préliminaires, il pouvait me faire monter très haut sans faire usage de son sexe…

Il posa ensuite ses mains de chaque côté de mon nombril et se mit à masser mon ventre doucement, augmentant parfois la pression de ses doigts. J'agrippai alors mon coussin et fermai les yeux, savourant son massage, ses doigts qui se promenaient à présent sur mon bas-ventre, évitant de justesse mon pubis. C'est étrange comme à ce stade mes jambes s'écartaient d'elles-mêmes… Il donna soudain un petit coup de langue à l'intérieur de mon nombril et je gémis.

« Oh, chéri… »

Il remonta au niveau de mon visage pour embrasser mes lèvres, m'adressant un petit sourire avide au passage.

« Tu aimes ? »

« Oui… oui, t'arrêtes pas… »

Il redescendit aussitôt. C'était dans l'intensité de ses gestes plutôt que dans ses paroles que je voyais à quel point je lui avais manqué. Il y avait dans ses mouvements une sorte de bonheur des retrouvailles, une sorte d'avidité et de retenue dans ses baisers, assez contradictoires en réalité. C'était un peu comme quand vous n'avez pas mangé de fondant au chocolat depuis très longtemps, alors que vous adorez ça, et qu'un jour on vous en sert une grosse part. Le goût est décuplé, le plaisir est multiplié par mille, vous voulez la savourer, la faire durer, aussi vous vous retenez de ne pas tout dévorer à la hâte… Jake me savourait.

Il s'attaqua ensuite à mes cuisses. Alors que ses mains reposaient sur mes mollets, il promenait ses lèvres sur l'intérieur de mes cuisses, léchait, embrassait, mordillait, tournant tout autour de mon pubis sans jamais le toucher, se contentant d'affoler mes capteurs sensoriels à proximité. J'avais l'impression que mon corps était un jouet avec lequel il s'amusait ; et malgré cette comparaison peu flatteuse pour moi, j'adorais ça ! Et plus il tournait autour du pot, plus je mourrais d'envie qu'il y rentre, dans le pot…

Puis soudain, sans que je m'y attende, je sentis ses lèvres sur mon clitoris. Ce contact déclancha une petite décharge électrique qui parcourut mon bas-ventre et m'arracha un fort gémissement. Il resta centré sur mon entrejambe pendant un certain temps, et je me cambrais, me déhanchais, agrippais mes cheveux, plantais mes doigts dans les coussins derrière ma tête, gémissais follement, lui suppliais d'arrêter, non, de continuer, j'en voulais plus, je le voulais lui… Quand il me sentit au bord de l'orgasme, il s'arrêta net, retirant son visage d'entre mes cuisses. Il me regarda avec un sourire satisfait, les lèvres brillantes et, la respiration toujours haletante, je me redressai vivement et l'empoignai par l'élastique de son boxer avant de l'attirer à moi pour l'embrasser à pleine bouche.

« Et si on passait à des jeux plus directs maintenant ? » lui murmurai-je à l'oreille en lui ôtant son sous-vêtement.

*

« Tu sais que ça m'avait manqué de faire l'amour à ma femme ? », dit-il en posant un cent cinquante millième baiser sur mes lèvres.

Pour toute réponse, je souris. Nous étions à présent allongés côte à côte et nos visages étaient si proches l'un de l'autre que nos nez se touchaient. Je caressais sa joue sans jamais le quitter des yeux, alors que ma jambe était passée par-dessus sa taille. Sa main se baladait d'avant en arrière sur ma cuisse, ma fesse et mon flanc.

« Tu es tellement belle, Lizzie », murmura-t-il. « J'aurais presque envie de te dessiner… »

« Hum… comme la fois où tu as fait ce portrait de moi avec un cercle pour la tête, deux pour la poitrine, un trait pour le corps et quatre pour les bras et les jambes ? »

« C'était une version schématique ! Et puis ne dénigre pas mon art, tu veux ? Tu sembles oublier que je t'avais même fait une jupe ! »

« Ah, oui, le triangle en guise de jupe ; je l'oubliais celui-là… »

Il rit et je l'imitai. Ce soi-disant portrait qu'il avait fait de moi une fois était une véritable catastrophe, certes, mais le fou rire qui s'en était suivi avait largement rattrapé le coup ! Mais croyez-moi, se rendre compte que l'homme de votre vie vous dépeint comme le personnage qui orne les portes des toilettes peut être assez traumatisant. Mais c'est surtout très drôle…

« Bon, tu as raison, ma puce. Je n'ai aucun talent », dit il humblement avant de déposer un baiser sur le bout de mon nez.

« Oh, ne sois pas défaitiste, n'est pas Michel-Ange qui veut ; et il y a d'autres choses que tu fais très bien ! »

Il me sourit doucement, les yeux à demi clos et sa main s'immobilisa sur ma taille. Son regard était fixé sur moi et je tentais de le soutenir, mais je commençais à voir flou. Essayez donc de rester fixés sur quelque chose qui est aussi près de vous, et vous verrez ! Aussi, je fermai les paupières un instant et sentis alors son souffle chaud se faire plus proche avant que ses lèvres entrent en contact avec les miennes.

« Notre avion est demain à midi et demi », dit-il doucement. « J'ai hâte de te ramener à la maison ».

Je ne répondis pas. Il semblerait que j'avais oublié de lui faire d'un petit détail me concernant qui n'allait pas lui plaire. D'ailleurs, mon silence dû le mettre sur la voie parce qu'aussitôt après il demanda :

« Tu as bien l'intention de rentrer à la maison, pas vrai ? »

Toujours rien. Bien sûr que j'avais l'intention de rentrer à la maison, enfin ! Mais pas tout de suite. Je ne pouvais pas reprendre ma vie comme ça, comme si de rien n'était alors que j'avais toujours cette contrainte sur mes épaules, vous comprenez ? A Londres, jamais je ne parviendrais à me dépêtrer de l'influence de mon père ; je n'arriverais jamais à l'affronter là-bas. Il fallait que je sois ici, au plus près de la source. Et même dans la source, tiens… Mais j'étais sûre que Jake ne verrait pas tout à fait les choses de cette façon, et je ne me trompais pas.

