Soins palliatifs

Dès son arrivée à l'hôpital, la jeune Zoé, infirmière fraîchement diplômée, pressentit que quelque chose n'allait pas. Il y avait quelque chose d'anormal dans la froideur et l'empressement de l'infirmière-chef, une très belle femme d'une quarantaine d'années qui commença par lui présenter le service. « On a l'abattoir au bout du couloir, mais n'y rentre surtout pas sans autorisation, ça te ferait du mal, acheva-t-elle au bout d'un moment.

« L'abattoir ? »

« Le service d'euthanasie. Là où on tue les vieux et les malades en phase terminale, tu comprends ? Tous ces gens dans un triste état, ça fait peine à voir. »

Intriguée, Zoé se renseigna et nota quelque chose qui la confondit. Dans l'après-midi, elle repassa voir l'infirmière-chef. « Je sais que c'est sans doute mal venu de ma part », dit-elle en rougissant, « mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Il y a une madame Mater qu'on doit… demain, vous voyez. Or, elle n'a pas donné son accord. »

« Fais voir ? » s'enquit l'ainée des deux femmes. « Je vois. Ça doit être un oubli. On va rectifier ça et elle va pouvoir mourir tout de suite ! »

« Et si ça n'était pas un oubli ? »

L'infirmière-chef eut l'air choqué. « Zoé, ma petite, enfin ! Si tu veux devenir une bonne infirmière, il va falloir que tu apprennes au moins les bases ! Cette femme est en phase terminale, elle souffre, elle n'ose peut-être pas l'exprimer mais elle veut forcément mourir tout de suite. N'importe qui de civilisé le voudrait à sa place ! On n'est plus au 21ème siècle, à l'époque où on voulait encore maintenir les gens en vie quel que soit leur état. »

« D'accord », concéda Zoé. « L'acharnement thérapeutique, ce n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux. Mais il y a peut-être des gens qui veulent autre chose. »

L'autre femme fit la moue. « Oui, il y a des gens qui veulent autre chose. Les plus riches demandent parfois à passer leurs dernières semaines dans l'unité de soins palliatifs. Parait-il qu'il y a quelques siècles, il y en avait plein, au lieu d'une par continent, comme aujourd'hui. Tu ne peux pas savoir à quel point ça m'écœure, ces vieux débris égoïstes qui dépensent des fortunes pour aller se faire dorloter dans cet endroit où d'autres gens perdent leur temps à leur administrer des antidouleurs, à leur servir du café et à écouter leurs vieilles histoires débiles. Ce serait tellement plus généreux de leur part de demander à mourir. »

« C'est drôle », murmura Zoé, « j'ai connu une fille qui avait fait une demande pour devenir infirmière en soins palliatifs. »

« Une masochiste. Personne de bien dans sa tête ne peut vouloir passer sa vie entourée de vieux croutons tout fripés. Elle ferait bien mieux de demander à soigner des gens qui en valent le coup. »

La jeune fille pinça les lèvres, légèrement choquée. « Vous savez », murmura-t-elle, « un jour, nous aussi, nous serons vieilles et ridées. »

« Non, pas moi. Le botox, ça existe, la chirurgie esthétique aussi. Et si je deviens trop vieille et trop repoussante, je demanderai moi-même à être euthanasiée. D'ailleurs, tu devrais te faire refaire le nez, il est un petit peu long. »

Zoé se retourna et essuya une larme, mais ne répondit rien. Dans l'après-midi, Madame Mater, malade en phase terminale, fut exécutée dans le service qu'on appelait l'abattoir. Elle avait bel et bien fait une demande pour entrer en soins palliatifs mais personne ne réclama et ses enfants, ravis, se partagèrent l'héritage.

La fin.