« Bon, j'ai compris », dit-il sèchement avant de se redresser en position assise, dos à moi.

« Jake… », appelai-je, me redressant aussi.

« Ne dis rien, ça vaudra mieux ».

Je posai mes mains sur ses épaules et embrassai sa nuque délicatement du bout des lèvres. Elle était encore humide et je le sentis frissonner au contact de ma bouche.

« Fais pas la tête, mon cœur… Tu as besoin de moi pour faire le ménage, c'est ça ? », plaisantai-je.

« Arrête, Liz. Ce n'est pas drôle, d'accord ? Pas drôle du tout, même ».

Je soupirai et m'avançai légèrement pour pouvoir apercevoir son visage. Ce dernier était fermé ; il avait l'air de mauvaise humeur. Ses sourcils étaient froncés et ses lèvres pincées. Sincèrement, on aurait dit un gamin capricieux à qui on vient de refuser une glace… Il fallait à présent que je convainque ledit gamin que la crème glacée c'est mauvais pour la santé et qu'il n'a pas besoin d'en manger, là, maintenant. Et tout ça en étant la plus diplomatique possible, bien entendu.

« Chéri… » suppliai-je en m'appuyant contre lui. « Je ne peux pas partir maintenant ; je me sens encore trop mal… J'ai encore besoin de passer un peu de temps ici, mais toi tu n'as qu'à rentrer et je viens te rejoindre aussitôt que j'ai réglé cette histoire, d'accord ? »

« Non, pas d'accord », dit-il sèchement en se tournant vers moi. « Il est hors de question que je parte sans toi, Lizzie. En quittant Londres, je me suis promis de ne pas y remettre les pieds sans ma femme, et c'est ce que je vais faire ! Si tu penses avoir encore besoin de rester ici, je reste avec toi ».

« Et le travail ? »

« Au diable, le travail ! La femme que j'aime souffre le martyr et je sais où sont mes priorités ! »

Je baissai les yeux et il prit ma main. Ça y est ; je l'avais une fois de plus entraîné dans une de mes absurdes batailles contre moi-même. J'aurais préféré le laisser en dehors de tout cela, vous savez ? En fait, je doutais qu'il puisse comprendre ma situation – d'ailleurs je la comprenais moi-même très moyennement, alors… Mais Jake n'avait pas l'air d'avoir envie de me laisser tomber, ce qui me touchait quand même profondément. En réalité, ce que je ressentais était très ambigu : j'avais envie qu'il soit là, mais en même temps, j'aurais préféré le tenir à l'écart… Allez donc comprendre ça !

« Laisse-moi t'aider, Liz. Laisse-moi faire ça pour toi… »

Sans répondre, je tendis mon bras en direction de la table de nuit et ouvris doucement le tiroir pour en sortir la photo de mon père.

« C'est lui », murmurai-je en la lui tendant, sans même la regarder.

Jake me la prit des mains et la regarda fixement pendant quelques instants, sans dire un mot. J'essayai de lire ses pensées, mais la nature humaine étant ce qu'elle est, c'était impossible, évidemment (je ne vous apprends rien, là).

« Je ne l'imaginais pas comme ça », dit-il calmement.

Et non, en dépit de ce qu'on pouvait penser, mon père était un homme en apparence tout à fait normal. Il n'avait pas de cornes, ni de queue fourchue, pas de grands yeux, pas de grandes oreilles, ni de grandes dents pour mieux me manger. Bien au contraire : c'était un homme charmant au physique avantageux ; un beau ténébreux aux desseins démoniaques. Ce sont toujours les plus séduisants qui sont les plus méchants, c'est bien connu !

« J'ai peur de lui, Jake… Encore aujourd'hui. Je voudrais prendre le recul nécessaire pour pouvoir regarder cette photo sans sentir mon cœur battre plus fort et ma poitrine se serrer au point de ne plus arriver à respirer. Tant que je n'arriverais pas à l'affronter, il ne me laissera jamais tranquille… »

Jake glissa sa main sur ma nuque et m'attira contre lui pour déposer un baiser sur mon front. Je fermai les yeux et me délectai du doux contact de ses lèvres. Peut-être qu'il pourrait m'apporter son aide, après tout. Peut-être que s'il était là ce serait plus facile ; il pourrait me soutenir, non ? Son amour était-il plus fort que la haine et la terreur ?

« Quoi que tu décides de faire, je suis là », murmura-t-il. « Je serai toujours là pour toi… »

Il approcha sa bouche de la mienne et je souris contre ses lèvres. Oui, il pourrait sans doute m'aider ; en tout cas, ça valait le coup d'essayer…

« Mon bébé ? » appelai-je timidement.

« Hum ? »

« Tu voudrais y aller avec moi ? »

« Où ça ? »

« Chez lui… »

*

J'avais emprunté la voiture de ma mère. Je n'avais pas de tendances suicidaires, même si je savais parfaitement que si elle s'en rendait compte elle me tuerait. En fait, la relation que ma mère entretenait avec sa voiture s'apparentait à celle qu'entretien un Napolitain avec sa Vespa… C'est un peu son destrier, mais pas si fier que ça. Quoi qu'il en soit, j'étais contente qu'elle ait décidé d'aller au marché à pied (bénie soit ma grand-mère et sa veine écologique), parce que sinon j'aurais dû attendre qu'elle rentre et je n'avais pas très envie qu'elle sache où j'allais. Je savais qu'elle ne cautionnerait pas…

Nous roulions à présent à vive allure sur la route principale entre Balloch et Luss ; disons légèrement au-dessus de la vitesse maximale autorisée. J'avais les yeux rivés sur la route pratiquement déserte, alors que Jake avait appuyé sa tête contre la vitre du côté passager et observait distraitement le paysage. Jusqu'à présent nous étions restés silencieux. Je ne savais pas trop dans quoi je me lançais, à vrai dire. Cette idée de retourner dans mon ancienne maison pouvait aussi bien ne me mener nulle part, elle pouvait se révéler destructrice ou peut-être libératrice, je n'en savais rien à ce moment-là. Tout ce que je savais, c'était qu'il fallait que j'affronte ma peur, que je me confronte à mon passé une bonne fois pour toutes afin de pouvoir tourner la page. Et plus nous avancions, plus je me rendais compte que la présence de Jake était nécessaire ; non seulement elle me rassurerait, mais en plus c'était l'occasion de le faire plonger dans mon passé. Il serait ainsi sans doute plus à même de me comprendre.

« Je t'aime », lâchai-je soudain, sans quitter la route des yeux.

Je sentis son regard se poser sur moi et je vis du coin de l'œil un sourire se dessiner sur ses lèvres. Il se redressa ensuite sur son siège et posa délicatement sa main sur ma cuisse avant de la caresser doucement d'avant en arrière. Je laissai alors reposer ma main à moi sur la sienne.

« Pourquoi tu as mis autant de temps avant de venir ? » demandai-je alors, sans le moindre reproche dans la voix.

Il ne répondit pas tout de suite et j'eus peur de l'avoir mis mal à l'aise. Mais j'étais quand même en droit de connaître la réponse, non ? Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi maintenant ? Si je lui manquais tant que ça et qu'il savait que j'étais chez ma mère, pourquoi avoir attendu trois semaines pour venir me retrouver ?

« Je… je ne voulais pas te brusquer », répondit-il. « Je ne voulais pas te forcer la main ; je crois que je voulais avoir ton accord avant de débarquer ici, tu comprends ? Je t'ai téléphoné si souvent et tu ne me répondais pas, alors j'ai cru que… j'ai cru que tu ne voulais plus me parler. Définitivement ».

« Et qu'est-ce qui t'a décidé à venir aujourd'hui ? »

Sans rien dire, il plongea sa main dans la poche de son jean.

« Ça ».

Il me tendit sa main, paume vers le haut, et au creux de cette dernière reposait ma bague de fiançailles.

« Ils l'ont retrouvée ?! » m'exclamai-je si fort que la trajectoire de la voiture dévia légèrement.

Je coupai les gaz et donnai un coup de volant vers la droite, ce qui fit violemment tanguer le véhicule.

« Euh… s'il te plait, Lizzie, regarde la route, tu veux ? Déjà que tu as une conduite un peu sportive… »

Je lui souris et il glissa la bague à mon annulaire droit. J'étais heureuse d'avoir retrouvé ma bague adorée ; j'avoue que depuis le temps, je n'y avais plus repensé. En fait, Jake avait reçu un coup de fil du commissariat deux jours auparavant ; apparemment, ils avaient arrêté les braqueurs récemment et après avoir conservé mon bien en tant que pièce à conviction pendant quelques semaines, Jake avait pu aller la récupérer la veille.

Nous fîmes les reste du trajet sa main refermée sur la mienne (conduire d'une seule main c'est dangereux, je sais. Mais j'avais des circonstances atténuantes : la main de Jake était infiniment plus agréable au toucher que le volant de la voiture de ma mère !)

Quand nous entrâmes à Luss, je ralentis instinctivement. Je ne m'en étais pas rendue compte, en réalité ; c'était Jake qui me l'avait fait remarquer. Je traversais à présent la petite ville qui m'avait vue grandir, celle qui avait assisté à mes souffrances, celle qui n'avait jamais rien fait pour moi. Jake regardait autour de lui d'un œil curieux et j'avais l'impression d'être dans un de ces films d'horreur où une famille débarque dans une ville fantôme et qu'ils roulent exagérément lentement pour bien observer tout ce qu'il y a autour d'eux. Cela dit, nous n'étions pas dans une ville fantôme. Il y avait du monde dans les rues ; Luss avait continué à vivre après notre départ. Personne ne l'avait tuée, elle.

Je tournai à gauche et longeai la petite forêt par laquelle j'étais arrivée la dernière fois que j'étais venue. La fois où je n'avais fait qu'un petit tour et où j'étais partie en courant, bien trop effrayée pour rester une minute de plus dans cette maison. Je nous immobilisai quelques mètres plus loin, en face de la grande bâtisse qui avait depuis longtemps perdu sa teinte immaculée. Je coupai le contact et fixai le volant pendant quelques instants, osant à peine lever les yeux vers ce domaine qui avait été le sien.

« On y est », soufflai-je inutilement.

« Alors allons-y », répondit Jake.

Il sortit du véhicule et embrassa la maison de regard. Puis, sans rien dire, il fit le tour de la voiture et vint m'ouvrir la porte avant de me tendre sa main. Hésitante, je saisis cette dernière et il m'extirpa littéralement à l'extérieur. Je sentis mes jambes trembler aussitôt que je tentai de tenir en équilibre sur elles. Mon cœur battait la chamade ; j'étais envahie de pensées et de souvenirs en tout genre, et si Jake n'avait pas été là, j'aurais été capable de rester plantée contre le capot de la voiture à tergiverser indéfiniment. En effet, il me tira par le bras et me força à le suivre en direction de l'entrée. Le bois des escaliers du porche craqua sous nos pas, et je m'aperçus que la pancarte "A vendre" reposait à présent sur le sol.

« Elle est abandonnée cette maison ? » demanda Jake.

« Oui. Légalement, elle appartient encore à ma mère, mais… elle ne sait pas quoi en faire ; elle ne veut plus en entendre parler ».

Il poussa la porte qui était entrouverte, puis s'effaça pour me laisser passer en premier. C'était à mon tour à présent. C'était à moi de le guider dans les méandres de mon passé, mais au lieu de m'avancer, je restai figée sur place dans l'encadrement, me souvenant de ce qui s'était passé la dernière fois que j'avais mis les pieds dans cette maison.

« Jake, je… »

Il m'interrompit en passant ses bras autour de ma taille, collant son torse contre mon dos.

« Tout va bien, je suis là », dit-il en approchant sa bouche de mon oreille.

Je hochai la tête et doucement, et sans me forcer, il me poussa à l'intérieur. Le vieux parquet du hall d'entrée craquait sous nos pieds. Les murs étaient défraîchis et le papier peint pendait par endroits. Je me souvenais encore de l'époque où tout était parfaitement rangé, tout brillait comme un sou neuf. Le parquet était alors ciré et les murs étaient ornés de tableaux en tous genres. Mais à présent tout était mort ; la vie avait définitivement quitté cette maison le jour où son propriétaire était parti…

« Quand il rentrait il posait ses chaussures ici », commençai-je en désignant un coin à-côté de la porte. « Ensuite il m'appelait et j'arrivais par cet escalier là-bas. Je n'avais pas d'autre choix que de répondre à son appel ; je vivais sous une menace constante… Et c'était là qu'il me frappait la plupart du temps ».

Je pointai mon doigt et désignai un mur juste à-côté de l'escalier. Je sentis l'étreinte de Jake se resserrer autour de ma taille et les larmes me montèrent aux yeux. Je me mordis la lèvre inférieure et portai mes mains à mon visage, alors que je voyais ces scènes de violence défiler sous mes yeux fermés. Le souffle court, je repensais à la brutalité de ses coups, à la douleur qui martelait chaque centimètre de mon jeune corps.

« Je ne me sens pas très bien », dis-je, la voix brisée par un sanglot.

Je me tournai vers Jake et plongeai mon visage au creux de son épaule. Il me serra fort contre lui, caressant mes cheveux et faisant glisser une main rassurante sur mon dos.

« Je ne vais pas y arriver, Jake. C'est trop dur ! »

« Chut… calme-toi ma puce, ça va aller. Tu t'en sors très bien… »

Je levai la tête vers lui et il m'adressa un petit sourire réconfortant avant de déposer un baiser sur mes lèvres. Il n'en fallait pas plus pour me donner du courage ; je me dégageai de son étreinte non sans une certaine hésitation et poursuivis ma petite visite guidée d'un pas incertain. J'avais l'impression de lui faire visiter la maison des horreurs, ou la maison hantée façon parc d'attraction, alors qu'en fait ce n'était qu'une vieille maison qui n'avait pas reçu d'entretien depuis longtemps. Nous fîmes le tour du propriétaire, passant par la cuisine, le salon, puis les chambres à l'étage, et à chaque fois j'avais tout un tas d'anecdotes macabres à lui raconter. Au fil de mes confessions, à mesure que je parlais de tous mes tourments passés à Jake, je sentais le poids sur ma poitrine se dissiper peu à peu. Lui, il m'écoutait sans rien dire la plupart du temps ; il me regardait revivre ces moments horribles, se contentant de me prendre dans ses bras quand ça devenait trop difficile à supporter. Et au fur et à mesure de notre voyage, je ressentais de moins en moins le besoin de pleurer. En fait, je commençais à trouver mes histoires légèrement répétitives et à force je m'en lassais. Vous savez, c'était comme si je regardais un de ces films dramatiques de seconde zone ; j'avais l'impression d'être à l'extérieur de mon corps et de me regarder parler en me disant "bon sang, mais qu'est-ce qu'elle se plaint celle-là ! Hé ho ! C'est du passé tout ça, chérie !"

Pour terminer notre fantastique voyage dans mon passé, je l'emmenai à la cave. Je ne vous raconte pas l'état de cette dernière, d'ailleurs ! Je ne comprenais même pas comment les marches qui y menaient tenaient encore debout, ça sentait le moisi, et le rai de lumière qui passait à travers la petite meurtrière éclairait une portion de sol poussiéreux. Je sentis mes pulsations cardiaques s'accélérer à mesure que nous nous avancions dans le noir ; j'avais beau prendre du recul par rapport à tout ça, cet endroit refermait bien trop de souvenirs. Enfin… c'était un bouquet de sensations et de sentiments plus que des souvenirs. L'odeur, l'obscurité, l'humidité, tout me rappelait ces moments de solitude plongée dans cette atmosphère lourde et étouffante.

« Il m'enfermait ici parfois », dis-je doucement.

Je m'attendais à ce que des larmes me sautent des yeux, mais rien ne se passa. Mon regard était fixé sur le rectangle lumineux au sol, me demandant depuis quand cette fenêtre avait été découverte…

« Ici, vraiment ? » demanda Jake, une pointe d'indignation dans la voix.

« Hum ».

« Mais c'est inhumain ! »

« Des tas de gens vivent ça, pas vrai ? Je ne suis pas un cas isolé… »

Il ne répondit pas tout de suite, se rendant probablement compte que je n'avais fait que répéter ses propres mots. Il avait pourtant raison : je n'étais pas la seule au monde à avoir subi des violences étant enfant. Mais le fait de ne pas être la seule ne rendait pas la chose moins ignoble, n'est-ce pas ? Bien au contraire !

« C'est vrai, mais… tout ça me semble si réel, maintenant ! »

Je me tournai vers lui ; il était à contre jour et je distinguai à peine les traits de son visage, mais le son de sa voix m'en disait suffisamment sur son état d'esprit. Il était choqué. Soudain, il m'attira dans ses bras et se mit à me serrer aussi fort qu'il le pouvait ; je sentis alors qu'il me comprenait. Enfin. J'avais beau ne pas être la seule à avoir eu une enfance difficile (voire dantesque dans certains cas), j'étais convaincue que certaines personnes ont plus de facilité que d'autres à tourner la page, à prendre du recul. En ce qui me concernait, je n'y étais jamais arrivée, parce que j'étais beaucoup trop focalisée sur ma souffrance passée. De plus, le fait d'avoir commis un meurtre me liait irrémédiablement à ce même passé comme par un élastique : j'avais beau essayer de m'éloigner, je revenais immanquablement au point de départ. Il fallait que je casse cet élastique une bonne fois pour toutes.

« Je n'arrive pas à croire que tu aies vécu ça… » murmura-t-il. « Je ne supporte pas l'idée qu'on ait pu te faire autant de mal, mon amour ! Crois-moi, si ton père était encore en vie, c'est moi qui l'aurais tué ! »

Je laissai échapper un sourire, mais ne répondis pas. Blottie dans les bras de Jake, cet endroit prenait une signification totalement différente à mes yeux : il était mon ange, mon héros, celui que j'attendais, celui sur lequel je fantasmais quand j'étais enfermée là-dedans. Je rêvais qu'il venait me libérer, me sortir des griffes de mon père. Je l'imaginais briser la petite fenêtre qui à l'époque était voilée, faire entrer la lumière rassurante et nourrissante d'espoir, et m'emmener loin de cet endroit terrifiant. Ma tour était une cave. Je n'éprouverais alors plus de peur, plus de haine, parce qu'il m'inspirerait autre chose : quelque chose de plus puissant encore. De l'amour, peut-être…

« Emmène-moi hors d'ici, Jake… Sauve-moi ».

Il me prit aussitôt par la main et m'entraîna dans l'escalier, vers la lumière. Nous quittâmes enfin cette cave putride et nous nous dirigions à grands pas vers la sortie quand soudain :

« Où est-ce que tu vas comme ça ? »

Je m'arrêtai net, forçant Jake à s'arrêter aussi.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda-t-il.

Je me tournai doucement et je le vis, dressé devant la porte de la cave, ses yeux noirs me mitraillant du regard, les poings et les dents serrés par la colère.

« Tu m'accordes une petite minute ? » dis-je à l'intention de Jake. « Attends-moi dehors ».

« Tu es sûre ? »

Je hochai la tête, et il consentit finalement à me laisser seule avec mon père (enfin… pour lui j'étais seule tout court, je le rappelle…). Je me tournai alors vers mon géniteur, son fantôme, sa projection astrale ou je ne sais encore quelle connerie du genre, et m'efforçai de soutenir son regard, non sans une certaine difficulté, je l'admets. Vous vous demandez sans doute si à ce stade j'avais encore peur de lui, n'est-ce pas ? Et bien je suppose que oui, parce que si ce n'était pas le cas il ne serait pas apparu là, devant moi.

« C'est fini », dis-je, pas très assurée, toutefois.

« C'est ce que tu crois, Lizzie ? Tu crois que tu pourras te débarrasser de moi comme ça ? »

« Oui. Je le crois ».

Il fronça les sourcils et son incompréhension apparente me donna plus d'assurance. De plus, je commençais à trouver tout cela ridicule : je l'avais tué, c'est vrai, mais je ne pouvais plus rien y faire à présent ! Je devais vivre avec, alors autant l'assumer. Ma conscience devenait bien trop casse-couilles à mon goût ; moi je voulais un petit grillon qui chante avec un chapeau, comme Pinocchio ! Pas une espèce de sadique trentenaire venu de l'au-delà ! C'est trop injuste…

« Tu as été une méchante fille, Lizzie… tu vas payer, tu crois que… »

« Oh, ta gueule ! » coupai-je en levant les yeux au ciel. « Tu ne veux pas changer de disque pour une fois ? »

Il me regarda fixement, la bouche entrouverte, les bras croisés sur sa poitrine. Je devais avoir l'air maligne vue de l'extérieur, là à me disputer avec euh… avec personne. Puis soudain, une idée folle me vint à l'esprit : serait-ce possible que je n'aie plus peur de lui ? Et si en fait je l'avais fait apparaître uniquement pour pouvoir m'en débarrasser ? Vous trouvez ça plausible, vous ?

Il fit alors un pas dans ma direction et même si mon pied droit bougea légèrement par réflexe, je fis mon possible pour ne pas reculer. Que pouvait-il m'arriver de toute façon ?

« De quel droit t'adresses-tu à moi de cette façon après ce que tu m'as fait, hein ? »

C'était assez bizarre, mais j'avais l'impression de me disputer avec moi-même…

« Ce que j'ai fait est très mal, c'est vrai », dis-je doucement. « Mais tu sais quoi, papa ? Quand je repense à tout ça, quand je regarde là, autour de moi, je me dis qu'il n'y avait pas grand chose d'autre à faire, finalement… C'était toi le méchant à l'époque. Pas moi… Tout ça c'est de ta faute ».

Il ne répondit pas. Normal, pourquoi il répondrait alors qu'il n'existait pas, hein ? Non, au lieu de répondre, il se précipita sur moi les poings en avant, et j'eus juste le temps de fermer les yeux avant qu'il ne m'atteigne. Mais il ne m'atteignit jamais. Quand j'ouvris les yeux, il avait disparu. Je poussais un soupir de soulagement, ma main posée sur ma poitrine. Il était parti, et cette fois quelque chose me disait qu'il ne reviendrait pas. En ce qui concerne ma culpabilité, elle était toujours là, vous savez, un meurtre ça ne s'oublie pas comme ça en un claquement de doigts. Ce que j'avais fait était horrible et je ne pouvais décemment pas prendre ça avec légèreté ; je n'étais pas un monstre… Mais rien que le fait de savoir que je n'allais pas avoir à supporter ça toute seule au quotidien allégeait considérablement le poids de mes épaules.

Je sortis finalement de la maison et fis un signe de la main à Jake qui m'attendait, appuyé contre la voiture. Il fit un pas en avant et je courus vers lui, les bras écartés et un sourire soulagé sur le visage. Il referma alors son étreinte sur moi et je plaquai mes lèvres contre les siennes ; nous échangeâmes un long baiser.

« Ça va aller ? » me demanda-t-il, encadrant mon visage de ses mains.

« Oui, je crois… Jake ? Est-ce que tu es prêt à me soutenir ? Tu arriveras à m'aimer malgré tout ce que tu sais sur moi ? »

« T'aimer est la chose la plus facile que j'ai jamais eu à faire, ma puce… J'ai besoin de toi ».

Je souris et me serrai à nouveau contre lui avant d'embrasser une dernière fois du regard la maison qui s'élevait derrière moi.

« Et si on retrait maintenant ? » dit Jake.

« Bonne idée, oui. Ma mère doit être folle d'inquiétude. Pour sa voiture… »

*

Ma mère était effectivement folle d'inquiétude. Mais pas pour sa voiture, bizarrement. Elle était inquiète pour moi. Je ne vous raconte même pas la scène qu'elle m'a faite, rien que parce que j'avais quitté la maison sans la prévenir ; apparemment, elle me croyait susceptible de me jeter dans le lac ou du haut d'une falaise, ou encore sous les roues d'un camion, je ne sais pas…

« Tu es folle d'être partie comme ça ! » avait-elle crié. « Tu imagines à quel point j'étais inquiète ?! Il aurait pu t'arriver quelque chose, je ne sais pas, tu aurais pu te trouver mal ! »

Je balayai ses arguments à deux livres d'un revers de main ; j'avais l'impression d'être une gamine de quinze ans qui fait sa crise d'adolescence et qui vient de rentrer d'une fugue. Sauf que je n'étais plus une gamine ; j'avais bientôt vingt-neuf ans et la seule fugue que j'avais faite était dans le but de retourner dans mon passé.

Elle s'était tout de suite calmée quand elle avait aperçu Jake ; le fait de nous savoir à nouveau réunis la mit dans sa bonne humeur habituelle et je fus ravie de retrouver la mère à laquelle j'étais habituée, et non celle qui se met en tête de faire jouer son autorité – avec une dizaine d'années de retard, tout de même ! Je lui avais ensuite expliqué le pourquoi du comment de notre petite virée à Luss, et même si elle n'avait pas vraiment cautionné au début, elle avait fini par accepter que ça m'avait été bénéfique. Et ça l'avait été, croyez-moi ; pour guérir une personne qui a la phobie des araignées, on la confronte à une de ces bébêtes à huit pattes, n'est-ce pas ? Et bien j'avais moi aussi affronté ma propre bébête à huit pattes…

Nous quittâmes l'Ecosse le lendemain, sur le vol que Jake avait prévu au départ. J'avais fait vite, vous ne trouvez pas ? J'imagine que sans Jake ça m'aurait pris beaucoup plus de temps. Mais étais-je vraiment guérie ? N'y avait-il vraiment plus aucune chance pour que je me remette soudain à culpabiliser et que mon père ne refasse apparition subitement pile au moment où je suis sur le trône, par exemple ? Je n'en avais aucune idée, mais je préférais ne pas y penser, envisageant toutefois la possibilité que ça se reproduise.

Cela me fit une drôle d'impression de remettre les pieds dans notre appartement. Tout était parfaitement à sa place, à moins, bien sûr, de faire abstraction du désordre laissé par mon cher mari qui avait apparemment un sérieux problème avec le ménage…

Je posai ma valise sur notre lit et l'ouvris pour en sortir mes affaires dans le but de les remettre à leur place habituelle, dans notre armoire. Mais avant que je n'aie pu faire quoi que ce soit, Jake arriva derrière moi et m'enlaça tendrement avant de déposer un baiser sur ma joue.

« Promets-moi que tu ne partiras plus jamais », murmura-t-il.

Je tournai la tête et rencontrai ses lèvres que je caressai des miennes.

« C'est promis », répondis-je.

*

Lundi matin. Je me réveille en même temps que Jake. Et merde. C'était une vieille habitude qui avait refait surface, sans tenir compte du fait que je n'avais plus de boulot. La barbe. J'étais bien partie pour jouer les femmes au foyer, maintenant…

Je rejoignis Jake dans la cuisine où il prenait son petit déjeuner, et il m'adressa un grand sourire de bienvenue, comme d'habitude. Et moi, toujours comme d'habitude, j'étais d'une humeur, disons, matinale.

« Déjà debout ? » dit-il, comme pour enfoncer le clou.

« Mmm », me contentai-je de répondre.

« Café ? »

« Mmm ».

Il me tendit une tasse remplie de liquide fumant, et au moment où j'allais m'asseoir sur une chaise, il m'attira sur ses genoux. Je poussai un grognement de protestation, mais ne fis rien pour l'empêcher ; je passai un bras autour de ses épaules, et il déposa un baiser sur mon cou.

« Ma petite chérie est de mauvaise humeur ce matin ? » demanda-t-il, connaissant déjà la réponse.

« Comme tous les matins… »

« Hum… j'adore quand tu grognes ».

Il embrassa mon cou à pleine bouche et je sentis le contact de sa langue contre ma peau, ce qui me fit frissonner de la tête aux pieds.

« Arrête », dis-je en riant à moitié.

« Tu sais que tu es tellement belle que je pourrais te prendre ici, tout de suite, sur cette table ? »

Il m'adressa un regard plein de malice et je secouai la tête doucement, un petit sourire sur les lèvres.

« On n'a pas le temps, je te rappelle que tu dois aller bosser… »

« C'est vrai tu as raison », dit-il sans un soupir. « Mais dis-moi, tu ne veux pas aller parler à Steve ? Je suis sûr qu'il te rendrait ton boulot ; tu sais, il n'a encore trouvé personne pour te remplacer… »

Je secouai la tête. Non, je ne voulais pas retourner chez Orion ; j'avais besoin de changement et retourner travailler dans ce même endroit avec ces mêmes personnes, c'était au-dessus de mes forces. J'aimais mon boulot, c'est vrai, je ne pourrais pas dire le contraire, mais parfois il faut savoir faire des sacrifices. Et puis il était hors de question que j'aille ramper devant Steve, le suppliant de me rendre mon job après avoir démissionné sur un coup de tête ! Je m'étais peut-être un peu adoucie au fil des mois, mais pas à ce point ! Dieu m'en préserve !

« Ne t'en fais pas pour moi, je vais trouver autre chose… » le rassurai-je.

Il hocha la tête doucement, but une gorgée de café et me fit descendre de ses genoux avant de se lever à son tour.

« J'ai quelque chose pour toi », dit-il en quittant la pièce.

Je le regardai passer la porte, intriguée. Quelque chose pour moi ? Qu'est-ce que ça pouvait bien être cette fois ? Peu importe, en fait ; j'étais déjà très chanceuse d'avoir un mari qui tous les trois jours avait "quelque chose pour moi"… Je me laissai tomber sur la chaise qu'il avait occupée quelques minutes auparavant, et bus une gorgée de café brûlant. Je poussai un petit cri étouffé alors que ma pauvre langue était totalement en feu. Je commençais à la ventiler quand Jake revint dans la pièce. Dans sa main, il portait une pile de cahiers ; vous savez, ces cahiers tout simples qu'on achète en papeterie. Il devait en avoir trois ou quatre qu'il posa en face de moi sur la table, me faisant signe d'y jeter un coup d'œil. Je saisis celui qui était au-dessus de la pile et le feuilletai, intriguée. Les pages étaient recouvertes de son écriture manuscrite, régulière et fine. J'en lus une page au hasard, et quand je m'aperçus de quoi il s'agissait, mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Sœur. Soldat. Visitation. Avignon. Mon trésor. Je posai aussitôt le cahier et en saisis un autre que je feuilletai également, puis un autre.

« Mon Dieu, Jake ! Tu as retranscrit mes histoires ?! »

Il hocha la tête avec un sourire.

« Je ne me souvenais pas de chaque détail, évidemment. Mais j'ai retranscrit ce que j'ai pu et j'ai ajouté certaines choses aussi ».

« Mais pourquoi ? »

Il s'accroupit en face de moi et posa sa main sur ma cuisse.

« Je voudrais que tu lises ces cahiers », dit-il. « Complète tes histoires, modifie peut-être les prénoms des personnages, bref, fais-en ce que tu veux. Et je te conseille de récrire les versions définitives à l'ordinateur, parce qu'une fois que tu en auras fini, je me débrouillerai pour les faire publier à ton nom… »

Je sentis mes pulsations s'accélérer et ma main se referma instinctivement sur la sienne. Publier mes histoires ? Je vous le dis sincèrement, ce serait la chose la plus extraordinaire qui pourrait m'arriver là, maintenant. Avoir mon nom dans une librairie serait pour moi une chance inespérée ! Je n'avais jamais raconté d'histoires dans le but de les faire éditer, vous savez ? Je le faisais avant tout pour moi, puis, par la suite, pour Jake. Mais à présent, l'idée de faire partager au monde mes fantaisies me séduisait particulièrement…

« Pourquoi tu fais ça ? » murmurai-je en appuyant mon front contre le sien.

« Parce que je t'aime, et qu'au fil des mois je me suis rendu compte que tu préférais raconter des histoires qu'en lire. Si on ne peut pas les faire éditer chez Orion, on essayera une autre maison d'édition, ne t'en fais pas. Je ferai tout pour… »

Je l'interrompis en collant mes lèvres contre les siennes, et nous échangeâmes un long baiser amoureux.

« Merci », susurrai-je. « Merci pour tout ce que tu fais pour moi ».

« Je ferais ça et beaucoup plus… »

Nous nous embrassâmes à nouveau, puis il se redressa, décrétant qu'il était temps qu'il aille travailler. Quant à moi, je planifiais déjà ma journée : j'allais commencer par mettre de l'ordre dans l'appartement, puis je me lancerais directement dans mon activité créatrice. Je le ferais pour moi, mais aussi pour Jake ; je voulais lui faire honneur, faire en sorte qu'il soit fier de moi…

« A ce soir, ma puce », dit-il avant de déposer un baiser sur mes lèvres ; puis il partit travailler.

*

Les saisons passèrent, les unes après les autres, amenant avec elles changements et rebondissements. Vous savez, il faut bien plus de quelques pages pour retracer l'histoire d'une vie, aussi je vais vous épargner les détails fastidieux et, somme toute, sans grande importance. Parfois j'ai l'impression que mon existence à réellement prit tout son sens au moment où Jake est entré dans ma vie ; tout ce qui lui avait précédé n'était à mes yeux qu'un brouillon. Un essai qu'on aurait raté avant de finalement recopier au propre la version définitive.

Après notre aventure dans mon ancienne maison en Ecosse, je n'ai plus jamais eu de vision paternelle non désirée. Pas jusqu'à aujourd'hui en tout cas. Attention, je ne dis pas que j'étais totalement guérie ; il m'arrivait de faire des cauchemars, épisodiquement, mais rien de bien alarmant. D'autant plus qu'à chaque fois que je me réveillais en sursaut au milieu de la nuit, les bras rassurants de Jake étaient là pour me calmer ; il me serrait contre lui et tout cela n'était plus qu'un mauvais souvenir.

J'avais trouvé du travail à la librairie Waterstone's afin de m'assurer un salaire à la fin du mois, et quelque temps après mon premier livre avait été publié. Celui avec la sœur et le soldat. Et vous savez quoi ? Ce fut un succès total. A tel point que la maison d'édition qui m'éditait m'en commanda d'autres. Et une chose en entraînant une autre, écrire devint mon métier à plein temps. Mon succès ainsi que celui de mes livres me permettaient de vivre de ça, sans avoir à travailler à-côté. Je suis publiée sous le nom de Liz Butler ; j'y avais tenu absolument pour marquer l'incroyable contribution de Jake dans la création de mes manuscrits, car c'est assez spécial ; je vous explique. Je commence par improviser l'histoire oralement ; je la raconte à Jake. Ensuite, ce dernier la retranscrit à sa façon et me la donne à corriger, je l'écris dans sa totalité à l'ordinateur, puis il la relit et l'envoie à la maison d'édition. Nous avons toujours fait comme ça et nous faisons encore comme ça aujourd'hui ; c'est un réel travail d'équipe, même si Jake tient à ce que le mérite me revienne entièrement. "C'est toi qui inventes les histoires", argumente-t-il. Il a raison, c'est vrai, mais je m'arrange pour lui faire honneur dès que je peux !

En ce qui concerne mes amis, sachez que June a enfin réussi à se faire passer la bague au doigt, car après trois ans de relation amoureuse avec Gerry, ce dernier lui avait demandé en mariage. Une année après naissait leur premier enfant, réalisant ainsi pleinement les souhaits de mon amie. Eva a collectionné les conquêtes pendant un certain temps, sans jamais parvenir à en trouver un qui lui convenait totalement (il faut dire qu'elle est difficile, aussi…). Elle vivait toutefois très bien avec sa fille, Kerry, que j'avais d'ailleurs commencé à apprécier de plus en plus (elle m'avait fortement rembarrée le jour où je l'avais appelé Fœtus, et je m'étais dit à ce moment-là qu'il valait peut-être mieux que je l'appelle par son prénom).

Owen et David avaient fait des pieds et des mains pour adopter un enfant, et après de longs mois de procédure fastidieuse, ils avaient accueilli un petit garçon (qui d'ailleurs était métisse, ce qui, je trouvais, tombait vraiment à pic). Luke, quant à lui, demeure encore aujourd'hui un célibataire endurci. Jake dit parfois pour plaisanter que c'est parce qu'il est amoureux de moi, mais je crois plutôt que c'est parce qu'il est bien mieux seul (ou du moins j'essaye de le croire). J'ai eu aussi des nouvelles de Cathy qui a apparemment fait un mariage éclair avec son motard au merveilleux fessier moulé dans du cuir, et il semblerait que Molly, vexée de ne jamais avoir réussi à me piquer Jake, ait quitté son poste chez Orion pour aller tenter sa chance outre-Atlantique. Qui sait, peut-être que là-bas les hommes sont moins exigeants et plus désespérés… Quoi qu'il en soit, je ne sais pas ce qu'elle est devenue après ça (il ne manquerait plus que je la suive à la trace, aussi !).

Oh, et j'ai failli oublier ! Ma mère s'est trouvé un mec ! Et oui ! Vous n'imaginez même pas de qui il s'agit ! Si ? Il s'agit de ce bon vieux sergent McLuskey ! Apparemment il l'aurait appelé après s'être entretenu avec moi et une chose en entraînant une autre… Voilà. Je comprends mieux à présent pourquoi il s'est rangé de mon côté !

Vous devez sans doute vous demander ce que je suis devenue, moi. Vous connaissez mon parcours professionnel, mais personnel, alors ? Et bien ça va peut-être vous étonner, mais j'ai fini par accepter de fonder une famille. Ça n'a pas été facile, je vous assure, mais j'ai eu de la chance parce que Jake a toujours été très patient avec moi. Aussi, environ trois ans après notre mariage, nous avons eu notre premier enfant. Vous avez du mal à m'imaginer en train de pouponner, je me trompe ? Comme je vous comprends ! Toutefois, je me suis décidée et un jour j'ai écarté les jambes et j'ai lancé à Jake "bon, vas-y, fais-moi un enfant !" Oui, on a vu plus romantique, me direz-vous. Et je suis désolée mais pour moi, avoir un enfant ça n'a jamais rien eu de romantique. Et pas la peine de me sortir ces insanités comme quoi un enfant est le fruit de l'amour entre deux personnes, d'accord ? Parce qu'un fruit qui braille et qui chie, merci mais sans façon ! Non, ce qui m'avait décidé c'était l'idée d'avoir quelque chose en commun avec Jake ; quelque chose qui nous appartiendrait à tous les deux, une nouvelle aventure qu'on pourrait partager. Et puis c'est vrai qu'après on s'y attache à cette petite bestiole ; surtout quand on se rend compte qu'elle a vos yeux en plus de ressembler à l'homme que vous aimez… Sans oublier quand le marmot à la merveilleuse idée de dire "maman" ! Là, vous êtes foutue. Vous l'aimez et puis c'est tout. En définitive, je ne m'en sortais pas si mal que ça dans le rôle de mère – et par là, j'entends que je n'étais ni violente, ni sadique. En clair, je m'étais fait du souci pour rien.

Et nous y sommes, mes amis. Aujourd'hui, Jake et moi vivons dans une petite maison en banlieue, avec un jardin et une espèce de banc qui se balance. Nous avons une voiture, un chien et deux enfants de dix et huit ans. Une vie banale, en somme. Nous sommes toujours aussi complices, et chaque jour passé à ses côtés est un vrai bonheur (d'ailleurs, les vingt "je t'aime" par jour sont toujours d'actualité). Vous allez sans doute trouver ma vie extrêmement clichée, fade et inintéressante, je le conçois, mais je crois que j'ai besoin de ça. Je n'ai jamais eu une vie de famille normale, moi ; et aujourd'hui je me sens entourée par des gens qui m'aiment. Que se soit Jake dans un de nos moments de tendresse ou alors nos enfants qui me sautent au cou en revenant de l'école, je trouve ça très plaisant…

A présent, je pourrais dire que c'est la fin. The End. Mais la personne que j'aime le plus au monde m'a dit un jour que dans la vraie vie, une histoire ne se finissait pas. Que tant que les protagonistes étaient vivants, elle continuait indéfiniment. Et elle continue, encore et toujours. Alors ne considérez pas cela comme une fin heureuse, d'accord ? Parce que là où ce récit s'arrête, notre vie continue…

Pas la Fin


Et voilà, cette fois c'est bel et bien terminé! :( J'espère que cette histoire vous a plu et que la fin est à la hauteur de ce à quoi vous vous attendiez... Surtout n'hésitez pas à me donner votre avis, d'accord? Je suis très curieuse de le connaître^^

Un grand merci à tous ceux qui m'ont lue et un merci encooore plus GRAND à celles qui ont fait l'effort de me laisser des reviews (z'êtes trèèèèès gentils les gens!). Mention spéciale à Melle-K et Lotch'x3 qui ont reviewé la quasi totalité des chapitres (ainsi que la quasi totalité des chapitres de mes autres fics, je ne pouvais donc pas ne pas le mentionner, vénérables lectrices :P). Quoi qu'il en soit, que vous m'ayez laissé une seule review ou vingt, vos encouragements me sont allés droit au coeur et m'ont donné toujours plus envie d'écrire! ^_^

J'espère vraiment vous retrouver sur ma prochaine fiction qui devrait venir prochainement (le temps que ma muse alcoolique sorte de sa cure...)!

Sur tous ces remerciements dignes de la cérémonie des Oscars, je vous dis à tout bientôt!!

Marana